Le Trésor du lac d'argent
VI Chevauchée dans la Nuit
VI
CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
Bill, l’Uncle et l’Anglais coururent, à travers la forêt et aussi vite que l’obscurité le leur permettait, retrouver leurs chevaux. Les ayant détachés, ils montèrent aussitôt en selle.
Peu après, les cinq Indiens apparurent.
– Les Tramps sont sourds et aveugles, déclara Bon Soleil. Beaucoup d’entre eux iront dans les chasses éternelles pour ser-vir les mânes des Osages.
– Tu veux te venger ? s’informa Bill.
– N’y a-t-il pas eu aujourd’hui même huit Osages assassi-nés, dont il faut venger la mort ? Nous irons dans les wigwams des Osages pour chercher de nombreux combattants. Ensuite, nous poursuivrons les Visages Pâles pour les anéantir.
– Dans quelle direction se trouvent actuellement les foyers des Osages ?
– À l’ouest.
– Vous devez donc passer par la ferme de Butler ?
– Oui.
– Et combien de temps mets-tu pour aller de là jusqu’aux tiens ?
– Les premiers foyers sont à une demi-journée, si les che-vaux sont bons.
– 139 –
– Très bien. Nous devrons nous presser en effet, pour sau-ver la ferme de Butler.
– Que dit mon frère ? Butler est un ami des Osages. Un malheur le menace-t-il ?
– Oui. Mais n’en parlons plus maintenant. Avant tout, il nous faut nous éloigner pour ne plus être à la portée des Tramps. Ils veulent attaquer la ferme demain matin et nous de-vons y aller pour avertir le propriétaire.
– Mes frères rouges conduiront les chevaux libres afin que mes frères blancs puissent me suivre plus facilement.
Ils se mirent aussitôt en route, au galop, dans l’obscurité totale.
– Le chef ne peut-il pas se tromper de chemin ? demanda l’Anglais à Bill.
– Impossible. Un Peau-Rouge comme lui a un flair infail-lible. Je parie que dans six heures au plus tard, nos chevaux se-ront devant le portail de la ferme de Butler.
– Comment ? Vous voulez parier ? s’écria l’Anglais, rayon-nant de bonheur. Mais c’est parfait ! Donc vous dites : six heures ? Eh bien, moi, je dis le contraire, et je parie cinq ou même dix dollars. Ou voulez-vous mettre davantage ?
– Merci, Sir. Parier, c’était une façon de parler. Je vous ré-pète que je ne parie jamais. Gardez votre argent, vous pouvez en avoir besoin. Pensez seulement à ce que vous nous devez déjà pour la journée d’aujourd’hui, à moi et à l’Uncle.
– Cent dix dollars. Cinquante pour les cinq Tramps tués et soixante pour les Osages délivrés. Quant à l’attaque de la ferme, que nous allons repousser, c’est une nouvelle aventure qui vaut cinquante dollars.
– 140 –
– Que nous repoussions l’attaque, ce n’est pas aussi sûr que vous le pensez. Mais, au fait, que disiez-vous à propos d’Old Fi-rehand, de Winnetou et d’Old Shatterhand ? Combien vous en-gagez-vous à payer si vous les rencontrez ?
– Cent dollars !
– Eh bien, il est vraisemblable que nous verrons Old Fi-rehand demain ou après-demain. Il viendra à la ferme de Bu-tler.
Le chef indien qui marchait devant avait entendu ses pa-roles. Il se retourna, sans ralentir la course de son cheval et de-manda :
– Old Firehand, le célèbre Visage Pâle viendra-t-il ?
– Oui. C’est Cornel le Rouquin qui l’a dit.
– L’homme aux cheveux roux qui a fait ce long discours ? Et d’où le tient-il ? A-t-il vu le grand chasseur ou lui a-t-il par-lé ?
Bill raconta en peu de mots ce qu’il avait entendu.
– Uff ! s’écria le chef. Dans ce cas, la ferme est sauvée, car le secours de ce Visage Pâle vaut plus que les armes de cent Tramps. Comme je me réjouis de le rencontrer !
– Tu le connais donc ?
– Menaka Tanka a fumé avec lui le calumet de la paix. Mais regarde ? Ne sens-tu pas la pluie venir ? C’est bien, car sous la pluie, l’herbe foulée se redresse. Ainsi, les Tramps ne découvri-ront pas nos traces demain matin.
Le chemin n’offrait aucune difficulté ; ni pierres, ni fossés, ni obstacles n’entravaient la marche et les vallées étaient suffi-samment larges pour permettre à plusieurs chevaux de galoper
– 141 – de front. Le sol était recouvert d’herbe. Seule, l’obscurité restait à vaincre.
Soudain, le cheval du chef ralentit, s’arrêta et hennit.
– Howgh ! dit le Peau-Rouge, assombri. Il doit y avoir des hommes devant nous. Que mes frères écoutent sans bouger.
La petite troupe s’arrêta et fixa le chef.
– Il y a du feu, dit-il tout bas.
– On n’en voit rien, dit Bill.
– Cette faible lueur devant nous ?… Elle vient sûrement d’un feu camouflé qui est allumé derrière la prochaine colline. Que mon frère descende de cheval et me suive jusqu’au sommet de cette colline !
Les deux hommes descendirent de cheval et se mirent à gravir, l’un derrière l’autre, la colline. Mais à peine eurent-ils fait dix pas que l’Indien fut saisi au cou par deux mains puis-santes, jeté à terre et maîtrisé de sorte qu’il lui fut impossible de prononcer un mot. Deux autres mains saisirent en même temps la gorge du bossu et l’attirèrent également vers le sol.
– Vous l’avez ? demanda celui qui tenait l’Indien.
– Oui, je le serre tellement qu’il ne peut pas parler.
– Alors, vite, derrière la colline ! Nous devons savoir qui ils sont. Ou bien le corps est-il trop lourd pour vous ?
– Quelle idée ! Cet homme est plus léger qu’une mouche qui n’aurait mangé ni bu depuis, trois semaines. Ah ! il me semble qu’il a une bosse sur le dos. Ne serait-ce pas…
– Quoi ?
– Ne serait-ce pas mon copain Humply-Bill ?
– 142 –
– Nous le verrons près du feu. Pour l’instant, il faut nous assurer que personne ne nous suit. Les autres ne bougeront pas, car ils doivent attendre le retour des éclaireurs.
Tout s’était passé avec une telle rapidité et dans un tel si-lence que les deux prisonniers ne s’en rendirent presque pas compte. Old Firehand, car il était l’un des assaillants, prit son prisonnier dans ses bras et Droll tira le sien derrière lui dans l’herbe. De l’autre côté de la colline, à la lueur d’un petit feu, on aperçut des chevaux exténués, couchés dans l’herbe et une ving-taine d’hommes suffisamment armés pour accueillir d’une pluie de balles un éventuel agresseur.
– Zounds ! s’écria Old Firehand, amenant son prisonnier près du feu. C’est Menaka Tanka, le chef des Osages. Nous n’avons rien à craindre de cet homme.
– Saperlipopette ! dit Droll. C’est bien Bill, Humply-Bill. Mon petit, mon cher vieux copain, tu ne pouvais pas le dire lorsque je t’ai serré la gorge ? Te voilà maintenant sans pouvoir parler. Lève-toi jette-toi dans mes bras, Humply-Bill de mon cœur !
Le bossu était étendu, les yeux fermés et suffoquait. Il finit par ouvrir ses paupières, regarda longuement et avec de plus en plus de conscience, l’homme qui était penché sur lui et finit par dire, la voix enrouée :
– Behold ! Tante Droll !
– Bien sûr, c’est moi, dit l’autre en riant.
– C’est que vous m’avez attrapé avec une telle rapidité que… Ciel ! Old Firehand !
Cette nouvelle surprise acheva de le faire revenir à lui. Mais les poings d’Old Firehand ayant été plus puissants que ceux de Tante Droll, le chef indien était toujours étendu au sol, les yeux fermés et immobile.
– 143 –
– Est-il mort ? demanda Bill.
– Non, répondit le géant en riant, tout en tendant sa main au bossu. Il est sans connaissance et ne tardera pas à revenir à lui. Salut, Bill ! avec qui êtes-vous ? Il doit y avoir des Indiens de la tribu du chef, je suppose…
– Oui. Quatre hommes.
– Seulement ? Vous avez donc des chevaux libres ?
– Certainement. En outre, nous avons Gunstick-Uncle et un Lord.
– Un Lord ? Aristocratique rencontre ! Amenez vos gens !
Bill s’éloigna et, peu après, on l’entendit crier joyeuse-ment :
– Uncle, venez sans inquiétude ! Nous sommes avec des amis ! Old Firehand et Tante Droll sont là.
L’appel fut entendu. Les Rafters se levèrent pour saluer les nouveaux arrivants. Ceux-ci furent très étonnés de voir le chef étendu et sans connaissance et d’apprendre ce qui s’était passé. Les Osages, une fois descendus de leurs chevaux, se tenaient à distance et contemplaient, étonnés, le célèbre chasseur. Le Lord écarquilla les yeux et s’approcha lentement. Il avait l’air telle-ment stupide qu’on ne pouvait pas s’empêcher de rire. Old Fi-rehand le salua brièvement et lui dit :
– Soyez le bienvenu, Sir ! Vous êtes allé en Turquie, aux Indes et peut-être même en Afrique ?
– Comment le savez-vous, Sir ? demanda l’Anglais, ébahi.
– Je le suppose, puisque vous portez encore dans vos na-rines des traces d’anneaux. Quand on a fait de pareils voyages, on n’est pas perdu dans la prairie, encore que…
– 144 –
Old Firehand s’interrompit pour considérer avec amuse-ment l’accoutrement de l’Anglais. Au même instant, l’Indien re-vint à lui. Il ouvrit les yeux, respira profondément, se leva d’un bond et saisit aussitôt son couteau. Mais son regard tomba sur le chasseur. Il baissa alors le bras, armé de son poignard et s’écria :
– Old Firehand ! Était-ce toi qui as attaqué Menaka Tan-ka ?
– Oui. Il faisait tellement noir que je n’ai pas pu recon-naître mon frère rouge.
– Bon Soleil est content, car être vaincu par Old Firehand n’est pas une honte. Mon frère blanc se dirige vers la ferme de Butler, n’est-ce pas ?
– Oui. Comment le sais-tu ?
– Des Visages Pâles l’ont dit.
– J’irai à la ferme plus tard. Pour l’instant, je voudrais ga-gner Osage Nook.
– Pour y rencontrer qui, mon frère ?
– Un Blanc qui s’appelle Cornel Brinkley et ses compa-gnons qui sont des Tramps.
– Dans ce cas, mon frère peut tranquillement venir avec nous à la ferme, car le Rouquin y va demain pour l’attaquer.
– Comment le sais-tu ?
– Il l’a dit lui-même et Bill l’a entendu. Les Tramps ont at-taqué ce matin le chef et ses combattants, en ont tué huit et ont capturé les autres. Bon Soleil s’est évadé, a trouvé Bill et l’Uncle qui, avec cet Anglais, l’ont aidé à délivrer ses frères rouges.
– Tu as été poursuivi jusqu’ici par cinq Tramps ?
– 145 –
– Oui.
– Bill et l’Uncle ont campé ici ?
– Exactement.
– Et l’Anglais les avait rencontrés un peu plus tôt ?
– Tu l’as dit. Mais comment le sais-tu ?
– Nous avons longé la rivière de l’Ours Noir que nous avons quittée ce matin pour aller à Osage Nook. Et nous avons trouvé ici-même les cadavres de cinq Tramps…
– Sir, dit Humply-Bill en l’interrompant, comment savez-vous que ces hommes-là étaient des Tramps ?
– Grâce à ce bout de papier, dit Old Firehand en exhibant l’objet. Vous avez fouillé les types, mais vous avez oublié ce pa-pier dans la poche de l’un d’eux.
Le chasseur se mit à le lire à la lueur du feu. C’était une coupure de journal.
« Il existe, aux États-Unis, un territoire plus grand que plus d’un État, et qui n’a ni gouvernement ni administration. Il a la forme d’un rectangle d’une largeur de quarante lieues et d’une longueur de cent cinquante lieues. D’une superficie de quatre millions d’acres, il est situé entre le Territoire indien et le New Mexico, au nord du Texas et au sud du Kansas et du Colorado. Son existence serait due à une erreur cartographique. Il n’est soumis à aucun gouvernement, à aucune juridiction, il ne con-naît ni lois, ni droit, ni impôts. C’est l’une des plus belles con-trées de l’ouest des États-Unis, particulièrement apte à l’agriculture et à l’élevage. Mais les quelques milliers d’« Américains libres » qui l’habitent ne sont ni cultivateurs, ni bergers ; ils constituent des bandes de malfaiteurs, de vaga-bonds, de desperados et de criminels en fuite, venus de tous les coins du monde, qui sont la terreur des États voisins. Ceux-ci
– 146 – demandent que, de toute urgence, il soit mis fin à cet état de choses par l’instauration d’un gouvernement. »
Ces paroles laissaient les Peaux-Rouges froids, mais les Blancs échangèrent des coups d’œil étonnés.
– Est-ce vrai ? Comment est-ce possible ?
– Je crois que c’est vrai, dit Old Firehand. D’ailleurs cela n’a pas d’importance ; l’essentiel, c’est que la teneur de cette in-formation m’a renseigné sur l’identité des cinq hommes, tués. C’étaient sûrement des Tramps. En arrivant ici et en voyant les cadavres, nous devinâmes qu’il y avait eu combat. L’examen des traces et la fouille des cadavres nous a permis de conclure qu’à cet endroit deux Blancs avaient campé, auxquels s’était joint un troisième, que deux aigles avaient été tués, que le troisième Blanc avait été admis dans la compagnie des deux autres. En-suite, un Indien était arrivé en courant, vraisemblablement d’Osage Nook ; il était poursuivi par cinq Tramps. Les Blancs l’avaient aidé, avaient abattu les cinq poursuivants, et montés sur leurs chevaux, ainsi que l’Indien, ils voulaient atteindre Osage Nook, vraisemblablement pour attaquer les Tramps. J’ai décidé de les aider, mais, la nuit étant tombée, nous devions at-tendre le jour pour suivre les traces.
– Pourquoi mon frère blanc nous a-t-il attaqués ? demanda le chef.
– Parce que je vous prenais forcément pour des Tramps. Je savais qu’il y en a beaucoup réunis à Osage Nook. Les senti-nelles que j’ai mises en place m’ont annoncé l’approche d’un groupe de cavaliers. J’ai ordonné à mes hommes de saisir leurs armes et, avec Droll, nous sommes allés à votre rencontre. Vous connaissez la suite.
– Et que compte faire mon frère ? Les Tramps sont-ils ses ennemis personnels ?
– 147 –
– Oui. Je poursuis le Rouquin, pour le capturer. Mais je dé-ciderai ce que je ferai une fois que j’aurai appris la situation à Osage Nook. Veux-tu m’en informer, Bill ?
Humply-Bill fit un rapport détaillé de la situation et des événements et termina par ces mots :
– Vous voyez donc, Sir, que nous devons agir rapidement. Vous devriez vous rendre immédiatement à la ferme.
– En combien de temps peux-tu alerter les Osages, pour qu’ils nous viennent en aide ? demanda Old Firehand au chef indien.
– Si l’Osage part tout de suite, nous pouvons être à la ferme la nuit suivante.
– C’est trop tard. Les Osages sont-ils en bons termes avec les Cheyennes et les Arapahoes ?
– Oui, nous avons enterré nos tomahawks.
– Ces deux tribus sont établies de ce côté du fleuve à quatre heures de distance. Est-ce que mon frère voudrait leur apporter un message de ma part ?
Sans dire un mot, le chef monta en selle.
– Dites aux chefs, continua Old Firehand, de venir le plus rapidement possible à la ferme de Butler avec cent hommes chacun.
L’Osage disparut dans la nuit.
Les autres éteignirent le feu et le convoi s’ébranla aussitôt.
Ils chevauchèrent d’abord lentement, ensuite au trot, puis au galop. Au bout de trois heures environ, ils traversèrent le fleuve et peu de temps après, l’Anglais perçut le son d’une cloche. L’obscurité était totale.
– 148 –
– Qu’est-ce que c’est ? Qui sonne et où sommes-nous ? demanda-t-il à Humply-Bill.
– Nous sommes devant la ferme de Butler. Avancez un peu et vous devinerez les murs.
Des chiens aboyaient et une voix demanda :
– Qui est là ?
– Est-ce que M. Butler est là ? demanda Old Firehand.
– Non.
– Alors, demandez la clé à Madame et dites-lui que Old Fi-rehand est arrivé.
– Old Firehand ? Well, Sir, j’y vais tout de suite. Madame ne dort pas. L’Osage est passé tout à l’heure pour annoncer votre venue.
Quels hommes ! pensa le Lord. Ainsi, le chef indien a couru encore plus rapidement que nous.
Quelques minutes après, on entendit le grincement de la clé dans la serrure, le cri des verrous de bois que l’on repoussait et le Lord aperçut la lueur de quelques lanternes. Des valets emmenèrent les chevaux et les hôtes furent introduits dans une grande maison. Une servante pria Old Firehand d’aller voir Ma-dame. On conduisit les autres dans une grande salle du rez-de-chaussée, aux murs noircis de fumée et éclairée par une im-mense lampe à pétrole. Victuailles, bouteilles et verres s’entassaient sur la table – conséquence du passage du chef in-dien.
Tous se mirent aussitôt à table et commencèrent à manger et à boire. Plus tard, Old Firehand et la maîtresse de maison ap-parurent et cette dernière souhaita la bienvenue aux hommes.
– 149 –
Le repas fini, les hommes se retirèrent dans un dortoir, dont les lits étaient constitués de peaux tendues sur des cadres en bois. Il y avait aussi de bons matelas et des couvertures et rien ne troubla leur repos.
– 150 –