Le Temps Des Autres
Chapitre III
Les membres du Conseil mirent du temps à s’installer autour de la table en forme d’anneau de la salle des délibérations, dont elle épousait le contour.
Tous ces hommes et ces femmes qui se connaissaient depuis longtemps avaient rarement l’occasion de se rencontrer au grand complet. Le plus souvent ils se voyaient et conversaient par les écrans de télécommunication.
Leur convocation en ce lieu laissait supposer une raison importante, grave peut-être. Sur cette planète-là on ne perdait pas son temps à des réunions non indispensables ou mal préparées. Pour ces gens-là le sens de l’efficacité était comparable au sens de l’honneur pour les Terriens. A quelque échelon que ce fût, sur Osirium, les chefs des entreprises des laboratoires, des cités, des nations et encore plus ceux de la planète mesuraient leurs responsabilités en remplissant leur temps avec un très haut rendement.
A chaque échelon de gouvernement, les élections se faisaient sur une liste établie par la centrale planétaire d’informatique suivant les preuves de capacités dont les candidats avaient pu témoigner dans leur carrière… Ce qui comptait avant tout c’était leur spécialité et les qualités qu’ils avaient déployées en rapport avec cette spécialité. L’âge ne jouait pas. Les jeunes comme les vieux, et inversement, pouvaient être sélectionnés. L’assemblée présente en témoignait.
Energie, sagesse, patience, sang-froid, ils possédaient toutes ces qualités bien nécessaires dans cette époque troublée. Sur Osirium la vie s’écoulait sans heurt dans une ambiance studieuse et sereine, mais ses voisins proches ou lointains n’étaient pas arrivés au même stade d’évolution. Tant s’en fallait… Avec eux, quelle que soit la bonne volonté des Osiriens, les rapports accrochaient souvent. Aussi, les bavardages autour de la table témoignaient-ils de certaines inquiétudes.
Les membres du Conseil portaient une robe analogue à celle des avocats et des juges sur la Terre. Mais à la place du col d’hermine, une pièce brodée recouvrant les épaules présentait les emblèmes nationaux et professionnels d’appartenance de l’individu. On y remarquait aussi bien des symboles astrologiques connus des Terriens que des signes géométriques particuliers à Osirium.
Quant aux traits physiques, globalement ils ne différaient pas essentiellement des nôtres. La taille moyenne légèrement plus petite, le port plus droit, le cou et les membres plus fermes et plus fins. Pour la tête on ne pouvait pas vraiment parler de différences et pourtant parmi cent personnes dans le métro de Paris, de New York, Londres ou Montréal, l’Osirien ou l’Osirienne eussent été facilement reconnaissables. On aurait ressenti l’impression indéfinissable d’une personne déjà vue sans pouvoir dire ni quand ni où.
Les différences d’âge se marquaient plus sur les visages que sur les attitudes ou les gestes. Les plus âgés étaient aussi vifs, aussi souples que les jeunes et se tenaient aussi droits.
Parmi toutes les robes rouges, une seule violette bordée de vermeil était portée par un homme un peu plus trapu que les autres, d’une trentaine d’années, au visage doux mais doté d’un regard rayonnant et très mobile. Ceux qui l’approchaient percevaient dans ses yeux comme des paillettes d’or qui brillaient plus à certains moments qu’à d’autres.
La chevelure noire retombant presque sur les épaules soulignait sa carnation d’un bronze très clair.
Après avoir fait le tour de la salle pour saluer chacun des participants, il revint à sa place et dit :
— Frères, je vous propose de commencer.
Le ton ferme passait facilement dans un timbre de voix assez grave teinté de sonorités de violoncelle.
Tout le monde s’installa et bientôt le cercle des têtes attentives tourna ses regards vers Epha.
Il passa lentement sa main sur son menton noirci par une barbe abondante mais rasée. Il hésita :
— Je ne sais si je peux aborder en premier une espèce d’autocritique ou tout au moins de regret mais, mes amis, je constate que j’ai négligé, que nous avons négligé de consulter certains de nos dossiers au cours des dernières années. Pourtant il en est un que nos prédécesseurs tenaient particulièrement à cœur, celui de la planète Terre. Les plus anciens parmi vous se souviendront qu’Osirius s’est activement occupé de cette lointaine parente à plusieurs reprises.
« Il y a une quarantaine d’années, ce qui correspond à peu près à trente mille ans pour cette planète, nous avons envoyé à l’époque, par le procédé que vous savez, un sang neuf qui provoqua un grand nombre de mutations chez les hommes dont les squelettes ont été retrouvés par les Terriens
d’aujourd’hui au début de leur vingtième siècle (1). A ce moment-là, en redressant leur taille, en affirmant leur menton, en développant leur capacité crânienne, les Terriens sont devenus ce qu’ils appellent aujourd’hui des homo sapiens. Ce nom de homo est une bien curieuse coïncidence. Nous allons y revenir. Mais ce travail d’aide à la race terrienne se fit au prix de difficultés très sérieuses. Non pas pour des raisons scientifiques. Nos ancêtres étaient depuis longtemps déjà passés maîtres dans l’art de modifier les créatures. Mais la science ne gouverne pas seule dans ce monde. Il y a, hélas, la politique, et la petite planète Terre intéressait déjà certains de nos voisins. Je vous rappelle qu’il y a trois mille ans, c’est-à-dire un peu moins de trois millions d’années pour les Terriens, nos…
Il marqua un temps d’arrêt puis reprit :
— …bons amis d’Herculanum. Enfin… vous les connaissez bien !
Un rire parcourut l’assistance.
— Ces bons amis d’Herculanum… Comme le rire se prolongeait, il développa la parenthèse :
— Il faut apprendre à vivre au milieu d’êtres différents. Tout le monde ne peut pas nous ressembler. Les gens d’Herculanum ont leurs défauts, mais aussi leurs qualités.
Cette remarque eut le don de faire souvenir à l’assistance qu’une des qualités de sa planète restait la tolérance dans la sagesse, et le calme revint.
— Donc, je disais que les Herculaniens avaient installé sur la Terre des êtres bâtis suivant leurs principes de puissance. Gros, lourds, ramassés sur eux-mêmes, ils étaient une copie plutôt ratée de leurs fabricants. Grands, forts et bêtes, ils faisaient peine à voir. Tout juste savaient-ils frapper un caillou contre un autre pour obtenir une face coupante et s’en faire un outil. Ce n’est qu’avec répugnance que l’on peut employer le mot homme à leur égard. Lents comme leurs créateurs, ils évoluèrent très lentement. Plus tard ceux d’Ouranie se promenèrent aussi du côté de la Terre. Vous savez, ce qui les intéresse n’est pas l’usage de la force comme Herculanum mais en fait, poussés par leur curiosité, ils ont le goût de l’expérimentation. Quel magnifique champ d’expérience que cette petite planète à cette époque ! Les pauvres humanoïdes n’évoluaient guère mais les Ouraniens les jugèrent construits pour faire mieux. Il fallait développer leur cerveau et lui donner davantage d’emprise sur le corps pour rendre les gestes plus efficaces, plus habiles, plus précis. Les Ouraniens n’ont jamais révélé comment ils ont créé
la nouvelle race des Moustériens (2). Certains pensent qu’ils ont été s’accoupler avec des femmes préhominiennes. Mais, selon nous, ces rapports eussent été stériles car les deux races sont à un degré d’évolution trop différent. Les Moustériens étaient sans nul doute des hommes, mais sans capacités créatrices. Ils utilisèrent les connaissances laissées par les Ouraniens : meilleure taille des silex, couteaux, racloirs, scies, perçoirs, utilisation des animaux sauvages, vêtements, constitution de familles et de tribus avec des règles de coexistence. Mais tout cela resta immuable pendant plus de deux cent mille ans. C’est alors que nos ancêtres prirent les choses en main malgré les menaces des autres planètes qui se croyaient sur la Terre en zone conquise. Nous pouvons dire que l’homo sapiens, dont la race se perpétue encore aujourd’hui, est notre œuvre. Un crâne presque aussi développé que le nôtre qui permet une véritable cérébralisation apporte l’imagination, la mémoire, le discernement, donc le travail scientifique. Une organisation sociale avec les échanges, le commerce, la navigation sur les mers. Au lieu de vivre de la cueillette plus ou moins suffisante selon les caprices de la nature, l’homme avec l’élevage et la culture s’assura un meilleur avenir. En faisant reculer la famine il pouvait devenir plus prolifique… A ce moment, malheureusement, notre voisin héréditaire de Marsiliou, à qui nous sommes liés par une longue inimitié, jugea qu’il ne devait pas nous laisser agir seuls sur les Terriens. Pour eux, les planètes ne peuvent progresser que par la guerre. Nous n’avons pas pu les empêcher d’envoyer des agents secrets qui apprirent à l’homme à devenir un loup pour l’homme. Quatre planètes avaient donc contribué pour le meilleur et pour le pire à la formation du Terrien d’aujourd’hui : Herculanum, Ouranié, Marsiliou et Osirium. Il y a quinze ans, donc quinze mille ans pour la Terre, vous vous souvenez que nous avons dû composer avec ces planètes et accepter que les Terriens portent le nom d’Homo dont chaque lettre reproduit l’initiale de Herculanum, Ouranié, Marsiliou et Osirium. Nous avions caressé le rêve que la Terre serait notre terrain d’exclusivité pour le plus grand bien des Terriens. Nos prédécesseurs avaient de magnifiques projets pour cette planète. Je les ai découverts, mes chers frères, en feuilletant les archives de notre gouvernement.
Quelqu’un fit signe qu’il désirait prendre la parole.
— Epha, tu oublies de dire que les Terriens ont tout de même pu faire quelques progrès. Ils ont des sciences et le nombre de leurs savants s’accroît sans cesse. Leur connaissance de la nature, de la vie, du cosmos, n’est pas négligeable. Ils ignorent notre existence, c’est vrai, mais peut-être un jour la découvriront-ils.
Epha le coupa :
— Précisément, il ne faut pas attendre qu’ils la découvrent ! Si par malheur, ils étaient en rapport avec Herculanum, Ouranié, ou, au pire Marsiliou, avant d’avoir accompli une évolution nécessaire, ce serait dramatique.
« Devant ce danger j’ai estimé de mon devoir de vous réunir aujourd’hui. Voyez-vous, mes frères, nos ancêtres avaient vis-à-vis de la Terre d’autres motivations que celles de l’intérêt militaire ou scientifique. Il y a, traditionnellement, comme une fibre paternelle dans le cœur des Osiriens par rapport aux Terriens. Quand nous les observons aujourd’hui, nous pouvons considérer que nous nous regardons nous-mêmes avec un recul de mille ans de notre temps. Même si cela doit nous causer quelque souci nous devons assumer nos responsabilités vis-à-vis de la Terre. »
Et, achevant cette phrase, il frappa de sa lourde main sur la table. Il laissa passer un silence et parcourant rapidement du regard tous les assistants, il demanda :
— Y a-t-il des objections ?
Certains restèrent impassibles. Les autres remuèrent la tête pour acquiescer :
— Dans ce cas, je peux maintenant vous révéler que pour vous présenter un dossier tout à fait à jour sur les connaissances actuel les des Terriens, j’ai pris des dispositions. Un véhicule d’observation à distance tourne actuellement autour de leur planète et nous a déjà retransmis des éléments très intéressants. Je propose que nous les examinions ensemble. Il s’agit du niveau de leurs connaissances biologiques et spécialement du sang qui est, vous le savez, l’élément primordial de leurs corps actuels. Pour étudier les problèmes de la génétique en particulier, ils ont créé un centre de génétique différentielle, c’est-à-dire de comparaison des différents modes génétiques de transmission héréditaire et surtout ils recherchent les possibilités de mutation. S’ils devaient trouver tout seuls la clef pour parvenir à un stade comparable au nôtre, cela pourrait être grave de conséquences.
— D’autant plus que la sagesse n’est guère répandue sur cette petite planète bleue, interrompit un Conseiller.
— Tu as raison, frère, mais il y a quand même des hommes dignes de confiance sur la Terre. Parmi eux, il faut compter le professeur Fabre-Syritzsky qui dirige ce centre et qu’il a fondé. Mais passons à la projection de l’enregistrement vidéo. Nous l’avons capté il y a peu de jours et, bien entendu, j’en avais interdit la divulgation pour vous la réserver. Suivant l’usage sur cette planète, le professeur répond aux questions d’un journaliste. Il s’agit de ces personnages indépendants qui font métier de recueillir des éléments pour composer l’information des peuples. Curieusement cette fonction ne fait pas l’objet d’un service officiel et public comme chez nous.
« L’enregistrement a été réalisé par onde écho sans l’usage d’aucun micro ni aucune caméra. »
— C’est de l’espionnage…
— L’adresse du centre n’est-elle pas New York, Watergate ?
Epha leva les bras pour couper court aux quolibets :
— Il faut choisir, mes frères. Aider, ou ne pas aider les Terriens ? Or, on ne peut pas les aider sans les observer. Et pour des raisons politiques, vous savez que nous ne pouvons pas débarquer sur la Terre actuellement. Les autres planètes nous surveillent. Voici donc une interview accordée par le professeur Paul Etienne Fabre-Syritzsky, directeur et fondateur du centre de
génétique différentielle (3) à une chaîne de télévision.
Au-dessus de Epha un écran s’éclaira et l’assistance vit apparaître en gros plan un homme d’une cinquantaine d’années au visage fin, grand, sec, tout en nerfs. Il se tenait debout derrière un bureau. Sur le fond, à travers une baie donnant sur un jardin, on distinguait un énorme et vénérable marronnier d’Inde.
La voix du journaliste se fit d’abord entendre :
— Avant le début de cette émission vous me disiez, professeur, que la matière qui constitue l’homme peut réserver des surprises. Elle évoluerait d’une façon imperceptible…
— Oui, je pense qu’elle est vouée à parvenir un jour à un état supérieur.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Pour vous répondre je cite Teilhard de Chardin qui voyait notre avenir comme un état de réflexion de la matière et de l’homme de retour sur lui-même.
— Pour que nos téléspectateurs comprennent mieux, pouvez-vous préciser ?
— Certainement. On peut imaginer un corps qui, par exemple, consommerait moins d’énergie à travail égal par rapport à aujourd’hui.
— Une machine à meilleur rendement consommant moins de nourriture ?
— Oui. Nous ne connaissons pas encore tout en physiologie. Ainsi, il y a dans notre corps un milieu fort complexe qui semble mener une existence à part bien qu’il soit en étroite relation avec les autres parties. Imaginez un véritable monde en miniature dans lequel peuvent se promener d’énormes molécules, des virus intraquables et un tas de substances chimiques que nous n’arrivons pas à repérer exactement.
— Il s’agit du sang ?
— Bien sûr, le sang. Et c’est très important que de comprendre cela car chacun de vous est susceptible un jour ou l’autre d’en faire l’expérience à son profit ou à ses dépens.
— Comment donc ?
— Tout simplement par transfusion. Le sang, qui est une partie très importante du corps, doit peser d’une façon déterminante dans la personnalité des humains. D’ailleurs, le bon sens populaire ne s’y trompe pas. Il dit : « Bon sang ne saurait mentir. » Nous parlons de nos enfants en disant « mon sang ». Quand les médecins opèrent une transfusion, ils contrôlent les incompatibilités des groupes sanguins entre eux, en ce qui concerne les coagulations, mais il faut bien reconnaître qu’ils ne s’occupent pas d’autre chose. Or il se peut très bien que le receveur, c’est-à-dire vous, téléspectateurs, demain…
Le professeur pointa son doigt vers la caméra et acheva :
— …Vous héritiez du donneur qui sauvera votre vie, des éléments invisibles qui pourront modifier votre personnalité. Par exemple, votre caractère…
— A-t-on fait des recherches à ce sujet ?
— Non. Pas encore. Il faudra s’y résoudre. Il est grand temps car les transfusions se multiplient.
— Que sait-on des groupes sanguins ?
Fabre sourit un instant :
— Pas grand-chose. Les savants ont une façon particulière d’avouer leur ignorance. Ils disent : « C’est une question complexe ». En résumé, voici ce qu’il faut savoir : Il y a quatre groupes principaux : AB, A, B et O. AB peut recevoir du sang des trois autres, mais ne peut leur en donner. Pour O, c’est le contraire. Il donne à tous, mais ne peut recevoir.
— Pourquoi ces groupes existent-ils ? D’où viennent-ils ?
Fabre leva les mains en signe d’impuissance et répondit :
— Nous n’en savons rien.
L’écran s’éteignit. Dans la salle du Conseil d’Osirium un moment de détente s’en suivit, chacun discutant avec son voisin :
— Ces pauvres Terriens. Ils sont encore bien attardés. Il faut aller les aider…
Epha écoutait les commentaires et guettait ses collègues du coin de l’œil. Il attendit le retour au calme.
— Frères, de vos réactions, je peux conclure que nous sommes tous bien d’accord qu’il faut agir. Si nous tardons, les Terriens risquent un jour d’entamer sans contrôle une évolution génétique sans soupçonner les dangers qu’elle comporte. Mais il y a aussi un autre danger bien plus considérable : celui de voir Herculanum ou Marsiliou se mêler de la génétique terrienne mais à leur seul profit.
Le voisin d’Epha posa la question :
— C’est une menace, oui, mais peux-tu nous dire exactement pourquoi ? Après tout, les autres civilisations planétaires sont différentes de la nôtre mais l’uniformité apporterait-elle un plus grand bonheur à l’humanité ?
— Non, je ne crois pas non plus, mais imaginez un instant que, sans préparation, les Terriens héritent brutalement de la force des Herculiens ou de l’agressivité des Marsiliens ou pire encore des connaissances d’Ouranié. Ce serait l’extermination de cette race. Les Terriens s’entre-tueraient, mes frères, ou pire encore devant la menace permanente qu’ils représenteraient, il faudrait aller leur livrer une guerre préventive.
— Connaissent-ils notre existence ?
— Cela peut venir rapidement. Ils parcourent déjà le système solaire avec des sondes téléguidées et espèrent bientôt mettre le pied sur Mars, comme ils l’ont fait sur leur Lune.
— Alors, il faut agir vite !
— Bien d’accord, trancha Epha. Prévoyant votre approbation, voici les disposions que j’ai déjà prises…
*
* *
A l’intérieur du Boeing, tout était calme. Les voyageurs semblaient enfoncés dans un sommeil éternel, et aucun membre du personnel de bord n’était visible.
Henri remua légèrement la tête. Dans un demi-sommeil, il sentait que son cou lui faisait mal. Dans un cauchemar il revivait un ;hoc, un bruit strident. Sur les rangs des fauteuils une faible lumière bleuâtre créait une atmosphère d’irréalité. A travers les hublots, une nuit sans étoiles. Aucun son ne parvenait de l’extérieur.
Dans la cabine avant et dans le poste de pilotage, hôtesses, stewards, pilote, copilote, radio, gisaient inertes sanglés sur leur fauteuil. Pourquoi sanglés ? Normalement, en cas d’atterrissage ou de traversée de perturbations en altitude, le commandant de bord allume le signal rouge. Les passagers lisent à côté de la lampe le tableau Attachez vos ceintures, fasten your seatbelt, et ensuite l’équipage va s’asseoir à sa propre place, après avoir contrôlé les passagers. Là, rien de tel. Le choc avait surpris les voyageurs alors que l’équipage semblait donc s’attendre à quelque chose.
Tout s’était passé comme s’il savait qu’un choc pouvait intervenir mais qu’il était préférable de ne pas l’annoncer.
Si dans l’avion un observateur était demeuré éveillé, il aurait vu progressivement à travers les hublots une obscurité se glisser de l’avant vers l’arrière. De cette façon-là, il ne s’agissait pas de la nuit. A l’altitude atteinte, la lumière du soleil décroît très lentement le soir, et de toute façon, il était moins de midi. Non. Imaginez l’obscurité qu’une mouche doit éprouver, enfermée dans une boîte en carton bien hermétique.
*
* *
Tout en continuant son vol, le Boeing était en train de pénétrer dans un hangar suspendu, de la taille de ceux que l’on peut voir à Roissy ou à Kennedy Airport. Cette énorme boîte faisait corps avec un engin spatial grand comme le dôme de la place de la Défense à Paris, qui se mouvait silencieusement autour de notre planète, à quelque cinquante mille pieds. Dès que l’avion fut complètement entré, des portes massives se refermèrent comme une trappe derrière un gros papillon et l’engin démarra en s’éloignant de la Terre, toujours sans bruit.
*
* *
Durant le captage, le Boeing continuait son vol, ses réacteurs en fonctionnement. Au moment même où les portes de sa cage se refermèrent, par une action téléguidée venant de l’engin, ils s’arrêtèrent progressivement et l’appareil se posa sur le sol. A ce moment, une lumière circulaire apparut dans le toit du hangar. Par la trappe qui venait de s’ouvrir, un escalier métallique en colimaçon descendit en se déroulant. Avant même qu’il eût atteint le niveau de l’avion, plusieurs personnages en combinaison spatiale bleue descendirent rapidement ses degrés. Ils stoppèrent au niveau de la porte avant de l’appareil. Un déclic. Une lente rotation. Elle pivota complètement. Personne derrière ?
Les hommes en bleu allèrent directement au poste de pilotage. Pendant ce temps, une deuxième ouverture, rectangulaire celle-là, se fit jour au plafond. Une plate-forme mécanique venait d’en décoller et vint se stabiliser devant la porte arrière du Boeing, qui s’ouvrit comme l’autre.
Dans le poste de pilotage, comme dans la cabine adjacente, le personnel se trouvait toujours inanimé et attaché sur les sièges.
Depuis « l’atterrissage » jusqu’à l’ouverture des portes, le Boeing était pris en charge par des opérations téléguidées depuis l’engin qui l’avait accueilli, si l’on peut dire !
De retour dans la cabine voyageurs, le groupe examina rapidement les réflexes de quelques passagers. Ils tapotèrent leurs joues ou les pincèrent, soulevèrent les paupières, se penchèrent sur leurs poitrines pour écouter leurs cœurs. Celui qui paraissait commander, plus petit et plus mince que les autres, était un docteur féminin. Par la radio, elle dit aux autres :
— Il y a encore trop d’oxygène pour que nous puissions retirer nos combinaisons. Le plus simple reste de les monter dans la salle de réadaptation. Nous y serons plus à l’aise pour travailler sans combinaison spatiale. Catherine et l’équipage reprendraient plus vite connaissance parce qu’ils sont construits pour vivre dans nos conditions.
Un homme de forte taille se tenait devant Catherine endormie, et demanda :
— Elle ressemble tellement aux Terriens. Est-elle née sur Osirium ?
— Oui, mais elle a été envoyée sur Terre toute enfant. Elle est capable de vivre sur les deux planètes par l’entraînement spécial que nous lui avons donné avant de partir.
— Elle fait au moins trente ans.
— Pour la Terre elle a cet âge, mais elle n’est pour nous qu’une enfant, une enfant avec une expérience que peu d’Osiriens possèdent !
Le médecin continuait à visiter les rangs. Elle s’arrêta devant Marianne.
— Malgré mes instructions je vois que certains n’ont pas bu d’hematol. Ils sont reconnaissables à l’aspect plus épais de leur peau. Nous aurons plus de mal avec eux… Commencez à évacuer tout le monde par l’arrière de l’appareil. Le monte-charge est prêt à les recevoir.
Les assistants du médecin se saisirent des voyageurs en les prenant dans leurs bras sans plus d’effort apparent que pour des bêtes. Dans l’avion régnait maintenant la gravitation artificielle de l’engin qui l’avait capturé, plus réduite que la force terrestre. Ils les portèrent jusqu’à l’élévateur où ils les déposèrent assis sur le sol en rang d’oignons.
Le médecin remarqua avec un sourire du coin de l’œil :
— C’est la première fois que je vois un groupe de Terriens aussi sages et aussi inoffensifs !
Généraux, journalistes, Settenberg, Marianne, Ursula, Henri et Catherine semblaient se désintéresser complètement de la situation et rêvaient sans doute à leur arrivée au royaume de la reine de Saba.
Les précieux colis endormis furent portés dans une série de petites cellules de deux mètres de large environ, à peu près cubiques, comportant chacune un alvéole servant de lit et une série d’appareils de surveillance clinique. Tout l’agencement était étudié pour la protection du voyageur en cas de changement brusque de gravité. On pouvait songer à un super-car de tourisme pour voyage interplanétaire, mais beaucoup plus raffiné, confortable, plus luxueux même que les intérieurs de fusée présentés par les bandes dessinées. Un effort de recherche dans les couleurs, dans la décoration. Des photographies en relief de certains paysages ou monuments célèbres d’Osirium : en particulier le célèbre Arc de Triomphe avec ses faces de diamants érigé au centre de la capitale.
Le médecin surveillait l’installation des arrivants. Elle avait retiré sa combinaison spatiale. Eva apparaissait sous les traits d’une femme d’environ quarante ans, en années de la Terre, de taille moyenne. Brune aux yeux châtains, elle portait le même grain de beauté que les hôtesses de l’avion.
Elle s’enquit auprès d’une assistante :
— Où est la cabine de Karett ? Il faut absolument que j’accélère sa réanimation. J’ai besoin de ses instructions.
— A bâbord de la plage avant. Je puis vous y conduire.
Le vaisseau atteignait bien cinq cents pas dans sa dimension principale. Sur les parois de ses couloirs, des bandes roulantes qu’il empoignait facilitaient la circulation du personnel dont les chaussures pouvaient à volonté toucher ou ne pas toucher le sol par l’action contrôlée d’une force comparable au magnétisme.
Les deux femmes atteignirent la cabine de Karett en quelques secondes.
Catherine reposait sur le lit. Au-dessus d’elle, une sorte de treillis métallique qui faisait entendre de petits craquements comme un poste de radio ouvert sans programme.
Eva se pencha sur elle et précisa :
— Son rythme respiratoire est déjà convenable. Elle n’a déjà plus le rythme terrestre.
Elle lut sur le cadran d’un des appareils de contrôle :
— Trente pulsations à la minute. Vingt sera parfait.
Elle saisit le bouton d’un autre appareil et le tourna très lentement. Au fur et à mesure,. la respiration de Catherine se faisait plus douce, plus profonde. Les petits craquements du treillis devenaient plus rares. Au bout d’une minute ils disparurent totalement.
— Là ! Maintenant son système nerveux est en harmonie avec la tellurie du vaisseau.
Son visage frémit légèrement. Elle ouvrit les yeux qui restèrent fixes un instant, puis elle sourit et demanda tout bas :
— Ils sont tous là ?
— Oui. Tout va bien. Ne faites pas d’effort ! Attendez encore une minute.
Un écran situé en face du lit s’éclaira. Une voix dit :
— Message du Conseiller Epha au Conseiller Karett : « Bienvenue. Félicitations pour cette mission accomplie. Le Conseil d’Osirium vous nomme Conseiller à vie.
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