Le Trésor du lac d'argent
V Prouesse D’indien
V
PROUESSE D’INDIEN
Sous le soleil brûlant de midi, la Rolling Prairie ressem-blait à un véritable désert. Il n’y avait là, à perte de vue, que deux êtres vivants : un cavalier barbu et assez étrangement vêtu et son cheval. Soudain, le cheval dressa les oreilles. Devant lui une voix impérieuse dit :
– Halte, ou je tire. Qui êtes-vous, Sir ?
Le cavalier regarda dans tous les sens, mais ne vit per-sonne. Il leva ensuite ses yeux au ciel, mais la voix reprit, rieuse :
– Quelle idée ! Je ne suis pas dans la lune, moi, mais sur notre bonne vieille terre. Et maintenant dites-moi d’où vous ve-nez !
Le cavalier, d’un geste las, indiqua la plaine qui s’étendait derrière lui :
– De là-bas.
– Je m’en doute, Old Boy ! Et où allez-vous ?
– Par là, répondit le cavalier en montrant l’espace devant lui.
– Vous êtes un drôle de coco, dit en riant la voix. Dites-vous bien que sur cette vieille prairie l’usage veut que l’on ré-ponde avec précision aux questions qu’on vous pose ! Alors, d’où venez-vous ?
– 113 –
– Du château de Castlepool, répondit l’étranger sur un ton d’écolier intimidé par la sévérité du maître.
– Connais pas. Où se trouve cet endroit ?
– Sur la carte d’Écosse, répondit le cavalier.
– Que Dieu vous bénisse ! Je n’ai rien à voir avec l’Écosse. Et où allez-vous comme ça ?
– À Calcutta.
– Connais pas davantage. Où est-ce ?
– Aux Indes Orientales.
– Lack-a-day ! Ainsi, par cet après-midi ensoleillé vous voulez aller de l’Écosse aux Indes en passant par les États-Unis ?
– Pas en une journée.
– Heureusement ! Êtes-vous un Englishman ?
– Yes.
– De quelle classe ?
– De celle des Lords.
– Ah ! Un Lord avec une boîte à chapeaux sur la tête ! Il faut qu’on voie ça de plus près. Venez, Uncle, il ne mord pas et j’ai envie de croire à ce qu’il dit.
Deux hommes parurent sur le sommet d’une colline, un grand et un petit. Ils s’étaient cachés dans l’herbe. Le petit qui semblait être le porte-parole des deux, car son compagnon n’avait pas encore dit un mot, reprit :
– Restez tranquille, Sir, sinon nous tirons. Nous n’avons pas encore fini.
– 114 –
– Voulez-vous parier ? demanda l’Anglais, dont le visage devint soudain très animé.
– Parier quoi ?
– Dix dollars, cinquante dollars, cent dollars, comme vous voulez.
– Et l’objet du pari ?
– Que je vous abattrai avant que vous m’abattiez.
– Ce pari, vous le perdrez.
– Croyez-vous ? Well, mettons cent dollars !
Le cavalier plongea la main dans une sacoche et en sortit quelques billets de banque. Sur la colline, les deux hommes se regardèrent, stupéfaits.
– Sir, lança le petit, il me semble que vous traînez une sa-coche pleine de billets dans cette prairie !
– Pourrais-je parier, si je n’avais pas d’argent sur moi ? Alors ? Cent dollars ? Ou davantage ?
– Nous n’avons pas d’argent.
– Cela ne fait rien. Je vous en avance, jusqu’à ce que vous puissiez me payer.
L’homme dit cette phrase avec un tel sérieux que le grand, frappé de stupeur, en eut la respiration coupée, tandis que le pe-tit s’écria :
– Nous avancer… jusqu’à ce que nous puissions payer. Vous êtes donc sûr de gagner ?
– Oui.
– 115 –
– Mais voyons, Sir, pour gagner votre pari, il faudra que vous nous tuiez avant que nous vous tuions. Et lorsque nous se-rons morts, nous ne pourrons plus vous payer !
– Cela ne fait rien. J’aurais parié de toute façon et j’ai tant d’argent que je n’ai pas besoin du vôtre.
– Uncle, dit le petit homme au grand. Cet homme-là est vraiment un Lord de la vieille Angleterre. Le geste avec lequel il a frappé sur sa bourse complète le tableau. Nous devons des-cendre pour le regarder de plus près.
Il dévala la pente, suivi de son compagnon, raide comme s’il avait avalé un sabre. Arrivé en bas, le petit dit à l’Anglais :
– Rangez votre argent, il n’y aura pas de pari. Et écoutez mon conseil : ne montrez jamais à personne cette sacoche. Vous pourrez le regretter, cela pourrait même vous coûter la vie.
– Well, dit le cavalier. Merci pour ce bon conseil. Mais maintenant permettez-moi de vous poser à mon tour quelques questions. Je voudrais savoir à qui j’ai affaire. Comment vous appelez-vous et qui êtes-vous ?
– Vous êtes étranger, c’est pourquoi vous posez ces ques-tions. Nous sommes connus du Mississippi jusqu’à Frisco comme d’honorables chasseurs.
– Et vos noms ?
– Nos vrais noms ne vous diront rien. On m’appelle Hum-ply-Bill, car je suis malheureusement bossu et mon camarade est désigné sous le nom de Gunstick-Uncle, car il se tient raide, comme s’il avait avalé une canne. Bon, et maintenant que vous nous connaissez, vous allez nous dire la vérité, sans faire de stu-pides plaisanteries. Que faites-vous dans la prairie ? Votre vie est ici…
– Pshaw ! dit le Lord en l’interrompant. Ce que je veux ? Connaître la prairie et les Montagnes Rocheuses et me rendre
– 116 – ensuite à Frisco. J’ai été partout dans le monde, sauf aux États-Unis.
– À propos, n’avez-vous rien à manger ? Mon estomac commence à crier famine. Demain, je tuerai du gibier et vous le rendrai.
– Demain ? Êtes-vous sûr que nous serons encore en-semble demain ?
– Demain et après-demain et bien longtemps après. Vou-lez-vous parier ? Je parie dix dollars et même davantage si vous voulez.
Castlepool porta la main sur sa sacoche.
– Laissez vos sous, dit Humply-Bill, nous ne parions pas.
– Dans ce cas-là, asseyez-vous près de moi. Je vais vous expliquer.
Ils s’assirent en face de l’Anglais qui les dévisagea de la tête aux pieds.
– J’ai remonté l’Arkansas jusqu’à Mulvane, où j’aurais vou-lu embaucher un ou deux guides, mais je n’en ai trouvé aucun à ma convenance. Aussi, ai-je continué à cheval, me disant que c’est dans la prairie que je trouverai un vrai homme de la prai-rie. Je vous ai rencontrés, vous me plaisez, voulez-vous m’accompagner jusqu’à Frisco ?
– Vous dites cela, comme si Frisco était à une journée de cheval.
– Que ce soit un jour ou un an, cela m’est indifférent.
– Bon. Mais avez-vous une idée des aventures qui nous at-tendent en cours de route ?
– J’espère en vivre pas mal.
– 117 –
– Ne souhaitez pas d’en avoir beaucoup, sans cela, nous ne pourrons pas vous accompagner. Nous ne sommes pas aussi riches que vous semblez l’être. Nous vivons de chasse et ne pou-vons pas servir de guides pendant des mois.
– Mais je vous paierai !
– Ah bon ! C’est autre chose. Eh bien, parlons-en !
– Êtes-vous bon tireur ?
Le bossu jeta sur le Lord un regard de commisération et répondit :
– Si un Prairieman est bon tireur ? Autant demander si un ours peut dévorer. Cela va de soi.
– Mais je voudrais faire un essai. Pouvez-vous descendre les aigles qui planent là-haut ?
Humply-Bill évalua la distance à laquelle se trouvaient les deux oiseaux et répondit :
– Pourquoi pas ?
– Eh bien, tirez !
Le petit homme se leva, mit l’oiseau en joue et appuya sur la gâchette. On vit que l’aigle était atteint ; il se mit à battre de l’aile et essaya vainement de se maintenir en équilibre. Il des-cendit de plus en plus vite, ses ailes se fermèrent et finit par s’écraser au sol.
– Eh bien ? demanda le chasseur.
– Pas mal, répondit l’Anglais.
– Comment pas mal ? Vous rendez-vous compte de la hau-teur à laquelle volait l’oiseau ? Je l’ai atteint au milieu du corps, car il était mort alors qu’il était encore en l’air. N’importe quel connaisseur appelle ça un coup de maître !
– 118 –
– À vous, dit le Lord, sans daigner répondre aux reproches de son interlocuteur.
Gunstick-Uncle se leva, s’appuya du bras gauche sur son rifle, leva son bras droit, comme un acteur, dirigea son regard vers le ciel, sur le second aigle et dit sur un ton solennel :
L’aigle qui plane dans les airs
Contemple, pensif, le désert,
Songe nostalgique, à son nid si doux,
Mais moi, je l’abats d’un seul coup.
En disant ces mots, il prit une attitude qui, par sa raideur rappela celle d’un automate. Jusque-là, il n’avait encore rien dit ; ce magnifique « poème » devait donc faire d’autant plus d’effet. C’est tout au moins ce qu’il pensait, car, après avoir bais-sé le bras, il se tourna vers le Lord dans une sorte d’attente or-gueilleuse. L’Anglais avait repris son visage inexpressif, une grimace le déforma, comme s’il ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer.
– Avez-vous entendu, Sir ? demanda le bossu. Oui, Guns-tick-Uncle est exceptionnel. Il a été acteur, il est toujours poète, il parle peu, mais quand il ouvre la bouche il s’exprime dans le langage des anges, c’est-à-dire en vers.
– Well, dit l’Anglais ; qu’il s’exprime en vers ou en javanais, c’est son affaire. Mais sait-il tirer ?
Le poète ramena ses lèvres jusqu’à son oreille droite et lan-ça son bras en l’air, ce qui devait être un signe de mépris. Puis, il leva son rifle, visa, appuya sur la gâchette – le tout en un instant – et baissa l’arme. L’oiseau atteint, tombait.
Gunstick-Uncle se remit en position, levant cette fois les deux bras :
L’aigle est mort, c’est regrettable
Mais le coup fut formidable
– 119 –
Je vais à la gloire renoncer…
– Et cesse donc de déclamer… dit l’Anglais en l’interrompant. Pourquoi ces rimes au bout de ces vers de mirli-ton et ces criailleries ? Je voulais savoir si vous étiez bons ti-reurs. Well, tout va bien. Maintenant, asseyez-vous et conti-nuons à discuter. Ainsi, vous venez avec moi et je vous paie le voyage. D’accord ?
Les deux autres se regardèrent, approuvèrent du chef et répondirent « oui ».
– Well ! Et combien demandez-vous ?
– Cette question, Sir, nous embarrasse beaucoup. En réali-té on ne peut pas la poser à des guides comme nous. Nous allons avec vous par camaraderie, nous sommes avec vous pour la vie et pour la mort. Est-ce là un service que l’on peut rémunérer ?
– All right ! Vous avez votre fierté. Il ne peut donc être question que d’une rémunération honorifique à laquelle j’ajouterai, si vous me donnez satisfaction, des primes. Je suis venu pour chercher l’aventure, pour voir des chasseurs célèbres. Je vous fais donc la proposition suivante : pour chaque aventure vécue, je paie cinquante dollars.
– Sir, répondit Humply-Bill en riant, dans ce cas-là, nous allons nous enrichir, car ce ne sont pas les aventures qui man-quent ici. On peut certes en vivre, mais on ne peut pas toujours y survivre.
– Mais je tiens à les connaître. Je veux aussi rencontrer de célèbres chasseurs dont j’ai si souvent entendu parler, comme Old Shatterhand, Old Firehand et Winnetou. Je vous paie, pour chacun d’eux, si nous les rencontrons, cent dollars.
– By Jove ! Vous avez donc tant d’argent sur vous !
– J’ai ce dont j’ai besoin pour la route. Vous serez payés à Frisco par mon banquier. Êtes-vous satisfaits ?
– 120 –
– Oui ! Topons-la !
Ils se serrèrent la main.
– Behold, Uncle, regarde donc nos chevaux, s’écria Hum-ply-Bill. Ils bougent les oreilles et les naseaux. Il doit se passer du louche dans les parages. La Rolling Prairie est pleine de dangers. Je vais monter sur la colline !
– Je vais avec vous, dit le Lord.
– Restez, Sir ! Vous pourriez tout gâcher.
– Pshaw ! Je ne gâcherai rien.
Lorsqu’ils furent presque arrivés au sommet, ils se couchè-rent par terre et continuèrent en rampant avec précaution. L’herbe les recouvrait entièrement et ils levaient la tête juste pour voir.
– Hum ! Pour un débutant, vous ne vous y prenez pas si mal que ça, dit Humply-Bill. Mais voyez-vous l’homme sur la colline, là-bas, tout droit devant nous ?
– Yes ! Un Indien, n’est-ce pas ?
– Oui, un Peau-Rouge. Si j’avais… Sir, allez chercher vos jumelles pour voir son visage.
Castlepool obéit.
À peine Humply-Bill eut-il porté ses jumelles à ses yeux qu’il s’écria, mettant ses mains devant la bouche :
– Menaka tanka, Menaka tanka ! Mon frère peut venir voir son ami blanc !
L’Indien se retourna, reconnut le bossu et descendit immé-diatement la colline.
– 121 –
– Vous pourrez bientôt marquer cinquante dollars à notre actif dit Humply-Bill à l’Anglais, tout en se baissant à nouveau.
– Il y aura une aventure ?
– Très vraisemblablement, car le chef semblait avoir aper-çu des ennemis.
– C’est un chef ?
– Oui, le chef des Osages. L’oncle et moi, nous avons fumé avec lui le calumet de la paix et nous nous sommes engagés à l’aider.
– Well, dans ce cas, je souhaite qu’il attende non pas un, mais plusieurs ennemis.
– Ne parlez pas de malheur. Des souhaits de cette sorte sont dangereux, car ils sont trop facilement satisfaits. Venez avec moi ! L’oncle sera content et étonné d’apprendre que le chef se trouve par ici.
– Comment appelez-vous ce Peau-Rouge ?
– En langage osage il s’appelle Menaka tanka, c’est-à-dire Bon Soleil. C’est un combattant courageux et expérimenté et, de plus, ce n’est pas à proprement parler un ennemi bien que les Osages appartiennent aux peuplades sioux.
En bas, ils trouvèrent l’Uncle dans une attitude raide et théâtrale. Il avait tout entendu et voulait dignement saluer son ami Rouge. Celui-ci déclara d’emblée :
– Menaka tanka a reconnu la voix et la taille de son ami et frère blanc et se réjouit de le saluer.
– Nous sommes très contents et fiers nous aussi, répondit Humply-Bill.
L’Uncle étendit les deux mains au-dessus de la tête du Peau-Rouge, en un geste de bénédiction et s’écria :
– 122 –
Béni soit, béni soit
Dix mille fois, cent mille fois,
Le grand chef que voici.
Il prend place parmi ses amis
Et consomme en grand glouton
Ce gigot de mouton !
Ce disant, l’Uncle désigna de sa main l’endroit où dans l’herbe, se trouvaient les restes de gigot abandonné par le Lord, c’est-à-dire l’os avec quelques morceaux de viande trop durs pour être entamés par le couteau.
– Silence, Uncle, commanda Humply-Bill. Ce n’est pas le moment de dire des vers. Ne vois-tu pas dans quel état se trouve le grand chef ?
En effet, l’Indien avait les mains écorchées. Il avait été vraisemblablement attaché et avait défait ses liens pour s’enfuir.
Le bossu montrant Castlepool, dit à l’Osage :
– Ce Visage Pâle est notre compagnon de route. Je te le re-commande, à toi et à ta tribu.
– Menaka Tanka est ami des braves, dit le Peau-Rouge en inclinant la tête. Mais les voleurs, assassins et détrousseurs de cadavres périront par le tomahawk !
– As-tu déjà rencontré de ces méchants ? demanda Hum-ply-Bill.
– Oui. Mes frères peuvent préparer leurs armes car les hommes qui poursuivent le chef peuvent arriver d’un moment à l’autre, même s’ils ne sont pas encore visibles. Ils sont à cheval, tandis que Menaka tanka courir. Mais les jambes du Bon Soleil rapides comme le cerf qu’aucun cheval ne peut rattraper. Mena-ka tanka faire de nombreux détours, souvent rebroussé chemin, car ennemis voulaient le tuer.
– Sont-ils nombreux ?
– 123 –
– Plusieurs centaines que les Visages Pâles appellent Tramps.
– Des Tramps ? Que font-ils dans cette contrée perdue ? Où se trouvent-ils ?
– Dans cette partie de la forêt qu’on appelle Osage Nook, mais que nous appellerons le Coin du Meurtre, car notre chef a été assassiné traîtreusement avec ses combattants les plus cou-rageux. Chaque année, après la treizième pleine lune, des guer-riers de notre tribu vont là pour exécuter une danse sacrée sur la tombe des héros. Cette année, Menaka tanka et douze combat-tants ont quitté leurs vertes prairies pour se rendre à Osage Nook. Nous sommes arrivés avant-hier et nous avons dressé les tentes sur les tombes. La fête devait avoir lieu aujourd’hui. Nous avons placé deux sentinelles, mais les Blancs ont réussi à nous surprendre avec une soudaineté telle que nous n’avons pas eu le temps de résister. Ils étaient plusieurs centaines. Nous en avons tué quelques-uns, mais huit des nôtres sont morts. Menaka tan-ka et les quatre autres combattants prisonniers et attachés. Nous devions être brûlés vifs ce soir. Les assaillants ont séparé le chef de ses guerriers pour les empêcher de communiquer. Le chef fut attaché à un arbre et une sentinelle blanche le surveil-lait. Mais les liens qui l’attachaient n’étaient pas assez serrés et Menaka Tanka les déchira et s’enfuit.
– Et tes quatre compagnons ? demanda Bill.
– Ils sont encore là-bas. Crois-tu que Menaka Tanka aurait dû essayer de les délivrer ? Il n’aurait pas pu, et il aurait été tué avec eux. C’est pourquoi il décidé de se rendre à la ferme de Bu-tler, car le propriétaire est un ami, pour y chercher du renfort.
– C’est presque impossible, dit Humply-Bill en secouant la tête. Osage Nook est à six heures de cheval de la ferme de Bu-tler. Et si le cheval est mauvais, on met plus longtemps. Com-ment veux-tu y arriver avant le soir, car tes camarades doivent mourir ce soir ?
– 124 –
– Les pieds de Bon Soleil sont aussi rapides que ceux d’un cheval, dit fièrement le chef. Comme je suis parti, ils sont partis à ma recherche. Le renfort arrivera donc à temps.
– Il arrivera ou il n’arrivera pas… Heureusement que tu nous as trouvés, car tu n’as plus besoin de courir jusqu’à la ferme de Butler. Nous irons avec toi délivrer tes compagnons.
– Mon frère blanc le ferait ? demanda joyeusement l’Indien.
– Bien sûr ! Pourquoi pas ? Les Osages sont nos amis et les Tramps les ennemis de tout honnête homme.
– Mais ils sont nombreux et nous n’avons que huit bras et huit mains.
– Pshaw. Quatre têtes intelligentes peuvent approcher une horde de Tramps pour en sortir quelques prisonniers. Qu’en dis-tu, vieil Uncle ?
L’homme au cou raide étendit les deux bras, ferma les yeux et s’écria :
Je vais avec bonheur
Au camp où nul ne bouge
Délivrer sans peur
Les courageux Peaux-Rouges.
– Très bien. Et vous, Sir ?
L’Anglais avait sorti son calepin pour noter le nom du chef indien. Il le remit dans sa poche et déclara :
– Naturellement. Je suis des vôtres. Il y a aventure sous roche.
– Oui, mais dangereuse, Sir !
– 125 –
– Tant mieux. Dans ce cas-là, je paie dix dollars de plus, Soit soixante au total. Mais si nous voulons y aller à cheval, il en faut un pour Bon Soleil.
– Hum, bien sûr, répondit le bossu, tout en examinant le chef d’un œil scrutateur. Et où voulez-vous le prendre, Sir ?
– À ses poursuivants qui ne doivent pas être loin.
– Très juste ! Vous promettez, Sir, et je pense que nous pourrons faire du bon travail ensemble. Il serait souhaitable que notre frère rouge possède une arme.
– Je lui cède un de mes fusils. Voilà ! Et maintenant ; nous n’avons plus de temps à perdre, disposons-nous de manière à encercler les poursuivants de tous les côtés, dès leur arrivée.
Sur le visage du bossu se lisait un profond étonnement. Il dévisagea l’Anglais d’un regard interrogateur.
– Vous parlez, Sir, comme un vieux chasseur chevronné. Et, à votre avis, comment devrions-nous nous y prendre ?
– C’est très simple. L’un de nous restera sur la colline où nous étions tout à l’heure tous les deux. Les trois autres occupe-ront, en arc de cercle, les trois collines les plus proches. Ainsi, quand nos gaillards arriveront, ils seront entourés de tous les côtés. On les aura facilement, car nous serons couverts, tandis qu’ils ne verront que la fumée de nos coups de fusil.
– Vous parlez comme un livre, Sir. Dites-nous franche-ment, est-ce vraiment la première fois que vous vous trouvez dans la prairie ?
– Oui. Mais j’avais, auparavant, visité des endroits où la prudence ne s’imposait pas moins qu’ici.
– Well, je vois que nous n’aurons pas beaucoup d’ennuis avec vous et cela me fait plaisir. J’avoue que j’allais faire la même proposition. Es-tu d’accord, vieil Uncle ?
– 126 –
L’interpellé fit un geste théâtral et répondit :
– Oui, ils seront encerclés,
Et ensuite fusillés…
– Dans ce cas-là, je reste ici, pour leur parler, dès leur arri-vée. Le Lord ira à droite, toi à gauche et le chef sur la colline d’en face. De cette façon, ils seront pris par nos feux croisés. Je leur parlerai suffisamment haut pour que vous compreniez ce que je dis. Vous saurez ainsi ce que nous devons faire. Si j’en abats un sur le tas, cela veut dire que vous devez tirer sur les autres et personne ne doit échapper. Pensez qu’ils ont tué huit Osages qui ne leur avaient rien fait. Mais épargnons leurs che-vaux ! Nous en avons besoin. Et maintenant, en avant, Mes-sieurs ! Je pense que nous ne devons plus perdre de temps.
Humply-Bill monta sur la colline la plus proche et se cou-cha dans l’herbe à l’endroit même où, tout à l’heure, il avait, avec l’Anglais observé l’Indien. Les trois autres disparurent des deux côtés de la vallée. Les chevaux restaient sur place. Castle-pool avait prit ses jumelles.
Un quart d’heure se passa. Soudain, du côté de la colline occupée par l’Anglais, retentit un cri sonore :
– Attention, ils approchent !
– Doucement, dit le bossu, un peu moins haut.
– Pshaw ! Ils ne peuvent pas entendre, ils sont encore à une lieue de distance.
– Où ?
– À l’est. J’ai vu, avec les jumelles, deux gaillards sur le sommet d’une colline, cherchant visiblement le chef indien. Leurs chevaux sont vraisemblablement au pied de la colline.
Au bout d’un certain temps, on entendit un bruit de sabots. Dans la vallée apparurent bientôt deux cavaliers bien armés, les
– 127 – yeux fixés sur les traces de l’Indien. Ils étaient suivis de près de deux autres puis d’un troisième. Il y avait donc cinq poursui-vants. Lorsqu’ils furent au milieu de la vallée, Bill les interpella en ces termes :
– Stop, Messieurs ! N’essayez pas de continuer, sinon, vous entendrez mon fusil !
Ils s’arrêtèrent, ébahis, et regardèrent vers le haut, sans apercevoir personne, car le bossu était caché par l’herbe haute. Ils obéirent néanmoins à son ordre et le premier cavalier répon-dit :
– Diable ! Qui est-ce qui se cache là-bas ? Montrez-vous donc et dites-nous de quel droit vous nous arrêtez ?
– Du droit que possède tout chasseur de rencontrer les étrangers.
– Nous aussi, nous sommes chasseurs. Si vous êtes un honnête garçon, montrez-vous.
Les cinq Tramps avaient saisi leurs armes. Malgré leur as-pect peu engageant, le bossu se leva.
– Me voici, dit-il simplement.
Et il braqua sur les Tramps un regard dur et vigilant.
– Zounds ! s’écria l’un d’eux. Humply-Bill ma parole !
– C’est le nom qu’on m’a donné.
– Dans ce cas-là, Gunstick-Uncle ne doit pas être loin.
– Vous nous connaissez donc ?
– Je pense bien ! J’avais deux mots à vous dire…
– Mais je ne vous connais pas, moi…
– 128 –
– C’est possible, car vous m’avez vu de loin. Boys, ce gars-là nous encombre. Je crois même qu’il trempe avec les Rouges. Descendons-le !
Ce disant, le Tramp mit le bossu en joue et appuya sur la gâchette. Bill s’abattit sur l’herbe, comme s’il avait été touché.
– Heigh-day, bien visé, s’écria l’homme. Il n’y a plus que Gun…
Il ne put achever sa phrase. Bill qui s’était volontairement couché pour ne pas être atteint, fit feu en même temps que ses trois autres compagnons. Les cinq Tramps tombèrent de leurs chevaux et les quatre vainqueurs dévalèrent les collines pour les empêcher de fuir. Les Tramps furent fouillés.
– Pas mal, dit Bill. Pas un coup manqué. Ils sont tous morts.
– Allons-nous au devant des Tramps ? demanda l’Anglais.
– Naturellement.
– Et les cadavres ?
– Laissons-les ! Voulez-vous peut-être organiser des funé-railles nationales à ces types-là ? Que les vautours et les cor-beaux se chargent de les enterrer.
Dur langage, mais le Far-West a ses lois.
Ils se mirent en route en se dirigeant d’abord vers le nord puis vers l’est. L’Indien servait de guide. Ils chevauchèrent tout l’après-midi dans la Rolling-Prairie. Au crépuscule, ils aperçu-rent une bande sombre et l’Osage dit :
– Voici la forêt ; de l’autre côté, elle fait une courbe pour former ce que nous appelons le Coin du Meurtre, car c’est là que se trouvent les tombeaux de nos morts. Une fois que nous au-
– 129 – rons atteint la forêt, nous devrons encore marcher un quart d’heure pour parvenir au camp des Tramps.
Bill arrêta son cheval, descendit et s’assit dans l’herbe, sans prononcer un mot. L’Uncle et l’Indien suivirent cet exemple.
L’Anglais, à son tour, descendit de cheval, mais dit :
– Je crois que nous n’avons pas de temps à perdre. Pou-vons-nous délivrer les Osages, si nous restons ici les bras croi-sés ?
– La question est mal posée, Sir, répondit le bossu. Croyez-vous que les Tramps restent, sans bouger, dans leur camp ?
– Certes non.
– Évidemment. Ils doivent manger, donc chasser. Ils se ré-pandent dans la forêt. Or, celle-ci, à l’endroit où nous voulons y pénétrer, peut être traversée en un quart d’heure ; nous ris-quons donc fort d’être vus, c’est pourquoi nous devons attendre ici la tombée de la nuit. À ce moment-là, tous les Tramps seront rentrés au camp et nous pourrons pénétrer dans la forêt sans être remarqués. Êtes-vous d’accord ?
– Well, acquiesça le Lord, s’asseyant à son tour dans l’herbe. Je n’aurais pas cru que j’étais si bête.
Le soleil disparaissait, l’ombre enveloppait les collines et bientôt tout le paysage. Le ciel était noir ; pas une étoile ne bril-lait.
Les quatre hommes reprirent leur marche. Par précaution, ils attachèrent leurs chevaux aux piquets que chaque Westman a toujours sur lui et s’approchèrent de la forêt en file indienne.
Le Peau-Rouge marchait devant. Son pas était impercep-tible à l’oreille. On n’entendait tout autour que le vent qui agitait les cimes des arbres.
– 130 –
Soudain, le chef s’arrêta.
– Frères blancs, dressez l’oreille, déclara-t-il. Bon Soleil en-tend les Tramps.
Tous écoutèrent. Un bruit de paroles incompréhensibles parvint en effet, à leurs oreilles. Un peu plus loin, ils aperçurent une faible lueur.
– Attendez ici le retour de Menaka Tanka, dit l’Osage, dis-paraissant aussitôt, pour revenir au bout d’une demi-heure. Ses compagnons n’avaient absolument pas remarqué son appari-tion ; il surgit devant eux, comme s’il sortait des profondeurs de la terre.
– Eh bien ? demanda Bill. Qu’as-tu à nous dire ?
– D’autres Tramps sont arrivés, très nombreux.
– Behold ! Veulent-ils tenir un meeting ici même ? Dans ce cas, gare aux fermiers des contrées avoisinantes ! Les as-tu en-tendus parler ?
– Plusieurs feux sont allumés et il faisait clair. Les Tramps avaient formé un cercle au milieu duquel un visage pâle aux cheveux roux faisait un discours. J’ai remarqué que l’homme était sans oreilles. Pour le reste, je me suis surtout occupé de chercher mes frères rouges et n’ai guère fait attention aux pa-roles du rouquin.
– Mais encore ? Qu’a-t-il dit ?
– Il a dit que la richesse est du vol, et qu’il faut tout pren-dre aux riches. Il a dit que l’État ne devait percevoir aucun im-pôt et qu’il faut reprendre tout l’argent qui est dans ses caisses. Et aussi que les Tramps étaient tous des frères et pouvaient de-venir riches s’ils l’écoutaient.
– Continue !
– 131 –
– Il a parlé de chemin de fer, de caisse pleine et qu’on de-vait vider. Mais là, Menaka Tanka n’a plus rien entendu, car il venait de découvrir l’endroit où se trouvaient ses frères rouges.
– Où est-ce ?
– Près d’un petit feu où il n’y a personne. Ils sont attachés à des arbres et un Tramp veille près de chacun d’eux.
– Ce n’est donc pas facile de les approcher.
– Non, mais c’est possible, Menaka Tanka aurait pu couper leurs liens, mais il voulait d’abord aller chercher ses frères blancs.
– Ces Tramps ne sont pas des Westmen ! Quelle bêtise que de laisser les prisonniers à l’écart au lieu de les amener au mi-lieu du cercle. Conduis-nous au camp !
Guidés par le chef, les quatre hommes rampaient d’un arbre à l’autre en veillant à rester, autant que possible, dans l’ombre. Ils s’approchèrent rapidement du camp où huit feux étaient maintenant allumés. Le plus petit brûlait près des arbres vers lesquels se dirigeait maintenant le chef. Il s’arrêta quelques minutes et dit aux trois Blancs :
– Maintenant il y a plusieurs Visages pâles près de ce feu, tout à l’heure il n’y avait personne. Voyez-vous mes combattants attachés aux arbres ?
– Oui, dit Humply-Bill en chuchotant.
– Le discours du Rouquin tire à sa fin et les chefs se sont séparés des autres vraisemblablement pour tenir conseil. Si tant de Tramps se sont réunis, ce n’est pas pour une vétille. Heureu-sement qu’il y a quelques fusils près des arbres. Je vais m’approcher pour écouter ce qu’ils disent.
– Si mon frère est sage il fera mieux de s’abstenir, dit le chef indien.
– 132 –
– Pourquoi ? Crois-tu que je me fasse attraper ?
– Non. Bon Soleil sait que son frère est très habile. Mais il pourrait être vu.
– Vu, peut-être, mais sûrement pas arrêté.
– Oui, mon frère a les pieds légers et peut s’enfuir mais alors il sera impossible de délivrer Osages.
– Tuer leurs sentinelles et couper leurs liens est l’affaire d’une minute. Après, nous traverserons la forêt et vite en selle ! Aucun Tramp ne pourra nous en empêcher. Donc, j’y vais. Si je suis repéré, vous sautez sur les prisonniers. Rien ne peut nous arriver. Voici mon fusil Uncle.
Bill se coucha par terre et se mit à ramper vers le feu. Sa tâche se révéla plus facile qu’il ne l’avait cru. Les Tramps par-laient tellement haut qu’il put s’arrêter à mi-chemin et tout en-tendre.
Les quatre hommes du feu étaient bien des chefs Tramps. L’un d’eux, le Rouquin sans oreilles, le Cornel Brinkley, arrivé le soir avec quelques-uns de ses rares compagnons échappés aux Rafters. Il était en train de parler et Humply-Bill l’entendit dire :
– Je peux donc vous promettre un grand succès, car la caisse principale se trouve là. Êtes-vous d’accord ?
– Oui, oui, répondirent les trois autres.
– Et la ferme de Butler ? Vous en êtes, ou je fais le coup seul ?
– Nous en sommes, naturellement, dit l’un des chefs. Je ne vois pas pourquoi nous devrions laisser filer l’argent dans ta poche. Mais n’y sont-ils pas déjà ?
– 133 –
– Pas encore. Les Rafters n’ont pas eu tout de suite des chevaux, et moi, j’en ai eu un fameux le lendemain même. Ainsi, ils ne peuvent pas être encore à la ferme. De toutes façons, Bu-tler est suffisamment riche. Attaquons la ferme, pillons-la et at-tendons tranquillement l’arrivée des Rafters et des types qui les commandent.
– Es-tu sûr qu’ils y vont ?
– Absolument sûr. Old Firehand doit y aller pour rencon-trer l’ingénieur qui s’y trouve déjà.
– Quel ingénieur ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Rien. Ça ne vous intéresse pas. Peut-être la raconterai-je un jour, peut-être aurai-je besoin de vous pour autre chose. C’est une très grosse affaire.
– Pourquoi parles-tu par énigmes ? À vrai dire, je n’aimerais pas avoir à faire à Old Firehand.
– Fadaise ! Que veux-tu qu’il fasse ? Nous sommes quatre cents et nous pouvons affronter le diable en personne !
– Oui, c’est juste. Et quand partons-nous ?
– Demain après-midi, de façon à atteindre la ferme dans la soirée. Elle est grande. Il va y avoir un joli feu et nous pourrons nous y chauffer !
Humply-Bill en avait assez entendu. Il revint auprès de ses camarades et leur dit de se mettre au travail pour délivrer les Osages. À son avis, chacun devait se poster derrière un prison-nier. Mais le chef l’interrompit.
– Maintenant, ce n’est plus l’affaire des Blancs. Menaka Tanka y va seul et ses frères ne doivent intervenir que si sa ruse est découverte.
L’Osage se mit à ramper avec l’agilité d’un serpent.
– 134 –
– Qu’est-ce qu’il veut faire ? demanda l’Anglais à voix basse.
– Un coup de maître, répondit Bill. Fixez bien l’endroit où se trouvent, les prisonniers. Si quelque chose ne va pas, nous y allons au pas de course. Nous n’avons qu’à couper leurs liens et rejoindre nos chevaux.
L’Anglais écarquilla les yeux pour voir le chef indien, mais il n’y parvint pas. Il vit seulement l’un des gardiens s’écrouler, suivi bientôt des trois autres. Leur chute se produisit curieuse-ment de telle façon que leurs têtes tombaient toujours dans l’ombre des arbres. Tout ceci fut accompli dans un silence abso-lu.
Au bout de quelques instants, l’Anglais vit le chef indien surgir entre lui et Bill.
– C’est fait ? demanda le bossu.
– Oui, répondit le Peau-Rouge.
– Mais tes Osages sont encore attachés, dit le Lord.
– Non. Sont seulement restés debout pendant que Menaka Tanka parlait. Son couteau a touché les gardiens au cœur et Menaka Tanka les a scalpés. Le chef est revenu pour s’approcher avec ses frères rouges des chevaux des Tramps ; les nôtres sont tout près. Tout a bien marché, nous ne partirons pas sans chevaux.
– Pourquoi vous exposez-vous à ce danger ? demanda Bill.
– Mon frère blanc se tromper ; il n’y a plus de danger. Quand vous nous verrez disparaître près des arbres, vous serez en sécurité. Peu après, vous entendrez un bruit de sabots et les cris des Tramps. Après, nous regagnerons l’endroit où nous sommes descendus de cheval. Howgh !
– 135 –
Cette dernière interjection voulait dire, dans la bouche de l’Indien que toute discussion était inutile. D’ailleurs, il disparut. Le Lord observait les prisonniers. Ils étaient appuyés contre les arbres dans une attitude de raideur extrême, puis, en un clin d’œil, ils disparurent, comme engloutis par la terre.
– Wonderfull ! dit tout bas l’Anglais au bossu et avec en-thousiasme. Exactement comme dans les romans !
– Hum ! dit le bossu. Vous allez vivre plus d’un roman pendant que vous serez avec nous. D’ailleurs, les lire est plus fa-cile que les vivre.
– Nous partons ?
– Pas encore. Je voudrais voir la tête des types quand l’affaire sera découverte. Attendez encore quelques instants.
Peu de temps après, un cri de terreur s’éleva du côté du camp. Un autre cri lui fit écho. D’autres plus stridents, prove-nant de gosiers indiens, retentirent aussitôt, suivis de piaffe-ments, de hennissements et d’un remue-ménage indescriptible.
Les Tramps se levèrent d’un bond. Chacun d’eux deman-dait ce qui se passait. Puis, la voix du Cornel s’éleva :
– Les Osages ont f… le camp ! Nom de Dieu, qui donc…
Brinkley s’arrêta au milieu de la phrase. Tout en parlant, il était allé voir les gardiens ; il en avait saisi un pour le secouer. Il vit alors les yeux révulsés, les crânes ensanglantés et dénudés. Il traîna le second, le troisième ; puis le quatrième gardien près du feu et s’écria, terrorisé :
– Morts ! Tous les quatre sont scalpés ! Et les Peaux-Rouges sont partis !
– Les Indiens, les Indiens ! cria-t-on au même instant du côté des chevaux.
– 136 –
– Aux armes ! Aux chevaux ! hurlait le Cornel. Nous sommes attaqués ! On veut nous voler nos chevaux !
Il y eut une indescriptible confusion. Tout était sens dessus dessous, mais aucun ennemi ne fut découvert. C’est bien plus tard, une fois l’agitation calmée, que l’on se rendit compte que seuls, les chevaux des Indiens manquaient. Les Tramps organi-sèrent une battue dans les environs du camp, mais sans succès. On en conclut que les Indiens avaient été délivrés par leurs ca-marades cachés dans la forêt qui, après avoir poignardé les gar-diens, s’étaient emparés des chevaux. Ce qui troubla le plus les Tramps, c’était le silence total dans lequel tout ceci s’était ac-compli. Ils auraient été plus étonnés encore s’ils avaient su que l’action était due à un seul Indien, auteur d’un véritable coup de maître.
Lorsque les chefs se réunirent de nouveau auprès du feu, le Cornel déclara :
– Cet incident, sans être particulièrement grave, nous oblige à modifier nos plans. Nous devons nous mettre en route dès demain matin.
– Pourquoi ? demandèrent les autres.
– Parce que les Osages connaissent nos projets. Une vraie chance qu’ils ignorent nos intentions concernant Eagle Tail, car nous n’en avons pas parlé ici. Mais ils sont au courant de nos projets sur la ferme de Butler.
– Et tu crois qu’ils vont les révéler ?
– Naturellement.
– Ces Osages sont donc amis avec les Butler ?
– Qu’ils le soient ou non, ils vont leur annoncer la chose, pour se venger de nous et pour nous préparer un accueil plutôt chaud.
– 137 –
– Évidemment. Nous avons intérêt à nous presser. Je vou-drais seulement savoir où sont les cinq hommes que nous avons envoyés à la poursuite du chef !
– Je n’y comprends rien. S’il s’était enfui dans la forêt, il aurait été très difficile ou impossible de le retrouver. Mais ses traces conduisent loin dans la prairie et il n’avait pas de cheval. Ils l’ont sûrement arrêté.
– Sûrement. Ils ont peut-être été surpris par la nuit ou se sont égarés et ils ont décidé de camper pour nous rejoindre de-main matin. Quoi qu’il en soit, nous ne risquons pas de les rater, car ils ont pris notre route.
Là, le Tramp se trompait. Le ciel, ou pour mieux dire, les nuages se chargèrent de détruire toutes traces, car la pluie se mit à tomber pendant plusieurs heures et effaça les empreintes des sabots et des pieds.
– 138 –