Le Temps Des Autres
Chapitre V
La projection venait de se terminer.
Ursula restait adossée à son fauteuil. Karett se rapprocha d’elle. Lui prenant la main elle la tapota et murmura :
— Allons ! Allons ! Réveillons-nous. Avouez que cette machine est vraiment extraordinaire. Un jour elle sera peut-être inventée sur votre planète.
Elle sentit la gêne d’Henri et d’Ursula.
— Oui, je sais. Le spectacle du sang, pour les Terriens, est toujours très impressionnant. Ce sang qui circule à l’intérieur de leur corps, ils ne le voient que dans des circonstances exceptionnelles comme les prises de sang ou même dramatiques comme les accidents. Vous avez de vous-même prononcé les mots de chirurgien et de boucher. On ne peut s’en empêcher qu’on le veuille ou non.
Henri, inquiet, s’exclama :
— Mais elle a déliré !
— En un sens oui. Mais le délire, ce n’est pas n’importe quoi. C’est l’inconscient qui parle. Ça veut dire quelque chose derrière une apparence irrationnelle.
Cette machine a plusieurs fonctions. Elle projette des images et des sons comme votre cinéma. Mais aussi, des odeurs. C’est déjà plus fort. N’est-ce pas ?
Henri hochait la tête.
— Oui, j’ai senti l’odeur du sang comme Ursula.
— Cette machine remplit également un rôle qui échappe aux sens. Elle lance des images invisibles sur votre cerveau et provoque alors une montée de votre inconscient ; exactement comme dans une séance de psychanalyse.
Ursula les regardait discuter. Ses yeux restaient ouverts mais fixes. Elle semblait dormir. Henri s’en inquiéta :
— Ursula ! Oh ! Oh !
Il la prit par les épaules et la secoua un peu.
— Comment vous sentez-vous ?
Ses yeux verts bougèrent légèrement et s’éclairèrent de la lumière de la conscience. Elle sourit.
— Ça y est ! Je récupère. J’ai vraiment l’impression d’avoir absorbé des barbituriques.
Karett, penchée au-dessus d’elle, posa la main sur son front.
— C’est fini ! La caméra est coupée. Henri regardait de près l’appareil.
— Comment fonctionne-t-elle ?
— Elle photographie votre corps exactement à l’endroit où l’opérateur le désire. Elle peut se centrer sur n’importe quel organe. Elle prend les ensembles aussi bien que les détails.
— Elle reproduit directement en vidéo ?
— Oui. Comme les caméras électroniques ordinaires que vous utilisez sur Terre.
Mais ce qui intéressait Ursula n’était pas l’électronique.
— Pourquoi ai-je été hypnotisée ?
— Parce qu’elle vous a fait pénétrer en vous-même comme le psychanalyste vous l’aurait commandé.
— J’ai parlé, je crois ?
— Oui. Vous avez parlé du corps caché.
— C’est cela. Je me souviens maintenant. Je me sentais petite dans des couloirs immenses. J’étais à l’aise mais je trouvais cela quand même incroyable. Je me disais : « Si je dois le raconter, ils ne me croiront jamais. Mais je voulais absolument aller jusqu’au bout de ce voyage extraordinaire. Et puis, il y a eu l’odeur. Comment est-ce possible ? »
— Les odeurs, les sons ou la lumière se propagent par ondes. Cet émetteur est capable de les reproduire comme les images.
— Je me sentais si protégée… Pourtant habituellement rien que l’idée du sang, même si je ne le vois pas, me paraît terrible. Je me sentais chez moi… dans mon univers habituel. Je me croyais exactement dans ma vie de tous les jours. J’étais heureuse parce que je n’avais aucun effort à faire. Je n’avais pas à me protéger de quoi que ce soit. J’ai repensé à mon enfance, à la Suède… Il y a très longtemps… Jamais cela ne m’était arrivé de remonter si loin… Sauf aujourd’hui dans l’avion… J’en ai parlé ? N’est-ce pas, Henri ?
Il acquiesça.
Karett parut un instant hésiter puis dit :
— Pour préparer la manœuvre de… captage, nos frères à ce poste de commandement ici ont mis en route un appareil comme celui-ci, mais plus puissant.
— J’ai compris ! s’écria Henri. Il commençait à fonctionner quand vous avez eu cette hallucination, Ursula ?
— A travers le hublot… Une maison blanche avec un toit vert… Un cimetière… Une auberge.
Karett continua :
— Il me semble que ce sont des symboles prémonitoires comme dans les rêves. Vous avez vu des choses connues que votre inconscient représentait à la place de choses inconnues. Eon dans lequel vous vous trouvez est blanc et vert. Le cimetière, c’est l’angoisse de la mort que vous avez tous ressentie au moment du choc. Et l’auberge annonçait le confort que vous alliez trouver ici. Mais revenons à votre hypnose. Un moment, vous avez eu peur. J’ai vu votre main se crisper sur le bras du fauteuil. Vous étiez dans vos poumons. Vous approchiez rapidement de vos petites artérioles. N’est-ce pas ?
— Je sentais que j’étais attirée vers un changement de milieu exactement comme si j’allais plonger dans l’eau. Mais je savais que c’était le contraire. J’avais du liquide dans le gazeux. J’avais peur de mourir en passant de l’un à l’autre !
Elle s’arrêta. Son front se plissait.
— Je pense que le nouveau-né doit ressentir cela quand il est projeté dans notre monde.
Henri la regardait.
— Dans quel lieu se trouvait-elle ? Là où le sang lui aussi change d’univers pour un instant ? Il côtoie l’air pour y puiser l’oxygène…
Karett enchaîna :
— Et alors, c’est une véritable souffrance pour le sang. Un petit drame à chaque seconde dans nos bronches.
Ursula, se sentant un peu plus forte, se leva et dit :
— Je voudrais voir Settenberg. Il est peut-être réveillé ? Marianne aussi ? Pourquoi sommes-nous les seuls à avoir déjà récupéré ?
— Il faut un certain temps pour passer du rythme de la Terre à celui d’Eon. Ils ne doivent pas se réveiller trop vite, ce serait dangereux.
Comme d’habitude quand la question l’embarrassait elle répondait à côté.
Henri n’aimait décidément pas ces façons. Cela avait commencé à l’agence de voyages. Il devenait agressif :
— Rythme ! Vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Dites un peu ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
Mais il en fallait davantage pour impressionner la Conseillère d’Osirium.
Elle gardait tout son calme.
— Très simple, mon cher ! Il faut que le sang prenne l’habitude de travailler avec dix fois moins d’oxygène que sur la Terre. Là-bas, vous avez quatre-vingts pour cent d’azote et vingt d’oxygène. Tout au moins au niveau de vos océans. En altitude, il y a peu d’oxygène. Les alpinistes le savent bien.
« Ici, sur Eon, nos techniciens ont reconstitué les mêmes conditions de vie que sur Osirium. Dix fois je vous dis, dix fois moins d’oxygène ! Vous, Henri, vous respirez normalement en ce moment. Sans le monitoring de nos appareils qui vous ont contrôlé pendant des heures, vous seriez asphyxié. »
Il se gratta le menton et dit :
— En somme, passer de la Terre à Eon c’est remonter de plongée. Il faut une longue période de décompression.
— Exactement. Vous arrivez. Tout dans votre corps va plus lentement désormais. Il doit faire un meilleur travail. Il doit avoir un meilleur rendement.
Il ne paraissait pas convaincu.
— Je suis étonné par ce que vous dites. Etonné, car je sais que je me comporte exactement comme sur la Terre.
— Normal. Sur Terre, vous mesurez la vitesse de vos mouvements par rapport à l’environnement. Ici l’environnement se meut cinq mille fois moins vite. Pour vous c’est pareil. Regardez Vechera ou Chotorn ; ils font leur travail aussi naturellement que des Terriens.
Les deux Osiriens devant leurs tableaux de contrôle semblaient, en effet, aussi décontractés que des conducteurs de rames de métro un quinze août à Paris.
Mais Ursula renouvelait sa question :
— Pourquoi sommes-nous les seuls à être réveillés ?
— Parce que votre groupe sanguin à tous deux marque déjà une évolution. Vous vous rapprochez de la condition osirienne. Vos savants ne savent pas encore à quoi correspondent vos divers groupes sanguins.
— Est-ce pour cette raison que tout le monde ne peut pas être donneur universel ?
— Oui, mais c’est compliqué. N’entrons pas dans les détails.
Henri, depuis quelques instants, ne disait plus rien. Tout à coup il éclata :
— Ah ! Je comprends pourquoi vous vous êtes précipitée sur ma femme et moi à l’agence de voyages… Comme une panthère sur sa proie…
Il devenait menaçant et cherchait à saisir l’Osirienne. Ursula le retenait par le bras tandis que Catherine reculait vers le centre de la coupole.
— Calmez-vous, Henri ! C’est un ordre ! Mais il continuait de s’approcher d’elle.
Alors elle mit la main dans la poche de son shakrem et sans la ressortir elle fit jouer le curseur d’un petit objet de la grosseur d’une boîte d’allumettes.
Le jeune homme se mit soudain à souffler puis à haleter. Il s’immobilisa au bout de cinq à six secondes et s’effondra comme frappé par une crise cardiaque.
Karett appela deux Osiriens :
— Transportez-le dans sa cellule. Appelez le docteur Eva. Qu’on le rebranche aussitôt !
Chotorn et Vechera n’avaient pas quitté leur poste. Ils avaient regardé la scène sans bouger, comme s’ils savaient d’avance ce qui allait arriver.
Ursula à genoux aux côtés d’Henri se mit à sangloter. Karett lui toucha l’épaule et murmura :
— Je n’avais pas le choix. Ce ne sera pas grave. Il en sera quitte pour se réveiller après les autres. Venez, Ursula, en attendant je vais vous faire visiter Eon. C’est un grand vaisseau conçu pour nos rapports avec les autres systèmes solaires comme le vôtre.
— Vous en avez déjà visité d’autres systèmes solaires ?
— Dès ma naissance j’ai été envoyée sur la Terre. Nous, les Osiriens, nous sommes obligés de connaître d’abord les univers où le temps est plus dilaté que le nôtre. Réfléchissez. En ce qui me concerne, mon court séjour m’a déjà fait vieillir de trente-trois ans. Si j’allais encore deux fois sur votre planète, je serais centenaire. Comme j’ai l’intention de faire bien autre chose dans ma vie, je visiterai désormais les régions du monde où le temps est moins dilaté que sur Osirium…
Ursula avait du mal à suivre. L’Osirienne reprit :
— C’est pourtant simple. En visitant ces mondes-là je pourrais y connaître la durée de plusieurs vies et quand je reviendrai sur Osirium je n’aurai qu’une quarantaine d’années… De quoi passer encore de bons moments avec quelques gars de ma planète !
La Suédoise se mit à rire.
— Au moins, je suis rassurée… Je commençais vraiment à me demander si vous étiez… Enfin, si vous viviez comme une femme…
Karett s’esclaffa :
— Comment croyez-vous que les enfants viennent au monde sur Osirium ? Tout simplement comme chez vous. Nous connaissons le flirt, l’amour, les passions, les ruptures aussi. Et puis, ceux qui sont appelés à parcourir l’univers, comme moi, connaissent de nombreuses vies amoureuses. Par exemple, une Osirienne de douze ans qui se rend sur des mondes temporellement sous-dilatés peut avoir été trois ou quatre fois grand-mère ailleurs, et revenir à quinze ans sur notre planète et vivre un nouveau grand amour. Ursula lui saisit le bras.
— Aïe ! Arrêtez. Vous faites souffrir ma faiblesse en mathématiques. Je commence à avoir mal à la tête !
— Alors, je vais prendre un exemple plus simple.
— Oui. Lequel ?
— Henri.
— Quoi, Henri ?
— Ne faites pas l’innocente. Depuis votre rencontre à l’agence de voyages quelque chose est né entre vous et Henri.
— Peut-être.
— C’est moi qui l’ai préparé.
— Comment ?
— J’avais besoin de vous deux au même moment pour faire quelque chose… ensemble et il fallait que cela commence juste avant votre arrivée sur Eon.
— Soit, dit Ursula, j’ai l’habitude de dire les choses directement. Je suis amoureuse d’Henri mais… Vous savez qu’il est jeune marié. Il vient d’épouser Marianne.
— Je sais. Sur terre, Marianne et Henri sont vraiment faits l’un pour l’autre.
— Alors, c’est monstrueux. Pourquoi les avez-vous séparés ?
— Parce que sur Eon, ils ne sont absolument pas faits l’un pour l’autre. C’est vous qu’il doit aimer et c’est déjà en route ! N’est-ce pas ?
— Vous êtes très forte et vraiment je ne peux pas vous en vouloir. Et… Settenberg ?
— Je m’en occuperai.
— Ah bon ! Vous…
— Mais non ! Ce n’est pas mon genre.
Tout en parlant, elles avaient quitté la coupole et arpentaient la coursive principale avec les chaussures de contact et les transrouleurs.
— Comment faites-vous pour aborder une planète comme la Terre ?
— Nous approchons avec des engins comme celui-ci.
— Alors, c’est vous qu’on appelle les Martiens ?
— Non, pas du tout. Le jour ou vous verrez vos Martiens, vous comprendrez que la comparaison n’est pas très élogieuse. Mars n’est pas la planète que je choisirais pour avoir une aventure amoureuse !
— Il n’y a personne sur la planète Mars, paraît-il ?
— Non. Les Martiens sont ailleurs. Mais revenons à la navigation intersidérale. Ce qui nous intéresse c’est plutôt de voir où en sont les civilisations des planètes et aussi d’observer les minerais et les autres richesses de leurs sols qui pourraient nous servir. Plus rarement, nous débarquons des Osiriens ou des Osiriennes que nous allons rechercher ensuite.
— Comment faites-vous ?
— Comme aujourd’hui.
— Avec un avion que vous détournez ?
— Que nous enlevons.
— Alors, les avions qui disparaissent dans certaines régions de la Terre comme les Bermudes…
— Oui, quelquefois. Mais nous avons fait mieux. En Crimée, en 1854, nous avons emmené un régiment entier d’Osiriens qui ont été rapatriés sur leur patrie d’origine.
— Il n’y avait pas d’avions à cette époque.
— Exact. Ce jour-là notre vaisseau a atterri sur une colline. C’était un matin, toute la région était plongée dans le brouillard le plus complet. Nous en avons profité.
— Vous n’aimez pas être vus ?
— C’est préférable. Il n’est pas utile pour l’instant que vos frères terriens connaissent notre existence.
— Pourquoi ?
— Ils auraient si peur qu’ils mourraient.
L’Osirienne sourit et dit :
— Tout au moins, contentez-vous de cette explication.
— Pourtant certaines personnes prétendent avoir vu des « Martiens », c’est-à-dire des Osiriens.
— C’est possible s’ils étaient beaux. Sinon, je pense à d’autres peuples qui naviguent aussi. Mais la plupart sont vraiment peu recommandables.
« De toute façon, vous-même avant de venir ici, vous avez plus d’une fois rencontré des Osiriennes ou des Osiriens sur la Terre. »
— Je m’explique maintenant pourquoi quand je vous ai rencontrée j’avais l’impression de vous connaître déjà.
— A l’agence de voyages, quand je suis entrée dans le salon d’attente ?
— Oui, c’est cela.
— J’ai compris à votre regard que quelque chose se passait en vous.
— Est-ce que vous voulez gouverner l’univers ?
— Non. Nous voulons seulement aider les peuples moins avancés que nous. D’ailleurs, nous ne figurons pas seuls dans le peloton de tête de par le monde.
— Pourquoi avez-vous choisi la Terre ?
— Dans chaque système solaire on trouve une gamme de planètes dont l’une est la Terre. Notre planète Osirium est la Terre de son système solaire. Considérez que nous sommes cousins.
— Les cousins d’Amérique ! Vous revenez nous voir après avoir fait fortune et vous voulez nous faire visiter votre Pérou.
— Oui. Vous pouvez le comprendre de cette façon.
— Alors, vous avez fait un plan Marshall pour nous aider ?
— C’est exactement cela ! Bravo Ursula !
— Quels sont les systèmes politiques sur Osirium ?
— Osirium constitue en fait une seule nation avec un gouvernement central, dont le chef s’appelle Epha. C’est déjà, vous le voyez, un énorme progrès sur la Terre. Mais je peux vous dire qu’elle y arrivera aussi plus tard. Mais avant hélas ! il faudra, je le crains, connaître encore des guerres.
— Il n’y a pas moyen de les empêcher ?
— Il faudrait que tous les Terriens aient le même degré d’évolution et atteignent la même sagesse en même temps. Sur Osirium, les Conseillers sont désignés par les différents peuples.
— Sont-ils élus ?
— Pas exactement. L’entente pour désigner un chef se fait progressivement. Un consensus collectif fait que telle personne qui agit utilement dans telle ou telle circonstance est remarquée et portée au pouvoir dans sa ville ou sa corporation, puis un jour au Conseil Central.
« Ce sont les ordinateurs qui donnent des points à chacun, chaque année. »
— Il doit y avoir des luttes, des rivalités ?
— Forcément. Comme sur la Terre. Mais chez nous les oppositions sont publiques et personne n’a honte de proclamer ses ambitions.
— En somme vos citoyens votent tous les jours.
— Oui, s’ils le veulent. Ils disposent chacun d’un compte, tenu par l’ordinateur central. Ils peuvent inscrire qui ils veulent au crédit de ce compte ou bien le retirer. La balance des comptes est tirée le jour des élections. Celui qui est élu peut ne pas être candidat, mais son devoir est d’accepter. Les peuples de notre planète ont encore beaucoup de défauts, mais ils ont réussi à vaincre l’hypocrisie. Rien ne sert de tricher dans la vie politique. Chaque citoyen nous juge chaque jour et parle de nous à l’ordinateur. Il ne peut pas y avoir de truquages. L’ordinateur est inviolable.
Elles atteignaient l’extrémité de la coursive principale, c’est-à-dire le pôle sud d’Eon quand le docteur Eva les rejoignit.
— Je viens de contrôler le monitoring de chaque cellule. La quasi-totalité de nos voyageurs seront en état de s’éveiller d’ici deux ou trois heures.
— Henri aussi ?
— Oui, mais il est dommage que son mauvais caractère lui ait fait perdre du temps.
Ursula se rassura et ajouta tout de même pour Karett :
— Avouez qu’il avait motif à se mettre en colère. Sur Terre nous aimons bien les explications quand on nous enlève ! A vous entendre vous possédez la sagesse. Pourtant vous n’avez pas hésité à faire je ne sais quoi à ce garçon parce qu’il protestait contre vos méthodes.
— Calmez-vous, Ursula. Je l’ai simplement empêché de me frapper comme il en avait l’intention.
— Que lui avez-vous fait ?
— Je ne peux pas vous répondre. Nous utilisons rarement nos armes. Mais elles sont efficaces parce qu’elles restent secrètes. Désolée, ma pauvre Ursula, mais, je vous le répète, si tout le monde est raisonnable parmi les voyageurs de l’avion, nous vivrons en bonne harmonie. La raison pour laquelle vous avez été enlevés, vous le saurez bientôt, est légitime suivant la morale du cosmos. Je vous dis bien net que si elle choque vos principes de Terriens, cela nous est indifférent.
Ursula la regardait étonnée. Karett qui, la veille encore, était Catherine la gentille forfaitiste, parlait en chef aujourd’hui. Elle commençait à saisir ce que pouvaient bien être les Osiriens : un mélange de caractères qui, sur la Terre, auraient été incompatibles. Affables, sincères, raffinés, mais soudain autoritaires, sans concession. Sur Terre nous les appellerions schizophrènes ou paranoïaques… Mais avons-nous raison ?
Elle voulut quand même pousser l’Osirienne dans ses retranchements.
— Karett, pour être aussi franche que vous, je peux vous dire que je me méfie beaucoup de ce genre de raisonnement. Dans l’histoire des humains, il n’y a pas si longtemps, un groupe d’hommes convaincus de la supériorité de leur valeur personnelle et de leurs idées se sont emparés du pouvoir en Europe. Il s’en est suivi une longue guerre avec les autres nations de la planète. Mais, pendant leur règne, ces hommes ont systématiquement privé de liberté et même exterminé tous ceux qui ne partageaient pas leur doctrine ou qui n’appartenaient pas à la race aryenne. Leurs principes étaient pourtant clairs et logiques quand on les lisait sur le papier.
Une lueur de colère passa dans les yeux de Karett.
— Je sais parfaitement à quoi vous faites allusion et je vous interdis de faire, vous entendez, je vous interdis une telle comparaison. Comment osez-vous ? Mais je vous montrerai que les Osiriens sont au-dessus de telles injures et vous aurez honte de vos propos !
Et elle la quitta brusquement dans la coursive en saisissant le transrouleur de sens contraire. Elle s’éloigna rapidement.
Ursula alla se reposer dans sa cabine et s’assoupit.
A son réveil en joignant la coursive principale elle constata que de nombreux journalistes et militaires étaient sortis de leur sommeil « sidéral » et sidérant. Ils paraissaient tous bien en forme. Certains la reconnurent et elle se mêla à leur conversation. Ils attendaient Karett.
Elle ne trouvait pas encore Settenberg. Où était-il passé ? Mais au fond d’elle-même, elle pensait surtout à Henri. Est-ce qu’il s’en tirerait ? Et puis… Et puis, comment faire comprendre à Settenberg que les choses avaient changé ou qu’elles allaient changer ?
— Incroyable ! Inadmissible ! On me dira ce qu’on voudra, mais ça n’a jamais été l’aéroport du Caire.
Elle reconnut la voix du banquier.
Il ne l’avait peut-être pas fait exprès. Mais cette déclaration involontaire et péremptoire eut le don de faire rire tout le monde. D’ailleurs l’humeur générale était à la détente. Le traitement subi par les Terriens pour la réadaptation aux conditions de vie sur Eon laissait inconsciemment à chacun un sentiment d’euphorie tout à fait comparable aux effets du Champagne.
Un journaliste, grand maigre à moustaches gauloises, tapait sur l’épaule de son voisin.
— Depuis le temps qu’on faisait des articles sur la futurisation il fallait bien qu’un jour on se retrouve sur un engin pareil. Tu as été visiter en haut le poste de pilotage ?
L’autre fit signe que oui.
— Un vrai conte de fées…
Karett circulait parmi ses voyageurs.
— Tiens, voilà la fée. Nous sommes sous sa baguette magique. Prends des photos, mon pote. Ce sera le reportage de ta vie.
— En attendant, je voudrais bien savoir la suite.
— Bah ! Tu sais, moi j’ai été prisonnier des Viêts. C’était comme ça. Ils ne nous faisaient pas de mal. Ils nous rassemblaient des heures pour ne rien dire, ne rien faire. C’était le lavage de cerveau.
Dans toutes les salles et les coursives, une diffusion sonore dispensait en permanence une musique d’orgue sédative à souhait avec un arrière-goût angélique. Elle s’interrompit pour laisser place à une voix féminine :
— Bonjour. Nous espérons que vous avez maintenant parfaitement récupéré les fatigues du voyage.
Cela fit bien rire.
— Mais vous avez pu constater que sur Eon nous faisons le maximum pour vous rendre le séjour agréable. Nous vous convions à vous rendre dans la salle de réunion située à l’opposé du poste de commandement, au pôle sud du vaisseau.
Tout le monde se mit en route en s’accrochant aux transrouleurs. Ursula observait Settenberg séparé d’elle par une dizaine de personnes. Elle n’avait guère envie de le rejoindre. Tandis que les autres se posaient des questions sur la suite du voyage, pour elle c’était bien autre chose qui l’intriguait. Un bien grand mystère…
— Comment ai-je pu passer trois ans de ma belle jeunesse avec un type pareil ?
*
* *
Les haut-parleurs continuaient à guider le groupe :
— Il est expressément recommandé de ne pas lâcher les transrouleurs. Les croisements de couloirs pourraient être dangereux sans le secours de ces appareils.
Le grand journaliste à moustache affectait de ne pas suivre les consignes de sécurité et marchait au milieu du couloir en disant :
— Faut pas exagérer. Ils en font tout un cinéma de leur bazar à roulettes. On sait ce que c’est à Paris, il y a les couloirs du métro…
Quand il arriva au premier carrefour, au lieu de s’élever au-dessus du niveau de l’autre couloir, comme les autres voyageurs, il le franchit carrément.
Avec un bruit mat, avant que personne n’ait eu le temps de voir quoi que ce soit, il fut projeté à une dizaine de mètres par un Osirien venant de sa droite, et qui accusa à peine le choc.
Des hommes d’équipage vinrent le ramasser. Il était sans connaissance.
Tandis que le groupe progressait vers la salle de réunion, le bruit se répandit qu’il avait été tué net.
Karett, à l’entrée, accueillait chacun en s’informant de sa santé et de son confort. Exactement comme elle l’avait fait depuis le début du voyage dans son rôle d’accompagnatrice. Cette attitude déconcertait plutôt les voyageurs. Car, après tout, ils avaient bel et bien été enlevés de force et ce voyage n’était qu’un piège longuement préparé à l’avance. Mais ils ne savaient pas encore par qui.
Certains essayaient de la questionner :
— Où sommes-nous ?
— Eh bien ! dans un lieu merveilleux que vous ne regretterez pas de connaître ! Il sera extraordinaire !
De cela, ils commençaient tous à être convaincus. Comme les cellules individuelles, la salle était aménagée avec des alvéoles de la forme du corps. Une fois installés, ils se trouvaient littéralement moulés dans une matière souple qui pouvait les retenir en cas de choc brusque.
Les sons remarquablement absorbés laissaient place à un calme feutré avec, en arrière-plan discret, de la musique d’orgue. L’éclairage diffus ne semblait venir de nulle part.
Les alvéoles étaient disposés suivant un plan hémisphérique. Face à eux, un énorme écran remplissait toute la largeur de la salle.
La lumière baissa rapidement et sur l’écran parut une autre salle de réunion circulaire occupée par une trentaine de femmes et d’hommes ; le Grand Conseil d’Osirium devant lequel Epha venait d’ouvrir le dossier de la planète Terre.
Quand l’image se rapprocha de lui, les spectateurs purent détailler son visage à la fois énergique et harmonieux, son teint bronze clair, sa longue chevelure noire, mais surtout ses yeux indéfinissables, tantôt noirs, tantôt gris, tantôt verts, où brillaient parfois de fugaces paillettes d’or. Lèvres et nez charnus le faisaient ressembler à un personnage de l’antiquité assyrienne.
Son shakrem violet bordé de vermeil était surmonté d’une sorte de capuche. Le vêtement national osirien était fait d’un tissu léger qui supposait un climat tempéré ou des conditions artificielles de vie tempérée.
Quand il fut parfaitement cadré dans l’image, il commença d’une voix grave et lente :
— Je suis Epha. Autour de moi se trouve réuni le Grand Conseil de notre planète Osirium. Je vous souhaite la bienvenue parmi nous. Grâce à la maîtrise et au sens des responsabilités de notre sœur la Conseillère à vie Karett, vous avez pu arriver sans encombre à bord de ce vaisseau. Vous vous rendez compte, je pense, de la difficulté de l’opération qui vient de se terminer. Difficulté psychologique, car pour des raisons évidentes nous ne pouvions, au départ, vous révéler votre véritable destination et aussi difficulté physique car vous venez de changer de planète dans des conditions que vous n’auriez jamais pu imaginer. Je regrette seulement…
Il s’arrêta un court instant puis reprit :
— …Que l’imprudence de l’un d’entre vous ait provoqué un accident hélas irréparable. Malgré nos appareils de réanimation, il n’a pu être ramené à la vie. Mais peut-être fallait-il le sang de cette victime pour vous faire comprendre d’une façon dramatique que désormais vous vous trouvez dans des conditions de vie totalement dominées par la technique, alors que la Terre ne connaît pas encore ce degré d’évolution. Sur Osirium, ou sur ses vaisseaux, nul ne peut désobéir aux ordres de la technique. Quand nos ordinateurs disent « il faut faire telle chose ou s’abstenir de telle autre », il n’y a pas de choix ou d’à peu près, chacun de nous doit obéir immédiatement. Nous avons confié à des robots, comme vous les appelez, une grande partie de l’organisation de notre vie quotidienne : les déplacements, les calculs, les communications et d’autres choses que vous allez découvrir dans votre séjour sur Eon. Mais les robots n’ont pas de bon sens ni de tolérance. Ils ne sont faits que de réflexes. Ils ne connaissent pas l’esprit de l’homme, ses méandres, ses imperfections, mais aussi toutes ses ressources. Je vous le répète, votre séjour à bord d’Eon est pour nous une grande joie et une réussite. Nous avons préparé ce vaisseau pour rendre votre vie la plus agréable. Mais, contrairement à ce qui se passe sur la Terre, nous allons vous demander l’effort de l’obéissance absolue. Voici pourquoi vous êtes ici…
Et Epha reprit l’exposé qu’il avait fait à ses collègues du Grand Conseil une heure auparavant.
Karett et Eva étaient installées au bas de l’écran, mais tournées vers le public dont elles examinaient les réactions.
L’apparition d’Epha avait été un choc. Jusqu’à présent, les voyageurs avaient rencontré des Osiriens, mais ils ressemblaient après tous à des Terriens. Et puis, le réveil sur Eon ressemblait encore à un matin de croisière sur un transatlantique.
Cette fois sur l’écran, pour la première fois de leur vie, et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, du moins l’histoire connue sur Terre, voilà que des humains voient et entendent des êtres d’ailleurs. Un ailleurs situé bien au-delà du système solaire et dont ils n’avaient pas encore bien saisi l’étrangeté ! Quant aux révélations qui leur étaient faites aujourd’hui sur la formation des anciennes races humaines : les préhominiens, les moustériens, la science terrestre n’y atteignait pas encore et de loin.
Ils devaient en être abasourdis quand Epha, avec sagesse, leur parla de préoccupations plus immédiates :
— La plupart d’entre vous ont laissé sur la Terre de la famille ou des amis. Je me doute qu’ils veulent leur donner de leurs nouvelles. Il y a sur Eon des appareils qui peuvent accomplir cette mission. Notre technique, vous le verrez, a effacé les distances. Mais je dois vous révéler que le temps à travers l’univers est un grand séparateur. Essayez de réfléchir à ce problème…
Là, le chef osirien marqua un court arrêt. Il se tourna vers les autres conseillers comme pour recueillir leur approbation muette et regarda à nouveau l’écran pour dire :
— Certains supposent que le but du voyage forcé que vous accomplissez actuellement est expérimental. C’est vrai. Il va s’agir d’expériences sur vous-mêmes.
Karett et Eva lisaient la terreur sur les visages.
— Si nous étions comparables à vos chefs terriens, si nos savants étaient aussi pervertis que certains des vôtres se sont montrés dans l’histoire vous auriez tout à craindre. Apprenez qu’Osirium est bien plus évoluée que votre planète. Nous ne vous souhaitons pas plus de mal que vous n’en souhaitez vous-mêmes à vos propres enfants, mais… Mais vous voulez éduquer vos enfants. Vous savez qu’ils ne peuvent pas rester des enfants. Il faut les armer pour l’avenir, les mettre face aux réalités. Comprenez que c’est cela que nous attendons de vous aujourd’hui. Quelquefois, dans les récits de science-fiction qui circulent sur la Terre on imagine volontiers toutes sortes de machines qui font remonter le temps, ou bien des armes terribles qui foudroient l’adversaire dans un tonnerre apocalyptique. Des êtres avec deux nez et trois yeux… Foutaise ! Ce qui attend les Terriens demain est à la fois bien plus simple et bien plus inouï. Nous allons vous l’apprendre maintenant. Oui, vous êtes là pour certaines expériences, et qui pratiquera ces expériences ? Vous-mêmes ! Etant donné qu’il s’agit de vous faire évoluer d’une certaine façon au niveau de votre inconscient, pour l’instant je ne vous en dis pas plus. Le Conseiller Karett reste auprès de vous et vous guidera. En dehors de quelques personnes choisies pour leur personnalité propre comme M. Settenberg…
Le banquier sembla flatté.
— …Qui pour nous est un Terrien typique et tout à fait sympathique ou ses amis, Henri, Ursula, Marianne…
Epha était bien renseigné.
— Il y a parmi vous beaucoup de journalistes. Nous voulons qu’ils rapportent un jour sur leur planète tout ce qu’ils auront vu ici. Beaucoup de militaires aussi et anciens militaires. Nous voulons leur montrer aussi des choses qui les intéresseront… Je vous souhaite bonne chance.
L’écran une fois éteint, Karett invita les Terriens à aller se reposer dans leurs cellules ou, s’ils le désiraient, à circuler librement dans le vaisseau.
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