Le Temps Des Autres
Chapitre VII
Karett donna à Settenberg l’autorisation d’utiliser Moa.
Cette fois l’ordinateur n’eut pas à chercher longtemps pour faire comprendre ce qu’il avait à faire comprendre.
L’apparition d’une belle plaque de cuivre sur l’écran fit l’affaire. Une très belle plaque de cuivre comme on en voit à la porte des plus beaux immeubles des plus belles avenues des grandes cités de la Terre : rue Royale à Paris, Grosvenorgate à Londres, cinquième Avenue à New York, Via Gramsci à Milan. Partout où la puissance de l’argent s’affirme dès le porche des temples de la banque ou des assurances. Là où les colonnades de marbre, où les immenses glaces sont installées pour rassurer la clientèle.
— Browns and Browns banking opérations.
Ces cinq mots lus à des années-lumière de distance en lettres noires très sobres mais très épaisses sur un fond resplendissant comme l’or suffirent à donner à Settenberg le sens de la relativité du temps et de l’espace.
La caméra prit du recul. Le portail de la banque apparut.
Il tendait la tête vers l’écran comme s’il ne pouvait pas y croire.
— Ma banque !
Mais déjà avec la caméra-sonde, il pénétrait dans la salle des guichets. A leur poste, il reconnaissait un à un ses collaborateurs mais les jeunes attachés de direction qu’il venait de quitter, il y a seulement deux jours, étaient soudain grisonnants et de petites rides transformaient leur visage. Calvitie ou large barbe poivre et sel témoignaient aussi de la marche du temps.
Marianne ne bronchait pas. Elle était très émue. Elle regardait le gros banquier devenu livide.
— Ma banque ! répétait-il. Rachetée par le père Browns et son fils, je suppose. Ces salauds qui ne respectaient jamais leurs engagements, ces métèques… ces voyous…
— Eh là ! Eh là ! Set. Ne vous mettez pas dans un état pareil.
Décidément Moa révélait chacun à lui-même. Le pauvre général était mort de saisissement en revoyant sa famille vingt ans après.
Settenberg, lui, ne s’attardait même pas à cette expérience du temps. Elle ne le gênait pas. Seule sa haine pour les Browns père et fils le faisait blanchir.
— J’y pense. Comment a-t-on pu vendre sans ma signature ?
Marianne plissa le front :
— Pas besoin.
— Quoi ?
— Pour la Terre, vous n’existez plus !
— Comme les gens disparus dont on ne retrouve jamais le corps ? Un jugement du tribunal rendu à la requête des familles… Je ne suis plus rien.
Il baissait la tête et ses mains tremblaient. Ses anciens collaborateurs passaient sur l’écran. Il les citait en pleurnichant :
— Borgson, Daudel, Söderlund, Trägard. La caméra continuait son travelling. Ils aperçurent au mur un calendrier électronique.
— 13.10.10.
Marianne épelait lentement :
— Treize octobre deux mille dix. C’est ça que le général avait découvert… Epha l’avait dit : « Le temps est un grand séparateur. »
Le gros homme ne cessait de répéter :
— Ma banque… vendue… Vendue à ces salauds !
Il ne semblait toujours pas comprendre que ce n’était pas le plus important.
Marianne s’était rapprochée de lui dans une attitude consolatrice. Il passa son bras autour de sa taille. Une larme perlait sur sa joue. Il se tourna vers la jeune femme en forçant un sourire…
— Vous devez penser que je suis un drôle de bonhomme… Vous savez, ma banque, je l’avais montée en partant de zéro. Je suis un self-made-man. Mes parents étaient des immigrés juifs russes qui réussirent à passer en Suède. Ils étaient plus que pauvres.
Quand un homme commence à raconter sa vie à une femme…
*
* *
Seuls ou par groupes de deux ou trois dans leurs cellules, tous les membres du voyage purent se servir de Moa après avoir demandé la permission à madame le Conseiller à vie.
Ce qu’ils ne savaient pas, c’est qu’avant de décider, Karett consultait les fiches établies au départ du voyage et certains enregistrements effectués pendant le sommeil de mise en condition des Terriens à leur arrivée sur Eon.
Moa devait en savoir assez long sur chacun, quand il lançait ses cameras-sondes vers la Terre et pénétrait au cœur des villes, des rues, des maisons, des appartements, de chaque pièce, de chaque meuble, de chaque tiroir.
D’ailleurs, les Terriens eussent été bien déçus de ne pas consulter Moa. Sur Terre il y a les astrologues, les cartomanciennes, les voyants, pour prédire l’avenir.
Sur Eon, il y avait Moa pour prédire le passé. C’est ce que remarqua Henri qui se promenait avec Ursula au milieu des groupes. Chacun après sa séance avec Moa exprimait ses impressions.
— Ils ont tous couru après leur passé comme ils auraient couru après l’avenir sur Terre. Ici, nous ne savons rien de l’avenir et pourtant personne n’a l’air de vraiment s’en inquiéter. Ces Osiriens sont des sorciers. Ils nous ont drogués à notre insu.
Ursula suggéra :
— Dans la nourriture ?
— Peut-être. Mais je crois plutôt qu’ils nous ont conditionnés pendant le sommeil de réadaptation lors de notre arrivée.
— Cette fois ceux qui regardent les programmes de Moa tiennent le coup ! Il n’y a eu que ce pauvre général…
— Regardez-les. Ils sont tous devenus très vieux sans changer.
Il embrassa tendrement la Suédoise.
— Pour nous c’est pareil. Nous avons au moins cent soixante ans à nous deux !
Ils se mirent à rire.
Au hasard des rencontres, ils entendaient ce que Moa avait appris à chacun :
— Moi, mon petit-fils est devenu président de la république.
Celui-là, dut promettre de fêter cette réussite familiale à la première occasion.
D’autres s’aperçurent que leurs descendants avaient la peau noire ou café crème. Comme ils étaient blancs et racistes comme tout un chacun, cela leur fit tout de même un coup !
D’autres encore apprirent qu’ils avaient engendré des navigateurs cosmiques qui assuraient régulièrement la ligne Terre-Uranus, aller-retour.
Les militaires apprirent les résultats inattendus de guerres qu’ils avaient jugées impossibles.
L’Inde s’était mesurée avec l’Australie.
La Chine s’était divisée en deux royaumes fratricides.
L’Amérique du Sud avait envahi l’Amérique du Nord.
La Suisse avait des visées colonialistes sur la Normandie, à cause des pommes.
La principauté de Monaco avait annexé Las Vegas.
Quand tout le monde fut fixé sur son passé, une période de jeux commença. Moa s’y prêtait volontiers ! Cela faisait partie du programme autorisé.
Il s’agissait de retrouver les noms nouveaux des anciennes rues ou places.
Le Quai des Orfèvres s’appelait avenue San-Antonio.
La place Pigalle : Pig-allee.
New York : Nuevo Cabana.
Moscou : Sun-yat-Ping.
Place Victor-Hugo : place Richard-Bessière.
Un autre jeu consistait à envoyer les cameras-sondes dans les boutiques des libraires. On pouvait relever les titres suivants : Comment faire fortune en élevant des troupeaux de mammouths au pôle Sud. La construction de l’autoroute Paris-Nouméa par le centre de la Terre. Y aura-t-il un péage ? La taxe sur les rapports sexuels : thèse de doctorat fiscal.
Décidément, les méthodes osiriennes de lavage de cerveaux étaient imprévisibles. Quand les voyageurs ressortaient des séances d’hilarothérapie avec Moa, ils oubliaient complètement où ils se trouvaient et ce que les Osiriens voulaient faire d’eux.
Henri, cependant, restait lucide :
— Après tout, ils n’ont pas besoin de nous droguer pour nous endormir psychologiquement. Ils n’utilisent pas d’instruments de torture. Ils nous envoient devant un ordinateur qui nous dit que nous sommes morts pour la Terre et qui trouve le moyen de nous faire rigoler ! On ne nous attache pas sur des chaises pour nous crier dans le visage des slogans politiques à longueur de journées. Mais il y a autre chose. Depuis que nous sommes ici je trouve que la personnalité de chacun change. L’agressivité a disparu. Les différences de caractère tendent aussi à s’effacer.
Ursula remarqua :
— Une fois que Moa nous a bien fait comprendre à tous que nous n’avions plus d’ambitions à avoir sur Terre, il a remis nos compteurs à zéro. Tout le monde est devenu gentil avec tout le monde. Regardez, par exemple, même Settenberg est devenu un mouton, un amant modèle. Il s’entend bien avec Marianne. Comme ils sont heureux !
— Il y a aussi les grands pouvoirs de ces Osiriens. Nous nous sentons dominés par eux, donc égaux entre nous. A quoi ressemblaient nos petites rivalités sur Terre dans les affaires ou dans les sciences à côté de ce que ces gens-là sont devenus ? D’ailleurs, ils sont tellement sûrs de leur supériorité qu’ils nous traitent avec beaucoup de patience. On dirait qu’ils sont sûrs que nous allons devenir comme eux : calmes, clairvoyants, simples, efficaces. Et puis, ici il n’y a ni nuits ni jours, et nous dormons peu. Quand nous dormons nous ne rêvons pas… Même pas de la Terre.
— C’est la béatitude, soupira Ursula.
— En tout cas, moi je ressens une indifférence souveraine à tout ce qui pourrait encore nous arriver.
Assis dans la cabine, ils regardaient à travers le hublot le ciel éternellement bleu nuit. Ils se tenaient main dans la main.
— Joie tranquille comme dans un grand rêve…
*
* *
Mais tout le monde ne vivait pas dans la douce béatitude d’Ursula et d’Henri ou de Settenberg et de Marianne. Tout le monde était gentil avec tout le monde grâce à Moa, mais Karett observa cependant que certains militaires et certains journalistes paraissaient mal à l’aise.
Ils demandaient depuis un ou deux jours à l’ordinateur des programmes que Moa refusait de leur donner.
Le plan de mise en sagesse des Terriens pour l’opération Terre Future ne s’accomplissait donc pas parfaitement. Karett et Eva durent en référer à Epha au bout de quelques jours.
Quand le grand chef parut sur l’écran du poste de commandement d’Eon, les deux jeunes femmes avaient préparé leur rapport comme des étudiantes comparaissant devant leur professeur. Eva prit la parole la première :
— Premièrement : opération couples groupes sanguins homogènes. Les deux O rhésus positif Ursula et Henri sont réunis par les liens de l’amour. Nous pouvons espérer la naissance d’un enfant conçu à bord d’Eon.
« Il en est de même pour les deux catégories AB ; Settenberg et Marianne. D’autres couples se sont formés avec les autres groupes sanguins.
« Deuxièmement : déconditionnement terrestre. Les Terriens commencent à perdre leurs habitudes terrestres. Ils dorment moins et mangent moins. Les séances de Moa leur font oublier peu à peu qui ils étaient.
« Un Terrien a succombé à l’épreuve. Il s’agit du général Mechter. »
Epha l’interrompit :
— Eva avez-vous examiné récemment les sangs ?
— Oui. Moa s’en est chargé. Tandis qu’il montre aux Terriens le spectacle de la Terre qui les fascine, les caméras cachées derrière les écrans scrutent leur sang. Les rayons émis par les parois d’Eon commencent à manifester leurs effets. Tous les globules, les corpuscules héréditaires remontant aux hommes primitifs, les préhominiens, sont en voie de destruction. Ils deviennent moins nombreux.
— Oui, ceux d’il y a trois millions d’années, mais aussi ceux des hommes de Cro-Magnon, plus récents, dont le développement était encore bien limité.
« Observez-vous des changements dans le comportement des passagers terriens ? »
Karett et Eva, assises côte à côte devant l’écran où parlait Epha, se regardèrent pour savoir qui répondrait.
Cela revint à Karett qui restait la grande responsable de l’opération Terre Future.
— Il y a, à vrai dire, moins d’agressivité dans l’ensemble. Il faut vous dire, Epha, que les Terriens ne sont pas habitués comme nous à voyager pendant des mois à travers l’espace et, dans leur état normal, ils souffrent rapidement de ce qu’ils appellent eux-mêmes la claustrophobie. Cela se traduit par de mauvais rapports entre les personnes. Au bout de quelques jours elles vont jusqu’à se reprocher la forme de leur nez ou la couleur de leurs yeux. Dans ce groupe il n’y a rien de tel. Au contraire tout le conditionnement auquel il est soumis, rayons émis par les parois, nourriture, séances avec Moa, tout contribue à leur retirer leurs motifs d’agressivité.
Epha manifesta quelque impatience devant cette description rassurante.
— Alors, pourquoi m’avez-vous appelé ?
— Depuis quelques jours, frère Epha, juste un ou deux jours…
— Allons ! Dépêchez-vous ! Quoi !
— Eh bien, voilà. Un nombre non négligeable de personnes, des militaires et des journalistes, demandent à Moa des programmes de guerre !
Le visage d’Epha marqua le coup.
— Comment est-ce venu ? Disposent-ils d’informations de la Terre à ce sujet ?
— Non. Seules les traces des anciennes guerres apparaissent parfois dans les noms des villes, ou des rues. Mais cela fait partie de l’histoire du folklore. Elles ne sont pas de nature à soulever les passions.
— Toutes les images des guerres actuelles sur la Terre ont-elles été éliminées ?
— Absolument.
— Notre personnel de bord n’a-t-il pas été indiscret ?
— Non. Il a des consignes précises et nous le surveillons. Mais, frère Epha, il y a aussi d’autres symptômes. Malheureusement.
— Allons ! Parlez vite !
— Hier, un journaliste et un militaire ont eu une altercation. Ils se sont battus. Puis deux autres, il y a quelques instants.
— A propos de quoi ?
— Précisément le plus étrange est l’oubli total des raisons de leur dispute.
— Y avait-il des témoins ?
— Oui. Ils n’ont pas donné davantage d’explications. Ils ne comprennent toujours pas ce qui s’est passé.
Epha se pinça les lèvres puis dit :
— Il faut surveiller cela de très près. Tenez-moi au courant, heure par heure.
*
* *
Malheureusement, au cours des heures qui suivirent, les incidents se multiplièrent. Quand Karett interrogeait les protagonistes, les réponses restaient étranges :
— Je ne sais pas ce qui m’a pris…
— Soudain le sang me battait aux tempes…
— Comme si une voix criait dans mes oreilles : « Frappe ! Frappe ! » Et mes poings se serraient…
On eût dit que la rage s’était répandue sur les passagers et cette maladie incontrôlable atteignait aussi bien les femmes que les hommes.
En l’espace de quelques heures, quand Karett et Eva eurent transmis rapports sur rapports au Conseil Central d’Osirium, Epha demanda quelques minutes de réflexion. Peut-être allait-il demander l’avis de ses principaux collègues du Conseil ? Ou bien avait-il besoin d’autres renseignements que ceux qui lui parvenaient de l’astronef ?
Il apparut sur l’écran. Il avait le visage grave, les deux mains posées à plat sur sa table de travail. Sa carrure puissante rassurait. Ceux qui recevaient ses ordres bénéficiaient en même temps d’un influx de confiance et d’énergie qui les rendait capables d’exécuter les missions les plus dures.
— J’ai pris la décision grave de faire appliquer aux personnes atteintes par la maladie inconnue un traitement de choc. C’est Moa qui s’en chargera. Nous venons de vérifier qu’il a reçu les instructions nécessaires. Voici comment vous allez procéder…
*
* *
Tous, à l’exception d’Ursula, Henri, Marianne et Settenberg, étaient atteints de la maladie de l’agressivité. Sur Terre on l’aurait appelée furie paranoïaque ou agressivopathie, et les malades auraient été aussitôt admis en cure de repos dans des cliniques appropriées. On les aurait soumis à un matraquage de calmants en transformant leurs fesses en passoires à coups de piqûres.
Sur Osirium la médecine ne connaît pas les piqûres. Elle ne connaît pas non plus les médecins. Elle ne connaît que Moa.
Moa dispose de grands pouvoirs.
Rappelons-nous quand Ursula et Henri furent conduits par Karett dès leur réveil devant la caméra qui plongea la jeune femme en état d’hypnose. C’est Moa qui menait le jeu.
C’est Moa encore qui présenta au général Mechter les images qui lui furent fatales.
Moa ne connaît ni le bien, ni le mal. Il agit. Il est à l’image des Osiriens qui ne se laissent pas dominer par les sentiments comme les Terriens.
C’est donc à Moa qu’Epha avait décidé de confier la maladie mentale des pauvres Terriens. Chacun fut conduit à sa cabine par les soins de l’équipage et ligoté dans la coque de matière plastique qui faisait fonction à la fois de lit et de camisole de force. Il fut disposé face à l’écran de télévision, donc face aussi à la caméra cachée.
Mais, en plus, une sorte de casque d’assez gros volume fut installé sur la tête de chaque patient. Etant donné que Moa pouvait communiquer avec le patient par les images et les sons de l’écran, à quoi pouvait bien servir ce casque qui était aussi un poste de réception ?
Personne n’avait opposé de résistance à l’opération. En fait, les protagonistes des rixes ne demandaient qu’à être soignés. Mais était-ce encore possible ? D’où venait cette rage subite ? Karett et Eva, qui contrôlaient les opérations de prise en soins des Terriens, se le demandaient.
— Avez-vous fait contrôler la nourriture ? A-t-on désinfecté le Boeing qui est garé dans la cale ? Et les valises des voyageurs ne contenaient-elles pas cette variété d’araignées, comme la tarentule, qui rendent fou ?
Eva chaque fois répondait affirmativement.
— Vous savez, Karett, le programme Terre Future a été longuement préparé et tous ces détails ont été envisagés dans les travaux préparatoires.
— Alors ?
— Alors cette hystérie reste incompréhensible. Je ne sais d’ailleurs pas ce que Moa a prévu.
— Vous n’utilisez pas souvent les casques de conditionnement ?
— Non. Ils sont un peu comme les bouées de sauvetage sur les navires. Ils ne servent jamais, sauf quand cela va vraiment très mal.
— Comment Moa peut-il déconditionner ces gens ?
— Leur sang est déjà en cours d’analyse. Regardez.
Au poste de commandement, elles avaient sous les yeux le tableau de contrôle de chaque cabine où, déjà, les caméras-sondes étaient au travail.
Moa savait les régler au niveau du cœur de la personne qui était préalablement mise sous hypnose. La mise au point pouvait ensuite se faire dans les moindres détails avec la précision microscopique nécessaire.
Eva lisait chaque cadran :
— Jusqu’à présent tout est normal. Aucun virus n’est signalé. Dans quelques instants, Moa va commencer son programme.
Maintenant, dans chaque cabine, sous le casque de conditionnement, l’action hypnotique des caméras-sondes avait opéré. Le programme secret de Moa, commandé directement depuis Osirium sous les ordres d’Epha, était lancé.
Karett et Eva allaient pouvoir l’observer sur leur écran. Mais la grosse différence pour les Terriens est que les images, les sons, les événements qui allaient suivre pénétreraient directement dans leur cerveau par les ondes émises du casque de conditionnement.
*
* *
Le groupe des journalistes et des militaires marche sur un paysage nu et sans horizon. Ils ont chacun l’impression que le voyage continue comme s’ils avaient atterri en Ethiopie et qu’une excursion ait été organisée pour une journée à travers le désert.
Le premier de la colonne fonça sans hésitation dans une sorte de brume comme celle que caressent les rayons du premier soleil en été les jours de très beau temps. Une brise souffle dans le sens de la marche de la troupe et lui découvre soudain à perte de vue une surface rouge uniforme sans une ride.
Le premier qui met le pied dessus s’enfonce dans un liquide jusqu’aux chevilles. Les autres suivent.
Ils se baissent et remplissent leurs mains. Après l’écoulement de ce qui pourrait être de l’eau, ils constatent l’existence d’un petit dépôt rougeâtre constitué de milliers de petits disques ressemblant à de minuscules assiettes creuses. Certains goûtent cette pâte qu’ils trouvent salée.
La marche s’arrête de temps à autre. Ils se retournent les uns vers les autres.
Personne ne parle. Seule l’expression des visages pose des questions et donne les réponses :
— Faut-il continuer plus loin.
— Où aller ?
— Où ne pas aller ?
Soudain, une voix invisible les interpelle. Ils la reconnaissent. C’est celle de Moa.
— Choisis toujours le chemin le plus difficile ! Aller tout droit paraît le plus naïf, donc le plus dangereux. Si tu te fies à ton intelligence, tu devrais faire tantôt un pas à gauche, tantôt un pas à droite. Est-ce que la solution la plus folle est de piquer tout droit ? Raisonner c’est facile. Qui est capable d’agir ?
*
* *
Karett et Eva commentaient l’opération comme une finale de la coupe du monde de football :
— Moa leur fait le coup du désert !
— Personne ne connaît la profondeur du grand lac rouge.
— Ah oui ! Je sais ! Le parcours du combattant. C’est l’épreuve du courage. Regardez celui-là. Il se décide.
— Il n’existe qu’un mince trottoir sous la surface de l’eau rouge, mais ils ne peuvent pas le voir. S’ils s’écartent, ils sont perdus.
— Le plus dur reste le doute. Ils ne savent pas vraiment s’ils sont en danger !
*
* *
L’homme en tête de colonne se décide. Il marche droit devant lui. Au fond de sa tête, la peur commence à tourner en cauchemar. Mais il ne veut rien en laisser paraître. Les autres le suivent. Ils vont comme des automates. Le liquide qu’ils déplacent ne fait pas de bruit.
Rien à repérer au milieu de cette immensité rouge. Leur esprit hésite entre le conscient et l’inconscient. Ils en sont déjà au stade où ils ne savent plus s’ils voient leurs souvenirs ou s’ils rêvent une réalité.
Ils marchent sans cesse.
*
* *
— Ont-ils conscience du temps ?
Karett regarda Eva.
— Cela dépend de ce que Epha a jugé sur la gravité de la maladie. Si c’est grave, le programme de Moa doit leur donner l’impression que des années se passent ; sinon, des heures seulement.
— Epha enseigne que l’écoulement du temps apprend le contrôle de soi et conduit à la sagesse.
« Oh ! Regarde. Tu vois la montagne blanche, à l’horizon ? »
— Où cela peut-il bien se passer ?
— Il me semble, mais je n’en suis pas sûre que ces images ont été prises sur une planète que les Osiriens visitent de temps à autre. On dit aussi que ceux qui, dans le passé, ont comploté pour renverser notre système politique ont été exilés là-bas.
*
* *
Dans sa progression le groupe continuait de garder le silence. Ils devaient maintenant apercevoir la montagne blanche, mais personne ne criait : « Terre ! » comme une vigie de la marine à voiles l’aurait hurlé dans le vent.
Sur l’horizon, un plateau commençait à se profiler à l’extrémité du grand lac rouge. Il le dominait nettement et son rebord frisait comme une dentelle de lumière d’apparence blanchâtre. En se rapprochant encore, cette lumière se transformait dans un halo dont le cœur nacré offrait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Une voix criait :
— C’est un château fort !
Une autre lançait :
— Une grande ville avec des millions de lumières. Alors, cette vue les encourage. Ils commencent à forcer le pas. Au milieu du lac rouge, ils progressent en file indienne. Tous portent le même costume : un simple manteau à capuchon d’un gris verdâtre comme les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. On pourrait aussi les comparer aux cohortes de Darius revenant au palais royal après la défaite de Salamine. Effroyablement uniformes dans leur anxiété, leurs bouches commencent à articuler une plainte.
Soudain ils se prennent par la main. Peut-être pour savoir s’ils sont encore vivants. Un frère soutenant son frère. Une chaîne se forme.
Mais l’un d’eux rugit comme une bête. Il se dégage brusquement des mains de ses camarades et se met à courir sur la surface de l’eau. Les autres agitent leurs bras et lui crient :
— C’est de la folie ! Reviens !
Un homme veut quitter la file pour aller le chercher. Les autres le retiennent.
— N’y allez surtout pas ! Il faut qu’il s’en tire de lui-même. L’épreuve est pour chacun.
Le fugitif se retourne, lève son bras, agite la main en signe d’adieu. Il regarde vers la montagne blanche puis lance :
— Non ! Non ! Pas là-bas ! N’allez pas là-bas !
Puis il disparaît sous les eaux sans un bruit.
*
* *
Sur le tableau du poste de commandement, un signal rouge vient de s’allumer. Il s’agit de la cabine d’un des journalistes.
Eva donne l’ordre sur l’interphone :
— Cabine 27, allez voir immédiatement ! Quelques secondes passent. Une voix annonce sèchement :
— Nous sommes à la cabine 27. Arrêt du cœur !
Eva se retourne vers Karett et lui dit :
— Il faut prévenir Epha.
Sur un autre écran, le Conseiller Suprême paraît.
— Un passager vient de succomber au programme de Moa.
Epha hoche la tête.
— Je comprends. Il a voulu se sauver devant l’épreuve. Il a été tué exactement comme s’il avait été correspondant de guerre. Je regrette, mais cela fait partie du programme. La leçon est pour les autres.
Karett et Eva se regardèrent en silence.
*
* *
La troupe s’est remise en route. Mais on devine l’angoisse de chacun. Les pas se font hésitants. La mort attend-elle l’un d’entre eux au pas suivant ? A qui le tour de glisser en un éclair si le sol se dérobe sous ses pieds ?
Un deuxième homme pousse un hurlement, lâche les autres et se met à courir comme un fou !
— Plutôt tout de suite ! Tout de suite !
Et il disparaît comme le précédent.
*
* *
Signal rouge. Cabine 12. Arrêt du cœur. Regret de Epha. C’est le destin… C’est Moa !
*
* *
Puis, pendant des heures, la marche continue mais plus personne ne fuit. Il faut continuer. Ce sont les plus courageux qui restent. Ils se sentent maintenant les acteurs d’un drame qu’ils auraient répété cent fois.
Des coups sourds d’abord, puis plus nets se font entendre.
Maintenant ils arrivent au rivage. C’est la terre ferme !
Dès que leurs pas frappent le sol, les visages se décrispent. L’angoisse s’oublie aussitôt.
Tandis qu’ils se reposent accroupis sur un sol rocailleux, ils peuvent voir de près la montagne blanche. C’est un long plateau déchiqueté s’inclinant en pente douce jusqu’à leurs pieds.
Ils entendent toujours les coups. Ce sont des explosions. Les unes par courtes saccades, les autres plus aiguës, dans un crépitement qui déchire l’air.
*
* *
Eva et Karett sont maintenant émues par ce qui se passe sur l’écran.
— C’est affreux, dit Eva. Je ne savais pas que Moa pouvait reconstituer une chose aussi terrible. C’est la guerre sans être la guerre. Les malheureux dans leur cabine, sous leur casque, endurent cela comme s’ils y étaient. Il faut faire quelque chose pour eux…
Karett appuya sa main sur le bras de la doctoresse.
— Nous ne pouvons pas. Pas tout de suite. Epha ne l’accepterait pas. Il faut qu’ils aillent jusqu’au bout.
*
* *
A quelque distance de la troupe, une bande de brouillard se forme. Elle barre maintenant le chemin vers la montagne blanche qu’elle entoure bientôt comme une couronne.
Ils se lèvent :
— Il faut repartir avant qu’on n’y voie plus rien.
Ils plongent maintenant dans la brume. Cette fois le sol est ferme partout sous leurs pas, mais leurs corps avancent dans le néant. A tout moment ils peuvent heurter un obstacle ou tomber dans un précipice.
Tout à coup des branches épineuses surgissent du brouillard. Chaque fois il est trop tard pour les éviter. Leurs pointes fines, dardées comme des lances, pénètrent leur visage ou leur corps. Elles pénètrent avec une douleur chaude comme une balle ou une baïonnette. Chaque fois qu’une branche les atteint, ils entendent un claquement sec.
La voix de Moa retentit :
— C’est la voie la plus difficile. Vous ne vous êtes pas trompés. Courage. Le but approche !
Cet espoir les galvanise. Malgré les douleurs répétées, ils progressent. Plus personne ne se décourage. Ils ne forment plus qu’un seul corps. A la surface de leur peau sous le capuchon de bure, ils sentent couler de fines gouttelettes de leur sang.
Un temps très long s’est écoulé. Ils portent maintenant une barbe hirsute. Leur regard est fixe et brillant. Officiers généraux prestigieux ou princes de l’information qui peuvent faire ou défaire les réputations, inquiéter ou rassurer les hommes politiques du monde entier, tous sont devenus des frères dans l’épreuve. Les grades et les prestiges personnels ont disparu.
OceanofPDF.com