Le Trésor du lac d'argent
VIII un Drame de la Prairie
VIII
UN DRAME DE LA PRAIRIE
Un homme traversait la prairie à pied, chose assez rare, dans ce pays ou même le plus pauvre possède un cheval. Son vi-sage creux témoignait d’une grande fatigue.
Il s’arrêtait de temps en temps pour se reposer, mais l’espoir de rencontrer quelqu’un l’incitait à poursuivre sa marche. Enfin, il découvrit à l’horizon une figure humaine qui s’avançait vers lui.
Cette autre personne était étrangement vêtue : habit bleu avec un col rouge et des boutons jaunes, pantalons enfoncés dans les bottes. Il portait, autour du cou, une écharpe en soie bleue et une lavallière qui lui couvrait toute la poitrine. Une boîte en bois verni était suspendue à son cou. L’homme était grand et maigre, il avait des traits anguleux et de petits yeux pé-tillant de malice. Tout homme familiarisé avec les habitants de la région voyait au premier abord qu’il avait devant lui un Yan-kee de l’espèce la plus rusée.
Arrivée à la hauteur du premier voyageur, le Yankee ôta son chapeau et dit :
– Good day, camarade ! D’où venez-vous ?
– De Kinsley, dit l’autre sur un ton modeste. Et vous ?
– De partout. Tout récemment, de la ferme qui est là-bas, derrière moi.
– Et où allez-vous ?
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– Partout. Pour commencer à la ferme que nous avons de-vant nous.
– Il y en a une, là-bas ?
– Oui, à une demi-heure de marche.
– Dieu soit loué ! Je n’aurais pas pu tenir plus longtemps.
L’homme poussa un profond soupir. Il ne tenait pas bien sur ses jambes.
– Et pourquoi ?
– Parce que j’ai faim.
– Eh bien, asseyez-vous sur cette boîte et vous aurez tout de suite quelque chose à vous mettre sous la dent.
Il sortit de la poche de son habit deux gros sandwiches au jambon et les tendit à son compagnon affamé.
Celui-ci voulut d’abord, dans un geste d’avidité, porter le pain à la bouche, mais se domina immédiatement et dit :
– Vous êtes très aimable, Sir, mais cette nourriture est à vous. Si je la mange, vous aurez faim !
– Oh, non ! Je vous dis que j’aurai à manger à la ferme sui-vante.
– On vous y connaît ?
– Non, je n’ai jamais été dans cette région. Mais mangez au lieu de parler.
Le voyageur affamé engloutit, en quelques bouchées, le sandwich et déclara :
– Je renais à la vie, Sir. Cela fait trois jours que je marche sans manger !
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– Et maintenant, où allez-vous ?
– À Sheridan, au chemin de fer.
– Si loin et sans vivres ? Écoutez, si vous avez besoin de mon aide, dites-moi où le bât vous blesse !
– Eh bien voilà, Sir. Je suis l’homme le plus paisible du monde et pourtant j’ai été provoqué en duel par un personnage puissant, un journaliste. J’ai eu le malheur de le tuer, bien mal-gré moi, car mon fusil que vous voyez ici porte toujours à côté et je ne sais pas viser. J’ai eu juste le temps d’aller trouver mes chefs, car je travaille aux écritures dans les chemins de fer, et l’un d’eux m’a donné ce billet de recommandation que vous pouvez lire :
Il sortit le billet de sa poche, l’ouvrit et le remit au Yankee, qui lut :
« Mon cher Charoy,
« Le porteur de ces lignes, M. Joseph Keller, mon ancien employé, garçon fort honnête et excellent travailleur, a eu le malheur de tuer son adversaire en duel et doit, pour cette rai-son, quitter la région pour un certain temps. Tu m’obligerais en l’employant dans ton bureau aussi longtemps que son affaire n’est pas classée.
« Bien à toi
« Bent Norton. »
Le Yankee plia la lettre et la rendit à son propriétaire, puis, il dit, avec un sourire ironique.
– Êtes-vous sûr d’être bien accueilli à Sheridan et d’obtenir un poste ?
– Oui, parce que M. Norton et M. Charoy, l’ingénieur de Sheridan sont de bons amis.
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– Et quelles sont vos prétentions ?
– J’avais huit dollars par semaine et je pense obtenir la même chose.
– Eh bien, je connais un emploi où vous pourrez gagner le double, c’est-à-dire seize dollars !
– Seize dollars ? Mais c’est une fortune ! Où peut-on ga-gner tant d’argent ?
– Chez moi.
– Ah, fit l’homme un peu déçu.
– Mais oui. Vous ne croyez pas ?
– Je ne vous connais pas.
– Eh bien, je suis le docteur Jefferson Hartley, Physician et Farrier.
– C’est-à-dire docteur des hommes et des chevaux.
– Médecin et vétérinaire, acquiesça le Yankee. Si vous vou-lez vous serez mon aide et je vous paierai la somme que je vous ai indiquée.
– Mais je ne m’y connais absolument pas.
– Moi non plus, dit le « docteur ».
– Comment ? N’êtes-vous pas docteur ?
– Si ! Je me suis moi-même attribué ce titre.
– Vous-même !
– Naturellement, Écoutez, je vais être franc avec vous, car je pense que vous accepterez mon offre. Tailleur de mon état, j’ai quitté ce métier pour devenir successivement coiffeur et maître de danse. Plus tard, j’ai fondé un pensionnat de jeunes
– 186 – filles. Le pensionnat fermé, j’ai pris un accordéon et je suis de-venu musicien ambulant. Depuis j’ai exercé une vingtaine d’autres métiers et je m’en suis fort honorablement tiré.
J’ai appris à connaître la vie et les gens et j’ai compris que les gens veulent être trompés. Oui, parfaitement, ils sont très reconnaissants, si vous leur faites prendre des vessies pour des lanternes. Il faut surtout flatter leurs défauts, leurs défauts et leurs infirmités physiques et morales. Voilà pourquoi je suis de-venu médecin. Tenez, regardez ma pharmacie !
Le Yankee ouvrit sa boîte. Elle était compartimentée en cinquante cases, tendues de velours rouge à filets dorés, et gar-nies de fioles contenant des liquides multicolores.
– Voici donc votre pharmacie, dit Keller. Où vous procurez-vous les médicaments ?
– Je les fabrique moi-même.
– Je suppose que vous n’y connaissez rien.
– Oh, si, je m’y connais ! C’est simple comme bonjour ! Il suffit de mettre un peu de couleur dans de l’eau. L’eau, en latin, se dit Aqua, c’est d’ailleurs tout ce que je connais en latin, et je baptise mes médicaments de noms aussi pompeux que possible. C’est ainsi que vous trouvez sur mes fioles des inscriptions comme : Aqua salamandra, Aqua peloponnesia, Aqua chimbo-ras-solaria, Aqua invocabulataria et ainsi de suite. Vous n’avez pas idée des cures que j’ai fait faire à mes malades, grâce à ces eaux. L’essentiel, c’est de ne pas attendre le résultat. On em-poche l’argent, ensuite ni vu ni connu. Les États-Unis sont assez grands, il faut plusieurs années avant que j’en fasse le tour, j’ai donc le temps de m’enrichir. Voulez-vous devenir mon aide ?
– Ouais, dit Keller, tout en se grattant la tête. Eh bien, je vais essayer, surtout par reconnaissance envers vous. Mais je n’ai aucun talent pour tromper mon prochain.
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– Ce n’est pas nécessaire ; je m’en charge. Votre travail consiste à garder un silence respectueux, et à sortir de leurs cases les fioles que j’indique. En avant !
Au bout d’une demi-heure, les deux hommes atteignirent la ferme. Elle n’était pas grande : une maison entourée d’un verger et d’un potager bien entretenus et quelques bâtiments annexes. Trois chevaux étaient attachés à l’un d’eux, signe manifeste de la présence d’étrangers. En effet, trois personnes étaient assises dans la chambre des hôtes buvant de la bière que le fermier leur servait en personne. Ils virent arriver le charlatan et son aide.
– By Jove, s’écria l’un d’eux. Je le connais, celui-là ! À moins que je me trompe complètement, c’est Hartley, le joueur d’accordéon !
– Une de tes connaissances ? demanda l’autre. As-tu eu à faire à lui ?
– Naturellement. Le gars, qui avait fait d’excellentes af-faires avait les poches pleines de dollars. Et moi, de mon côté, j’ai fait une excellente affaire en vidant nuitamment lesdites poches.
– Sait-il que c’était toi ?
– Ben oui, vraisemblablement. Heureusement que j’ai teint hier mes cheveux en brun. Et puis, l’absence de mes oreilles – maudits soient les Indiens – me rend méconnaissable. Mais ne m’appelez pas Brinkley ni Cornel. Le type pourrait, malgré tout, nous déranger dans notre boulot.
La fermière entra dans la pièce.
– Messieurs, dit-elle, un savant docteur est là avec son aide ; je pense que la compagnie de ces messieurs ne vous sera pas déplaisante.
– Savant docteur ? grommela le Cornel devant lui. Quel cu-lot ! Je vais lui apprendre à vivre un peu…
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Les nouveaux arrivants prirent place.
– Sir, dit le fermier au prétendu docteur, vous êtes l’homme qu’il me faut ! J’ai une vache qui est très malade. De-puis deux jours, elle n’a rien mangé, elle tient la tête baissée jusqu’au sol. Je crois qu’elle est perdue.
– Pshaw ! Pour moi, un malade n’est perdu que lorsqu’il est mort. Montrez-la-moi, je parlerai après.
Hartley se fit conduire à l’étable pour examiner la vache. À son retour, il déclara :
– Il était temps, la vache aurait certainement crevé avant ce soir. Elle a mangé des herbes vénéneuses. Heureusement, j’ai là un contrepoison infaillible. Demain matin, elle sera en parfaite santé. Apportez-moi un seau d’eau et toi, Keller, donne-moi de l’Aqua sylvestropolia.
Keller sortit la fiole demandée, dont Hartley versa quelques gouttes dans l’eau. La vache devait boire toutes les trois heures la moitié d’un seau. Hartley demanda alors aux trois étrangers s’ils n’avaient pas besoin de ses services. Le Cornel secoua la tête.
– Merci, Sir, nous sommes en bonne santé. Et quand je ne me sens pas bien, je suis un traitement suédois. Il a fait ses preuves.
– C’est-à-dire ?
– Gymnastique corrective. Je me fais accompagner à l’accordéon et je danse jusqu’à me mettre en nage. Méthode éprouvée. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
Le charlatan, péniblement impressionné, se détourna pour demander au fermier le chemin de la ferme la plus proche. Elle se trouvait à 8 lieues de distance vers l’ouest et la prochaine à 15 lieues vers le nord. Hartley demanda ensuite 5 dollars pour la
– 189 – visite ; on les lui paya volontiers. Une fois dehors, il dit à son aide.
– Nous irons d’abord vers l’ouest, mais je ne pense pas al-ler à la ferme la plus proche. Nous visiterons plutôt celle située au nord. La vache était tellement mal en point, qu’elle peut cre-ver dans une heure. Et le fermier pourrait me rattraper à cheval. Mais 5 dollars pour quelques gouttes d’eau teintée d’aniline, ce n’est pas trop mal, hein ? Je pense que vous acceptez de rester avec moi.
– Détrompez-vous, Sir. Vous m’offrez beaucoup d’argent contre beaucoup de mensonges. Excusez-moi, je suis honnête homme et je veux le rester.
Il parlait sur un ton ferme et grave, le charlatan ne jugea pas utile d’insister.
– Dommage, dit-il simplement. Mais ne nous séparons pas encore ; faisons un bout de chemin ensemble, jusqu’à la ferme.
Les deux hommes marchèrent en silence, côte à côte ; ils regardaient devant eux. Soudain, ils perçurent un bruit de sa-bots, se retournèrent et virent les trois hommes qu’ils avaient rencontrés à la ferme.
– Woe to me ! s’écria Hartley. Ces gars-là voulaient aller dans les montagnes. Pourquoi ne se dirigent-ils pas vers l’ouest ? Je n’ai pas confiance en eux, ce sont sûrement des mal-faiteurs.
Il ne tarda pas à s’en convaincre à ses dépens. En effet, ar-rivé à leur hauteur, les trois cavaliers s’arrêtèrent et le Cornel demanda ironiquement au charlatan :
– Dites-donc, pourquoi avez-vous changé de direction ? Le fermier ne vous retrouvera jamais !
– Le fermier ? demanda le Yankee l’air innocent.
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– Mais oui. Après votre départ, je lui ai dit carrément que vous étiez des escrocs. Il est aussitôt monté à cheval pour vous rattraper et pour récupérer l’argent. Il est parti vers la ferme où, soi-disant, vous devriez aller. Seulement, nous, nous sommes plus malins que lui. Nous savons lire les traces nous, et nous avons suivi les vôtres pour vous faire une proposition.
– Je ne sais pas où vous voulez en venir. Je ne vous connais pas et je n’ai jamais eu affaire à vous.
– Mais moi si. Je vous connais de l’époque où vous étiez musicien ambulant. Bref, nous savons que vous êtes un escroc et en vous laissant faire avec le fermier, nous sommes devenus vos complices. Il est donc juste que nous partagions équitable-ment les bénéfices. Si vous refusez…
Brinkley indiqua d’un geste les deux fusils braqués sur Hartley. Celui-ci, heureux de s’en tirer à si bon compte, sortit trois dollars de sa poche et les tendit au Cornel.
– Vous vous trompez sur ma personne, mais cela ne fait rien. Si vous avez besoin d’argent, voici votre part : trois dollars sur les cinq que j’ai honnêtement gagnés à la ferme.
– Trois dollars ? s’écria le Cornel. Mais pour qui nous pre-nez-vous ? Il ne s’agit pas de l’argent que vous avez volé au-jourd’hui mais de tout ce que vous avez ramassé jusqu’à pré-sent. Je suppose que vous avez une coquette somme sur vous.
– Pas du tout, protesta Hartley.
– C’est ce que nous allons voir. Comme vous niez, nous al-lons vous fouiller. Je vous conseille de vous tenir tranquille car mes camarades ne plaisantent pas. La vie d’un misérable joueur d’accordéon ne vaut pas tripette…
L’ex-rouquin fouilla d’abord les poches de Hartley, mais n’en retira que quelques dollars. Il tâta ensuite son costume
– 191 – pour dépister des billets cousus dans la doublure, mais sans ré-sultat. Pour finir, il fit ouvrir le coffre et l’examina de près.
– Voyons… Les cases ne vont pas jusqu’au fond…
Hartley blêmit, car le Cornel était sur la bonne piste. Il tira sur les cases, qui cédèrent, découvrant plusieurs enveloppes. Brinkley les ouvrit ; elles étaient pleines de billets de banque de différentes valeurs.
– Je m’en suis douté ! dit-il avec un rire de satisfaction. Un Physician and Farrier ramasse l’argent à la pelle. Il fallait bien qu’il y en ait un peu sur lui.
Il mit les enveloppes dans sa poche et se tourna vers Keller.
– Je ne suis pas son aide, dit Keller. Je l’ai rencontré peu de temps avant d’arriver à la ferme.
– Ah ! Qui êtes-vous alors ?
Keller raconta son boniment et remit au Cornel le billet de recommandation, pour donner plus de poids à ses affirmations. Le Cornel le lui rendit avec un geste de mépris, les trois hommes montèrent en selle et partirent. Arrivés à un endroit où ils étaient sûrs de n’être ni vus ni entendus, l’un des Tramps dit au Cornel :
– Tu aurais dû fouiller l’autre. Qui sait s’il a dit la vérité ? Qu’est-ce que c’était que cette lettre qu’il t’a montrée ?
– Une lettre de recommandation à l’ingénieur Charoy à Sheridan.
– Quoi ? Et tu la lui as rendue ?
– Ben oui. Pourquoi l’aurais-je gardée ?
– Comment ? Nous devons, à Sheridan, examiner les lieux et l’état des caisses des chemins de fer, tâche d’autant plus diffi-cile que nous ne devons pas nous faire remarquer. Avec la lettre
– 192 – de recommandation du gars, nous aurions pu nous faire passer pour l’employé qu’il prétend être, nous aurions travaillé au bu-reau même de l’ingénieur, nous aurions pu consulter les livres et nous mettre au courant dès le premier jour.
– Sacré nom d’une pipe ! tonna le Cornel. Comment n’y ai-je pas pensé ! Mais il n’est pas trop tard. Nous pouvons le re-trouver.
– Oui, mais il ne suffit pas de lui prendre le billet. Il faut l’empêcher, lui et le charlatan, d’aller à Sheridan et de tout gâ-cher ?
– Une balle pour chacun. Ensuite, tu prends la lettre, tu vas à Sheridan et tu nous donnes des nouvelles.
– Mais comment ?
– Tu nous retrouveras dans la région où le chemin de fer traverse Eagle Tail. Prends Dugby avec toi.
Pendant ce temps, le charlatan et Keller marchaient silen-cieusement côte à côte. Au bout d’une demi-heure, le Yankee dit à son compagnon :
– Il me semble inutile que vous restiez avec moi plus long-temps. Vous devez aller à Sheridan, et moi, j’aimerais retourner à la ferme que j’avais visitée juste avant de vous rencontrer.
– Si vous n’avez plus besoin de moi, le mieux, en effet, se-rait de nous séparer.
Les deux hommes se serrèrent la main. Keller continua son chemin dans la prairie. Le Yankee, une fois qu’il perdit son compagnon de vue, se mit à la recherche d’une cachette appro-priée.
Il savait en effet qu’il ne devait pas laisser de traces der-rière lui et, tout en n’étant pas un véritable Westman il s’y en-tendait pour les faire disparaître. Il commença par les effacer
– 193 – avec les mains, ce qui, évidemment, ralentit considérablement sa marche, puis il s’engagea dans une région broussailleuse. Parvenu à une certaine distance, il s’assit sur son coffre et at-tendit.
Quelques minutes plus tard, il perçut la voix de trois cava-liers et le bruit de leurs chevaux. Ils passaient dans la prairie, sans remarquer que les traces qu’ils suivaient provenaient d’un seul homme.
Le Yankee écarta les branches pour avoir une vue sur la prairie. Keller marchait, solitaire. Les Tramps fonçaient sur lui au galop. En les entendant derrière lui, Keller se retourna, ef-frayé. Il fut rejoint presque immédiatement. Les Tramps lui parlèrent, Keller désigna de sa main la direction ouest, sans doute pour indiquer le chemin pris par le Yankee. Un coup de feu retentit, Keller s’écroula.
– C’est fait, murmura Hartley. Attendez, canailles ! Nous nous retrouverons et vous paierez cher ce coup de fusil !
Hartley vit les meurtriers descendre de cheval, fouiller le cadavre, puis s’éloigner. Le Yankee n’osa pas sortir de sa ca-chette, car un nouveau spectacle s’offrit à ses yeux effrayés.
Un cavalier, conduisant un cheval libre, venait d’apparaître dans la prairie. Après avoir suivi les traces des Tramps, il s’arrêta et descendit pour les examiner de près. Alors, le Yankee vit que le cavalier était un Indien ; il portait une chemise brodée de chasseur et était chaussé de mocassins. Ses traits avaient quelque chose de romain, sauf les pommettes saillantes.
Son cheval recula d’un bond et poussa un long hennisse-ment. L’odeur du cadavre ou du Yankee, venait de lui frapper les narines. Au même instant, l’Indien bondit comme une pan-thère et disparut avec le second cheval.
Hartley demeura longtemps silencieux et sans bouger. En-fin, il entendit une voix à demi étouffée :
– 194 –
– Howgh !
En se tournant dans la direction de la voix, il aperçut l’Indien qui se penchait sur le cadavre de Keller. Puis il disparut de nouveau pour un quart d’heure, au bout duquel, le Yankee fut tiré de son immobilité par la même voix qui l’interpella, tout près :
– Pourquoi le Visage Pâle se cache-t-il ici ? Pourquoi ne se montre-t-il pas au combattant rouge ? Ne veut-il pas dire le chemin qu’ont pris les trois meurtriers de l’autre Visage Pâle ?
– Je suis caché pour leur échapper, répondit Hartley. Ils sont partis dans la prairie. Mais… le sont-ils vraiment ?
– Oui, l’homme blanc et moi sommes ici les seuls hommes vivants. L’homme blanc peut sortir et me raconter ce qui s’est passé.
L’Indien parlait fort bien l’anglais et le ton de sa voix inspi-rait confiance au Yankee.
– Pourquoi ton frère blanc a-t-il été tué ? poursuivit l’Indien. Qui es-tu et que fais-tu dans cette contrée ?
Le Yankee exposa les faits.
– Me connais-tu ? demanda l’Indien.
– Non, répondit Hartley.
– Je suis Winnetou, le chef des Apaches. Les meurtriers vous ont-ils tout pris ?
– Oui.
– À ton camarade aussi ?
– Non. Il leur a dit qu’il était un pauvre réfugié et leur montra, pour prouver ce qu’il disait, une lettre.
– 195 –
– Une lettre ? L’ont-ils gardée ?
– Non, ils l’ont rendue.
– Où l’a-t-il cachée ensuite ?
– Dans la poche intérieure de son veston.
– Elle n’y est plus. Winnetou a fouillé toutes les poches du mort et n’a trouvé aucune lettre. C’est donc ce billet qui a poussé les meurtriers à vous rattraper.
– Je ne crois pas, dit Hartley en secouant la tête.
L’Indien ne répondit pas. Il fouilla de nouveau toutes les poches du cadavre ; elles étaient vides. Naturellement, on lui avait pris son fusil.
Winnetou regardait dans le lointain, pensif, puis, il fit part de ses réflexions :
– Ton camarade voulait aller à Sheridan. Deux des meur-triers sont partis vers le nord, donc dans la direction de cette ville. Pourquoi ont-ils pris la lettre ? Parce qu’ils veulent s’en servir. L’un des meurtriers voudra se faire passer pour Keller.
– Mais pourquoi ?
– Winnetou ne sait pas, mais va l’apprendre.
– Tu vas les poursuivre ?
– Oui. L’Apache voulait aller au fleuve Smoky Hill, et She-ridan n’en est pas très éloigné. Cela ne lui fera donc pas un très grand détour. Ces Visages Pâles ont sûrement de mauvaises in-tentions. Peut-être Winnetou pourra prévenir leurs méfaits. L’homme blanc raccompagne-t-il ?
– Je voulais aller à la ferme la plus proche, mais réflexion faite, je préfère me rendre à Sheridan. Peut-être réussirai-je à récupérer mon argent ? Quand y serons-nous ?
– 196 –
– Winnetou ignore avec quelle rapidité l’homme blanc se déplace à cheval ?
– Sans être un champion d’équitation, je me défends…
– Nous n’irons pas vite, mais nous chevaucherons toute la nuit pour arriver demain matin. Ceux que nous suivons vont camper la nuit, et arriveront par conséquent après nous.
Ils partirent. Le soleil déclina, bientôt il disparut derrière l’horizon.
– Ne risques-tu pas de t’égarer dans cette obscurité ?
– Winnetou ne s’égare jamais. Il est comme l’étoile qui poursuit toujours le même chemin et connaît toutes les régions du pays aussi bien que le Visage Pâle connaît sa maison.
– Mais il y a de nombreux obstacles que l’obscurité nous dissimule.
– Les yeux de Winnetou voient même la nuit. Et ce qui lui échappe n’échappe sûrement pas à son cheval. L’homme blanc devrait chevaucher derrière moi, son cheval ne ferait alors pas de faux pas.
Après minuit, Winnetou sortit un morceau de viande que Hartley dut manger.
L’aube se levait à l’est, mais les contours du paysage étaient encore invisibles, car un brouillard épais recouvrait la région.
– C’est le brouillard du fleuve Smoky Hill. Nous allons bientôt l’atteindre, dit le chef.
Il voulait continuer, mais, soudain, il arrêta son cheval et se tourna à gauche, d’où parvenait un bruit rythmé de sabots. C’était un cavalier au galop. Il ne tarda pas à apparaître dans un éclair ; les deux autres ne le virent pas, ni son cheval, mais seu-
– 197 – lement son chapeau sombre à large bord qui émergea un instant du brouillard. Quelques secondes plus tard, le bruit s’éteignit.
– Uff ! s’écria Winnetou, surpris. Un Visage Pâle. Peu de Blancs chevauchent aussi bien que cet homme-là, il n’y a que Old Shatterhand et Old Firehand. Mais Old Shatterhand n’est pas dans cette région ; je dois le rencontrer près du Lac d’Argent. Old Firehand lui, est, en principe, dans le Kansas. Était-ce lui ?
– Old Firehand ? demanda le Yankee. C’est un célèbre Westman.
– Lui et Old Shatterhand sont les Visages Pâles les meil-leurs et les plus valeureux que Winnetou connaisse. Il est leur ami.
– L’homme avait l’air pressé. Où allait-il ?
– À Sheridan, il avait pris la même direction que nous. Nous apprendrons dans cette ville qui il est.
Le brouillard commença à se dissiper, chassé par le vent du matin, et les deux cavaliers aperçurent bientôt le fleuve Smoky Hill devant eux. Winnetou atteignit la rive juste au gué. Ici, l’eau ne montait que jusqu’à la poitrine des chevaux ; la traversée du fleuve était facile et sans danger.
Après avoir traversé un secteur broussailleux, de l’autre cô-té du fleuve, les deux cavaliers débouchèrent dans la prairie. Peu après, Sheridan, dernière étape de leur voyage, apparut à l’horizon.
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