Le Trésor du lac d'argent
XIV un Combat D’indiens
XIV
UN COMBAT D’INDIENS
Le convoi traversa un ruisseau. Winnetou qui marchait en tête, s’arrêta, avant de mettre le pied sur l’autre rive et s’écria :
– Uff ! Des hommes sont passés par ici, à cheval !
Les empreintes s’étalaient sur une largeur considérable.
– C’étaient des Visages Pâles, dit Winnetou.
– Oui, répondit Old Shatterhand ; les Indiens ne chevau-chent pas côte à côte et n’auraient pas laissé derrière eux des traces aussi nettes. Une vingtaine de Blancs ont dû passer par là.
– Hum, grommela Old Firehand. Je crois deviner quels sont ces gens. C’est Cornel le rouquin et sa troupe.
– Hum, fit Old Shatterhand, c’est possible. D’après mes calculs, les gars doivent être par ici. Cela concorde d’ailleurs avec ce que m’avaient dit Hilton et Knox. Mais par où sont-ils allés ? S’ils se dirigent vers la Vallée du Cerf, ils se jettent dans les bras des Indiens.
– Oh là, fit Old Firehand. Dans ce cas, le croquis que le Cornel a volé, est perdu. Et si nous ne nous emparons pas de ce dessin, nous ne connaîtrons peut-être jamais l’emplacement des trésors du Lac d’Argent.
– Avant toute chose, mon frère blanc devrait effacer ses traces, dit Winnetou.
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– Pourquoi donc ?
– Parce que les Yampa-Utahs nous suivent. Ils prendront les traces du Cornel, qui se dirige vers la Vallée du Cerf pour les nôtres, et les suivront sans se douter que nous nous en sommes écartés. C’est pourquoi ils ne doivent pas s’apercevoir que des cavaliers sont déjà passés par ici avant nous.
Son conseil fut suivi et le convoi repartit. D’abord, il suivit le chemin emprunté par les Tramps, mais les traces n’y étaient pas très lisibles. Trois heures plus tard, Winnetou, étendant le bras, dit :
– Ce chemin conduit en deux heures à la grande Vallée du Cerf. Mais nous allons bifurquer à gauche. Que Old Shatterhand et Old Firehand descendent de cheval et se mettent à la queue pour effacer immédiatement les traces que nous laisserions.
Au bout de deux heures, la Vallée du Cerf était en vue. Winnetou s’arrêta et dit à ses compagnons :
– Nous sommes tout près de la vallée. Nous allons y rester jusqu’à ce que, à la faveur de l’obscurité, nous puissions conti-nuer sans être remarqués par les Utahs qui sont ici. Laissez les chevaux en arrière et bâillonnez les prisonniers pour les empê-cher de crier.
L’Apache prit quelques chasseurs avec lui pour leur mon-trer l’endroit. Devant, là où la vallée se resserrait, un chemin conduisait vers la sortie, un sentier tellement étroit que deux hommes ne pouvaient y marcher côte à côte. Il n’allait d’ailleurs pas loin, et, après avoir fait quelques mètres, les hommes se trouvèrent devant un épais rideau de lianes.
Winnetou s’éloigna. Quand, au bout de quelques minutes, il revint, il annonça :
– À notre droite, de nombreux feux brûlent, sous les arbres. C’est là que bivouaquent les Utahs. À gauche, en des-
– 317 – cendant dans la vallée, tout est sombre. C’est par là que nous devons aller, car là, il n’y a peut-être pas de Peaux-Rouges, sauf quelques gardiens que nous mettrons rapidement hors d’état de nuire. Nous pourrons donc quitter la vallée sans encombre, si le Cornel n’y est pas. Il faut absolument que nous sachions ce qu’il est devenu. C’est pourquoi, dès qu’il fera tout à fait sombre, Winnetou, avec Old Firehand et Old Shatterhand rampera jusqu’aux feux pour voir et écouter.
Les trois hommes parvinrent rapidement à un grand feu, à l’écart des autres, et entouré de cinq chefs, la tête ornée de plumes d’aigles.
L’un d’eux se leva et se débarrassa de son manteau de guerre. Son torse nu, son visage et ses bras étaient couverts d’une épaisse couche de peinture jaune.
– T’ab-Wahgare12 ! chuchota Winnetou. C’est le chef des Capote-Utahs. Il a la force d’un ours.
L’Utah fit signe à un autre chef qui se leva également. Il était plus grand et aussi fort que le premier.
– C’est Tsu-In-Kuts 13, expliqua Old Shatterhand. Il porte ce nom, car un jour il a tué quatre buffles en tirant quatre flèches.
– Tiens, ils viennent par ici, fit remarquer Old Firehand. Eh bien, monsieur Shatterhand, si nous les capturions ?
– Vivants ?
– Naturellement.
12 Soleil Jaune.
13 Quatre Buffles.
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– Ce serait du beau travail. Allez, à plat ventre ! Vous attra-pez le premier et moi le second !
Les deux Utahs se rapprochaient. Ils marchaient l’un der-rière l’autre. Soudain, deux hommes surgirent derrière eux ; deux puissants coups de poing et les chefs se trouvèrent par terre.
– Nous les tenons ! chuchota Old Shatterhand. Emmenons-les vite dans notre cachette.
Ils portèrent les deux chefs dans le chemin étroit qu’ils avaient emprunté pour venir, les firent ligoter et bâillonner et retournèrent auprès de Winnetou. Il s’agissait moins d’épier les trois autres chefs que de retrouver le Cornel et sa troupe. Il fal-lait parcourir, en rampant, toute la vallée.
Les trois hommes repartirent. Winnetou rampait en tête, comme d’habitude. Soudain, il s’arrêta et laissa entendre un howgh très fort. Les autres s’arrêtèrent également et attendi-rent. Comme tout resta calme, Old Firehand demanda à voix basse :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Un homme.
– Où ?
– Ici, dans ma main.
– Tiens-le bien. Ne le laisse pas crier.
– Il ne peut pas crier, il est mort.
– L’as-tu étranglé ?
– Il était mort, et il est attaché à un poteau.
– Seigneur ! Un poteau de torture ?
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– Oui. Il est scalpé. Son corps est couvert de blessures. Il est froid et j’ai les mains humides de sang.
– Ainsi, les Blancs sont morts et c’était le lieu de leurs sup-plices. Essayons de les retrouver.
Ils avançaient à tâtons et découvrirent, au bout de dix mi-nutes, une vingtaine de cadavres, attachés à des poteaux et à des arbres.
– Trop tard ! dit Old Shatterhand. En général les Peaux-Rouges attendent jusqu’au lendemain pour supplicier les pri-sonniers. Mais cette fois, ils ont procédé sans délai.
– Et le plan ? Le croquis ? dit Old Firehand. Il est perdu !
– Non, pas encore. Les chefs sont nos prisonniers ; peut-être pourrions-nous les échanger contre le croquis. D’ailleurs je commence à comprendre pourquoi ils étaient tellement pressés de tuer les Tramps.
– Pourquoi ?
– Pour avoir de la place pour nous. Notre arrivée avait été annoncée. On nous attend pour demain matin, et si on ne nous voit pas arriver, on enverra des éclaireurs pour nous espionner.
– Les Yampa-Utahs ne sont pas encore là, dit Winnetou.
– Non. Ils ont sans doute perdu des heures dans de mau-vais chemins, peut-être n’arriveront-ils que demain matin, car la dernière partie du chemin est tellement mauvaise que… Mais écoutez ! Je crois qu’ils arrivent ! Les voici !
En effet, des cris joyeux s’élevèrent de l’autre côté, et les Utahs de la vallée leur répondirent immédiatement. Ils arrachè-rent des flambeaux aux feux pour éclairer le chemin aux nou-veaux arrivés. La forêt s’anima et les trois hommes risquaient fort d’être découverts.
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– Il nous faut partir d’ici, chuchota Old Firehand. Mais où ? Il y a du monde partout…
– Disparaissons dans les arbres, dit Old Shatterhand.
– Très bien. Ah, Winnetou y est déjà !
En effet, l’Apache sans rien demander, grimpa sur un arbre et disparut dans le feuillage. Les autres suivirent son exemple.
Les Yampas vérifièrent d’abord, à la lueur des flambeaux, si les vingt Blancs suppliciés à mort par les autres Utahs étaient bien ceux qu’ils poursuivaient. Ils reconnurent l’erreur. Des pa-roles confuses s’élevèrent, bientôt couvertes d’un long cri venant de l’autre extrémité de la vallée, un cri que l’on n’oublie jamais lorsqu’on l’a entendu une fois ; le cri d’un homme qui meurt.
– Uff ! s’écria un chef effrayé. Qui était-ce ? Soleil Jaune et Quatre Buffles sont là-bas.
On entendit un autre cri semblable, puis des coups de feu.
– Les Navajos, les Navajos ! cria un des chefs. Winnetou, Old Shatterhand et Old Firehand les ont attirés ici pour se ven-ger de nous. Debout, les guerriers, attaquez les chiens !
Oui, c’étaient les Navajos. Ils avaient voulu attaquer les Utahs par surprise, mais ils n’avaient pas réussi à maîtriser sans bruit les sentinelles placées à l’entrée de la vallée. Un terrible corps-à-corps s’engagea ; on se battit au couteau, au tomahawk. Les Navajos, quoique très courageux, cédaient de plus en plus de terrain et les Utahs qui avaient la supériorité numérique fini-rent par refouler leurs adversaires de la vallée.
Ils revinrent peu après, en vainqueurs, allumèrent de nom-breux feux et des flambeaux pour retrouver leurs morts et leurs blessés. Ensuite, les chefs réunirent les guerriers pour discuter la situation. Ils parlaient si fort que Winnetou n’avait aucune peine à écouter ce qu’ils disaient. Ils décidèrent de partir, toutes affaires cessantes, délivrer les chefs. Les retrouver était plus im-
– 321 – portant que d’attendre l’arrivée de Winnetou et de ses compa-gnons blancs qui, de toutes façons, devaient tomber entre leurs mains, puisqu’ils se dirigeaient vers le Lac d’Argent.
Winnetou regagna sa cachette où il retrouva ses amis. Après une conversation animée, on essaya de dormir, ce qui ne fut pas facile. Vers minuit, cependant, le sommeil gagna les hommes, mais ils furent réveillés le matin avant l’aube par le départ plutôt bruyant des Utahs. Lorsque le dernier d’entre eux eut quitté la vallée, ils purent enfin sortir de leur cachette. Ils vi-rent alors les Blancs torturés à mort par les Indiens. C’était un spectacle effroyable, mais les Tramps n’avaient récolté que ce qu’ils avaient semé. Le Cornel était attaché au poteau la tête en bas, complètement dévêtu, comme tous ses camarades ; les In-diens s’étaient partagé leurs vêtements. Le croquis avait dispa-ru.
On détacha les cadavres, on les aligna sur le sol et les corps furent recouverts de pierres. Le convoi, conduit par Winnetou se mit en route vers le Lac d’Argent.
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