Le Temps Des Autres
Chapitre VIII
Les branches agressives deviennent plus rares, puis elles disparaissent totalement. Une lumière diffuse pénètre le brouillard. Bientôt plus vive, elle éclate comme un soleil.
Le royaume des ombres et de la guerre a disparu. Ils sont arrivés.
*
* *
Sur les écrans de Moa, dans chaque cabine, comme devant Karett et Eva, une intense lumière brillait maintenant. Il n’y avait plus d’images.
Sous leurs casques, journalistes et militaires commençaient à s’éveiller.
L’épreuve était terminée.
Le personnel de bord entourait de soins les rescapés de la guerre virtuelle. Virtuelle pour tous ceux qui l’avaient suivie sur les écrans mais pas pour eux. Des conversations qui s’engagèrent dès qu’ils se retrouvèrent, il fut évident qu’ils s’en souvenaient parfaitement et qu’ils étaient bien des « anciens combattants. »
Ils se serraient les mains, se prenaient dans les bras les uns des autres.
— Ça, c’est chic de se retrouver !
— Il y a ces deux pauvres types qui n’ont pas pu s’en tirer…
— Tu te rappelles quand on marchait dans le lac rouge sans savoir où on allait…
— Le trouillomètre à zéro…
— Il fallait le faire…
— Au fond, c’était le bon temps !
— Quand même, je ne voudrais pas que mes enfants connaissent ça un jour.
— Non. C’était la der des der.
— Je vais écrire mes mémoires.
— Moi aussi ! Oh non ! Plutôt un film…
Henri, Set et les jeunes femmes avaient rejoint le groupe des rescapés et ils les écoutaient sans vraiment comprendre.
— Envie des mémoires et des films ! Pour qui !
— Est-ce qu’ils ont oublié qu’ils sont à des années-lumière de la Terre et que… peut-être cent ans ont passé ?
Ursula dit :
— En tout cas ils sont tous devenus sages comme des images. Il n’y a plus de disputes. Regardez-les ! Ils sont heureux d’être ensemble. Henri continua :
— Oui. Plus de bagarre. C’est impressionnant de les voir comme cela. En quelques heures Moa les a transformés. On n’imaginerait guère sur Terre qu’un ordinateur composât des programmes de cinéma pour calmer les gens.
Marianne soupira :
— C’est bien dommage…
— La vraie camaraderie des après-guerres. Il paraît que ça a existé. Même sur Terre… La joie des années 20 par exemple, quand les gens se sentaient heureux de revivre ou plutôt de vivre encore.
— Après tout, il faut peut-être qu’il y ait des guerres pour que certains hommes apprennent à s’entendre et deviennent raisonnables…
Pour fêter la parfaite réussite de la cure, Karett décida de réunir tout le monde dans la salle des conférences au pôle sud du vaisseau. Mais la véritable raison en était une communication importante d’Epha. Comme sur tous les navires des océans ou de l’espace, les rumeurs vont vite et on chuchotait que le gouvernement central d’Osirium avait une grande nouvelle à annoncer.
Dès qu’ils furent rassemblés dans la grande salle bleue, l’écran géant s’éclaira et présenta l’image d’un Epha souriant. Pour les habitués des discours officiels comme Chotorn et Vechera, le plissement des yeux du patron était de bon augure.
— Chers amis terriens. Je vous apporte une bonne nouvelle. Le Grand Conseil d’Osirium vient de prendre connaissance des résultats de votre stage sur Eon. Vous vous trouvez sur notre navire depuis quelques jours seulement, et pourtant les Osiriens qui vivent auprès de vous, aussi bien que nos appareils de contrôle, ont constaté les transformations importantes qui se sont opérées en vous. L’opération Terre Future est sur le point de réussir. Par votre rythme respiratoire plus lent que sur la Terre, par la nourriture moins volumineuse, mais plus riche que vous avez reçue, mais surtout par les courants telluriques émis par les parois d’Eon, votre corps s’est transformé. Votre sang contient maintenant les corpuscules nécessaires à une évolution supérieure. Une preuve visible de ces transformations invisibles se fait jour par votre comportement plus direct, plus calme, plus responsable. Votre stage probatoire a donc été un succès. Certains d’entre vous n’ont pas pu parvenir à ce stade, mais leur élimination était nécessaire. Ils n’étaient pas de force à supporter les épreuves imaginées par Moa. Mais à tous ceux qui se trouvent réunis aujourd’hui, j’annonce officiellement que le Conseil d’Osirium a décidé de les recevoir sur sa planète où ils seront accueillis comme des frères. Vous avez acquis en très peu de temps les qualités de notre peuple, de tous nos peuples : patience et prudence qui sont très rares ou peu développées sur la Terre. Je dois aussi reconnaître que vous avez été choisis. Nous n’aurions pas pu obtenir les mêmes résultats sur n’importe quel Terrien. Nous savions qu’un commencement de mutation allait s’opérer sur Terre, mais ces changements pourraient aussi bien se faire dans une autre direction que nous ne souhaitons pas. Aussi, nous avons pris les devants. Dans chaque grande ville, nous avons recherché les gens qui convenaient à cette expérience. Un des moyens que nous avions de les repérer était leurs groupes sanguins. Vous avez été le premier voyage organisé par Osirium. Il y en aura d’autres.
Henri leva le bras pour demander la parole. Son audace fit murmurer toute la salle. Epha fit un signe de la main et dit :
— Je vois que quelqu’un demande la parole. Qu’il la prenne !
— Monsieur le Conseiller…
— Appelle-moi frère. Les Osiriens sont tous frères et se disent tu.
— Je reconnais que nous n’avons pas été maltraités, mais nous avons tout de même été conduits de force sur ce navire. Estimez-vous que cela soit digne d’un grand peuple comme le vôtre ?
— Quand il est devenu homme est-ce que l’enfant reproche à son maître de l’avoir obligé d’apprendre à lire ?
Cela parut si évident que la salle se mit à rire et qu’Henri accepta cette raison de bon cœur.
— Sur notre planète, il n’y a pas de malade. Mais sur la Terre vous en avez et vous les soignez. Est-ce que vous leur demandez leur avis ? Non. Les libertés qui n’élèvent pas l’homme au-dessus de sa condition ne servent à rien. Il faudra que les Terriens le sachent.
En d’autres temps, les Terriens auraient réagi violemment. Epha avait-il tort ou raison ? Même les journalistes les plus épris de liberté écoutèrent sans broncher. Cet homme qui parlait sur un simple écran de télévision exerçait une fascination sur les plus coriaces.
Etait-ce le résultat du conditionnement que l’on pourrait aussi appeler lavage de cerveau selon le point de vue auquel on se place ?
Lavage de cerveau ou réarmement moral ?
Toujours est-il que l’homme qui parlait en ce moment représentait un monde qui n’existait jusqu’alors que dans les romans de fiction.
Epha continuait :
— Même dans la prise de conscience de leurs inclinations certains d’entre vous ont trouvé ici une révélation imprévisible. On m’a indiqué leurs noms : Marianne et Set, Henri et Ursula.
Sur Terre, tout le monde se serait retourné sur eux comme sur des bêtes curieuses. Sur Eon tout était compris, accepté au point d’être parfaitement naturel. Décidément les Terriens avaient rencontré autre chose qu’un lavage de cerveau.
— Un Osirien ne peut se tromper sur ses sentiments. Sur Osirium il n’y a pas de divorce pour incompatibilité d’humeur. Mais, parfois, les êtres se séparent pour aller sur d’autres planètes vivre d’autres vies. C’est une autre histoire… Sur Terre, malheureusement, vous avez vécu au royaume des illusions. Vous avez cru aimer telle personne ou être aimé d’elle. Vous vous êtes souvent trompés. Aussi, n’est-ce pas étonnant que dans ce groupe, deux couples aient changé en changeant de planète.
Mais Henri conservait son esprit critique. (C’est à croire que Moa avait prévu dans son programme que quelqu’un devait garder l’esprit critique pour prouver aux autres que le lavage de cerveau n’existe pas sur Eon.)
— Je suis personnellement heureux d’avoir pu rencontrer Ursula au cours de ce voyage. Je veux quand même vous poser une question.
Une nouvelle fois Epha acquiesça.
— Ces changements de couples ne seraient-ils pas l’exécution d’un plan de génétique ?
Epha sourit puis posa une question. Une seule.
— Aimez-vous Ursula ? Oui ou Non ?
Henri était-il pris au piège par plus fort que lui ?
Il répondit un oui très sincère et cessa de poser des questions.
Epha reprit :
— Le contact avec notre planète va vous apporter encore un bouleversement dans les conceptions que vous aviez jusqu’à présent. Ce que nous avons réussi à bâtir est difficilement concevable quand on ne l’a pas vu.
Il levait les bras comme un prophète.
— A partir du moment où un monde peut vivre sans guerre cela prouve d’abord qu’il a pu apporter à tous les membres des communautés qui le composaient le même niveau de vie, les mêmes chances de réalisation. C’est à la fois la condition nécessaire pour qu’il n’y ait pas de guerre et aussi bien la conséquence. A partir du moment où tout le monde est heureux, il n’y a pas de raison de faire les guerres. A partir du moment où les habitants d’une planète sont déconditionnés de leur agressivité sans perdre le goût de l’action et parce qu’il n’y a plus de guerre, alors la technique croît à la verticale en peu de temps à une vitesse vertigineuse à des niveaux que vous ne pouvez pas imaginer…
Il s’arrêta un instant puis reprit :
— Toute la technique que vous avez vu fonctionner sur Eon n’est qu’une partie de notre pouvoir. Vous avez été particulièrement impressionné par notre ordinateur Moa. Moa est capable de plonger dans votre corps. Il peut analyser votre sang, toute la composition chimique de vos cellules. Moa peut provoquer sur votre psychisme tous les éveils dont vous êtes capables et que vous ne soupçonnez même pas. Moa peut se brancher sur les caméras-sondes que nous envoyons dans l’univers pour observer l’évolution partout où elle s’opère. Aussi, nous vous suivions, vous les Terriens, depuis des siècles et des siècles…
Puis un nouvel arrêt pour marquer son effet.
— Oh ! Il y a encore une chose que j’ai oublié de vous dire sur Moa. Il peut créer, engendrer d’autres Moa. Comme une femme, Moa fait des enfants ordinateurs chaque fois que nous avons un travail nouveau à leur faire faire. Par exemple, si nous voulons aller sur la Terre, il construira un vaisseau selon toutes les connaissances qu’il a emmagasinées sur votre planète : pesanteur, densité et composition de l’atmosphère, force des armes terrestres, microbes vivant sur Terre, etc. Nos ancêtres se sont déjà rendus sur la Terre il n’y a pas si longtemps. Pour nous, mais pour vous, cela fait trente mille ans. A cette époque, pauvres Terriens, vous ne saviez que casser grossièrement les galets que vous ramassiez au bord des rivières ou au bord de la mer. Pour votre nourriture vous vous contentiez de ramasser les fruits ou graines ou les racines que la nature vous offrait. De temps à autre, vos chasses un peu plus fructueuses qu’à l’ordinaire vous permettaient de manger de la viande ou du poisson. Ces conditions de subsistance ne menaient pas à de longues vies. Guère plus de vingt ans en moyenne ! Dans ces temps-là, nos ancêtres connaissaient déjà l’existence de la Terre et l’état d’arriération de ses habitants. Ils avaient fait deux ou trois courtes incursions. Ils avaient rencontré quelques familles isolées au milieu des forêts. Osirium décida d’aider les Terriens. Nous aurions voulu leur enseigner tout de suite nos techniques qui étaient déjà très avancées. Mais nous nous sommes rendu compte qu’il leur faudrait passer par des étapes bien plus modestes ; la taille perfectionnée des silex, la germination contrôlée des graines, la construction des villages, le tissage des vêtements, la poterie, la domestication des animaux sauvages. Nos ancêtres avaient construit des appareils pouvant atterrir. Ils, ont débarqué une nuit en Asie Mineure. Vos livres d’histoire sont trop récents pour pouvoir relater cet événement considérable dans l’histoire de l’humanité. Cependant la tradition orale des anciens peuples de cette région a été consignée dans le plus ancien de vos livres que vous appelez la Bible. Dans l’histoire d’Ezéchiel au premier chapitre il est écrit : Tandis que je contemplais ces êtres vivants (il s’agit d’êtres paraissant avoir quatre visages de forme humaine), je vis à terre, à côté de chacun des quatre, une roue. L’aspect et la structure de ces roues étaient ceux de la gemme de Tharsis. Elles étaient toutes quatre semblables et paraissaient ainsi construites que l’une se trouvait engagée dans l’autre. Elles pouvaient se déplacer dans quatre directions sans se retourner dans leur mouvement. Leurs jantes étaient d’une hauteur terrifiante, garnies d’yeux sur toute leur circonférence. Quand les êtres vivants s’élevaient de terre les roues se levaient et se déplaçaient avec eux.
Il s’arrêta pour faire une moue et se gratter le menton puis acheva :
— Vos ancêtres ont vu les nôtres avec quatre visages. Il s’agit de nos scaphandres. Car vous le savez, nous n’avons pas le rythme respiratoire qui convient à la Terre. Dans nos scaphandres nous emportons l’air d’Osirium. A l’intérieur de ces appareils nous pouvions nous orienter dans tous les sens. Sous ce casque vos ancêtres pouvaient donc voir les nôtres dans les quatre directions de l’espace. Quant à la description des vaisseaux spatiaux de l’époque vous la retrouvez dans les photographies fixées au mur de votre salle de conférences. Nous sommes restés sur votre planète pendant plusieurs siècles terrestres, car votre apprentissage a été long. Nos équipes se relayaient car nous vieillissons trop vite sur la Terre. Sans cela nos hommes ne seraient jamais revenus sur Osirium. Ils seraient tous morts. Puis nous avons repris nos roues volantes pour rentrer chez nous, mais grâce à nos caméras-sondes nous n’avons pas cessé de vous observer.
A ce moment un courant d’air d’une grande violence se forma dans la salle. La température baissa brusquement comme devant le blizzard au pôle Sud. L’écran devint noir. La voix d’Epha ne parvenait plus. Aussitôt Karett se leva pour appuyer sur l’interrupteur de lumière de la salle sans résultat. Eva ouvrit la porte donnant sur la coursive pour repérer d’où venait la panne… Mais elle ne vit qu’un tunnel noir au bout duquel, au pôle nord d’Eon, elle apercevait la lumière pâle bleu nuit du cosmos à travers la cabine de commandement.
Les passagers se levèrent et une bousculade commença.
— Est-ce qu’il y a un trou dans la coque ? Une voie d’air ? Nous n’avons pas senti de choc ?
Eva, au bas de la coursive, appelait :
— Vechera ! Chotorn ! M’entendez-vous ? Mais dans le souffle d’air sa voix ne pouvait que se perdre.
— Restez tous ici ! Nous allons vous distribuer des combinaisons individuelles. Il y en a ici même dans ces placards. C’était la voix de Karett.
— Tout était prévu à bord d’Eon. Il y avait des réserves de scaphandres individuels aux principaux lieux de rassemblement et dans chaque cabine.
L’opération de revêtement dura trois ou quatre minutes. Déjà beaucoup de passagers avaient peine à respirer et certains s’effondraient sur le sol en syncope tandis que dans le noir les autres les piétinaient.
Il y eut assez de combinaisons isobares et Karett, Eva et l’équipage réussirent à ranimer les passagers évanouis.
Henri, Ursula, Set et Marianne, se cherchaient les uns les autres mais sous le casque ils ne pouvaient pas s’appeler.
Heureusement, Karett et Eva portaient en permanence sur elles, un émetteur pouvant entrer en contact avec tous les scaphandres du bord.
Dès que tout le monde eut bouclé son casque, Karett donna des instructions :
— Calmez-vous. Respirez le plus lentement possible i Retournez vous asseoir dans les fauteuils ! Ne bougez plus ! Vous consommerez ainsi le moins d’air possible. Je vais aller avec le médecin Eva au poste de commandement. Ne craignez rien.
Parvenues toutes deux dans la coursive, elles constatèrent que les transrouleurs ne fonctionnaient plus. Elles commencèrent à ramper le long des parois en direction du cercle de lumière du ciel vers le P.C. La gravitation artificielle d’Eon rendait cette reptation assez facile. Toute la production d’énergie n’était donc pas coupée sur l’astronef. Et puis, la dépression d’air les faisait nager pour ainsi dire en aval d’un flux porteur.
Karett criait à Eva :
— Dépêchons-nous de trouver le point de dépressurisation avant que l’air ne s’écoule totalement à l’extérieur.
Elles suivaient le courant d’air qui remontait dans la direction du P.C. Plusieurs portes de cabines étaient restées ouvertes. Un peu avant d’arriver à hauteur du P.C. sur leur droite, elles repérèrent dans une cabine, un trou gros comme la tête d’un homme. La paroi déchirée laissait s’échapper autant d’air qu’une turbine. Grâce à la dépression, elles refermèrent sans peine la porte de la cabine qu’elles verrouillèrent. Le silence revint aussitôt sur Eon.
— Bon signe, dit Eva. Il n’y a pas d’autres fuites.
Elles continuèrent leur marche vers le P.C. Elles trouvèrent Vechera à son poste.
— Où est Chotorn ?
— Aussitôt que la panne est arrivée, il a foncé vers les générateurs. Ils ont disjoncté au moment du choc sur la coque.
— Pouvez-vous avoir le contact avec Osirium ?…
Tandis que Karett prononçait ces mots, elle regardait à travers l’énorme cockpit situé à l’avant d’Eon. Ce qu’elle vit la glaça d’épouvante.
A quelques encablures d’Eon, immobile, sans aucune lumière, n’émettant aucun son, une masse énorme de couleur verdâtre ressemblant à Déimos le deuxième satellite de Mars. Elle fit immédiatement les rapprochements avec l’avarie du vaisseau.
Se tournant vers Vechera :
— Vite ! Essayez à tout prix d’obtenir le Conseil d’Osirium !
A ce moment l’électricité revint. Chotorn avait remis en marche les générateurs.
— Coupez les lumières, Vechera ! Ils sont là ! Ordonnez à l’équipage de mettre les éclairages en veilleuse !
Chotorn revenait des soutes à l’instant.
— Peut-on envoyer des caméras-sondes sur cette montagne ? demanda-t-elle, en désignant le monstre verdâtre.
L’homme reprit son poste et actionna des commandes. Quatre tableaux s’allumèrent. Un pour chaque azimut.
Sur le premier on reconnaissait le monstre visible à l’œil nu à travers la coupole du P.C.
Le deuxième, au sud, présentait deux autres masses noires.
Le troisième repérait un vaisseau de dimensions analogues à celles d’Eon battant un pavillon que Karett reconnut aussitôt.
Pour le quatrième, également un monstre noirâtre.
Cinq objets immobiles encerclaient Eon. Karett avait compris.
— Préparez le dispositif de défense ! Mais ne tirez pas encore ! lança-t-il.
Eva dit :
— Les Herculaniens !
— Oui, ajouta Karett et le vaisseau bat pavillon de Marsiliou.
— C’est la coalition. Il doit aussi y avoir les Ouraniens.
Mais, déjà, sur l’écran de liaison avec Osirium, Epha arrivait. Il n’eut pas besoin d’explications.
— Nos caméras-sondes nous ont alertés. Vous êtes cernés par des engins d’Herculanum, d’Ouranie et de Marsiliou. Ils agissent donc comme des gens qui savent à qui ils ont affaire.
Rien ne bougeait. Pas de messages, ni des ennemis, ni d’Osirium. Pas de manœuvres des monstres :
Henri dit tout bas à Set :
— Ils ont l’air moins avancés que les Osiriens.
— Avancés comment ?
— Leurs vaisseaux sont grossiers en comparaison avec Eon.
Karett, assise devant l’écran de communication avec Osirium, se retourna, et dit :
— Ce que vous voyez devant vous est un satellite de la planète Herculanum. A l’origine il s’agissait d’un objet cosmique parfaitement naturel. Il faisait partie de la poussière d’astéroïdes qui flotte dans les intermondes et finit par être attirée par les planètes les plus grosses ou les plus denses. Plutôt que de construire complètement des vaisseaux, les Herculaniens utilisent ces astéroïdes. Ils y creusent des cavernes qui servent d’habitacles et de réserves de vivres. Pour obtenir leur déplacement dans l’espace ; ils ont bâti des tuyères géantes dotées de réacteurs à oxygène et à hydrocarbures.
— Pas atomiques ? demanda Ursula.
— Non. Fort heureusement, les Herculaniens en sont encore aux formes anciennes d’énergie. Nous espérons bien qu’ils y resteront toujours car, comme vous allez pouvoir en juger, ce ne sont pas des gaillards faciles.
— D’où viennent-ils ?
— Ils appartiennent à la même galaxie que notre planète.
— Mais à tribord il y a aussi un véritable vaisseau comme Eon ?
— Oui. Ce sont les Marsiliens. Plus intelligents et plus courageux. Dans cette affaire ils dirigent certainement les Herculaniens et les Ouraniens.
— Que veulent-ils ?
— Nous allons le savoir. Mais pour l’instant, ils nous font mijoter. C’est la manœuvre d’intimidation… Ils oublient que les Osiriens sont patients, très patients.
— Alors, ils vont nous attaquer ?
— Pas tout de suite. Ils ont lancé un coup de semonce qui a percé notre paroi à tribord. C’est sans doute le navire marsilien qui a tiré. La charge était faible. Seulement un petit trou gros comme ma tête. Ils veulent seulement montrer leur puissance. Ils essayent, car ils sont en train de se demander quelle va être notre riposte.
— Est-ce qu’Eon est armé ?
— Oui. Nous avons de quoi faire frire ces monstres comme de vulgaires pommes de terre !
Mais, sur l’écran d’Osirium, Epha paraît. Son visage est sombre :
— Nous venons de recevoir une communication de Marsiliou et un message identique d’Herculanum et des Ouraniens. Je vous le lis : Contrairement aux accords signés par nos ancêtres vous venez de faire une opération concernant la Terre sans notre agrément. Sur la Terre, il y a trente mille ans, le Conseil Suprême de notre planète a signé avec votre gouvernement un accord de non-intervention dans les affaires des Terriens. A cette époque vous vous étiez permis, sans nous demander notre avis, de modifier la race humaine qui, jusqu’alors, était grande et forte. Vous en avez fait des nains à la tête bombée. Mais nous vous avons obligés à lâcher prise. Nous vous mettons en garde solennellement. Vous venez de pratiquer des mutations sur les Terriens que vous détenez actuellement sur votre navire. Vous devez nous les livrer pour qu’à notre tour nous les marquions de notre influence. Jamais nous ne laisserons Osirium agir seul sur la Terre. Après avoir consulté le Grand Conseil, voici ce que nous avons répondu : La volonté éternelle d’Osirium est et restera d’aider toutes les planètes sous-développées. Les Terriens d’aujourd’hui portent une partie de notre sang que nous sommes venus leur donner il y a trente mille ans. Grâce à nous, ils sont sortis de leur condition primitive et lamentable. Ils ont accédé à un niveau supérieur de connaissances. Ils cultivent le sol. Ils travaillent les métaux. Ils ont même découvert une partie de l’énergie de la matière. Aujourd’hui, grâce à nous, ils vont pouvoir aller encore plus loin. Nous vous ordonnons de vous retirer immédiatement et de permettre à notre vaisseau Eon de continuer son chemin vers notre planète.
Ayant lu les deux messages, Epha releva la tête et ajouta :
— Terriens, nous avons considéré la responsabilité morale assumée par Osirium vis-à-vis de votre planète. Nous savons que nous sommes les seuls à pouvoir vous faire évoluer vers un avenir plein de promesses qu’aucun de vos compatriotes n’a jamais osé envisager. Restez calmes. Suivez les consignes du Conseiller Karett, du médecin Eva, de tout l’équipage d’Eon. Ils sont là pour vous protéger. Sachez aussi que nous avons préparé, ici sur Osirium, les armes de riposte propres à faire reculer les irresponsables qui vous menacent. Courage ! Maintenant, je demande à Karett de mettre un casque d’écoute. J’ai des instructions à lui donner.
Tandis que l’Osirienne ajustait ses écouteurs, les Terriens échangeaient leurs impressions :
— Quelles mutations avons-nous subies ? Karett s’est bien gardée de nous en parler…
— Ça commence à sentir sérieusement le cobaye, dit un gros journaliste en se tâtant le milieu du front. Je me sens pousser un troisième oeil !
Un autre désignait les astéroïdes :
— Moi j’aimerais mieux l’avoir derrière le crâne. J’ai l’impression qu’on en aura besoin dans pas longtemps avec les tas de cailloux qui nous entourent. Oh ! Regardez ! Ils se rapprochent !
Le diamètre apparent du monstre faisant face à Eon commençait à grossir et les Terriens pouvaient déjà distinguer certains détails de sa surface. Sur les côtés, la tenaille se resserrait aussi.
Vechera cria soudain :
— Karett ! Karett ! J’ai les Marsiliens sur une longueur d’onde.
— Passez-les sur les haut-parleurs.
Et elle ajouta tout bas en regardant les Terriens :
— Autant qu’ils soient au courant !
Une voix d’homme, hachée, hésitante, donnait l’impression de lire un papier. Les Marsiliens ne devaient pas être familiers des langues terriennes. Ils avaient sans doute préparé leur communication avec des livres le mieux qu’ils avaient pu.
— Marsiliou parle à des Terriens ! Ignobles Osiriens ont enlevé à vous ! Vous prisonniers ! Vous torturés !
— Là il exagère, dit le gros journaliste en tâtant son ventre.
— Marsiliou Herculanum, Ouranie sont amis de vous ! Vous venir avec nous. Osirium doit laisser vous aller ; sinon, navire osirien écrasé par nous.
C’était fini.
On ne pouvait pas être plus clair.
Henri prit la parole :
— Dans la fable de La Fontaine du dormeur et de l’ours une mouche se trouve sur le crâne du dormeur. Pour le libérer de la mouche l’ours prend un pavé. Nous sommes les mouches !
Les Terriens, à travers les hublots, pouvaient voir que les masses noirâtres continuaient à se rapprocher. Ils commençaient maintenant à apercevoir la flamme bleue des réacteurs piqués à la surface des astéroïdes comme des aiguilles sur un potiron.
Karett avait remis son casque. On aurait entendu une mouche voler. Celle qui allait être écrasée. A moins que…
Mais Osirium avait-il gardé le contact avec Marsiliou ? Des tractations étaient-elles en cours ? Maintenant les masses monstrueuses avaient stoppé. Elles ne se trouvaient plus qu’à une encablure d’Eon. Elles assombrissaient l’intérieur du vaisseau. Les Terriens ne voyaient presque plus clair. Seules quelques loupiotes de sécurité restaient allumées. Combien de temps se passa-t-il ?
Les Terriens se tenaient serrés les uns contre les autres comme un troupeau apeuré et les Osiriens devant leurs tableaux de bord à peine éclairés. Pour que les astéroïdes aient stoppé, il fallait certainement que des négociations eussent commencé entre Osirium et Marsiliou. Mais quoi ?
A quelle planète serait remis le troupeau des Terriens ? Car maintenant il ne pouvait plus en être autrement, Eon se trouvait encore trop loin d’Osirium pour qu’elle puisse le secourir.
Karett savait aussi que la coalition des trois planètes préférerait écraser le navire que de céder. Il fallait donc que les plus intelligents s’inclinent. Ce qu’Epha lui avait dit dans le secret de son casque d’écoute était bien simple : « carte blanche ! »
Karett, en retirant son casque, avait pensé :
« Blanche et bordée de noir, comme un faire-part de décès ! Le décès d’un beau rêve : l’opération Terre Future. Des Terriens plus évolués, plus intelligents, meilleurs, devenant les alliés privilégiés des Osiriens, pour un monde pacifique, beau et puissant… »
Elle sortit de ses pensées. Il fallait agir.
— Vechera. Passe-moi la longueur d’onde des Marsiliens.
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