Le Temps Des Autres

Chris Burger · Chapitre 4 sur 10

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Le Temps Des Autres

Chapitre IV

 

Quand les félicitations de chacun furent terminées, Catherine s’était redressée et se sentait maintenant assez forte pour parler. Elle dit :

— Cela me fait tout drôle de retrouver mon nom d’Osirium. Karett n’est pas loin de Catherine. Quand je suis arrivée sur Terre mes parents adoptifs eurent un curieux pressentiment en choisissant mon prénom. Pourtant ils ne savaient rien de moi.

Piquée de curiosité, l’assistante demanda :

— Comment les choses se sont-elles passées ?

— Eh bien, l’équipe de transfert me déposa gentiment de nuit à la porte d’une villa de la banlieue d’une grande ville en Europe. J’avais, je crois, deux ans pour la Terre. En réalité je venais à peine de naître sur Osirium. C’est le transport qui m’a donné deux ans.

L’assistante ouvrait des yeux ronds. Karett le remarqua.

— Ceux qui n’ont jamais fait cette expérience ont du mal à comprendre que le changement de cosmos provoque un changement de temps.

— Le temps du voyage ?

— Non, il est négligeable. Quelques jours seulement avec des engins comme celui sur lequel nous nous trouvons actuellement. C’est la structure de la nature qui fait vieillir rapidement les Terriens. Beaucoup plus rapidement que nous. Leur planète tourne plus vite autour de leur soleil qu’Osirium autour du sien.

« Alors quand un Osirien vient sur Terre, il vieillit. Pour cette raison il ne peut pas y aller souvent. »

— Permettez que je vérifie votre rythme cardiaque…

Le médecin jeta un coup d’œil sur le cadran cardioscopique.

— Il est encore un petit peu rapide !

— C’est normal. Revenant de la Terre, je ne reprendrai vraiment le rythme osirien que dans quelque temps.

— Je vois que vous savez beaucoup de choses…

Karett était déjà levée quand la doctoresse termina sa phrase.

— Pouvez-vous me prêter une tenue car je n’ai ici que mes habits de Terrienne ? Nous sommes de la même taille.

— Volontiers. L’assistante va aller les chercher dans ma cabine.

Eva fit un signe à la jeune femme qui revint au bout de quelques instants porteuse d’un pantalon et d’un blouson réunis dans le même vêtement.

La matière bleue en était légèrement brillante.

— Vous ne vous souvenez pas du shakrem ? demanda le médecin en tendant le vêtement à Karett.

— Non. J’étais trop jeune. Rappelez-vous. Pour moi cela fait trente ans !

— Excusez-moi.

Madame le Conseiller à vie Karett ne manquait pas d’allure, revêtue du shakrem osirien. Serré aux jambes, à la taille, et aux épaules le tissu contenait en lui-même l’ampleur nécessaire aux mouvements. Le bleu s’associait magnifiquement à la blondeur de sa chevelure et à sa peau légèrement brune.

L’assistante se baissa pour lui fixer une paire de chaussures spéciales adaptées aux déplacements, à l’intérieur de l’engin.

Tandis que Karett vérifiait sa présentation dans une glace, elle songeait aux dispositions à prendre.

— Eva, nous allons rejoindre la salle de commandement du vaisseau. Les membres de l’équipage de l’avion sont-ils réveillés ?

— Je vais aller m’en assurer. Je suggère que nous nous retrouvions au P.C.

La salle de commandement située au pont supérieur permettait à ses occupants de disposer d’une vue panoramique totale autour de l’appareil. Non seulement autour, mais en dessous par des caméras de télévision balayant avec le « pôle sud » du vaisseau, là où se trouvait le hangar de captage.

L’équipage servant le poste de commandement se composait de trois personnes. On pouvait lire le nom de l’astronef sur une plaque métallique au-dessus de la porte d’entrée.

Eva le médecin assurait en même temps la direction du navire. Mais ce rôle était symbolique. Outre le personnel qualifié du P.C., Eon restait constamment sous les ordres télécommandés de la centrale d’Osirium. Le degré de technicité des Osiriens leur permettait de construire non plus des engins à complexité croissante comme les Terriens, mais au contraire, grâce aux sources d’énergie dont ils disposaient, les problèmes physiques étaient résolus d’une manière très simple. La propulsion par ondes ne nécessite aucune pièce mécanique. Donc pas d’usure, pas de pannes. Les dangers de la circulation intergalactique ou interplanétaire étaient sans cesse repérés, tâtés, évalués par les ordinateurs du bord en liaison avec ceux de la centrale qui réagissaient au fur et à mesure en rectifiant le cap.

A l’arrivée de Karett, chaque servant vint se présenter à elle. Au courant de sa récente nomination, ils lui manifestèrent un grand respect qu’elle jugea, d’ailleurs, par trop protocolaire.

— Un Conseiller est un Osirien comme les autres. Chacun a sa tâche. La vôtre est aussi indispensable que la mienne. Notre organisation actuelle nécessite encore la fonction de commandement, mais un jour quand l’avancement de tous sera total elle ne sera même plus nécessaire. Nous serons comme des abeilles dans la ruche.

Cette comparaison eut le don de faire rire une brunette, l’une des trois responsables de la marche d’Eon.

Mais Eva venait d’arriver avec l’équipage du Boeing. Karett s’adressa à l’un des hommes :

— Allez chercher dans l’avion les dernières bouteilles du Champagne que les passagers nous ont laissées.

— Qu’est-ce que c’est le Champagne ? demanda la brunette.

— Une merveilleuse boisson des Terriens faite avec des fruits qui ressemblent à des petites boules blanches ou rouges. Ils les écrasent et enferment le jus dans des récipients de verre, cette matière que nos ancêtres utilisaient il y a bien longtemps.

Autour de Karett se trouvaient rassemblés maintenant tous les Osiriens et Osiriennes du bord. Ceux d’Eon et ceux du Boeing. Toutes les femmes portaient un grain de beauté entre les deux arcades sourcilières. Hommes et femmes avaient les cheveux foncés et les yeux noirs. Mais les mèches de la chevelure n’étaient pas d’une teinte uniforme et à regarder de près les couleurs des yeux présentaient aussi des différences allant du noir anthracite au noisette en passant par certains gris pour les plus âgés.

Les hôtesses apportèrent des coupes de métal et chacune attendit avec curiosité l’ouverture de ces curieux vases brillants recouverts de papier qui arrivaient de la planète Terre.

C’est alors que se produisit un phénomène inattendu de tous, Osiriens ou ex-Terriens.

Les bouchons démarrèrent avec une vitesse folle, heurtant la coupole supérieure et rebondissant un peu partout tandis que le Champagne sortait des bouteilles comme d’une fusée et se divisait dans l’atmosphère de la salle en fines bulles qui commencèrent une promenade interminable sous un rire général. Chacun cherchait à les attraper, les faisant éclater, et se léchait les mains en faisant la grimace.

Quand un liquide contenant du gaz carbonique à cinq ou six kilos de pression est libéré dans un espace dix fois moins comprimé que l’air terrestre, il ne peut pas en être autrement.

Pour changer de planète, il faut changer de boisson.

Quelqu’un lança :

— Il ne nous reste plus qu’à boire de l’hématol comme les Terriens de l’avion.

Nouveau rire.

Finalement quelqu’un apporta de l’avion une bouteille de whisky avec une étiquette jaune, du Cutty Sark. Les coupes se levèrent à la mode terrienne et l’on but.

— Un peu doux, mais pas mauvais, dit la brunette.

Eva suggéra :

— Nous devrions développer sur Osirium ces boissons peu alcoolisées que les Terriens appellent gin, whisky ou vodka. Pour les enfants ou les vieillards…

Karett tenait sa coupe bien haute. Sa voix prit alors un son de gravité pour dire :

— Souhaitons de réussir l’opération Terre Future.

— A l’opération Terre Future ! reprirent-ils tous ensemble tandis que les bulles de Champagne continuaient leur voyage.

 

*

* *

 

Karett et Eva inspectaient depuis une heure les cabines individuelles des Terriens. Chaque fois elles examinaient longuement les indications des appareils auxquels ils étaient connectés : pression artérielle, rythme du cœur, rythme de la respiration, composition de « l’air » inspiré et de « l’air » expiré, ondes électriques émises par le cerveau. La responsable des hôtesses de l’avion accompagnait les deux patronnes. Dans certaines cabines le Conseiller à vie et le médecin maître à bord eurent motif à lui faire des reproches.

— Comment se fait-il qu’un nombre important de passagers n’ait pas bu d’hématol ? Les instructions étaient pourtant précises. Même pour ceux qui demandaient whisky ou Champagne, il fallait trouver un prétexte pour faire boire l’hématol.

La chef hôtesse verdit. Sur Osirium on ne rougit pas et on accepte les réprimandes sans invoquer les circonstances atténuantes car après tout, journalistes et militaires ne se seraient pas laissés faire facilement pour boire du « jus de tomate ».

Mais sur Osirium les chefs ont le devoir d’expliquer le pourquoi des instructions. C’est ce que fit Karett :

— Les Terriens sur leur planète ne respirent pas le même mélange de gaz que nous. Ils disposent de beaucoup plus d’oxygène, environ dix fois plus. Comme leur atmosphère est sous une pression supérieure à la nôtre, elle contient pour les deux tiers un gaz neutre qu’ils appellent azote, ce qui veut dire sans vie. Leur sang fixe donc beaucoup plus de cet oxygène que nous. Aussi contient-il plus de globules rouges. Sur Eon comme sur Osirium, ils auront dix fois moins d’oxygène à respirer. Il fallait donc les préparer à cette nouvelle vie avant leur réveil. L’hématol mis au point spécialement pour la mission Terre Future répondait à ce but. Ceux qui n’en ont pas absorbé vont être handicapés.

Karett se tourna vers Eva et acheva :

— Nous serons obligés de constituer deux groupes. Les premiers réveillés et les autres. Allons voir dès maintenant ce qu’il en est.

Puis vers l’hôtesse en chef :

— Vous rappelez-vous qui a bu de l’hématol ?

— Certainement. Dans le groupe des quatre personnes que vous avez amené vous-même, il y a le jeune homme et la jeune femme blonde.

— Henri et Ursula ?

— Exact.

— Voyons tout de suite leurs cabines.

La visite des deux cellules leur montra que la respiration des deux jeunes gens avait déjà atteint le degré osirien, c’est-à-dire très lent. L’un après l’autre, ils reçurent immédiatement une piqûre des mains d’Eva qui précisa :

— Cela accélérera leur réveil et je préfère qu’ils prennent de l’exercice. De toute façon, il faut qu’ils s’habituent tout de suite aux conditions de vie sur Eon.

Karett ordonna aux infirmières :

— Vous les habillerez et vous les conduirez au poste de commandement où je me trouverai.

Quand ils furent sur pied, ni Ursula ni Henri ne semblaient physiquement affectés par le grand bouleversement qui venait d’entrer dans leur vie.

Depuis le début de l’humanité, pour la première fois, des Terriens allaient vivre une aventure hors du commun. Chacun dans leur cabine, tandis qu’on les revêtait du shakrem, ils tentaient de communiquer avec les osiriennes qui prenaient soin d’eux. Mais elles ne pratiquaient aucune langue terrienne et l’hôtesse en chef était repartie avec Karett et Eva ; il n’y avait plus d’interprète.

Dans sa cellule, avec son calme nordique, Ursula se contentait de sourire et de faire quelques signes, mais d’un rythme déjà plus lent que celui qu’elle aurait eu sur la Terre. L’infirmière répondait par des inclinaisons de la tête et des murmures :

— No-o-un… Eh… eh !

Au bout de cinq minutes de cette conversation faite de gestes et d’onomatopées, elles éclatèrent de rire en se serrant les bras en signe de fraternisation. Mais de son côté, Henri manifestait davantage d’entêtement. A tout hasard, il essayait d’utiliser sa langue maternelle.

Il désignait le sol de la cabine.

— Ici. Allez où ?

Son infirmière le regardait d’un air un peu triste et ne prononçait même pas un son.

Avec sa bouche il imitait le bruit de réacteurs.

— Woouf ! Woouf !

Il lançait ses mains vers le hublot nimbé d’une lumière bleue très douce.

— Aller où ? Aller où ?

Finalement découragé, il sortit de sa cabine dans le couloir où l’attendaient des hommes de l’équipage. Ursula était déjà là. Il la regarda. La tenue osirienne donnait davantage de valeur à son visage et à ses cheveux blonds.

Intimidé, sans trop savoir que dire, il articula :

— Pas croyable… Qu’est-ce qui nous est arrivé ?

En désignant les Osiriens, il insista :

— Ils ne nous comprennent pas. Que veulent-ils ? Où sont les autres ?

Mais tout de suite Ursula vint se jeter dans ses bras et s’exclama :

— Henri !… Comme je suis heureuse !

Ils s’enlacèrent sous l’œil indifférent des fils et des filles d’Osirium qui ne semblaient pas plus comprendre les effusions que le français ou le suédois.

L’un des hommes leur fit signe d’avancer.

Grâce à la rampe transrouleuse et aux chaussures magnétiques qui les rattachaient au sol, ils trouvèrent une certaine griserie à se déplacer rapidement et sans effort le long des coursives du grand navire de l’espace.

Ils ne se rendaient même plus compte que leur respiration, leurs gestes, le flux de leur pensée même se faisaient plus lentement. Relativement par rapport au monde nouveau dans lequel ils se trouvaient plongés, tout pouvait leur paraître normal. Seule, leur mémoire de Terrien les faisait s’interroger mentalement tandis qu’ils « volaient » à travers Eon.

« Voler », ils pouvaient le dire, car les couloirs étaient de section presque circulaire. Ils ne comportaient ni sol ni plafond.

Lorsque deux couloirs formaient un carrefour, l’axe des rampes transrouleuses se modifiait et s’incurvait pour permettre aux utilisateurs de l’autre couloir de passer en dessous et de continuer leur chemin sans heurt.

Dans la grande salle-coupole de commandement, Karett les accueillit avec un grand sourire. Elle remarqua que leur visage était plus brun que sur la Terre. Il se rapprochait de la teinte de ceux des Osiriens.

Sans rien dire ils se serrèrent les mains sous le regard un peu étonné de l’équipage ignorant tout de ces coutumes terriennes.

— Beaucoup de questions vous brûlent la langue mais nous allons parler plus tard. Soyez gentils, pour l’instant ne me posez pas de question. Venez, je vais faire les présentations. Voici notre sœur Eva notre chef et médecin de bord. Puis, notre sœur Vechera responsable des télécommunications. C’était la petite brunette. Votre frère Chotorn, chef ingénieur.

Un grand garçon qui se leva de son poste pour saluer les Terriens.

Les jeunes gens furent étonnés de ce langage de couvent, mais n’en dirent rien.

— Il a bu beaucoup de jus de tomate ! plaisanta Henri.

Karett traduisit pour l’homme qui quitta son air sérieux de technicien et secoua la tête en plissant les yeux. Puis elle guida Henri et Ursula vers deux fauteuils situés parmi d’autres à la partie supérieure de la coupole.

— Avouez que je suis une agence de voyages qui tient ses promesses. Je vous avais annoncé un voyage au pays de la reine de Saba. Vous y êtes. Cette reine s’appelle Immensité. Son royaume vous entoure. Nous sommes déjà très très loin de la Terre. A l’œil nu vous ne pourrez plus la voir. Mais regardez cette partie de la coupole.

Karett désignait une zone vitrée mais plus épaisse que le reste de la coupole, disposée un peu au-dessus du regard horizontal des voyageurs installés dans leurs fauteuils. Elle fit un réglage sur un dispositif placé au pied des sièges presque au niveau du sol et progressivement l’image de la planète bleue se forma. Ursula eut un cri de surprise et de plaisir et Henri se redressa sur son fauteuil en disant :

— J’avais déjà regardé la Terre à la télévision vue depuis la Lune et depuis Mars, mais jamais avec une telle netteté.

L’image de la Terre avait la hauteur d’un homme et on pouvait parfaitement distinguer non seulement les mers et les continents mais aussi leurs couleurs nuancées, comme le vert foncé presque noir du nord de l’Amérique. Toutes ces taches frangées par les énormes tourbillons de nuages qui prenaient les continents en écharpe.

Mais une singulière surprise attendait nos deux Terriens.

Karett jeta un coup d’œil de leur côté et tourna un autre bouton. Alors l’image de la Terre se mit à tourner à toute vitesse. Glacés de stupeur ils étaient cette fois cloués sur leur fauteuil, sans voix. Karett les laissa ainsi quelque temps et commença :

— Nous sommes déjà très éloignés du système solaire et, d’un certain point de vue, encore plus loin. Il y a un instant vous avez vu votre planète grâce à un compresseur de temps. Je m’explique. Pendant que je compte ici : un, deux, sur la Terre il s’est passé environ mille à cinq mille. En trente secondes sur cette coupole vous voyez à peu près cinquante heures de la Terre. Or pour parcourir son diamètre apparent, c’est-à-dire une demi-rotation, il lui faut douze heures. En trente secondes, la Terre a tourné plus de quatre fois devant vous et deux jours se sont écoulés…

Henri se frotta le menton et demanda :

— C’est ce qu’Einstein et Langevin avaient prévu ?

— Oui, mais ils ne pouvaient pas prévoir que dans la partie du cosmos où nous nous trouvons actuellement la dilatation du temps atteint des proportions énormes très rapidement.

Henri essayait de rafraîchir ses souvenirs d’étudiant.

— Pourtant… la vitesse de la lumière ne donne qu’une contraction infime du temps d’un bout à l’autre du système solaire ? s’enquit-il.

— Ne cherchez pas à tout saisir tout de suite, monsieur Montand… Je vais maintenant vous montrer bien autre chose. Il n’est pas utile de tout connaître. Sur Osirium nous disons que chaque science vient à son heure quand l’humanité, quelle qu’elle soit, en a besoin.

— Où sont nos amis ? demanda Ursula qui semblait sortir d’un rêve après ce qu’elle avait vu.

Maintenant elle prenait contact avec une nouvelle réalité.

— Ils reposent encore. Tous sont sains et saufs. Vous avez été les premiers à vous réveiller car votre corps a pris le rythme d’Osirium très rapidement.

Ils ne semblaient pas vraiment comprendre et hochaient la tête en manière de confiance. Henri hésitait :

— Comment l’accident… Enfin, comment tout cela est-il arrivé ?

— Ce n’était pas un accident. Votre Boeing n’était pas un avion comme les autres. Il pouvait recevoir des instructions et réagir automatiquement à ce central de téléguidage. (Elle désignait le grand garçon assis à son poste et dont la carrure masquait un ensemble d’appareils.) Les pilotes du Boeing n’auraient pas pu s’opposer au captage s’ils l’avaient voulu. Leur radio a été neutralisée dès que nous sommes arrivés dans la vallée du haut Nil.

— Personne ne sait où nous sommes ?

— Non. Personne.

— Mais les passagers ont des épouses, des enfants à prévenir.

Karett répondit d’un ton plus ferme :

— Il est un peu tôt pour en parler. De toute façon depuis votre enlèvement, seize heures se sont écoulées. Cela pourrait bien faire près de dix ans pour les Terriens…

— Vous voulez dire que nous sommes déjà oubliés ?

— Possible.

Elle leva la main d’un signe fataliste.

— Pourquoi nous avez-vous enlevés ? C’est une honte !

Henri devenait plus nerveux.

La Conseillère à vie n’aimait guère les questions posées sur ce ton. Elle le regarda et dit simplement :

— Nous venons d’une planète qui est une grande amie de la Terre. Vous n’en avez jamais entendu parler parce que votre science ne pouvait soupçonner son existence et la mémoire de vos peuples est trop courte. Autrement ils se souviendraient de ce que nous avons fait pour eux autrefois.

Henri serrait les poings.

— Pourquoi sommes-nous ici ? demanda-t-il.

Karett le regarda bien en face et lui répondit :

— J’ai une mission à accomplir auprès de vous. Il ne vous sera fait aucun mal. Ce que vous appelez le mal sur Terre n’existe pas pour nous. Nous n’en avons pas besoin.

« Nous voulons seulement vous faire partager nos connaissances. »

— A quoi bon ?

— Si je le savais, je serais une déesse. Je ne suis qu’une Osirienne. Mais ce que je peux vous dire c’est que dans le cosmos partout où il y a des humains sur quelque planète que ce soit, la curiosité et l’altruisme existent. A des degrés divers il est vrai. Chez nous, ces deux désirs comptent beaucoup. Mais rassurez-vous, quand tout le groupe sera réveillé, nous reparlerons de tout cela.

Ursula, dans son intuition féminine, plus réaliste qu’Henri, essaya d’en savoir un peu plus tout de suite.

— L’équipage et vous-même paraissez identiques aux Terriens ?

— Oui. Nous avons pratiquement le même corps physique que vous, mais notre psychisme présente beaucoup de différences. Vous le verrez à l’usage. Par exemple, vous avez remarqué dans l’avion que notre personnel pouvait travailler en silence sans s’adresser la parole ?

— Exact, et j’ai trouvé que vos hôtesses étaient très adroites et très souples. Qu’elles faisaient le minimum de mouvements pour être efficaces.

— Pour les travaux courants en équipe nous pouvons nous dispenser de langage. Pendant toute la durée du travail nos psychismes sont accordés entre eux. Chacun sait ce que pense le voisin : questions et réponses s’échangent dans le silence. Mais quand le travail est totalement nouveau, nous devons parler comme vous. Je me propose de vous donner une idée de notre avance scientifique par rapport à la Terre. Je vais prendre maintenant un exemple qui vous concerne directement, vous Ursula. Venez tous deux par ici.

Elle les conduisit au niveau inférieur de la coupole et les installa dans un petit réduit, face à un écran identique à nos télévisions, mais moins haut et plus large.

— Regardez bien, je vais vous faire voyager. Oh ! encore une recommandation ! Pour bien comprendre cette projection imaginez que vous êtes vous-même la caméra. Vous. Je dis bien : vous, Ursula. Mieux ! Que vous pénétrez vous-même dans cet univers qui est le vôtre. Elle fit signe à une assistante.

— Connectez la caméra !

La jeune Osirienne dirigea l’appareil dans la direction d’Ursula. A son extrémité on apercevait un petit tube de la grosseur d’un doigt. Un déclic et l’écran s’éclaira.

Une pénombre rougeoyante et tiède. Des volutes, rubans fous fouettés par un fluide impalpable et silencieux, filant à la rencontre les uns des autres, se heurtant ou bien entrant dans la savante combinaison d’un mariage étrange. Interpénétrés, unis, fondus.

On eût dit un cosmos gigantesque en gestation. Un monde secret, chaud et protecteur.

De petits corps sphériques, translucides, rayonnant comme des étoiles, roulant de-ci, de-là, cherchant comme les voyageurs d’une quête insolite.

Et puis, et puis, des monstres, édifices énormes de gélatine flageolante, envahissante, engloutissante de mille bras informes.

Le tout palpitant, vivant.

Karett dit :

— Ursula, ressentez ce monde comme le ventre d’une mère. Un océan immense, une caverne humide et douce. Imaginez votre sang. Le sang s’écoule dans les veines et les artères. Dans les vôtres, comme dans celles de tous les êtres. Mais en cette minute, Ursula vous coulez vous-même dans vos propres veines et vos propres artères. Vous vous présentez à la fois dans une situation insensée, mais aussi rassurante. Demi-sommeil ou éveil inhabituel ? Aucun de vos sens ne semble répondre.

Ursula était hypnotisée terriblement. Oui. maintenant elle en était sûre. Une odeur très caractéristique, incomparable. A l’hôpital ? Chez le boucher ? Seringue ? Scalpel ? Couteaux et tranchoirs ? Elle se mit à parler :

— Nous vivons loin de notre corps, mais quand nous sommes malades ou blessés… le sang surgit à sa surface et nous ne sommes plus nous-mêmes. Des gens qui s’évanouissent à la vue de leur propre sang… Je marche, j’appuie mes mains sur des parois chaudes et douces. Il n’y a pas de taches de sang. Le sang est partout.

Mais Ursula se rassurait soudain :

— En ce lieu il ne peut y avoir ni chirurgien ni boucher. Le sang est maître ici. Il protège tout. Il gouverne son propre monde. Tout le monde obéit strictement à ses ordres.

Elle s’habituait à cette odeur qui lui faisait du bien.

— Le corps caché !

Sa propre voix lui répondait comme un écho des couloirs le long desquels elle progressait en même temps que la caméra :

— Le corps caché !

La projection continuait. Henri regardait Ursula complètement possédée par cette machine à lancer des images. L’image. Oui, mais aussi le son et les odeurs.

Puis vinrent à sa rencontre des sphères, vacillantes comme des ballons rouges géants, accompagnés de tores tournant lentement sur eux-mêmes. Des cuvettes énormes à double face grossissaient en se rapprochant d’elle puis la traversaient comme des objets familiers sans qu’elle en fût aucunement incommodée. Ils continuaient leur route inconsciente dans les labyrinthes enchevêtrés de toutes tailles qu’Ursula pouvait observer devant elle et derrière elle.

Oui, devant elle et derrière elle. Elle se rendait compte que cette double vue n’était pas de son pouvoir habituel et pourtant elle ne s’en étonnait même pas. La machine l’ensorcelait.

Soudain, elle se souvint qu’un jour en Suède, encore petite fille, elle s’était approchée de la table de cuisine sur laquelle sa tante venait de laisser choir une sole qu’elle s’apprêtait à griller.

L’enfant regarda les deux yeux de la bête, puis la souleva, examina son ventre et dit simplement :

— Dis ? Le poisson. Y peut jamais regarder son ventre, et moi je peux.

Karett parlait du sang unique :

— Le vrai sang est ici. Quand nous naissons nous venons puiser ce qui nous intéresse pour la vie qui va commencer. Nous choisissons. Comme au marché, sur les étals. L’apparence, ou la couleur, ou le poids, ou le plaisir escompté d’un légume ou d’un fruit, nous le fait saisir et à la fin du marché, il y a dans notre cabas une nourriture nouvelle pour toute une journée.

Ce raisonnement dément parut si simple à Ursula qu’elle en fut merveilleusement heureuse.

Elle se laissait porter en suivant le courant. Insensiblement, elle passait des artères aux artérioles. Plus elle progressait, plus les ramifications se multipliaient, plus sa vitesse s’accélérait. Les parois se rapprochaient.

Il y avait là grande foule. Des milliers, des millions de ces ballons rouges géants, de ces tores ou de ces doubles cuvettes. Il semblait qu’ils attendaient qu’on les appelât de l’extérieur. A chaque instant, l’un d’eux pénétrait la paroi et disparaissait. Curieusement, le liquide dans lequel tout le monde baignait, lui, ne s’écoulait pas au-delà de la limite. Dans ce passage, les monstres gélatineux se montraient les plus habiles. Ils avaient vite fait de glisser un tentacule, puis un autre, le corps enfin, au-delà des mailles, et en moins de temps qu’il faut pour l’imaginer les voilà retirés du regard d’Ursula.

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