Le Trésor du lac d'argent
II les Tramps
II
LES TRAMPS
« Malgré ou plutôt en raison de leur régime démocratique, les États-Unis d’Amérique connaissent des fléaux sociaux d’une espèce particulière. »
Tous ceux qui sont au courant des faits admettront le bien-fondé de ce jugement d’un célèbre géographe. Que l’on songe seulement aux Loafers et aux Rowdys, ainsi qu’à ceux que l’on appelle les Runners et qui visaient tout particulièrement les immigrants. Runners, Loafers et Rowdys sont originaires d’Amérique et ils y resteront malgré les progrès de la civilisa-tion. Mais le véritable sol nourricier de ces fléaux sociaux est le Far-West qu’aucune loi ne régente. C’est là qu’est apparu le « Tramp », la forme la plus brutale et la plus impitoyable du va-gabond.
Lorsque, dans les années soixante, le commerce connut une grave crise dans l’Est des États-Unis et que des milliers d’usines fermèrent leurs portes, des dizaines de milliers de tra-vailleurs réduits au chômage, émigrèrent, surtout vers l’Ouest. Ils envahirent littéralement les États au-delà du Mississippi. Et là une véritable sélection s’opéra, car les bons éléments acceptè-rent n’importe quel travail, même peu lucratif. Ils s’embauchaient surtout dans des fermes, notamment pour les gros travaux et on les appelait pour cette raison Harvesters, moissonneurs.
Mais ceux à qui de tels travaux répugnaient, formaient des bandes et vivaient de meurtres, de pillages et d’incendies. Ils at-
– 31 – teignirent le dernier degré de la turpitude humaine et eurent comme chefs des repris de justice.
Les Tramps constituaient le plus souvent des troupes dont les effectifs atteignaient parfois 300 hommes et même plus. Ils envahissaient non seulement des fermes isolées, mais même des petites villes qu’ils mettaient au pillage. Ils s’emparaient même de chemins de fer, réduisaient les cheminots à l’impuissance et prenaient le train pour gagner plus rapidement une autre région où ils rééditaient leurs crimes. Cette pratique devint tellement courante que dans certains États les gouverneurs furent obligés de mobiliser la milice pour livrer à ces bandes des batailles en règle.
Le capitaine et l’équipage du Dog-Fish prenaient pour de tels Tramps le Cornel Brinkley et ses hommes. Leur bande ne se composait que de vingt hommes et par conséquent était trop faible pour attaquer les autres passagers et l’équipage. Mais il n’en fallait pas moins être extrêmement vigilants à leur égard.
Le Cornel, comme les autres, avait fixé son regard sur l’homme à l’aspect fantasque qui s’était dirigé vers le navire sur une embarcation aussi fragile et avait, avec tant de désinvolture, réglé son compte à la puissante bête. Il avait ri en entendant Tom prononcer le nom étrange de « Tante Droll ». Mais, une fois qu’il eut aperçu l’étranger à bord, il fronça les sourcils et dit à voix basse à ses hommes :
– Ce gaillard-là est loin d’être aussi ridicule qu’il en a l’air. Nous devons nous méfier de lui… je ne vous dis que ça.
– Pourquoi cet accoutrement ?
– Ce n’est pas un accoutrement. L’homme est un original, c’est vrai, mais c’est aussi un policier des plus dangereux.
– Pshaw ! Un marshall, Tante Droll ? Cet homme-là est tout ce que vous voulez, mais il n’est pas de la police.
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– Et je vous dis qu’il en est. J’ai entendu dire de Tante Droll qu’il était à moitié cinglé, mais grâce à sa drôlerie, il est en excellents termes avec toutes les tribus indiennes. Maintenant que je le vois en chair et en os, je commence à mieux le con-naître. Ce gros bonhomme est un détective, un vrai. Je l’ai ren-contré là-haut dans le Dakota, à Fort Sully, au bord du Missou-ri ; il a épinglé un camarade de notre bande pour le livrer à la potence ; pourtant il était seul, et nous, nous étions plus de qua-rante !
– Mais c’est impossible ! Vous auriez pu le larder d’au moins quarante coups de couteau.
– Non, nous ne pouvions pas. Car Droll emploie beaucoup plus la ruse que la force. Regardez donc cette gueule de fouine ! Pas un détail n’échappe à son regard. Il attire sa victime avec son irrésistible amabilité et referme le piège avant qu’on songe à une trahison.
– Te connaît-il ?
– Je crois qu’il ne peut pas me connaître. Il m’avait à peine remarqué à l’époque. D’ailleurs il y a de cela fort longtemps et j’ai beaucoup changé depuis. Cependant, je pense qu’il est bon de savoir à quoi nous en tenir à son sujet. J’espère que nous pourrons lui jouer un tour de notre façon et je ne voudrais pas qu’il se mette en travers de notre chemin.
Bien entendu, Droll n’avait nullement l’air d’un personnage dangereux. Bien au contraire, les passagers avaient peine à re-tenir leurs rires, chaque fois qu’il apparaissait. Son couvre-chef tenait du chapeau, de la casquette et du bonnet tout à la fois. C’était un assemblage de cinq morceaux de cuir de formes diffé-rentes ; celui du milieu qui lui couvrait la tête ressemblait à un pot renversé. Un autre morceau de cuir se rabattait sur la nuque, un troisième sur le front, formant une sorte d’écran ou de visière. Les quatrième et cinquième morceaux étaient de larges revers destinés à couvrir les oreilles.
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Son habit vaste et large, était confectionné de pièces de cuir disparates, plus ou moins vieilles, cousues ensemble. Les bords de cet habit étaient reliés, par devant, au moyen de petites la-nières qui tenaient lieu de boutons. La longueur et la largeur démesurées de ce vêtement gênaient considérablement ses mouvements ; aussi l’avait-il fendu et en avait-il attaché les deux pans à ses jambes, ce qui prêtait à sa démarche un carac-tère franchement ridicule. Les jambes du pantalon lui descen-daient aux genoux. Une paire de chaussures en cuir complé-taient l’accoutrement. Les manches étaient également d’une longueur et d’une largeur inhabituelles. Tante Droll les avaient cousues par devant et avait pratiqué plus haut deux trous pour passer les mains. Ainsi, les manches formaient deux poches en cuir qui pendaient et dans lesquelles on pouvait mettre toutes sortes d’objets.
Vêtu de cette façon, l’homme avait quelque chose de dif-forme et le visage amical et rond, les joues rebondies, avec des yeux éternellement mobiles, ajoutaient encore au ridicule de son aspect.
De tels phénomènes ne sont pas rares dans l’Ouest. Quand on passe des années dans ces régions sauvages, on remplace ses vêtements déchirés comme on peut, c’est-à-dire par ce qui vous tombe sous là main et on trouve souvent là des hommes cé-lèbres dont l’étrange accoutrement provoquerait, partout ail-leurs, la moquerie des enfants.
L’homme tenait à la main un fusil à deux canons d’un âge tout à fait respectable. On devinait – plus qu’on ne voyait – qu’il portait d’autres armes sur lui, car l’habit lui entourait la taille, comme un sac fermé.
Le garçon qui accompagnait cet original devait avoir seize ans. Il était blond, fortement charpenté et possédait le regard sérieux, presque dur, de celui qui sait s’orienter seul dans la vie. Il était coiffé d’un chapeau et vêtu d’un tricot de corps, d’un
– 34 – pantalon, de chaussettes et de chaussures en cuir. En dehors du fusil, il était armé d’un couteau et d’un revolver.
En atterrissant sur le pont, Tante Droll tendit la main à Tom le Noir et lui cria de sa voix de fausset :
– Welcome, vieux Tom ! Quelle surprise ! Cela fait une éternité que je ne t’ai vu. D’où viens-tu et où vas-tu ?
Ils se serrèrent cordialement la main et Tom répondit :
– Je viens du Mississippi et je vais dans le Kansas où mes « Rafters » travaillent dans la forêt.
– Well, dans ce cas tout va bien. Avec le Boy Fred Engel, nous y allons aussi et même plus loin. Nous pouvons donc pas-ser un bout de temps ensemble. Mais, avant toute chose, le prix du voyage, Sir ! Que devons-nous payer, moi et ce petit homme ?
Ces paroles s’adressaient au capitaine.
– Cela dépend jusqu’où vous venez avec nous et quelles places vous prenez, répondit le capitaine.
– Quelles places ? Tante Droll voyage toujours en première. Donc, des cabines, s’il vous plaît. Jusqu’où nous allons ? Met-tons, pour l’instant, jusqu’à Fort Gibson. Après, nous pourrons toujours desserrer le lasso. Acceptez-vous des nuggets ?
– Oui, volontiers.
– Mais comment pesez-vous l’or ? Êtes-vous honnête ?
Cette question fut posée sur un ton si drôle et les deux yeux de Tante Droll clignotaient d’une façon si étrange qu’elle ne pouvait pas être mal interprétée. Cependant, le capitaine fit semblant de se fâcher :
– Ne me le demandez pas une fois de plus, dit-il, sinon, je vous flanque à l’eau tout de suite !
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– Eh ! Oh ! Croyez-vous qu’il soit si facile de flanquer Tante Droll à l’eau ? Essayez voir !
– Bah ! dit le capitaine, on doit être poli avec les dames et comme on vous appelle « Tante », vous appartenez au beau sexe. Je vous pardonne donc votre question. D’ailleurs, ne vous pressez pas de payer.
– Non, je ne veux pas être débiteur ne fût-ce qu’un instant. C’est là mon principe, sauf votre respect !
– Well. Eh bien, venez avec moi dans mon bureau.
Les deux hommes s’éloignèrent. Le capitaine revint le pre-mier.
– Si vous aviez vu les nuggets, Messieurs. Il a plongé une main dans sa manche et il l’a retirée pleine de pépites d’or grosses comme des pois ou comme des noix. Cet homme-là a découvert un filon et doit l’exploiter.
Pendant ce temps, Droll acquittait le prix du voyage et commençait à inspecter les lieux. Il aperçut d’abord les hommes du Cornel. Il arpenta lentement l’avant du pont pour les exami-ner à loisir. Ses yeux s’arrêtèrent un instant sur le Cornel, il l’aborda en ces termes :
– Excusez-moi, Sir, ne nous sommes-nous pas rencontrés quelque part ?
– Pas que je sache, répondit Brinkley.
– Et pourtant il me semble que si. N’avez-vous jamais été au Missouri ?
– Non.
– Ni à Fort Sully ?
– Je ne sais même pas ce que c’est.
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– Tiens, tiens. Pourrais-je savoir votre nom ?
– Pourquoi faire ?
– Parce que vous me plaisez, Sir. Et lorsque quelqu’un me plaît, je ne suis pas tranquille tant que je ne connais pas son nom.
– En vérité, vous me plaisez aussi, répondit le Cornel sur un ton provocant, mais je ne manquerai jamais de politesse au point de vous demander votre nom.
– Pourquoi pas ? Je ne vois là rien d’impoli et je vous au-rais répondu tout de suite. Je n’ai aucune raison de taire mon nom ; c’est le fait de ceux qui n’ont pas la conscience tranquille.
– C’est une insulte, Sir ?
– Pas du tout. Sauf votre respect, je n’insulte jamais âme qui vive. Portez-vous bien, Sir, et gardez votre nom pour vous. Je ne tiens plus du tout à le connaître.
Droll pivota sur ses talons et s’éloigna.
– Me faire ça à moi ! dit le Cornel tout bas. Et dire que je dois l’avaler.
– Mais pourquoi l’admets-tu ? demanda en riant un de ses hommes. Moi, je lui aurais enfoncé mon poing dans le nez.
– Et tu te serais fait casser la figure.
– Pshaw ! Ces crapauds-là n’ont pas l’air particulièrement costauds.
– C’est possible. Mais un homme qui se met à la portée d’une panthère et l’abat ensuite de sang-froid, comme un faisan, n’est pas à négliger. D’ailleurs il ne s’agit pas que de lui. J’en au-rais eu aussitôt d’autres sur le dos et nous devons éviter d’attirer l’attention sur nous.
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Droll, retourné au pied de l’escalier, tomba sur les deux In-diens qui étaient toujours assis sur la fameuse caisse. Il accéléra le pas, se dirigea vers eux et leur cria : « Mira el oso grande y el
oso chico7. »
C’était de l’espagnol. Droll savait donc que les deux Peaux-Rouges, s’ils connaissaient mal l’anglais, parlaient et compre-naient couramment l’espagnol.
– Qué sopresa, la tia Droll ! Quelle surprise, voici Tante Droll ! répondit le vieil Indien.
– Que faites-vous dans l’Est et sur ce bateau ? demanda Droll, tout en leur secouant la main.
– Nous avons été à New Orléans et nous rentrons chez nous. Bien des lunes ont passé depuis que nous n’avons vu Tante Droll.
– Eh oui. Pendant ce temps, Petit Ours est devenu deux fois plus grand qu’il n’était. Est-ce que mes frères les Peaux-Rouges vivent en paix avec leurs voisins ?
– Ils ont enterré leur tomahawk et ne tiennent pas à le dé-terrer.
– Quand allez-vous rejoindre les vôtres ?
– Nous n’en savons rien. Grand Ours ne peut retourner au-près des siens avant d’avoir trempé son couteau dans le sang de l’homme qui l’a insulté.
– Qui est cet homme ?
– Ce chien Blanc aux cheveux roux que vous voyez là-bas. Il a frappé de sa main le visage du Grand Ours.
7 Le Grand Ours et le Petit Ours.
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– Ascuas ! Aï, aï ! Ce gaillard-là avait donc perdu la raison ? Il doit pourtant savoir ce que cela veut dire : frapper un Indien et surtout Grand Ours.
– Il ne sait pas qui je suis. Je lui ai dit mon nom dans la langue de mon peuple et je demande à mon frère blanc de ne pas la révéler.
– Ne vous en faites donc pas ! Je m’en vais voir les autres qui voudraient me parler, mais je reviendrai bavarder plus lon-guement.
Droll continua sa promenade vers l’avant du bateau. Le père de la fillette sauvée venait de quitter sa cabine pour annon-cer que la fillette avait repris connaissance et se sentait relati-vement bien. Elle avait seulement besoin de repos pour se re-mettre d’aplomb. Après quoi, le père courut voir les deux In-diens pour remercier le jeune garçon de son acte audacieux. Droll qui avait entendu ses propos s’informa de ce qui s’était passé. Tom lui raconta les faits et Droll dit :
– Oui, ce garçon m’inspire confiance. Ce n’est plus un en-fant, c’est un homme !
– Le connaissez-vous et connaissez-vous son père ? Nous avons vu que vous leur avez adressé la parole.
– Je les ai rencontrés quelquefois.
– Quelquefois ? Il se dit Tonkawa. Or, cette tribu à moitié éteinte s’est établie dans les misérables réserves du Texas.
– Grand Ours ne s’est pas établi du tout ; il est demeuré fi-dèle aux habitudes de ses ancêtres. Il va d’un endroit à l’autre exactement comme Winnetou, le chef des Apaches. Il ne dit à personne où il habite. De temps en temps, il parle des « siens » mais qui ils sont et où ils demeurent, je ne l’ai jamais su. Cette fois-ci, il allait les rejoindre, mais le désir de se venger sur le Cornel l’a détourné de son projet.
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– En a-t-il parlé ?
– Oui. Il ne sera pas tranquille tant qu’il ne l’aura pas fait. Pour moi, le Cornel est perdu.
– C’est aussi mon avis, dit Old Firehand. Tel que je connais les Indiens, je crois que ce n’est pas par lâcheté que Grand Ours s’est laissé gifler.
– Ah ! s’écria Droll tout en dévisageant le géant. Vous aus-si, vous avez appris à connaître les Indiens, sauf votre respect ? Mais, à vrai dire, vous n’avez pas du tout l’air d’un homme des prairies. Je vous vois plutôt dans un salon…
– Oh là là ! Tante Droll, s’écria Tom en riant. Là vous vous êtes mis le doigt dans l’œil. Devinez qui est cet homme ?
– Jamais de la vie. Vous aurez peut-être l’amabilité de me le dire tout de suite ?
– Ah non, ce serait trop facile. Écoutez, Tante : cet homme est l’un des Westmen les plus célèbres.
– Ah bon. Il n’est pas seulement célèbre, il est l’un des plus célèbres ?
– Eh oui !
– Eh bien, à mon avis, il n’y a que deux personnes qui ap-partiennent à cette catégorie. Droll s’interrompit, ferma un œil, examina Old Firehand avec l’autre, émit un petit rire qui res-semblait à un « hihihihi » interprété à la clarinette et reprit : Ces deux hommes s’appellent Old Shatterhand et Old Firehand. Comme je connais le premier, sauf votre respect, ce monsieur ne peut être que Old Firehand. Ai-je deviné ?
– Oui, c’est moi, acquiesça le Westman.
– Egad ? demanda Droll, reculant de deux pas et exami-nant de nouveau l’homme avec les yeux ouverts. C’est bien
– 40 – vous ? Votre taille correspond au signalement, mais peut-être plaisantez-vous ?
– Et ça aussi, c’est de la plaisanterie ? demanda Old Fi-rehand, soulevant Droll par le col de son habit, le faisant tour-ner trois fois au-dessus de sa tête et le reposant enfin sur le sol.
Le visage de Droll devint cramoisi. Il respirait avidement, par à-coups, et dit, d’un débit saccadé :
– Zounds, Sir, me prenez-vous pour une pendule ou pour une girouette ? Suis-je destiné à danser en l’air autour de vous ? Heureusement que mon sleeping-gown est fait de cuir solide, sans cela il se serait déchiré et vous m’auriez précipité à l’eau. Mais l’épreuve a été concluante, Sir. Vous êtes bien Old Fi-rehand, je le vois. Voici ma main et si vous ne voulez pas me blesser, vous l’accepterez. Et maintenant, je vous propose d’arroser ça ! Je ne suis pas venu sur ce bateau pour mourir de soif. Allons au restaurant.
On accepta son invitation. Lorsque tous les hommes eurent disparu, le Noir, qui n’avait pas pu assister au spectacle de la panthère, arriva d’un bon pas. Il venait des machines et se diri-geait nonchalamment vers l’avant du pont. Sur son visage se li-sait la mauvaise humeur. Le Cornel le remarqua et l’interpella en lui faisant signe de s’approcher.
– Que voulez-vous, Sir ? demanda le Noir. Si vous avez une commission à me faire faire, adressez-vous au steward. Je ne suis pas là pour les passagers.
– D’accord, d’accord, répondit le Cornel. J’aurais voulu vous demander si vous voulez bien vider un verre de brandy avec nous.
– Si ce n’est que ça, d’accord ! Là-bas, dans les machines, le feu vous dessèche la gorge et le foie. Mais comment trinquer avec vous ? Je suis un homme de couleur, Sir.
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– Voici un dollar. Prenez ce que vous voulez au bar, et ap-portez-le ici.
L’expression de colère quitta aussitôt le visage du Noir. Il apporta rapidement deux bouteilles pleines et des verres et les posa devant le Cornel. Le Rouquin invita le Noir à prendre place et lui tendit le verre. Celui-ci vida avidement les deux verres et dit ensuite :
– Un homme de notre espèce ne peut pas souvent s’offrir ce genre de rafraîchissement. Mais dites-moi, comment l’idée vous est-elle venue de m’inviter ? Vous autres Blancs, vous n’êtes pas souvent aussi généreux.
– Pour moi et pour mes amis, le Noir est un homme comme les autres. J’ai remarqué que vous travailliez à la chau-dière. C’est un travail pénible qui donne soif et comme je ne crois pas que le capitaine vous paie avec des billets de cent dol-lars, j’ai pensé qu’un petit verre ne vous ferait pas de mal.
– Vous avez eu là une excellente idée. En effet, le capitaine paie plutôt mal ses gens. On ne peut rien boire pendant le trajet, car il ne donne jamais d’avance, en tout cas pas à moi, et c’est seulement à la fin du voyage qu’il plonge la main dans la bourse… damn !
– Ainsi, vous n’êtes pas en bons termes avec le capitaine ?
– Non. Il dit que j’ai trop soif. Les autres, il les paie tous les jours, mais pas moi. Pas étonnant si j’ai de plus en plus soif.
– Eh bien, il ne dépend que de vous de l’apaiser au-jourd’hui, cette soif. Je suis prêt à vous donner encore quelques dollars, si vous me rendez un service.
– Encore quelques dollars ? Huzza ! Cela veut dire : d’autres bouteilles ! Eh bien, dites ce que vous voulez, Sir ! Quand il s’agit de gagner un brandy, je suis toujours là.
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– Possible. Mais ça vous paraîtra un peu louche au début. Vous devrez épier, écouter…
– Où ? Qui ?
– Au restaurant.
– Hum ! grommela le Noir, pensif. Et pourquoi, Sir ?
– Parce que… eh bien, je vais être franc avec vous. Le Cor-nel tendit au Noir un verre plein et continua sur un ton de con-fidence. Vous avez là un homme grand, bâti comme un géant que l’on appelle Old Firehand. Un peu plus loin un type à la barbe noire qui s’appelle Tom et enfin ce masque de Carnaval avec le long habit de cuir que l’on surnomme Tante Droll. Cet Old Firehand est un riche fermier et les deux autres sont ses in-vités et l’accompagnent. Le hasard veut que nous aussi, nous nous rendions dans cette ferme pour nous y embaucher. Et nous voudrions savoir à quel genre d’individus nous aurons affaire. Vous voyez que nous ne vous demandons rien de mal ni de dé-fendu.
– Très bien, Sir. Personne ne m’a interdit d’écouter ce que disent les autres. Les quatre heures qui viennent m’appartiennent. Je ne suis pas de service et je fais ce que je veux.
– Mais comment vous y prendrez-vous ? Avez-vous le droit d’aller au restaurant.
– Cela ne m’est pas défendu, seulement je n’ai rien à y faire. Je pourrais y porter ou en sortir quelque chose. Seule-ment, cela prend trop peu de temps pour que je puisse atteindre mon but.
– Ne voyez-vous pas un travail qui pourrait vous occuper plus longtemps ?
– Non… C’est-à-dire si ! Je viens d’avoir une idée. La fe-nêtre est sale. – Je peux la nettoyer.
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– Cela ne va pas paraître louche ?
– Non. Le restaurant étant toujours occupé, ce travail ne peut être fait que lorsque les passagers sont là. À vrai dire, ce se-rait au steward de faire ça. Mais je lui ferais un immense plaisir en m’en chargeant.
– Mais il pourrait flairer quelque chose.
– Non. Il sait que je n’ai pas le rond et que je boirais volon-tiers un brandy. Je dirai que j’ai soif et que je veux nettoyer la fenêtre à sa place. Ne vous en faites donc pas, Sir, je suis sûr de pouvoir arranger ça. Alors combien de dollars me promettez-vous ?
– Je paie selon la valeur des informations que vous m’apporterez, mais vous aurez au moins deux dollars.
– All right ; marché conclu. Allez, versez-moi à boire, après j’y vais.
Le Noir disparu, ses hommes demandèrent au Cornel où il voulait en venir avec cette commission.
– Nous sommes de pauvres diables, murmura le Cornel, nous devons payer le prix du voyage, essayons donc au moins d’en récupérer la plus grande partie possible. Pour la longue marche que nous avons devant nous, nous devons faire nos pré-paratifs et vous savez que notre bourse est plutôt vide.
– Nous la remplirons en puisant dans la caisse des chemins de fer.
– Êtes-vous tellement sûr de la réussite de cette entre-prise ? Si nous avons l’occasion de faire un peu d’argent ici, ce serait la plus grande des bêtises que de la laisser échapper.
– Un vol à bord ? Ce serait trop dangereux. Lorsque l’intéressé l’aura découvert, il le criera sur tous les toits et tout le
– 44 – monde sera fouillé. D’ailleurs nous serons les premiers à être soupçonnés.
– Tu es l’être le plus idiot que j’aie jamais rencontré. Une telle entreprise sera dangereuse ou pas, suivant la façon dont on s’y prendra. Et je ne suis pas homme à m’y prendre mal. Si vous me suivez, nous réussirons tout, y compris, plus tard, le grand coup.
– Celui du Lac d’Argent ? Hum ! Ce n’est pas un jeu d’enfants…
– Pshaw ! Je sais ce que je sais. Je ne peux pas vous don-ner maintenant un plan détaillé. Vous aurez mes instructions sur place. D’ici là vous devez me faire confiance et me croire quand je vous dis que là-haut il existe des trésors qui nous per-mettront de vivre jusqu’à la fin de nos jours. Mais pour l’instant, évitons les bavardages inutiles et attendons dans le calme les in-formations que ce stupide Nègre nous rapportera.
Le Cornel s’appuya au bastingage et ferma les yeux pour si-gnifier qu’il ne voulait plus rien entendre ni rien dire. Les autres se mirent à l’aise. Certains s’assoupirent, d’autres chuchotèrent entre eux du grand Plan pour la réalisation duquel ils s’étaient alliés.
Le « stupide Nègre » semblait être à la hauteur de sa tâche. S’il avait trouvé un obstacle infranchissable il serait sûrement revenu, pour le dire. Mais après s’être rendu à l’office pour par-ler avec le steward, il disparut dans l’entrée du restaurant. Plus d’une heure après, il réapparut auprès des Tramps, avec plu-sieurs chiffons à la main qu’il s’empressa de ranger. Il revint en-suite auprès de la société redevenue joyeuse, sans remarquer les deux paires d’yeux qui observaient avec vigilance les Tramps et lui-même. Ces yeux appartenaient aux deux Indiens.
– Eh bien ? demanda le Cornel. Comment vous êtes-vous acquitté de ma mission ?
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Le Noir répondit, maussade :
– Je me suis donné toute la peine du monde, mais je ne crois pas que, pour ce que j’ai entendu, j’aurai plus de trois dol-lars, la somme convenue. Vous vous êtes trompé, Sir.
– En quoi ?
– Le géant s’appelle bien Old Firehand, mais il n’est pas fermier et par conséquent n’a pu inviter dans sa ferme ce Tom et cette Tante Droll.
– Par exemple ! s’écria le Cornel, feignant d’être déçu.
– C’est comme ça, confirma le Noir. Le géant est un célèbre chasseur et va maintenant loin dans les montagnes.
– Où exactement ?
– Il ne l’a pas dit. J’ai tout entendu ; pas un mot de la con-versation ne m’a échappé. Les trois hommes étaient avec le père de la fillette que la panthère a failli dévorer ; ils étaient à une table, à l’écart. Le père s’appelle Patterson ; il est ingénieur. Il veut les accompagner.
– Un ingénieur ? Que veulent faire ces hommes dans les montagnes ?
– On a peut-être découvert une mine et Patterson veut l’inspecter.
– Non. Old Firehand s’y entend mieux que n’importe quel ingénieur.
– Ils veulent d’abord rendre visite au beau-frère de Patter-son qui possède une ferme dans le Kansas. Ce beau-frère qui s’appelle Butler est sans doute un homme extrêmement riche. Il a livré du blé et du bétail à New Orléans et l’ingénieur doit lui rapporter de l’argent.
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Les yeux du Cornel brillèrent. Mais ni lui, ni aucun des Tramps ne révéla à quel point ce message lui paraissait impor-tant.
– Oui, il y a dans le Kansas, des fermiers riches comme Crésus, fit le chef sur un ton indifférent. Mais l’ingénieur est bien imprudent. La somme qu’il porte sur lui est-elle impor-tante ?
– Il parlait de neuf mille dollars en billets de banque. Il parlait très bas, mais j’ai tout compris.
– On ne se promène pas avec une telle somme. À quoi ser-vent les banques ? S’il tombe entre les mains des Tramps, l’argent est fichu.
– Non, parce qu’ils ne le trouveraient pas.
– Oh, les Tramps sont rusés !
– Oui, seulement ils ne penseront jamais à le chercher là où il se trouve.
– Vous connaissez donc la cachette ?
– Oui, il l’a montrée aux autres. Il l’a fait très prudemment, car j’étais là. Pourtant, j’ai tout vu. Je leur tournais le dos et ils ne pensaient pas à la glace, dans laquelle j’ai tout vu.
– Ah oui. Une glace, ça trompe. Ce qu’on y voit à droite se trouve en réalité à gauche et vice-versa.
– Cela, je ne l’ai pas encore remarqué. Mais j’ai vu ce que j’ai vu. L’ingénieur possède un vieux couteau dont le manche est creux. C’est là qu’il a fourré les billets de banque.
– Ah oui ? Évidemment, cela ne nous intéresse pas. Je re-grette de m’être trompé sur le géant. Il ressemble beaucoup au fermier et ils portent le même nom.
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– C’est peut-être son frère. D’ailleurs, il n’y a pas que l’ingénieur qui porte tant d’argent sur lui. L’homme à la barbe noire parlait également d’une somme importante qu’il aurait touchée et qu’il devrait partager parmi ses camarades les Raf-ters.
– Et ceux-là, où sont-ils ?
– Ils abattent leurs arbres près du fleuve de l’Ours Noir que je ne connais d’ailleurs pas.
– Je le connais. Il se jette dans l’Arkansas près de Tuley. Sont-ils nombreux ?
– Une vingtaine de gars, tous robustes et travailleurs, di-sait-il. Et le grand rigolo avec son peignoir en cuir porte une foule de nuggets sur lui. Lui aussi va dans l’Ouest. Je voudrais bien savoir pourquoi il trimbale cet argent parmi les sauvages.
– Pourquoi pas ? L’homme a des besoins même dans l’Ouest. Il y a là des forts, des stations d’été et des marchands ambulants auprès desquels il est facile de se débarrasser de son argent et de ses nuggets. Mais, comme je l’ai déjà dit, ces gens-là ne m’intéressent pas. Seulement, je ne comprends pas pour-quoi l’ingénieur va dans les Montagnes Rocheuses avec sa fil-lette.
– C’est sa seule enfant. La fillette lui est très attachée et n’a pas voulu se séparer de lui. Et comme il compte rester très long-temps dans les montagnes, car il lui faudra même construire des cabanes, il a décidé d’emmener sa fille.
– Des cabanes ? Il en a parlé ?
– Oui.
– Pour lui et pour sa fille, une cabane suffirait ; il est donc à supposer qu’ils ne seraient pas seuls. Je voudrais bien savoir le but de cette expédition.
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– Le barbu aurait voulu le savoir aussi, mais Old Firehand lui a dit qu’il l’apprendrait plus tard.
– C’est donc un secret. Il s’agit sans doute d’une bonanza, un riche filon qu’ils veulent faire reconnaître et exploiter en se-cret. Je voudrais connaître l’endroit où ils vont !
– Ils ne l’ont pas nommé. Il me semble qu’ils veulent em-mener avec eux le barbu et Tante Droll. Ils se sont séparés en amis et dorment maintenant dans des cabines voisines, juste au-dessus de notre tête. Le N° 1 est occupé par l’ingénieur, le N° 2 par Old Firehand, le N° 3 par Tom, le N° 4 par Tante Droll et le N° 5 par le petit Fred.
– Qui est-ce ?
– Le garçon qui accompagne Tante ?
– Est-ce le fils de Droll ?
– Non, d’après ce que j’ai compris.
– Quel est son nom de famille et pourquoi voyage-t-il avec Droll ?
– Pas un mot n’a été dit là-dessus.
– Les cabines 1 à 5 sont-elles à gauche ou à droite ?
– Elles sont du côté du gouvernail, donc à notre gauche. La fille de l’ingénieur dort dans la cabine des dames.
– Je me suis trompé sur ces personnes, il m’est donc par-faitement indifférent de savoir où elles dorment. D’ailleurs je ne leur envie pas leurs cabines particulières, où ils doivent étouffer, alors que nous autres, nous avons beaucoup plus d’air frais ici.
– Well ! Mais on peut respirer du bon air dans les cabines aussi, si on remplace les fenêtres par des filets de gaze. C’est nous qui sommes à plaindre dans la chambre de chauffe, car quand nous ne travaillons pas la nuit, nous devons dormir près
– 49 – des tas de charbon et c’est par faveur exceptionnelle que le mé-canicien nous permet de nous étendre parmi les passagers.
– Oui, tu es à plaindre. Mais assez de toutes ces histoires. Nous avons encore du brandy dans la bouteille.
– Parfait, Sir ! Trop parler dessèche la gorge. Je vais donc boire un dernier coup avec vous et puis je m’en vais faire un somme. Quand les quatre heures seront passées, je devrais re-tourner là-bas près de la chaudière… Et mes dollars ?
– Je tiens ma parole, même si je paie pour rien. Voici trois dollars. Tu ne peux prétendre à plus, car ton service n’a été d’aucune utilité.
– Je suis entièrement satisfait, Sir. Pour ces trois dollars, j’aurais du brandy à m’en remplir la panse. Vous êtes un gen-tleman. Si vous avez quelque chose à me demander, adressez-vous à moi et à personne d’autre. Vous pouvez comptez sur moi.
Le Noir vida encore un verre et alla se coucher derrière une énorme caisse.
Les Tramps considéraient leur chef avec curiosité. Ils sa-vaient à quoi s’en tenir, mais voyaient mal le rapport entre cer-taines de ses questions et de ses explications.
– Vous voulez que je m’explique… dit le Cornel pendant qu’un sourire de satisfaction traversait lentement son visage. Neuf mille dollars en billets de banque, en argent liquide et non pas en chèques ou en traites que vous ne pouvez pas toucher sans vous exposer à vous faire coffrer. Une somme qui sera la bienvenue pour nous !
– Si nous l’avons ! objecta quelqu’un qui, en général, jouait le rôle de porte-parole du groupe.
– Nous l’aurons !
– Et comment ? Comment s’emparer du couteau ?
– 50 –
– J’irai le chercher dans la cabine.
– Toi, en personne ?
– Naturellement. Je ne peux pas confier à un autre un bou-lot de cette importance !
– Et si on te prend sur le fait ?
– Impossible. J’ai mon plan et je réussirai mon coup.
– Si c’est vrai, tant mieux. Mais à son réveil, l’ingénieur s’apercevra de la disparition de son couteau. Ça va barder alors !
– Ça va barder, mais nous serons déjà loin.
– Où ?
– Quelle question ! Sur la rive, naturellement.
– Devrons-nous traverser à la nage ?
– Non. Je ne vous en crois pas capables, ni moi non plus. Je ne suis pas mauvais nageur, mais je n’oserais jamais traver-ser ce large fleuve la nuit alors qu’on n’en voit presque pas le bord.
– Tu veux donc dire que nous allons prendre un de ces deux canots ?
– Pas davantage.
– Alors je ne vois pas comment nous pouvons gagner la rive avant la découverte du vol.
– Cela prouve que tu n’es vraiment pas fort. Regarde donc un peu ce qu’il y a là-bas près de la chaîne d’amarres ?
– On dirait une caisse à outils.
– 51 –
– Parfait. J’ai vu qu’elle contenait un marteau, des limes, des tenailles et plusieurs vrilles dont une avec un pas de plus de quatre centimètres de diamètre.
– By Jove ! Tu veux saborder le bateau ? s’écria l’autre.
– Bien sûr ! Quand un navire fait eau, on le conduit sur la rive pour éviter la catastrophe et pour l’examiner à fond.
– Mais si on s’en aperçoit trop tard ?
– T’inquiète donc pas ! Quand le bateau sombre, et il le fait très lentement, le niveau de l’eau monte à l’extérieur. L’officier ou le pilote le remarquera, à moins qu’ils soient aveugles. Il y aura alors un tel vacarme et une telle panique que l’ingénieur ne pensera pas à son couteau. Et lorsqu’il se sera aperçu de sa perte, nous serons déjà loin.
– Mais s’ils y pensent quand même, s’ils descendent sur la rive, mais ne laissent personne d’autre sortir du bateau ?
– Ils ne trouveront rien. Nous attacherons le couteau à une ficelle, dont nous fixerons une extrémité sur la coque du bateau, tandis que le couteau sera plongé dans l’eau. Il faudrait être Dieu le père pour remarquer quoi que ce soit.
– Pas mal comme idée. Mais que ferons-nous une fois que nous aurons quitté le bateau ?
– Je pense trouver aussitôt une ferme ou un campement d’indiens où nous pourrons acheter des chevaux, sans payer.
– D’accord. Et après ?
– Nous irons d’abord à la rivière de l’Ours Noir, chez les Rafters, dont parlait le Nègre. Ce ne sera pas difficile de voir leur campement d’un peu plus près. Bien entendu, nous ne nous y montrerons pas, mais guetterons le type à la barbe noire pour lui prendre son fric. Quand cela sera fait, nous aurons assez d’argent pour pouvoir nous préparer à notre grande cavalcade.
– 52 –
– Ainsi, nous renonçons à la caisse du chemin de fer ?
– Pas du tout. Il doit y avoir des milliers de dollars et nous n’allons pas renoncer à cet argent. Mais il serait insensé de ne pas emporter tout ce qui s’offre avant. Et maintenant, vous sa-vez à quoi vous en tenir. Ce soir, il y aura du pain sur la planche et il ne s’agira pas de dormir. Allez-vous reposer.
Ce conseil fut suivi. En raison de la grosse chaleur, un calme tout à fait extraordinaire régnait sur le bateau. Le pay-sage, aussi bien à droite qu’à gauche du fleuve, n’offrait rien qui fût de nature à attirer l’attention des passagers qui dormaient ou somnolaient.
Ce fut seulement vers le soir, alors qu’à l’Occident le soleil s’approchait de l’horizon, qu’une certaine animation se fit à bord. La chaleur était tombée, et un vent frais s’était levé. Les passagers quittèrent leurs cabines pour jouir de cette fraîcheur. Patterson en fit autant. Il était avec sa fille, complètement re-mise de sa frayeur et de son bain involontaire. Ils se dirigèrent vers les Indiens, car la fillette ne les avait pas encore remerciés.
Petit Ours et Grand Ours avaient passé tout l’après-midi, avec un calme et une immobilité toute indienne, assis sur la caisse où Tante Droll les avait salués.
– Hé – elbakh schä-bakh ko-ta nehec-omeon ; ils vont nous donner de l’argent, dit en tonkawa le père à son fils, lors-qu’il vit s’approcher l’ingénieur et sa fille.
Son visage s’assombrit, car rémunérer un service est une insulte pour un Indien. Le fils mit sa main droite devant lui, le dos dirigé vers le haut et la baissa rapidement, ce qui signifiait qu’il n’était pas de cet avis. La fillette qu’il avait sauvée, alla vers lui, lui serra cordialement la main et lui dit :
– Tu es un garçon courageux. Dommage que nous n’habitions pas plus près l’un de l’autre, car j’aurais aimé être ton amie.
– 53 –
Il regarda gravement le visage rosé de la fillette et répon-dit :
– Ma vie te serait appartenue. Le Grand Esprit entendre ses paroles, lui savoir qu’elles sont vraies.
– Je voudrais au moins te donner quelque chose pour que tu te souviennes de moi.
Elle retira de son doigt un mince anneau d’or et le passa sur le doigt de son jeune sauveur. Il lui allait parfaitement. Il re-garda l’anneau, puis la fillette, passa la main sous sa chemise, détacha un objet de son cou et le lui tendit. C’était une petite pièce carrée en cuir dur, tanné en blanc et soigneusement polie ; quelques signes y étaient imprimés.
– Tonkawa aussi te donner souvenir, dit-il. C’est Totem de Nintropan-homosch. Seulement cuir, pas or. Mais si toi en dan-ger parmi Indiens et montres ce cuir, danger fini. Tous les In-diens connaissent Nintropan-homosch et estiment son totem.
Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’un totem pouvait signifier dans certaines circonstances. Elle savait seulement qu’il lui avait donné un morceau de cuir en échange de son an-neau et elle était satisfaite. Elle attacha donc le totem à son cou – les yeux du jeune Indien resplendissaient de joie – et répon-dit :
– Je te remercie. Je possède maintenant quelque chose de toi et tu as quelque chose de moi. Cela nous fait plaisir à tous les deux, bien que, même sans ces cadeaux, nous ne puissions plus jamais nous oublier.
– Comment récompenser le Petit Ours de cet acte ? dit alors Patterson. Je ne suis pas pauvre, mais tout ce que je pos-sède serait encore trop peu en comparaison de ce qu’il m’a don-né. Je reste donc son débiteur. Je ne peux lui offrir qu’un sou-venir, avec lequel il pourra se défendre contre ses adversaires,
– 54 – comme il a défendu ma fille contre la panthère. Veut-il accepter ces armes ? Je lui demande de le faire.
Il tira de sa poche deux revolvers neufs, travaillés avec soin, avec des crosses en nacre et les lui tendit. Le jeune Indien ne ré-fléchit pas un instant ; il recula d’un pas, se redressa de toute sa hauteur et dit :
– L’homme blanc m’offre des armes. C’est un grand hon-neur pour moi, car les adultes seuls reçoivent des armes. Nin-tropan-homosch les accepter. Howgh !
Il mit alors les revolvers dans son ceinturon, sous sa che-mise. Le père ne se contenait plus ; l’orgueil et la joie se lisaient sur son visage.
– Nintropan-hauey remercie aussi l’Homme blanc, dit-il, de ne pas donner argent comme à un valet. C’est grande récom-pense que nous n’oublions jamais. Nous toujours amis de l’homme blanc et de sa fille. Bien conserver totem du petit Ours ; c’est aussi le mien. Que Grand Esprit vous envoie tou-jours soleil et joie !
La visite de remerciements était terminée. Ils se serrèrent la main une dernière fois et se séparèrent. Les deux Indiens se rassirent sur leur caisse.
– Enokh-schakinbakh-en – braves gens ! dit le père.
– Enokh-akh-schakinbakh-en – très braves gens ! acquies-ça le fils. C’étaient là les seules effusions que leur réserve natu-relle leur permettait.
Le succès des remerciements de l’ingénieur aux deux In-diens n’était pas entièrement dû à son mérite personnel. Trop peu au courant des us et coutumes des Peaux-Rouges pour sa-voir comment se comporter, il avait demandé conseil à Old Fi-rehand. Il revint auprès du chasseur qui était, avec Tom et Droll, assis sur le promenoir et leur rapporta la scène. Lorsqu’il
– 55 – parlait du totem, on devinait à son ton qu’il ne connaissait pas exactement la signification de ce terme. C’est pourquoi Old Fi-rehand lui demanda :
– Savez-vous ce que c’est qu’un totem, Sir ?
– Certes. C’est une sorte de signature de l’Indien, quelque chose comme un cachet, ou un sceau chez nous, et cela peut se présenter sous la forme d’objets et de matériaux les plus divers.
– Cette explication est juste, mais elle est incomplète. Les Indiens n’ont pas tous le droit d’avoir un totem ; seulement les chefs. Le fait que ce garçon en possède un prouve qu’il a déjà ac-compli des actes tenus pour extraordinaires par les Peaux-Rouges. D’ailleurs les totems diffèrent suivant leur destination. Il y en a qui servent à légaliser ou à confirmer, comme les ca-chets de chez nous. Mais le totem qui pour nous autres, Visages Pâles, est le plus important, est une sorte de recommandation rédigée en termes plus ou moins chaleureux. Faites voir un peu ce morceau de cuir, s’il vous plaît !
La fillette le lui remit. Old Firehand l’examina attentive-ment, puis déclara :
– Extraordinaire ! Ce n’est pas tous les jours qu’on offre un totem de ce genre. Transposé en tonkawa, les signes veulent dire : « Shake-i-elatan shake-i-shakin, heshon-elatan henshon-shakin ; katepanon. » En voici la traduction littérale : « Son ombre est mon ombre, son sang est mon sang ; c’est mon frère aîné. » Au-dessous du texte figure le signe de Petit Ours. La dé-signation de « frère aîné » est encore plus précieuse que celle de « frère ». La recommandation est la plus chaleureuse qui se puisse concevoir. Celui qui s’aviserait de nuire au porteur du to-tem, devra compter avec la vengeance de Grand Ours, de Petit Ours et de tous leurs amis. Protégez bien ce totem, Sir pour évi-ter que la couleur rouge du signe ne s’altère. On ne peut pas prévoir quels services il peut encore vous rendre, car nous al-lons justement dans une région habitée par les alliés des Ton-
– 56 – kawa. La vie de pas mal de gens peut dépendre de ce petit mor-ceau de cuir.
Le vapeur avait, au cours de l’après-midi, dépassé Ozark, Van Buren et Fort Smith et atteignait maintenant le coude à partir duquel l’Arkansas se dirige vers le Nord. Le capitaine avait annoncé qu’il arriverait à Fort Gibson deux heures environ après minuit. Pour être frais et dispos à l’arrivée, la plupart des voyageurs étaient allés se coucher, car à Fort Gibson ils devaient rester debout jusqu’au matin. Les ponts avaient été abandonnés par les passagers qui avaient des cabines ; seules quelques per-sonnes continuaient à jouer aux échecs et à d’autres jeux. Dans le fumoir attenant au pont, trois hommes, Old Firehand, Tom et Droll s’entretenaient de leurs aventures passées. L’audacieux chasseur n’avait encore rien pu apprendre de précis sur les con-ditions de vie et les projets immédiats de Tante Droll. Il lui de-manda comment Droll avait obtenu le surnom étrange de Tante.
– Vous savez que les Westmen attribuent à chacun un so-briquet ou un nom de guerre. Dans mon sleeping-gown, j’ai l’air d’une femme et ma voix aiguë confirme cette impression. Autre-fois, j’avais une voix de basse mais à la suite d’un refroidisse-ment, j’ai perdu la faculté de prononcer des sons graves. Et puis, comme j’ai l’habitude de me comporter comme une vraie mère envers tous les braves garçons, on m’a donné le surnom de « Tante Droll ».
Une conversation animée allait s’engager, mais malheureu-sement quelques passagers, las de continuer à jouer au salon, entrèrent dans la pièce pour fumer un cigare. Ils se mêlèrent aussitôt à la conversation et les trois hommes durent abandon-ner leur sujet. Plus tard, au moment de se séparer, Droll dit à Old Firehand :
– Dommage que je n’aie pas pu en dire davantage. Mais demain, une nouvelle journée commence et nous pourrons poursuivre notre entretien. Bonne nuit ! Dormez bien et vite, car après minuit nous devrons nous lever.
– 57 –
Toutes les cabines étaient occupées et toutes les lumières éteintes, à l’exception des deux feux réglementaires, l’un à la proue, l’autre à la poupe. Le premier éclairait le fleuve suffi-samment pour que le matelot de garde pût remarquer à temps les éventuels obstacles. Ce matelot, le pilote et le timonier qui faisait les cent pas sur le pont étaient les seules personnes à veil-ler.
Les Tramps, eux, feignaient de dormir. Le Cornel avait disposé ses hommes autour d’une trappe conduisant à la cale, de façon à pouvoir surveiller tous les mouvements du fond du navire.
– Diable ! dit-il tout bas à son voisin. Je n’ai pas pensé à l’homme qui, dans la nuit, surveille le fleuve. Il nous gêne ce bonhomme-là.
– Pas tellement. Il fait nuit noire et il ne peut pas voir grand-chose. Pas une étoile ne brille. D’autre part, comme il doit toujours regarder la partie du fleuve éclairée par le fanal, il est aveuglé quand il se retourne. Quand commençons-nous ?
– Tout de suite. Nous n’avons pas de temps à perdre, il faut que nous ayons fini avant d’arriver à Fort Gibson. J’ai la vrille, et je vais tout de suite me mettre au boulot. Si tu dois m’avertir, fais-le avec précaution.
À la faveur de l’épaisse obscurité, Brinkley se faufila parmi les caisses et les balles jusqu’à là trappe conduisant à la cale et s’engagea dans l’étroit escalier dont il descendit rapidement les dix marches. Il craqua une allumette pour s’éclairer.
L’espace où il se trouvait s’étendait jusqu’au milieu du na-vire et prenait toute la largeur du bateau. Il était encombré de monceaux de paquets.
Le Cornel choisit le côté bâbord et appuya la vrille contre la paroi du navire. Sous l’énergique pression de sa main, l’outil pénétra rapidement dans le bois. Puis, il rencontra une vive ré-
– 58 – sistance – c’était la tôle qui bordait les œuvres vives du bateau. Mais pour que la cale fût rapidement envahie par l’eau, il fallait pratiquer au moins deux trous. Le Cornel en perça donc un deuxième jusqu’au revêtement de tôle. Puis, il prit une des pierres qui servaient de lest et en frappa l’extrémité de la vrille jusqu’à ce que la pointe de l’outil transperçât la couche de mé-tal. L’eau pénétra aussitôt et lui mouilla la main. Mais lorsque, au prix d’un certain effort, il eut retiré la vrille l’eau jaillit avec une telle force qu’il dut bondir en arrière. Le bruit de la machine avait étouffé celui des coups de pierre sur la vrille. Il perça en-suite la tôle du premier trou, plus près de l’escalier et retourna sur le pont. Il jeta l’outil en arrivant en haut.
Ses compagnons lui demandèrent à voix basse s’il avait ré-ussi. Il acquiesça et déclara qu’il voulait s’introduire aussitôt dans la cabine N° 1.
Le restaurant et le fumoir attenant occupaient le pont su-périeur ainsi que les cabines, disposées de chaque côté. Les pa-rois extérieures de celles-ci étaient pourvues d’assez grandes fe-nêtres tendues de rideaux de gaze. Devant les fenêtres courait, tout autour de la partie supérieure du navire, un étroit rebord accessible depuis l’escalier.
Parvenu en haut, le Cornel prit à droite sur le rebord. La cabine N° 1 était la première ; elle faisait le coin. Le Cornel y ar-riva sans encombre. Une faible lueur filtrait à travers le rideau de gaze de la première fenêtre. La cabine était éclairée. Patter-son était-il encore éveillé ? Peut-être lisait-il ?
Mais le Cornel ne tarda pas à s’apercevoir que les autres cabines étaient également éclairées, et il fut rassuré. Cet éclai-rage était peut-être précisément de nature à lui faciliter la tâche. Il sortit son couteau et déchira, sans bruit le rideau de gaze de haut en bas. Un autre rideau l’empêcha de regarder dans la ca-bine à travers la fenêtre. Il écarta doucement et faillit pousser un cri de joie.
– 59 –
Une veilleuse, remplie seulement à moitié afin de ne pas déranger le dormeur, était accrochée au mur gauche. Au-dessous de la lampe, le visage tourné vers le mur, l’ingénieur dormait. Ses vêtements étaient posés sur une chaise, et sur une table pliante appuyée contre le mur de droite s’alignaient une montre, un porte-monnaie et – le couteau, à portée de sa main. Le Cornel passa la main à travers la fenêtre prit le couteau, lais-sa la montre et le porte-monnaie. Il retira le fourreau et exami-na le manche. Une sorte de coulisse y était aménagée ; elle s’ouvrit sans offrir de résistance. Cela suffisait.
Nul n’avait remarqué son manège, car personne ne surveil-lait le rebord. Le Cornel mit le couteau dans son ceinturon et rampa jusqu’à ses hommes. Il gagna sans encombre le pont in-férieur. Quelques mètres plus loin, il regarda à gauche. Il crut apercevoir deux points faiblement phosphorescents qui dispa-rurent aussitôt. Il comprit que c’était une paire d’yeux. Il prit son élan pour s’éloigner rapidement, mais sans bruit, et se pla-qua contre la paroi. Il avait vu juste. De l’endroit où il avait aperçu les yeux s’éleva maintenant un bruit mat, comme si un homme voulait se jeter sur un autre. Le timonier qui faisait les cent pas sur le pont l’entendit et s’approcha.
– Qui est là ? demanda-t-il.
– Ici Nintropan-hauey, lui répondit-on.
– Ah ! L’Indien ! Va dormir !
– Homme rampé ici. A fait quelque chose mal. Moi l’avoir vu, mais lui vite s’en aller.
– Où ?
– Vers l’avant où Cornel couché. Était peut-être lui.
– Pshaw ! Pourquoi quelqu’un voudrait-il ramper par ici ? Dors et ne dérange pas les autres.
– 60 –
Le timonier dressa cependant l’oreille et écouta, mais comme aucun bruit ne parvenait de l’avant, il fut rassuré. Il était persuadé que le Peau-Rouge s’était trompé.
Longtemps après, une voix l’appela sur la proue.
– Sir, lui dit la vigie, j’ignore à quoi cela tient, mais l’eau monte rapidement. Le navire sombre.
– Ce n’est pas possible ! dit le timonier en riant.
– Venez voir.
L’homme regarda en bas, puis, sans rien dire, il courut à la cabine du capitaine. Les Tramps s’étaient postés plus loin. Peu de temps après le timonier revint, suivi du capitaine. Ils se ren-dirent d’un pas pressé auprès du pilote. Puis, ils descendirent par la trappe pour examiner la cale.
– Ils veulent faire ça discrètement, dit le Cornel à ses hommes. Mais faites attention, car le vapeur va accoster.
Brinkley avait vu juste. Matelots et ouvriers furent réveillés sans bruit et le navire changea de direction. Cette manœuvre ne manquait pas de susciter quelques inquiétudes et plusieurs pas-sagers sortirent des cabines.
– Ce n’est rien, Messieurs, il n’y a pas de danger, leur dit le capitaine. Nous avons un peu d’eau dans la cale et nous devons l’évacuer. Nous allons donc accoster et ceux qui ne se senti-raient pas en sécurité, pourront rester quelque temps sur la rive.
Le capitaine voulait rassurer ses passagers, mais il obtint le résultat contraire. Des cris s’élevèrent, on réclama des bouées de sauvetage et les cabines se vidèrent. Ce fut un tohu-bohu gé-néral. La lanterne éclairait la rive ; le navire tourna se rangea près de la rive et jeta l’ancre. Les deux passerelles furent abais-sées et les passagers, gagnés par l’inquiétude, s’y précipitèrent pour débarquer. Les Tramps furent parmi les premiers à quitter le navire et disparurent aussitôt dans la nuit.
– 61 –
En dehors de l’équipage, seuls Old Firehand, Tom, Droll et le Grand Ours étaient restés à bord. L’audacieux chasseur des-cendit dans la cale pour examiner la hauteur de l’eau. Il revint avec, dans sa main droite, la lanterne, et, dans sa gauche, la vrille.
– Quelle est la place de cette vrille ? demanda-t-il au capi-taine, occupé à surveiller l’installation des pompes.
– Dans la caisse à outils, dit un matelot. Elle y était encore cet après-midi.
– Je viens de la trouver sur l’escalier. La pointe en est émoussée. Je parie que le navire a été sabordé.
Cette impression ne tarda pas à être confirmée par une nouvelle découverte. Patterson, avant toutes choses, avait con-duit sa fille sur la rive. Puis, il était revenu à bord pour mette de l’ordre dans ses affaires. Il quitta aussitôt sa cabine et cria si fort que tous l’entendirent :
– J’ai été volé ! Neuf mille dollars ! Quelqu’un a fendu la gaze de la fenêtre et a pris l’argent sur la table.
Aussitôt après, Grand Ours cria d’une voix encore plus forte :
– Cornel a volé et cassé navire ! Nintropan-hauey le voir. Mais matelot pas croire. Demandez chauffeur noir ! Lui boire avec Cornel ; lui s’en aller dans restaurant et nettoyer fenêtres ; lui revenir et boire de nouveau ; lui devoir tout dire.
Tous entourèrent aussitôt l’Indien et l’ingénieur pour leur demander des précisions. Un cri s’éleva sur la rive, en aval.
– C’est Petit Ours, dit l’Indien. Nintropan-hauey l’envoyer après Cornel qui vite sur la rive. Il va dire où Cornel.
Petit Ours sauta sur la passerelle et cria, montrant le fleuve, éclairé sur une large surface par les lumières du navire :
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– Ils s’éloignent là-bas, dans ce canot ! Cornel a détaché grand canot et s’approche autre rive !
On vit en effet le canot s’éloigner. Les Tramps exultaient et lançaient des propos ironiques en direction du navire. Les membres de l’équipage et une partie des passagers leur répon-daient par de furieuses insultes. Dans l’émotion générale, la su-bite disparition des deux Indiens passa inaperçue. Enfin, de sa voix puissante, Old Firehand rétablit l’ordre. Aussitôt après une autre voix s’éleva, venant du fleuve : « Grand Ours a pris petit canot. Il poursuit Cornel pour se venger. Peau-Rouge laisse ca-not là-haut et l’attache. Capitaine le retrouve. Chef Tonkawa laisse pas échapper Cornel. Petit Ours et Grand Ours doivent avoir son sang. Howgh ! » Les deux Indiens avaient détaché le petit canot et se lancèrent à la poursuite des fuyards.
Le capitaine pesta. Pendant que l’équipage commençait à évacuer les eaux et à obturer les trous, on interrogea le chauf-feur noir. Mis au pied du mur par les questions d’Old Firehand, il avoua tout et rapporta textuellement la conversation qu’il avait eue avec les Tramps. Tout était clair : le Cornel, auteur du vol, avait sabordé le navire pour pouvoir s’enfuir avec ses hommes avant la découverte de son forfait. La trahison du Noir ne resta pas impunie. Il fut attaché en attendant de recevoir le lendemain matin le nombre de coups que le capitaine jugerait bon de lui administrer.
Il apparut rapidement que les pompes étaient en mesure d’évacuer complètement la cale et que le bateau, hors de danger, pouvait poursuivre son trajet. Les passagers quittèrent le rivage inhospitalier pour remonter à bord et le calme se rétablit. Ils ne regrettaient pas le temps perdu, mais se réjouissaient, au con-traire, de cet épisode passionnant qui avait interrompu la mo-notonie du voyage.
L’ingénieur, cependant, ne goûtait guère cet intermède. Il avait perdu une somme considérable. Old Firehand le consola en lui disant :
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– Vous avez l’espoir de retrouver votre argent. Poursuivez tranquillement votre voyage avec votre fille. Je vous retrouverai auprès de votre frère.
– Comment ? Vous voulez partir ?
– Oui, je veux poursuivre le Cornel pour lui reprendre son butin.
– Mais c’est dangereux !
– Pshaw ! Old Firehand n’est pas homme à craindre ces voyous. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement de vous et de vos neuf mille dollars. Les Tramps avaient appris, par la bouche du Noir, que Tom avait également de l’argent sur lui et qu’il était attendu de ses compagnons près de la rivière de l’Ours Noir. Je ne crois pas me tromper en affirmant que les Tramps s’y ren-dront directement pour commettre un nouveau crime et qu’il y va, cette fois-ci, de plusieurs vies humaines. Les deux Tonkawa les talonnent comme des chiens de chasse et, au lever du jour, nous continuerons, nous, c’est-à-dire Tom, Droll, le petit Fred et moi-même. Pas vrai, Messieurs ?
– Si, répondit Tom avec une grave simplicité.
– Parfaitement, acquiesça Droll à son tour. Nous devons avoir le Cornel, ne serait-ce qu’à cause des autres. Emparons-nous de lui, et puis… gare à lui, sauf votre respect.
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