Le Trésor du lac d'argent
IX Ruse Contre Ruse
IX
RUSE CONTRE RUSE
À cette époque, Sheridan n’était qu’un camp provisoire de cheminots, avec un certain nombre de cabanes en pierre, en tor-chis ou en rondins, maisons de fortune, avec, sur leurs portes, des inscriptions aussi prétentieuses, que : Hôtel, Saloon, etc. Il y avait aussi des maisons en bois démontables et « remontables » à tout instant. La plus grande de ces maisons était bâtie sur une petite éminence et portait l’inscription : Charles Charoy, ingé-nieur. C’était là que se dirigeaient Winnetou et Hartley. Ils des-cendirent devant la porte, et y virent, attaché un cheval sellé à l’indienne.
– Uff ! fit Winnetou, en contemplant l’animal avec des yeux brillants de curiosité. Ce cheval est digne du meilleur cavalier. Il appartient sûrement au Visage Pâle que nous avons vu passer tout à l’heure.
Ils attachèrent leurs chevaux. Personne ne se montrait dans le voisinage, mais la porte était ouverte. Les deux hommes entrèrent. Un Noir vint à leur rencontre et leur demanda ce qu’ils désiraient. Mais avant qu’ils aient pu répondre, une porte latérale s’ouvrit et laissa apparaître un jeune Blanc qui regardait l’Apache avec des yeux à la fois joyeux et étonnés. C’était l’ingénieur. Son nom, le teint sombre de sa peau et ses cheveux bruns laissaient supposer qu’il était originaire d’un État du sud et issu d’une famille française.
– Qui cherchez-vous de si bonne heure, Messieurs ? de-manda-t-il poliment.
– 199 –
– Nous cherchons l’ingénieur, M. Charoy, répondit Winne-tou, en un anglais parfait, tout en prononçant correctement le nom français.
– Well, c’est moi. Entrez, s’il vous plaît.
Charoy entra dans la pièce et les deux autres le suivirent. L’ingénieur leur offrit des sièges et attendit, avec une impa-tience visible qu’ils exposassent le but de leur visite. Le Yankee s’assit immédiatement, mais l’Indien resta poliment debout, fit de sa tête, un signe de salut et dit :
– Je suis Winnetou, le chef des Apaches…
– Je le sais, dit l’ingénieur en l’interrompant.
– Tu le sais ? demande le Peau-Rouge. Ainsi, tu m’as déjà vu ?
– Non. Mais il y a quelqu’un ici qui te connaît et qui vous a vu arriver par la fenêtre. Je suis très heureux et très honoré de pouvoir faire la connaissance du célèbre chef des Apaches. As-sieds-toi et dis-moi ce qui t’amène. Je te prierai ensuite d’être mon hôte.
Winnetou s’assit et dit :
– Connais-tu un Visage Pâle qui habite à Kinsley et qui s’appelle Bent Norton ?
– Oui, je le connais très bien. Cet homme est l’un de mes meilleurs amis, répondit Charoy.
– Connais-tu aussi le Visage Pâle Keller, son employé ?
– Non. Depuis que mon ami habite à Kinsley, je ne suis ja-mais allé le voir.
– Cet employé viendra te trouver aujourd’hui avec un autre Blanc pour te remettre une lettre de recommandation de Nor-ton. D’après cette lettre, tu devrais l’employer dans ton bureau
– 200 – et donner du travail à l’autre. Ces deux Visages Pâles sont des assassins. Si tu te conduis intelligemment, nous pourrons, d’après votre entretien, apprendre leurs intentions.
– Veulent-ils me tuer ? demanda Charoy avec un sourire incrédule.
– Peut-être, répondit gravement Winnetou. Et pas seule-ment toi. Je crois que ce sont des Tramps.
– Des Tramps ? répéta l’ingénieur. Ah, c’est différent. Je viens d’apprendre qu’une horde de Tramps se dirige vers Sheri-dan, venant d’Eagle Tail, pour nous voler notre argent.
– De qui tiens-tu cette information ?
– De… mais le mieux, ce serait de te montrer l’homme, au lieu de le nommer.
Charoy ouvrit la porte d’une autre chambre et laissa passer Old Firehand.
Si l’ingénieur avait supposé que l’Apache exprimerait sa joie par des paroles, il connaissait mal les coutumes des Indiens. Aucun combattant rouge ne se livre à des effusions en présence d’autres hommes. Les yeux de l’Apache resplendissaient de joie, mais il resta calme. Il s’approcha du chasseur et lui serra la main. Old Firehand le pressa sur sa large poitrine et lui dit, ému et joyeux :
– Mon cher ami, mon frère ! Quelle joie et quelle surprise n’ai-je pas éprouvées en vous voyant descendre de cheval ! Cela fait si longtemps que nous ne nous sommes vus !
– Winnetou t’a vu aujourd’hui à l’aube, répondit l’Indien. Tu passais à côté de nous en trombe, dans une mer de brouil-lard, de l’autre côté du fleuve.
– Et tu ne m’as pas appelé ?
– 201 –
– Le brouillard t’enveloppait, l’Apache n’a pas pu te recon-naître exactement. D’ailleurs tu as disparu comme l’éclair.
– Je me pressais pour devancer les Tramps. J’ai dû venir moi-même, car l’affaire est tellement importante qu’on ne peut pas la confier à un autre. Deux cents Tramps approchent.
– Donc, Winnetou ne s’est pas trompé. Les meurtriers sont leurs éclaireurs.
– Puis-je savoir de qui il s’agit ?
– Le chef des Apaches est l’homme des actes et non des pa-roles. Mais voici un Visage Pâle qui te racontera tout.
Hartley relata les événements de la veille. Old Firehand, de son côté, résuma sa rencontre avec le Cornel, le rouquin, sur le bateau, chez les Rafters et, dernièrement, à la ferme de Butler. Le Yankee ayant fait remarquer que le chef des trois Tramps n’avait pas d’oreilles, le chasseur s’écria :
– C’était le Cornel ! J’espère qu’il ne m’échappera pas, cette fois-ci !
– Messieurs, vous êtes nos sauveurs, dit l’ingénieur, et je ne sais comment vous remercier. Ce Brinkley peut venir avec ses Tramps, je les attends de pied ferme.
– Attention, objecta Old Firehand. Deux cents malfaiteurs prêts à tout, ce n’est pas à dédaigner.
– C’est possible, mais je peux réunir mille ouvriers en quelques heures.
– Sont-ils bien armés ?
– Ils ont des couteaux, des pelles, des bêches.
– Des pelles et des bêches contre des fusils ? Ce serait un massacre et je n’en veux pas.
– 202 –
– Je peux avoir jusqu’à cent soldats que je fais venir de Fort Wallace.
– Votre courage est digne d’éloges, Sir, mais la ruse est souvent préférable à la violence. Si en y recourant nous pouvons mettre l’adversaire hors d’état de nuire, pourquoi devrions-nous sacrifier tant de vies humaines ?
– Quelle ruse comptez-vous employer, Sir ? Je ferai ce que vous voudrez. Vous êtes des Westmen expérimentés et je suis prêt à vous céder le commandement.
– Pas si vite, Sir ! Nous devons réfléchir. Pour commencer, les Tramps ne doivent pas savoir que nous sommes ici. Nous devons leur dissimuler même nos chevaux. Avez-vous un en-droit pour eux ?
– Oui, je vais les confier à mon Noir. Il ne parlera à per-sonne.
– C’est ça, donnez-lui un ordre dans ce sens. Vous devrez aussi héberger M. Hartley que voici. Donnez-lui un lit, pour qu’il puisse se reposer. Mais personne ne doit savoir qu’il est ici, personne sauf vous et le Noir.
L’ingénieur s’éloigna avec le Yankee. Lorsqu’il revint au bout d’un certain temps, Old Firehand dit :
– Je ne voulais pas tenir conseil en présence de ce charla-tan. Je n’ai pas confiance en lui. Il y a dans son récit un point très obscur. Je suis sûr qu’il a envoyé l’autre à la mort pour se sauver. Je n’ai que faire de gens pareils.
– Avez-vous un plan à nous soumettre ? demanda l’ingénieur, curieux.
– Pas avant de connaître les intentions des Tramps, et pour cela, il faut d’abord que leurs éclaireurs arrivent ici et par-lent avec vous.
– 203 –
– C’est juste. En attendant, patience !
Winnetou leva la main pour signifier qu’il était d’un avis différent.
– Il y a deux façons de lutter : l’attaque et la défense. Quand Winnetou ne sait pas s’il doit se défendre, il préfère atta-quer. C’est plus rapide, plus sûr et plus courageux.
– Ainsi, mon frère rouge ne veut rien savoir du plan des Tramps ? demanda Old Firehand.
– Il l’apprendra de toutes façons ? Mais pourquoi le chef des Apaches devrait-il se laisser contraindre à agir en tenant compte du plan de l’ennemi, alors qu’il lui est facile d’obliger l’ennemi à se conformer au sien ?
– Ah ? Tu as donc un plan ?
– Oui. Ces Tramps ne sont pas des combattants avec qui il faut se battre selon les règles, mais des chiens enragés que nous devons abattre à coups de gourdin. Pourquoi Winnetou devrait attendre qu’un chien le morde, alors qu’il peut prévenir sa mor-sure en le tuant ou en l’attirant dans un piège ?
– Connais-tu un piège pour les Tramps ?
– Winnetou a une idée et nous allons la développer. Ces canailles viennent pour dévaliser la caisse. Si la caisse est ici, ils viennent ici. Si elle est ailleurs, ils vont ailleurs. Si elle est sur un char à feu, ils y monteront et se laisseront transporter au diable, sans qu’ils aient à faire avec les habitants d’ici.
– Ah, je comprends ! s’écria Old Firehand. Quel plan ! Tu penses que nous devons attirer les gars dans un train ?
– Oui. Winnetou n’y comprend rien au cheval à feu et ne sait pas comment il faut le conduire. Il a donné une idée et ses frères blancs doivent y réfléchir.
– 204 –
– Les attirer dans un train ? demanda l’ingénieur. Mais pourquoi ? Nous pouvons les attendre et les anéantir ici même.
– Oui, mais au prix de combien de vies ? répliqua Old Fi-rehand. Par contre, si les Tramps montent dans un train, nous pouvons les amener à un endroit où ils doivent se rendre, sans faire le moindre dégât.
– Dois-je donc mettre ma caisse dans le train ?
– Pas le moins du monde. Il s’agit seulement de faire croire aux Tramps que l’argent est dans le train. Pour cela, vous em-bauchez l’espion, vous feignez de lui faire confiance et vous lui dites qu’il y a ici, un train, avec beaucoup d’argent. Là-dessus, les Tramps arrivent en masse et montent dans les wagons. Et le train part avec eux. N’avez-vous pas un train à votre disposi-tion ?
– Oh si, tant que vous voudrez ! Mais qui conduira le train ? Le mécanicien et le chauffeur seront sûrement tués par les Tramps.
– Pshaw ! On trouvera bien un mécanicien et je ferai moi-même le chauffeur.
– Howgh ! s’écria Winnetou. Nos frères blancs doivent maintenant chercher un endroit où le piège peut se refermer sur les Tramps. Après leur retour, l’Apache partira, pour ne pas at-tendre ici, sans rien faire.
– Quel endroit préfère mon frère ? demanda Old Firehand.
– Winnetou est partout chez lui, dans la forêt, comme dans la prairie.
– Le chef des Apaches peut, s’il veut, se trouver en compa-gnie. J’ai disposé mes Rafters à un endroit qui est à une heure de distance d’Eagle Tail. Ils y observent les Tramps. Tante Droll est avec eux.
– 205 –
– Uff ! s’écria l’Apache, le visage radieux. Tante est un Vi-sage Pâle brave, courageux et intelligent. Winnetou va le re-joindre.
– Très bien. Mon frère y trouvera d’autres hommes valeu-reux, comme Humply-Bill et Gunstick-Uncle dont il a sûrement entendu parler. Mais en attendant, qu’il vienne avec moi dans ma chambre et qu’il y attende notre retour.
Old Firehand se changea ; il ôta son costume de chasseur et s’habilla en ouvrier de la voie ferrée. Ensuite, il partit avec l’ingénieur. Winnetou s’endormit. Il fut réveillé au retour des deux hommes et apprit que Old Firehand avait trouvé un en-droit approprié.
– Parfait, dit-il avec satisfaction. Les Tramps trembleront de peur et hurleront d’effroi. Maintenant Winnetou rejoint à cheval Tante Droll et les Rafters pour leur dire de se tenir prêts.
Peu après la pause du déjeuner, on vit deux cavaliers arri-ver lentement du fleuve. On réveilla Hartley qui les identifia : c’étaient bien les deux Tramps. Old Firehand se retira dans la chambre à côté, pour écouter l’entretien.
L’ingénieur reçut les deux hommes dans son bureau. Ils sa-luèrent poliment et l’un d’eux lui remit, sans rien dire, la lettre de recommandation. Après l’avoir lu, l’ingénieur lui dit amica-lement :
– Vous avez travaillé chez mon ami Norton ? Comment va-t-il ?
Une conversation banale s’engagea au cours de laquelle le Tramp raconta une histoire inventée de toutes pièces pour ex-pliquer son “départ” de Kinsley.
– Je compatis à votre sort, dit l’ingénieur et je vois, d’après cette lettre, que vous avez la confiance de Norton. Je ferai donc ce qu’il demande : je vous embauche. J’ai un employé aux écri-
– 206 – tures, mais j’aurais besoin d’un homme de confiance. Croyez-vous pouvoir assurer une telle responsabilité ?
– Sir, répondit joyeusement celui qui se faisait passer pour Keller, faites un essai. Je suis persuadé que je ferai l’affaire.
– Well, essayons. Nous parlerons dans quelques jours de votre salaire ; il dépend de votre travail. Mais maintenant, j’ai à faire ; restez au village et revenez me voir à cinq heures. Vous habiterez avec moi, dans cette maison, vous prendrez vos repas à ma table et vous respecterez le règlement de la maison. À dix heures précises, nous fermons.
– Très bien, Sir. Et maintenant, autre chose. Voici mon compagnon de voyage. Auriez-vous du travail pour lui ?
– Quel travail ?
– N’importe lequel, dit l’autre, modeste. Je serais heureux de trouver une occupation.
– Comment vous appelez-vous ?
– Dugby. J’ai rencontré M. Keller sur le chemin et j’ai déci-dé de l’accompagner, quand il m’a dit qu’il voulait travailler aux chemins de fer.
– Et qu’avez-vous fait jusqu’à présent ? M. Dugby.
– J’ai été longtemps cow-boy à une ferme près de Las Animas. Mais ce travail ne me plaisait pas, je suis donc parti. Il y a quelques jours, je me suis battu avec un gars qui m’a donné un coup de couteau dans la main. Ma blessure n’est pas complè-tement guérie, mais j’espère que d’ici deux ou trois jours je pourrai m’en servir pour travailler ici.
– Eh bien, vous aurez du travail. Restez toujours ici, soi-gnez votre blessure, et lorsque vous serez en état de travailler, vous me le direz. Vous pouvez disposer.
– 207 –
Les deux espions quittèrent le bureau. L’ingénieur alla trouver Old Firehand et lui dit :
– Ce Dugby s’est arrangé pour ne pas travailler tout de suite. Il veut gagner du temps pour aller à Eagle Tail.
– Évidemment, il n’a rien aux mains, répondit Old Fi-rehand. Pourquoi avez-vous dit à l’autre de revenir à cinq heures ?
– Parce que je pourrai l’occuper jusqu’au soir. Mais d’ici là, je ne peux rien lui donner à faire.
– Très bien. Cela fera toujours cinq heures.
Old Firehand s’endormit. Il fut réveillé par le valet noir qui lui apporta le dîner. Vers dix heures l’ingénieur lui annonça que son employé avait, depuis longtemps, fini de dîner et qu’il s’apprêtait à gagner sa chambre.
Old Firehand monta alors sur le toit et se posta au-dessus de la fenêtre de la chambre. Peu de temps après, il entendit une porte s’ouvrir et un faisceau de lumière éclaira l’espace devant la maison. Un homme y était debout. Une fenêtre s’ouvrit.
– Idiot, grommela une voix furieuse. Enlève la lampe ; la lumière tombe juste sur moi.
– Idiot toi-même, répliqua le Tramp. Pourquoi viens-tu à cette heure ? La maison ne dort pas encore. Reviens dans une heure.
– Bien. Mais dis-moi au moins si tu as des nouvelles ?
– Et quelles nouvelles ?
– De bonnes ?
– De magnifiques ! C’est mieux que ce que nous aurions pensé. Mais maintenant, va-t-en ; on pourrait te voir.
– 208 –
Old Firehand dut attendre toute une heure sans bouger. Enfin, la fenêtre s’ouvrit de nouveau. La lampe était éteinte, le Tramp attendait son compagnon. Peu de temps après, le gravier crissa.
– Dugby, chuchota une voix à la fenêtre.
– Où es-tu ? Je ne te vois pas.
– Tout près du mur, juste devant ta fenêtre. Qu’as-tu à me dire ?
– Ici, la caisse est vide. On touche tous les quinze jours et la paie était hier. Nous devrions donc attendre deux semaines, ce qui est impossible. Il n’y a pas trois cents dollars dans la caisse ; cela ne vaut pas la peine.
– Et c’est ce que tu appelles une nouvelle magnifique, im-bécile ?
– Tais-toi. Demain, dans la nuit, arrive un train avec plu-sieurs centaines de milliers de dollars.
– Pas possible.
– Si, je m’en suis moi-même rendu compte. Le train vient de Kansas-City et se dirige vers Kit Carson. J’ai lu la lettre et le télégramme. L’ingénieur a une confiance aveugle en moi.
– Qu’est-ce que ça peut nous faire ? Le train traverse seu-lement le village.
– Non, il s’arrête cinq minutes.
– C’est déjà mieux.
– Et toi et moi, nous serons sur la locomotive !
– Nous deux ? Tu rêves…
– 209 –
– Pas du tout. Un employé se chargera du train à Carlyle et le conduira jusqu’à Wallace.
– Et cet employé, ce sera toi ?
– Oui, et tu dois, ou plutôt tu peux venir avec moi. L’ingénieur m’a permis un accompagnateur. Il est clair que c’est toi que je choisirai.
– Cette confiance qu’il a en toi, ne te paraît-elle pas louche ?
– Si, mais l’ingénieur avait depuis longtemps besoin d’un homme de confiance et la lettre de recommandation a été très utile. D’ailleurs, la mission n’est pas sans danger. On ne connaît pas le mécanicien et le chauffeur qui peuvent très bien arrêter le train en rase campagne et disparaître avec l’argent. C’est pour-quoi un employé et son aide doivent les surveiller. Nous aurons chacun un revolver chargé dans la poche.
– Voilà ce qui est extrêmement drôle. On nous confie de l’argent ! Nous obligerons les deux gars de la locomotive à s’arrêter et nous piquons les dollars.
– Non, c’est impossible, car il y a aussi le chef de train et un employé de Kansas City qui transporte l’argent dans une valise. Les deux hommes sont armés. Ils pourront flairer quelque chose dès que nous aurons arrêté le train et défendre les voitures. Non, il faut attaquer le train et à un endroit où on ne s’y attend pas. Ici, par exemple.
– Tu crois ?
– Bien sûr. Allez, va raconter tout ça au Cornel.
– Je ne peux pas partir la nuit, je ne connais pas la région.
– Alors tu partiras le matin, au plus tard, car je dois être in-formé avant midi. Le train arrive demain à trois heures du ma-tin. Nous serons tous les deux sur la locomotive et nous nous
– 210 – chargerons du mécanicien et du chauffeur. S’il le faut, nous les descendrons. Le Cornel doit se tenir dans les parages avec les nôtres et occuper les wagons. Les employés qui seront dans le train et les quelques habitants de Sheridan qui ne dormiraient pas, seront tellement stupéfaits qu’ils ne penseront même pas à résister.
– Le plan est excellent. J’espère que le Cornel sera d’accord. Comment te ferai-je savoir sa réponse ?
– C’est difficile, car je ne dois pas te rencontrer. Le mieux, ce serait que tu écrives la réponse sur un bout de papier que tu pourrais cacher derrière le tonneau qui est devant la porte. Je te fais venir vers midi pour te dire que je te prends avec moi sur le train et tu en profites pour cacher le bout de papier derrière le tonneau. D’accord ?
– Oui, c’est parfait.
Et il disparut. La fenêtre se referma doucement ; Old Fi-rehand demeura encore quelque temps sur le toit, puis il des-cendit précautionneusement. Le lendemain, il se réveilla de bonne heure et resta dans sa chambre. Vers onze heures, Cha-roy vint le voir et lui dit que son nouvel employé se montrait très zélé. À ce moment-là, Old Firehand aperçut un petit bossu qui montait sur la colline. Il était vêtu d’un costume de chasse en cuir et portait un long fusil en bandoulière.
– Humply-Bill, dit Old Firehand, un peu étonné. Cet homme est des nôtres, expliqua-t-il. Il s’est sûrement passé quelque chose d’imprévu, sans cela il ne se serait pas montré. J’espère que ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Voulez-vous le laisser entrer, Sir ?
L’ingénieur sortit et introduisit Humply-Bill dans la chambre d’Old Firehand.
– Ne vous inquiétez pas, Sir, dit-il à Old Firehand, la nou-velle n’est pas mauvaise ; elle est peut-être même bonne, mais
– 211 – en tout cas, vous ne devez pas l’ignorer. Winnetou qui est arrivé hier soir comme vous le savez, a visité immédiatement les envi-rons du camp des Tramps, pour les observer, ou, éventuelle-ment, pour écouter leurs conversations. Or, les Tramps pous-saient de véritables cris de joie, car un de leurs hommes venait de leur apporter une excellente nouvelle.
– Ah oui, Dugby…
– C’est ça, il s’appelle Dugby. Il a parlé d’un demi-million de dollars que le train devait amener par ici.
– Bien.
– L’Apache en a également parlé. Serait-ce le piège dans lequel il faut attirer nos types ?
– Oui, nous discuterons de tout cela après le retour de Dugby…
– Vous n’avez pas du tout besoin de ce coco, car Winnetou a tout entendu. Les Tramps criaient si fort, dans leur joie, qu’on pouvait les entendre à plusieurs lieues à la ronde. Dugby a un mauvais cheval ; il arrivera seulement vers midi. C’est pourquoi Winnetou a eu la perspicacité de m’envoyer auprès de vous. Les Tramps ont accepté les propositions de l’employé d’ici – avec une modification.
– Laquelle ?
– Elle concerne le lieu de l’attaque. Ils ne veulent pas atta-quer à Sheridan de peur d’alerter trop de monde, mais con-traindre, après Sheridan, le mécanicien et le chauffeur à arrêter le train en rase campagne.
– Ils ont dit où ?
– Non. Les Tramps allumeront un feu près de la voie ; c’est là que la locomotive devra s’arrêter. Si le mécanicien et le chauf-
– 212 – feur refusent d’obéir, il faut les abattre. Est-ce que cette modifi-cation vous dérange, Sir ?
– Non, au contraire, car nous évitons ainsi une bataille tou-jours possible entre nos ouvriers et les Tramps. Et puis, nous n’avons pas besoin de prendre les deux espions avec nous, ni de continuer à jouer ce jeu.
Un télégramme fut envoyé à Carlyle où le train devait se former et à Fort Wallace pour demander des soldats. Humply-Bill, après avoir cassé la croûte, repartit.
Vers deux heures de l’après-midi, Dugby arriva pour transmettre son message à celui qui se faisait passer pour Kel-ler. Old Firehand était dans sa chambre avec l’ingénieur. Les deux hommes observaient le Tramp, qui ne les remarqua pas. Il disparut un instant derrière le tonneau qui était devant le por-tail.
– Recevez-le dans votre bureau, dit Old Firehand à l’ingénieur et parlez-lui jusqu’à ce que j’arrive. Pendant ce temps, j’irai lire le billet.
L’ingénieur s’exécuta, et Old Firehand alla chercher le pa-pier derrière le tonneau. Il le déplia et lut les quelques lignes griffonnées par le Cornel. Son message confirma ce qu’avait dit Humply-Bill. Old Firehand remit le papier à sa place et entra dans le bureau de l’ingénieur, où celui-ci s’entretenait avec Dugby. Le Tramp ne reconnut pas le chasseur et ne fut pas peu surpris lorsque ce dernier mit la main sur son épaule et lui de-manda sur un ton menaçant :
– Savez-vous qui je suis, M. Dugby ?
– Non, répondit l’autre, consterné.
– Vous n’avez pas bien ouvert les yeux à la ferme de Butler. Je suis Old Firehand !
– 213 –
Il prit le couteau dans le ceinturon du Tramp et son revol-ver dans sa poche de derrière, sans que l’autre, stupéfait, eût songé à résister. Ensuite, il dit à l’ingénieur :
– Montez, s’il vous plaît, dans la chambre de l’employé et dites-lui que Dugby est venu, mais rien de plus. Ensuite, reve-nez.
Charoy s’éloigna. Old Firehand mit le Tramp sur un siège et commença à le garrotter avec une ficelle solide.
– Sir, dit l’homme, revenu peu à peu de sa frayeur, pour-quoi me traitez-vous ainsi ? Pourquoi me garrottez-vous ? Je ne vous connais pas.
– Tais-toi ! dit le chasseur, saisissant son revolver. Si tu dis encore un mot sans ma permission, je t’abats.
L’homme blêmit et se tut. L’ingénieur revint. Old Firehand lui fit signe de rester près de la porte. Il se mit lui-même à la fe-nêtre de façon à n’être pas vu du dehors. Il était persuadé que l’employé ne résisterait pas à sa curiosité. En effet, deux mi-nutes plus tard, le chasseur vit un avant-bras fouiller derrière le tonneau. Old Firehand fit signe à l’ingénieur et Charoy ouvrit rapidement la porte, juste quand l’employé passait devant.
– Monsieur Keller, ne voulez-vous pas entrer un moment ? demanda-t-il.
L’interpellé avait encore le bout de papier à la main. Il le dissimula rapidement et obéit avec une visible perplexité. Quelle ne fût pas sa surprise de voir son compagnon ligoté sur la chaise. Mais il se domina et réussit à se composer un visage à peu près normal.
– Quel papier venez-vous de dissimuler ? demanda Old Fi-rehand.
– Un vieux sachet, dit le Tramp.
– 214 –
– Ah ! Montrez-le un peu !
L’employé feignit l’étonnement et demanda :
– Pourquoi me demandez-vous cela ? Qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas.
– Vous le connaissez ! dit l’ingénieur. C’est Old Firehand !
– Old Fire… dit le Tramp en bégayant d’effroi.
– Oui, c’est moi, confirma le chasseur. Et en ce qui con-cerne le contenu de votre poche, j’ai le droit de l’examiner.
Old Firehand lui prit d’abord son couteau, ensuite un re-volver chargé et enfin le bout de papier, sans que le Tramp eût osé résister.
– Sir, demanda-t-il enfin, de quel droit agissez-vous ainsi avec moi ?
– D’abord en vertu du droit du plus fort et du plus honnête, répondit Old Firehand, et ensuite parce que M. Charoy, qui est le maître chez lui m’a donné la mission de le remplacer dans cette affaire.
– Dans quelle affaire ?
– Vous ne savez pas ? Vous appartenez aux Tramps qui, à Osage Nook ont attaqué les Osages, qui ont attaqué la ferme de Butler et qui, maintenant, veulent voler un demi-million de dol-lars aux chemins de fer. Vous êtes venu ici pour espionner et pour informer vos camarades.
– Moi ? Je n’ai pas quitté la maison un seul instant.
– C’est juste. Mais votre compagnon a fait la commission.
Le Tramp persista à nier. Old Firehand lui attacha les deux mains derrière le dos et le conduisit, avec Dugby, dans la
– 215 – chambre où se trouvait Hartley. Lorsque le Yankee vit les deux hommes, il se dressa sur son séant et dit :
– Eh ! Oh ! Voilà les deux oiseaux qui m’ont volé et qui ont tué le pauvre Keller. Mais où est le troisième ?
– Il nous manque encore, mais nous mettrons bientôt la main sur lui, dit Old Firehand. Ils nient les faits.
– Ils nient ? Mais je les reconnais et j’affirme sous la foi du serment que ce sont eux, les meurtriers !
Les Tramps comprirent qu’il était inutile d’insister. On leur vida les poches ; ils avaient encore les billets de banque volés à Hartley qui, ainsi, put les récupérer. Ils avouèrent ensuite que Cornel le rouquin détenait le reste. Faute de mieux, Old Fi-rehand confia à Hartley le soin de les garder à vue. Il lui remit un revolver chargé, avec ordre de les abattre, s’ils tentaient de défaire leurs liens.
Vers la fin de l’après-midi arriva, de Fort Wallace, un télé-gramme annonçant qu’une troupe de soldats quitterait dès la tombée de la nuit Fort Wallace et se dirigerait vers l’endroit dé-signé.
– 216 –