Le Temps Des Autres

Chris Burger · Chapitre 1 sur 10

Pages du PDF

Le Temps Des Autres

Chapitre Premier

 

— Mais moi, mademoiselle, je n’ai pas le temps d’attendre. Appelez-moi votre directeur !

Dans le hall de l’agence de voyages Transita, Settenberg s’agitait. Sa main droite, alourdie de bagues ostentatoires, tenait entre le pouce et l’index un cigare Upmann tout à fait confortable. Elle traçait dans l’espace des ronds d’impatience hautaine.

— Le directeur est à l’extérieur, monsieur.

Il haussa les épaules et dit :

— Moi, mademoiselle, je ne vois qu’une chose dans la vie : l’efficacité. Je suis dans les affaires et je peux vous dire que si je les menais de cette façon, il y a longtemps que j’aurais fait faillite !

Il tira fortement sur le Upmann et s’entoura d’un nuage gris et rose en continuant à tonner comme un Jupiter roulant son char un soir d’orage.

A côté de lui, blonde, belle et sachant se taire, une créature féline rajusta légèrement la ceinture de son manteau de sconse et eut un petit mouvement de menton. Il se tourna vers elle et, dans un sourire entendu, recommença à torturer la jeune hôtesse :

— Ecoutez, mon petit. Soyons simples. Etes-vous capable de nous communiquer rapidement à madem… madame et à moi l’essentiel de votre programme Invitation au royaume de la reine de Saba ?

La jeune blonde saisit une des brochures étalées sur le comptoir et ouvrit doucement la bouche en tirant l’homme au cigare par sa manche.

— Chéri. Regardez. C’est écrit là-dedans… L’Ethiopie…

Elle n’eut pas le temps de terminer.

— Je m’en fous ! Ce que je veux ce sont des informations sérieuses et claires de la part de cette demoiselle.

« Cette demoiselle » soupira discrètement, se leva et dit à Settenberg et à sa compagne :

— Si vous voulez bien me suivre.

Elle conduisit l’étrange couple vers un salon de réception.

Lui, Ingmar Settenberg, suédois et autrichien tout à la fois, banquier sexagénaire, gras, puissant, impérial.

Elle, Ursula Sönerlund. Prénom germanique. Parle peu. Lui, plaît par ses silences caressants. Ils se sont rencontrés un jour dans une boîte. Il sortait des princes arabes. Elle, avait suivi une bande de copains photographes et modèles de modes. Elle se faisait quelque argent en posant pour des vêtements, des sous-vêtements, ou pour rien du tout. Vingt ans.

— Si vous voulez attendre quelques instants. Notre forfaitiste vient tout de suite.

Et la jeune fille s’éloignait déjà. Settenberg allait recommencer son show d’homme important qui n’attend pas, quand une jeune femme se présenta au salon d’attente.

Beaucoup d’allure, mince, d’une taille convenable, le visage ouvert. La chevelure châtain aux reflets blonds. Ses yeux verts regardaient alternativement l’homme et la jeune blonde, tandis qu’elle s’approchait rapidement en tendant la main.

— Je suis Catherine. Heureuse de faire votre connaissance. J’ai pris le voyage Ethiopie en charge.

Ursula la regarda. L’espace d’un instant, il lui sembla la connaître. Settenberg n’eut ni le temps de parler ni de réfléchir. Sinon il aurait remarqué que cette jeune femme dynamique ne pouvait apparemment pas être sûre de son désir d’aller en Ethiopie. Or elle s’adressait à lui et à sa jeune amie comme si elle considérait déjà leur acceptation comme acquise.

— Voulez-vous vous asseoir, je vous prie. Le vol est en first. Tous nos forfaits sont en first. D’ailleurs nous nous adressons à une clientèle sélectionnée.

Franglais d’agence de voyage, ce n’était pas pour déplaire à Settenberg.

Le banquier tira une bouffée d’honneur sur son cigare. Il était enfin pris pour ce qu’il estimait être.

Cat avait bien jaugé son homme.

— Nos groupes sont essentiellement composés de professeurs de facultés, médecins, cadres supérieurs, hommes d’affaires… En ce qui concerne l’Ethiopie…

Ursula fit son petit mouvement de menton et de sa douce voix :

— L’Asie attire beaucoup…

Settenberg fit une grimace comme s’il avait soudain mal au foie. Cat porta la main à sa bouche et toussota. Ursula émit une espèce de petit gémissement qui aurait pu signifier : « Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

Après cet incident géographique, Settenberg reprit son assurance et d’un léger mouvement de la main gauche fit signe à Ursula.

— Laisse, petit !

Puis, vers Catherine :

— J’espère que c’est culturel ?

— Absolument, cher monsieur. Vous rencontrerez là-bas… sur place des spécialistes qui situeront les lieux visités dans leur véritable contexte historique et ethnographique. Chaque soir nous préparons la visite du lendemain par un exposé de l’un de ces savants sur cet étrange pays chargé de légendes…

Ursula roulait des yeux d’enfant intéressée et fit mine de poser une question. Mais son ami pressa son bras frêle pour éviter le retour d’interventions qu’il jugeait regrettables.

Catherine la gratifia d’un sourire.

« Pauvre petit oiseau prisonnier dans une cage dorée, pensait-elle. En ce siècle de femme libérée, comment cela est-il encore possible ? On se croirait revenu au temps des harems ! Mais le cas m’intéresse diablement. »

Elle resta songeuse. Settenberg la réveilla :

— Et pour la nourriture ?

— Aucun problème. Un cuisinier français suit le groupe au même titre qu’un médecin. Nous ne laissons rien au hasard, ajouta-t-elle toujours songeuse.

— La température ?

Elle eut envie de répondre tellement ce type l’agaçait : « Ambiante ».

Mais quand on est forfaitiste on doit se contrôler.

— Tout à fait supportable. Vous verrez, vous n’aurez aucun problème à ce sujet.

— Est-ce qu’il faut s’habiller ?

Cette question-là au moins la délicieuse Ursula avait réussi à la placer. Elle fut, malheureusement, suivie d’un « je n’ai plus rien à mettre » qui provoqua une double grimace du banquier et une nouvelle pression sur le bras gracile de la belle enfant.

— Urs. Tais-toi !

— Oui, Set.

La conversation devenait intime.

La forfaitiste toussota de nouveau.

Settenberg, entre deux volutes de fumée, demanda :

— Combien de temps dure ce voyage ? Vous comprenez, mes affaires m’attendent.

— La durée est tout à fait appropriée aux impératifs de l’emploi du temps des personnalités importantes qui acceptent de nous faire confiance.

Elle n’en dit pas plus. Sans doute pour l’obliger à feuilleter l’un des opuscules qui traînaient sur la table basse devant lui. Ce qu’il ne fit d’ailleurs pas.

En se redressant un peu sur son fauteuil, et se tournant délibérément vers Set, elle ajouta rapidement dans un sourire :

— Le règlement intervient dès l’inscription.

Tandis qu’il saisissait son carnet de chèques, elle ouvrit un dossier de formulaires. Certains étaient déjà remplis. Elle en retira deux exemplaires vierges, prit son stylo et commença :

— Alors. C’est Monsieur ?… Ingmar Settenberg… Adresse… Profession… Numéro de passeport… Ah ! J’oubliais. La visite médicale est obligatoire. Nous nous assurons de la santé de nos passagers. C’est bien normal… Non ? Madame Ursula Söderlund… Adresse ?… La même… Bien… Numéro de passeport ? Monsieur, madame. Je vais vous conduire au service médical. Vous n’aurez pas à attendre, ajouta-t-elle à l’adresse du banquier toujours prêt à s’impatienter.

Elle l’introduisit dans un premier bureau où l’attendait un homme en blouse blanche. Ursula fut dirigée sur un deuxième.

Cat leur serra la main pour prendre congé.

— Je vous retrouverai à l’aéroport puisque j’aurai le plaisir de vous accompagner durant tout le voyage. Au revoir !

En s’éloignant dans le couloir, elle croisa un collègue et lui fit un clin d’oeil.

— Exactement ce qu’il faut. Mais il faut attendre l’examen.

Pendant ce temps l’homme en blouse blanche pria Settenberg de se dévêtir entièrement. Il s’en étonna :

— Je croyais qu’il ne s’agissait que de vaccin, pas d’un examen général, dit-il en retirant son pantalon.

Il se trouva bientôt dans cette tenue de conseil de révision, qui se transmet de génération mâle en génération mâle comme un rite initiatique. Il avait gardé son Upmann, ce qui était tout de même du dernier comique.

L’homme lui désigna une table d’auscultation et l’aida à se hisser.

— Vous savez, je ne suis pas malade.

— Sans doute. On dit cela…

Et il commença à lui prendre le pouls tout en parlant :

— Vous ne souffrez de rien ?

— Puisque je vous le dis !

Votre pouls est irrégulier. Posez votre cigare, je vous prie.

Set s’exécuta de mauvaise grâce.

— Reposez-vous un moment. Je vais vous faire une prise de sang.

— Pour quoi faire ? C’est un nouveau règlement ?

L’homme ne répondit pas. Il revint vers lui, posa sa main sur le front du gros banquier et serra un garrot à son bras droit.

Set enrageait. Des interrogations tournaient dans sa tête d’homme peu habitué à être manœuvré. Lui, un personnage puissant se trouvait en quelques secondes à la merci d’un inconnu en blouse blanche qui ne daignait même pas répondre à ses questions. Que signifiaient toutes ces simagrées ?

Au bout de quelques instants, il sentit une seringue pénétrer dans sa veine d’un coup sec.

— Nous devons connaître votre groupe sanguin. Simple formalité. Voilà. C’est fini. Je vous remercie, monsieur, vous pouvez vous rhabiller.

L’homme regagna une table de travail et traça quelques notes dans un dossier. Il vida le contenu de la seringue à travers le bouchon d’un flacon hermétique, colla une étiquette sur la fiole et la porta vers un guichet ouvert sur une pièce contiguë.

Pendant ce temps, Ursula subissait la même opération. Une jeune femme l’examina. Elle posa, d’ailleurs, beaucoup plus de questions que son collègue masculin et fit un travail très complet. Des mensurations, des photographies, celles-là très scientifiques. Tout cela ne gênait guère la patiente qui évoluait dans le plus simple… appareil sans s’inquiéter de quoi que ce soit.

Pour la prise de sang elle eut un léger frisson qui fit sourire l’opératrice.

— Là. Vous voyez. C’est déjà fini ! Comment était votre père ? Taille ? Teint ? Couleur des cheveux ? Votre mère ? Pouvez-vous me parler de vos grands-parents ? A qui ressemblez-vous ? Avez-vous des frères ? Des sœurs ? A qui ressemblent-ils ?

Ursula répondait de bon cœur. Cela l’amusait. Les aiguilles tournaient sur la pendule du cabinet d’auscultation.

Dehors, Settenberg faisait les cent pas. Il avait allumé un deuxième Upmann.

Non loin de là, dans son bureau, Cat consultait hâtivement des fiches. Une assistante se tenait debout, à côté d’elle.

— Il faut faire vite maintenant. Le départ est dans deux jours. Il nous manque encore deux sujets de cette catégorie.

Elle désignait l’une des fiches. Une autre attira son attention.

— Celui-là. Peut-être ? Non, trop vieux !

— Ça. Ah non ! Trop jeune ! Il faudra leur dire qu’il n’y a plus de place.

— Mais ils ont versé leur acompte.

— Pas d’importance. Vous les rembourserez.

A travers la paroi vitrée elle jeta un coup d’œil sur le hall de réception et son attention fut attirée par un jeune couple qui avançait timidement vers le comptoir d’accueil.

— Pardon, mademoiselle !

L’hôtesse eut à peine le temps de relever la tête que le jeune homme ajoutait déjà :

— Nous voudrions aller à Capri.

A voir la douceur de leurs regards quand ils se tournaient l’un vers l’autre, l’hôtesse devina qu’il y avait de la lune de miel là-dessous.

— Bonjour, monsieur, madame. Mon nom est Catherine. Je m’occupe des voyages à forfait. Puis-je vous être utile ?

En une seconde Cat avait bondi sur les jeunes gens comme une lionne sur sa proie. Elle les entraînait déjà vers le salon de réception où elle avait traité, un quart d’heure avant, Settenberg et sa biche. Quand ils furent assis, le jeune homme recommença de peur de ne pas avoir été bien compris.

— Nous désirons nous rendre à Capri.

Ils avaient peut-être vingt-cinq ans. Elle, un peu plus âgée que lui, sans doute. Grassouillette, à la peau blanche, brunette qu’on eût dite très douce si le regard très vif au contraire ne trahissait une détermination affirmée. Elle se découvrirait peut-être au fil des années comme une surprise pas forcément agréable pour le conjoint ? Lui, maigre, nerveux, parlant vite, accompagnant ses mots d’un sourire comme s’il avait constamment besoin de s’excuser.

Cat les avait fixés à tour de rôle, bien jaugés.

Mais, tout cela, très vite, avec une capacité d’analyse qui se lisait assez dans les déplacements rapides de ses pupilles.

— Oh oui ! Capri garde toujours son charme. Vous aimez voyager ?

La jeune femme intervint. Sa voix très pondérée confirmait une personnalité certaine.

— Nous aimons surtout rencontrer des pays et des gens différents pour être chaque fois nous-mêmes un peu différents aussi.

Cat la regarda. Elle avait rarement entendu parler avec autant de simplicité et de pertinence du plaisir de voyager. Derrière ces mots-là, d’ailleurs, elle sentit qu’elle ne pourrait répondre que quelque chose de banal. Elle s’y résigna.

— En somme, vous cultivez l’art de vous cultiver ?

Lui, eut un petit rire approbateur. Elle, demeura impassible. Cela ne gêna pas la forfaitiste qui savait où elle allait de toute façon.

— Je suis heureuse de voir que vous savez réellement apprécier les voyages. Ce qui, finalement, est plutôt rare. Aussi me permettrez-vous de vous faire une proposition. Voilà. C’est très simple. Nous préparons actuellement un charter sur l’Ethiopie. Savez-vous que ce pays qui paraît si lointain est finalement très accessible sur un plan touristique.

La jeune femme fronça les sourcils.

— Ce doit être coûteux. Notre budget…

— Rassurez-vous. Il se trouve que vous pourriez bénéficier de deux places à des conditions tout à fait exceptionnelles pour des raisons… Disons… de circonstances…

— Tout de même. Cela doit représenter des frais, des à-côtés…

— Ecoute, Marianne, puisque madame nous le garantit.

Le jeune époux paraissait ferré. Cat sentit qu’elle allait gagner.

— Absolument. Tenez ! Je vous le dis, ce voyage ne vous coûtera pas plus cher que d’aller à Capri ! Encore une fois c’est tout à fait exceptionnel ! Un voyage extra-or-di-naire.

Malgré ces assurances catégoriques, Marianne hésitait encore.

— Tu sais, Henri… Je crains que ce ne soit pas très raisonnable. Nous venions pour acheter deux billets pour Capri. Souviens-toi ! Nous en avions tellement rêvé. Et puis, tout d’un coup, nous voilà partis pour l’Ethiopie, comme ça, sans bien comprendre pourquoi.

— Mais, Marianne, au contraire, n’est-ce pas merveilleux ? Si ça ne coûte pas plus cher…

Cat ouvrait doucement son dossier, sortait son stylo, deux fiches vierges.

— Alors, c’est monsieur…, attaqua-t-elle sans attendre davantage.

— Henri Montand, ingénieur informaticien, demeurant à…

Puis, Marianne accepta, elle aussi, de décliner son identité comme dans un rêve.

Passer de Capri à l’Ethiopie…

— Enfin, si tu crois que nous aimerons…, dit-elle en souriant doucement à son mari.

Quand ces formalités administratives furent achevées, Catherine annonça l’examen médical.

Marianne fit remarquer :

— Vous savez, nous avons récemment, mon mari et moi, passé l’examen prénuptial.

— Alors, dit Cat, vous connaissez vos groupes sanguins.

— Oui, mon mari est O Rhésus positif et moi AB.

— Merveilleux !

— Pourquoi merveilleux ? demanda Henri.

La forfaitiste sentit qu’elle avait manqué de contrôle mais se rattrapa du tac au tac :

— Eh bien ! pour avoir des enfants ! Tout simplement pour avoir des enfants. Le médecin prénuptial a dû vous expliquer que lorsque les Rhésus sont de signes contraires il est délicat d’avoir plus d’un enfant.

Marianne éclata de rire.

— De toute façon nous n’en sommes pas encore là ! Allons d’abord en Ethiopie !… Mais dites-nous, pour la nourriture et la toilette ?

Cat la prit par le bras et les deux jeunes femmes se dirigèrent comme deux amies vers les cabinets d’auscultation. Henri les suivit. Il feuilletait l’opuscule Ethiopie, tout en marchant. Dans le couloir, il se heurta à un homme qui venait de se retourner sur Marianne qui semblait l’intéresser.

— Excusez-moi, dit Henri.

— De rien, répondit Settenberg, qui continuait à faire les cent pas en attendant Ursula dont l’examen paraissait décidément très poussé.

Catherine rejoignit le jeune homme :

— Voulez-vous attendre quelques instants ici, monsieur Montand. Votre femme va passer d’abord.

Settenberg, tout en mâchonnant son cigare, lui jeta un regard furieux.

— Mademoiselle ! C’est inadmissible. Ma… femme n’est toujours pas ressortie !

— C’est donc si long ? s’enquit Henri.

La porte du cabinet s’ouvrait. Ursula apparut.

Elle regarda Henri qui la regarda.

Mais le banquier, lui, n’avait d’yeux que pour sa montre. Il prit sa maîtresse par le bras et l’entraîna rapidement. Ils arrivaient déjà à la porte de sortie quand on interpella Ursula.

— Mademoiselle ! Mademoiselle !

Settenberg se retourna prêt à répondre à l’importun.

Il vit Henri brandissant le foulard rouge qu’Ursula avait laissé tomber en sortant du cabinet d’examen. Il lui tendit l’étoffe.

— Excusez-moi, madame.

La belle Suédoise leva sur lui des yeux de star nordique et répondit :

— Oh ! Je suis désolée.

Il y a comme cela des mots qui veulent tellement dire tout ce qu’ils ne disent pas.

 

OceanofPDF.com