Le Trésor du lac d'argent

Karl May · Chapitre 1 sur 15

Pages du PDF

Le Trésor du lac d'argent

I la Panthère Noire

I

LA PANTHÈRE NOIRE

Par une chaude journée de juin, vers midi, le Dog-Fish, l’un des plus puissants transports de passagers et de marchandises de l’Arkansas, fouettait de ses immenses roues à aubes, les flots du fleuve. Il avait quitté Little Rock tôt le matin et s’approchait de Lewisburg où il devait faire escale.

Ce vapeur ressemblait assez peu, par son aspect extérieur, à ceux que nous sommes habitués à voir sur les rivières du con-tinent européen. Son infrastructure était un vaste canot, entiè-rement plat, afin d’éviter les accidents dus aux nombreux écueils des fleuves d’Amérique du Nord. Sur ce canot s’élevait une construction qui ressemblait à un immeuble de trois étages. Au niveau du sol, c’est-à-dire sur le pont inférieur, se trouvait la chaudière et les machines qui actionnaient les puissantes aubes, c’était également là qu’on entassait le charbon. L’équipage du vapeur y logeait aussi, ainsi que les passagers qui voulaient voyager à bon marché. Sur le premier et le deuxième ponts étaient aménagées les cabines des passagers à la bourse mieux garnie, ainsi que les « salons », c’est-à-dire la salle à manger, le fumoir, etc. Tout en haut s’étendait une sorte de promenoir.

Le vapeur avait déjà accompli un trajet considérable à contre-courant ; il soufflait et tanguait passablement. Les pas-sagers les plus fortunés s’étaient réfugiés dans leurs cabines, mais ceux du pont étaient pour la plupart étendus au milieu des tonneaux, des caisses et des bagages, ce qui leur assurait, d’ailleurs, un repos confortable.

 

– 3 –

Le capitaine avait, à leur intention, fait dresser une table sur laquelle s’alignaient toutes sortes de bouteilles et de flacons dont le contenu, plutôt piquant, était destiné à des palais d’une résistance peu ordinaire. Derrière la table était assis un serveur, les paupières fermées, épuisé par la chaleur et dodelinant du chef. Quand il ouvrait l’œil, c’était pour laisser échapper de sa bouche un léger souffle ou une interjection plutôt énergique. Ses injures visaient un groupe d’une vingtaine de personnes, as-sises par terre, formant cercle, devant la table, et qui se pas-saient de main en main un cornet à dés. On jouait au drink ; le perdant devait, à la fin de chaque partie, payer un verre d’eau-de-vie à chacun de ses partenaires. Voilà pourquoi le sommeil – auquel il avait pourtant une si forte propension – était refusé au garçon serveur.

Ce n’était manifestement pas à bord que ces hommes s’étaient connus, à en juger de la grande familiarité qui régnait entre eux. Cependant, la considération réservée à l’un d’entre eux tranchait quelque peu avec la familiarité générale. On l’appelait Cornel, forme estropiée, mais courante du mot « co-lonel ».

C’était un homme grand et maigre, au visage rasé de près, aux traits énergiquement accusés. Ses cheveux, coupés ras, étaient d’un roux fauve, pour autant qu’on pût les voir, car il avait un vieux chapeau de feutre profondément enfoncé sur la nuque. Il était chaussé de lourds brodequins à clous, vêtu d’un pantalon et d’un court gilet de la même étoffe. Il ne portait pas de veste, seulement une chemise sale, mal repassée, dont le col, largement ouvert, découvrait une partie de sa poitrine hâlée par le soleil. Il avait noué autour de ses hanches une écharpe rouge d’où dépassaient la poignée d’un couteau et deux pistolets. Der-rière lui se trouvait une arme en assez bon état et une sacoche en toile pourvue de deux courroies destinées à la fixer sur le dos.

Le même manque de soin et de propreté caractérisait les vêtements des autres hommes, tous aussi bien armés que lui. À

– 4 – première vue aucun d’eux n’inspirait confiance. Ils se livraient à leur partie avec un tel acharnement et échangeaient des propos tellement salés qu’aucun homme animé de sentiments tant soit peu respectables n’aurait été capable de rester parmi eux plus d’une minute. Ils avaient visiblement absorbé de nombreux drinks, car leur visage était coloré non seulement par le soleil, mais aussi par l’alcool.

Le capitaine s’étant rendu auprès du timonier pour lui donner quelques instructions, celui-ci lui demanda :

– Que pensez-vous de ces jeunes qui jouent au poker là-bas ? Il me semble que ce genre de boys n’est pas très bien vu à bord des navires.

– C’est ce que je pense aussi, acquiesça le capitaine. Ils se

disent harvesters1 à la recherche d’une embauche dans les fermes de l’Ouest, mais ce n’est pas moi qui leur en donnerais, du travail.

– Well, Sir. Pour ma part, je crois que ce sont de parfaits

tramps 2. Il faut espérer qu’ils se tiendront tranquilles, du moins à bord.

– Je ne leur conseille pas de nous importuner outre me-

sure. Nous avons suffisamment de hands3 pour les flanquer tous dans le bon vieil Arkansas. Méfiez-vous, d’ailleurs, dans dix minutes, Lewisburg sera en vue.

En effet, les maisons de cette localité ne tardèrent pas à surgir, saluées par un long hululement de la sirène du bateau.

 

1 Moissonneurs.

2 Vagabonds.

3 Prosélytes.

– 5 –

On lui faisait des signes de l’embarcadère ; il devait charger des marchandises et des passagers.

À cette époque, la ville était loin d’atteindre ses proportions actuelles. Quelques rares personnes seulement s’agitaient au-tour de l’embarcadère ; il y avait peu de caisses et de colis à charger et le nombre des nouveaux passagers qui montaient ne dépassait pas trois.

L’un deux était un Blanc de haute stature, d’une constitu-tion extrêmement robuste. Sa barbe noire était si drue qu’elle ne laissait apparaître que les yeux, le nez et la partie supérieure des joues.

Il portait sur la tête un bonnet de castor qui, avec le temps, avait perdu tous ses poils et sa forme primitive. Il était vêtu d’un pantalon et d’un gilet de toile grise et grossière. Son large cein-turon de cuir cachait deux revolvers, un couteau et plusieurs pe-tits objets indispensables aux habitants du Far-West. Il portait en outre une longue hache.

Après avoir payé son billet, il jeta autour de lui un regard scrutateur, qui tomba sur le groupe des joueurs. Ceux-ci s’étaient levés pour observer les passagers. L’homme aperçut le Cornel, mais son regard glissa aussitôt, comme s’il n’avait rien remarqué. Mais, tout en remontant les tiges de ses longues bottes sur ses robustes cuisses, il murmura en lui-même : « Be-hold ! Du diable, si ce n’est pas Brinkley, le rouquin ! Espérons qu’il ne me reconnaît pas. »

Le Cornel avait surpris son regard et dit à voix basse à ceux qui l’entouraient :

– Voyez-vous ce grand gaillard brun là-bas ? Est-ce que quelqu’un d’entre vous le connaît ?

– Non, répondirent-ils.

 

– 6 –

– Eh bien, j’ai l’impression, moi, de l’avoir déjà vu et dans des circonstances qui ne m’étaient pas particulièrement agréables. J’en ai gardé un très vague souvenir…

– Mais alors, lui aussi doit te connaître, dit quelqu’un. Or, s’il nous a gratifiés d’un regard fugitif, il ne t’a absolument pas repéré.

– Ouais. Enfin, cela me reviendra peut-être. Le mieux se-rait que je lui demande son nom. Quand je l’aurai appris, je sau-rai tout de suite à quoi m’en tenir. Nous ferons alors un drink avec lui.

– Si toutefois, il est d’accord.

– Et pourquoi ne le serait-il pas ? Ce serait alors, vous le savez, une offense très grave. Celui à qui on refuse un drink a, dans notre pays, le droit de répondre par le couteau ou le revol-ver, et s’il tue son adversaire, personne n’en fera grand cas.

– Il n’a pas l’air de quelqu’un qu’on peut obliger à faire quelque chose s’il n’en a pas envie.

– Pshaw ! Tu paries avec moi ?

– C’est ça, pariez, pariez ! Le perdant paiera trois verres à chacun !

– D’accord, déclara le Cornel.

– Moi aussi, dit l’autre. Mais il faut ménager des occasions de revanche. Trois paris et trois drinks…

– Avec qui ?

– Eh bien, tout d’abord avec le grand brun que tu prétends connaître, sans savoir qui il est. Ensuite avec un de ces mes-sieurs qui guignent vers la rive. Mettons ce grand gaillard qui semble un géant au milieu des nains. Et enfin avec l’Indien qui vient d’arriver avec son fils. Ou le craindrais-tu ?

– 7 –

Cette réponse fut accueillie par un rire général et le Cornel dit avec un ton de mépris :

– Moi, craindre cette charogne de Peau-Rouge ? Pshaw ! Plutôt le géant contre qui tu veux me jeter ! Diable ! il doit être costaud, cet homme. Mais souvent ces oiseaux-là manquent to-talement de courage et celui-là est habillé avec tant de recherche qu’il ne doit guère vouloir se mêler à des gens de notre espèce. Donc, je marche pour le pari. Un drink avec chacun des trois. Et maintenant, au travail !

Ces trois dernières phrases, le rouquin les avait prononcées avec une telle force qu’elles avaient sûrement été entendues de tous les passagers. Tout Américain et tout homme de l’Ouest connaît le sens du mot drink, surtout lorsqu’il est prononcé avec force et sur un ton menaçant. Voilà pourquoi tous les regards convergèrent vers le colonel. Il était, comme ses camarades, à moitié ivre, et on pouvait donc s’attendre à une scène passion-nante.

Le Cornel fit remplir les verres, prit le sien, s’avança vers le barbu et lui dit :

– Good day, Sir ! Je voudrais vous offrir ce verre. Je vous considère comme un gentleman et j’espère que vous le viderez à ma santé !

La barbe s’élargit, puis reprit sa forme initiale, ce qui sem-blait indiquer que son propriétaire avait esquissé un sourire de satisfaction.

– Well, répondit-il. Je ne refuse pas de vous faire ce plaisir, mais j’aimerais d’abord savoir à qui je dois cet honneur pour le moins surprenant.

– Très bien, Sir ! On doit connaître celui avec qui on boit ! Je m’appelle Brinkley, Cornel Brinkley, si vous préférez. Et vous ?

– 8 –

– Mon nom est Grosser. Thomas Grosser, pour vous servir. À votre santé, Cornel !

Il vida le verre – les autres l’imitèrent. – puis il le rendit.

Ensuite, pivotant sur ses talons il disparut, tout en murmu-rant : « Ainsi, c’est bien Brinkley ! Et il s’appelle maintenant Cornel ! Ce type-là ne me dit rien qui vaille. Faudra ouvrir l’œil. »

Bien que vainqueur de la première manche, Brinkley n’avait pas le visage particulièrement réjoui. Au contraire, un certain ennui s’y lisait. Il avait espéré que Grosser commence-rait par refuser et qu’il faudrait le contraindre à boire par des menaces.

Or Grosser ne s’était pas prêté à son jeu. Après s’être fait remplir de nouveau ses verres, Brinkley s’approcha de sa deu-xième victime, l’Indien.

Deux Indiens étaient en effet montés à bord en même temps que Grosser : l’un vieux et l’autre jeune, d’une quinzaine d’années environ. La ressemblance frappante de leurs visages indiquait qu’ils étaient père et fils. Ils étaient habillés et armés de la même façon et le fils semblait être le portrait du père, en plus jeune.

Ils étaient vêtus d’une sorte de toge en cuir, frangée sur les côtés, et chaussés de mocassins jaunes. Leur chemise de chasse était couverte de pierres brillantes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; chacune d’entre elles valait plus de soixante dol-lars. Leurs cheveux noirs et lisses, peignés en arrière, retom-baient sur le dos, ce qui leur donnait un aspect féminin. Leurs visages pleins et ronds avaient une expression débonnaire en-core accentuée par les joues peinturlurées de cinabre. Leurs armes réunies ne valaient guère plus d’un demi-dollar. D’une façon générale ils avaient l’air parfaitement inoffensif, presque craintif. Ils s’étaient d’ailleurs mis à l’écart et s’appuyaient

– 9 – contre une caisse grande comme un homme. Ils semblaient complètement perdus et ne levèrent les yeux que lorsque le Cornel se planta devant eux et leur parla en ses termes : « Il fait une de ces chaleurs, aujourd’hui ! Pas vrai, mes petits Peaux-Rouges ? Boire un coup vous fera du bien ! Tiens, vieux, prends ça pour t’en rincer le gosier ! »

L’Indien ne broncha pas et répondit dans un anglais très approximatif : « No to drink – pas boire. »

– Quoi ? Tu ne veux pas ? rugit le rouquin. C’est un drink, t’a compris, un drink ! Le refuser c’est offenser à mort tout gen-tleman véritable et ces offenses-là se lavent dans le sang ! Comment t’appelles-tu ?

– Nintropan-hauey, répondit l’Indien tranquille et mo-deste.

– À quelle tribu appartiens-tu ?

– À la tribu Tonkawa.

– Celle des mous qui s’enfuient devant un chat ? Ah, ce n’est pas avec toi que je ferai des manières ! Alors, tu veux boire ?

– Je bois pas eau-de-feu.

Malgré les menaces proférées par le Cornel, l’Indien avait prononcé cette phrase avec le même calme. Mais le Cornel le saisit au collet et lui administra une gifle magistrale.

– T’as eu ce que tu mérites, poltron de Peau-Rouge ! s’écria-t-il. Je ne tiens pas à me venger autrement, car les types de ton espèce, je les méprise.

À peine le Cornel eut-il frappé que le jeune Indien saisit sous sa veste son couteau tandis que du regard il scruta le visage de son père, dans l’attente du moindre mot pour passer à l’action.

– 10 –

Le visage du Peau-Rouge s’était altéré au point d’en être devenu méconnaissable. Sa taille semblait s’être rehaussée, ses yeux brillaient, ses traits avaient soudain durci, comme sous l’effet d’une tension intérieure. Cependant, et avec la même soudaineté, ses traits se relâchèrent, son corps s’affaissa et son visage reprit son expression de tout à l’heure.

– Alors, qu’est-ce que tu en dis ? demanda le Cornel sur un ton ironique.

– Nintropan-hauey, remercier.

– Quoi ? La gifle a été à ton goût et tu en redemandes ? Tiens ! en voilà une autre !

Le Cornel leva la main, frappa de nouveau, mais, comme l’Indien avait, avec la rapidité de l’éclair, baissé la tête, sa main se heurta contre la caisse à laquelle les Indiens étaient appuyés. Celle-ci rendit un son creux, mais puissant, et de l’intérieur s’éleva un murmure bref, suivi immédiatement après d’un cri sinistre et sauvage qui retentit dans tout le bateau.

Brinkley recula aussitôt, laissa tomber le verre de ses mains et s’écria, effrayé :

– Heavens ! Mais qu’est-ce que c’est donc ? Quel est le fauve qui se trouve dans cette caisse ? Est-ce permis ? Mais il y a de quoi crever de peur ici !

L’inquiétude gagna les autres passagers. Quatre d’entre eux seulement n’avaient pas bronché : l’homme à la barbe noire qui était maintenant assis tout près de la proue, l’homme à qui le Cornel avait l’intention d’offrir le troisième verre et les deux In-diens. Ces quatre hommes possédaient vraisemblablement une maîtrise peu ordinaire de leurs nerfs.

Le rugissement s’entendait aussi dans les cabines. Des pas-sagers demandaient, anxieux, ce qui était arrivé.

– 11 –

– Ce n’est rien, Mesdames et Messieurs, s’écria alors un homme vêtu avec élégance qui venait de quitter sa cabine. Rien qu’une petite panthère, une toute petite panthère… Un char-mant felis pardus, une panthère noire…

– Quoi ? Une panthère noire ? hurla un petit homme à lu-nettes, visiblement plus familiarisé avec les manuels de zoologie qu’avec les fauves vivants. Mais la panthère noire est la bête la plus dangereuse qui soit. Pire que le lion ou le tigre, capable de mordre uniquement parce qu’elle est assoiffée de sang ! Quel âge a-t-elle ?

– Trois ans seulement, Sir !

– Seulement ! Vous dites : seulement ! Elle est donc adulte ! Mon Dieu ! Et cette bête se trouve à bord ! Qui donc peut répondre d’elle ?

– Moi, Sir, moi-même, déclara l’étranger, tout en s’inclinant devant les voyageurs. Permettez-moi de me présen-ter, Ladies and Gentlemen ! Je suis Jonathan Boyler, proprié-taire de la célèbre ménagerie du même nom et me trouve depuis quelque temps, avec mes bêtes, à Van Buren. La panthère noire m’ayant été livrée à New Orléans, je m’y suis rendu avec mon dompteur le plus chevronné pour la prendre. Le capitaine de ce navire m’a accordé, moyennant finances, l’autorisation de char-ger le fauve à bord à condition que, dans la mesure du possible, les passagers n’apprennent pas sa présence. C’est pourquoi je nourrissais la panthère la nuit, lui attribuant – by god – chaque fois un mouton entier, afin que, rassasiée et immobile, elle dorme toute la journée. Seulement, si on donne des coups de poing dans la caisse, elle se réveille et laisse entendre sa voix. J’ose espérer, Mesdames et Messieurs, que vous ne verrez au-cun inconvénient à voyager avec une petite panthère qui ne peut absolument pas vous déranger !

– Quoi ? répliqua l’homme aux lunettes d’une voix toni-truante. Aucun inconvénient ? Mais c’est de la folie furieuse !

– 12 –

Voyager avec une panthère noire ? Qu’on me pende, si j’y con-sens ! C’est elle ou moi ! Jetez la bête dans l’eau ou débarquez la caisse !

– Mais voyons, Sir, il n’y a réellement aucun danger ! dit le propriétaire de la ménagerie. Vous n’avez qu’à examiner la caisse, elle résiste…

– De la blague ! s’écria le petit homme. Cette caisse, je peux la briser moi-même, à plus forte raison une panthère !

– Mais considérez, s’il vous plaît, que la caisse renferme une cage en fer capable de résister à l’assaut de dix lions ou de dix panthères !

– Est-ce bien vrai ? Montrez-nous la cage ! Rassurez-nous !

– C’est cela, montrez-nous la cage ! Nous voulons savoir à quoi nous en tenir ! crièrent les autres passagers en chœur.

En vrai Yankee qu’il était, le propriétaire saisit l’occasion au vol pour en tirer profit.

– Naturellement, dit-il. Seulement, Ladies and Gentlemen, il est bien évident qu’on ne peut voir la cage sans voir la pan-thère. Et cette démonstration exige une contrepartie. Pour cor-ser le spectacle, je vais faire donner à manger au fauve. Il y aura donc trois sortes de places : la première à un dollar, la seconde à cinquante et la troisième à vingt-cinq cents. Comme il n’y a ici que des ladies et des gentlemen, je suis persuadé que les se-condes et les troisièmes places ne seront pas demandées. Ou bien y a-t-il quelqu’un ici qui ne veuille payer qu’un demi ou un quart de dollar ?

Personne ne se présenta naturellement.

– Nous ne vendrons donc que des premières places. S’il vous plaît, Mesdames et Messieurs, un dollar par personne.

 

– 13 –

Il ôta son chapeau et ramassa les entrées, pendant que le dompteur qu’il avait fait venir en vitesse, faisait les préparatifs.

La plupart des passagers étaient des Yankees et en tant que tels, ils approuvaient la tournure prise par les événements. Si tout à l’heure ils avaient, en général, été indignés, ils se réjouis-saient maintenant de cette distraction qui interrompait si op-portunément l’ennui du voyage. Le petit savant lui-même, ayant surmonté son angoisse, attendait le spectacle avec une vive cu-riosité.

– Écoutez boys, dit le Cornel à ses camarades, j’ai gagné un pari et j’en ai perdu un, car le Peau-Rouge n’a pas bu. Reste la belle ; je propose comme enjeu non pas trois bouteilles de Brandy, mais les dollars que nous devrons payer comme entrée. D’accord ?

Les autres acquiescèrent, car le géant n’avait pas l’air commode.

– Bien, dit alors le Cornel, que l’absorption de tant de verres avait rendu sûr de sa victoire. Vous allez voir avec quelle rapidité et avec quel plaisir ce Goliath trinquera avec moi.

Brinkley se fit remplir son verre et s’approcha du géant. Cet homme d’une stature puissante, plus large encore qu’il n’était grand, pouvait avoir une quarantaine d’années. Son visage, rasé de près, était hâlé par le soleil. Ses traits, d’une mâle beauté, ex-primaient l’audace et ses yeux bleus avaient ce regard particu-lier des hommes habitués aux vastes espaces : marins, habitants du désert ou de la prairie. Il portait un costume de voyage, de bonne coupe, mais n’avait visiblement aucune arme sur lui. Près de lui se tenait le capitaine, qui était descendu du pont pour as-sister au spectacle.

Le Cornel se planta devant sa troisième victime présumée et lui dit : « Sir, je vous offre un drink. J’espère que vous ne le refuserez pas ! »

– 14 –

L’homme fixa sur lui un regard étonné et se détourna aus-sitôt pour poursuivre avec le capitaine l’entretien interrompu par l’importun.

– Pooh ! s’écria le Cornel, êtes-vous sourd ? Ou ne voulez-vous pas m’écouter ? Méfiez-vous, car je n’admets pas la plai-santerie lorsqu’il s’agit d’un drink. Je ne vous conseille pas de suivre l’exemple de l’Indien…

Interpellé de cette façon cavalière, l’homme haussa légè-rement les épaules et demanda au capitaine :

– Avez-vous entendu ce que ce type m’a dit ?

– Yes, Sir, j’en ai entendu tous les termes, répondit le capi-taine.

– Well, vous êtes donc témoin, je ne lui ai pas dit de venir ?

– Comment ? hurla le Cornel. Vous me traitez de « type » ? Et vous refusez le drink ? Vous voulez subir le sort de l’Indien que j’ai…

Il ne put continuer car le géant lui administra une gifle qui le fit rouler sur le pont. Pendant un instant, il resta au sol, comme hébété, mais se ressaisit rapidement, empoigna son cou-teau et se rua sur le géant.

Celui-ci avait les deux mains dans les poches et ne semblait pas le moins du monde s’émouvoir du danger qui le menaçait ni de l’agitation du Cornel qui hurlait :

– Tu oses me gifler, chien ? Tu me paieras ça de ton sang !

Le capitaine voulut intervenir mais de la tête, le géant lui fit signe de n’en rien faire. Lorsque le Cornel fut à deux pas de lui, il leva la jambe droite et l’enfonça dans l’estomac de son adver-saire, qui de nouveau, s’écroula sur le sol.

 

– 15 –

– Et maintenant, assez plaisanté, sinon… cria-t-il d’une voix menaçante.

Mais le Cornel se releva d’un bond, remit le couteau dans son ceinturon et en retira, écumant de rage, un pistolet qu’il braqua sur son adversaire. Celui-ci sortit alors sa main droite de sa poche découvrant le revolver qu’il y tenait dissimulé.

– Remets le pistolet à sa place, ordonna-t-il tout en visant la main droite de son adversaire. Un, deux, trois – le coup de feu retentit, assourdissant, le Cornel poussa un cri de douleur et laissa tomber le pistolet.

– Voilà, bonhomme ! dit le géant. Tu ne donneras pas de sitôt de gifles à ceux qui seraient dégoûtés de boire dans un verre où tu t’es lavé le museau. Et si tu veux maintenant savoir qui je suis…

– Je maudis ton nom, dit le Cornel, écumant de rage. Je ne veux pas l’entendre. Mais je veux ta peau et je l’aurai. Hé, les gars ! Sus au géant ! Go on !

Il apparut alors clairement que ces gaillards constituaient bien une bande. Ils empoignèrent leurs couteaux et voulurent se jeter sur le géant. Cependant, celui-ci avança une jambe, leva les mains et s’écria :

– Que celui qui veut s’attaquer à Old Firehand s’avance !

Ce nom produisit un effet immédiat. Le Cornel qui, de sa main valide, avait de nouveau saisi son couteau, recula, saisi d’effroi.

– Old Firehand ?4 Diable, qui l’aurait cru ? Pourquoi ne l’avez-vous pas dit tout de suite ?

 

4 Main-de-feu.

– 16 –

– Est-ce seulement son nom qui doit protéger un gentle-man de vos agissements ? Ôtez-vous de là, tenez-vous tranquille dans un coin et ne vous montrez plus devant moi, sinon je me charge de vous apprendre à vivre !

– Well, nous en reparlerons plus tard !

Le Cornel fit demi-tour et s’éloigna, la main en sang. Ses camarades le suivirent, tels des chiens battus. Ils se mirent dans un coin, pansèrent la main de leur chef, échangèrent quelques propos à voix basse et lancèrent au célèbre chasseur des coups d’œil qui exprimaient parfaitement la terreur qu’il leur inspirait.

D’ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à subir l’emprise de ce nom prestigieux. Tous les passagers avaient entendus parler de cet homme audacieux dont la vie était une suite d’actes et d’aventures passionnants. Le capitaine lui tendit la main et lui dit sur le ton le plus aimable :

– Voyons, Sir, si j’avais su qui vous êtes ! Je vous aurais cé-dé ma propre cabine. Pourquoi aviez-vous donné un autre nom ?

– Je vous avais donné mon véritable nom. Ce sont les hommes de l’Ouest qui m’appellent Old Firehand, car le feu de mon arme porte la mort à tout adversaire.

– Il paraît que vous ne ratez jamais votre coup.

– Pshaw ! Tout Westman digne de ce nom en fait autant. Mais vous avez constaté l’avantage que comporte un nom de guerre aussi connu. Si le mien n’avait pas été si souvent pronon-cé, on en serait sûrement venu aux mains.

– Et vous auriez dû vous incliner devant une force supé-rieure.

– En êtes-vous sûr ? demanda Old Firehand, tout en es-quissant un sourire. Tant que je n’ai affaire qu’à des individus

– 17 – de cette espèce, je n’ai rien à craindre. J’aurais tenu puisque je pouvais compter sur vos hommes !

– Évidemment, ils n’auraient pas manqué de vous soutenir. Mais que dois-je faire maintenant avec ces oiseaux-là ? Je suis maître à bord. Dois-je les mettre aux fers ?

– Non.

– Dois-je les débarquer ?

– Non plus. Ce n’est pas, je suppose, la dernière fois que vous comptez accomplir ce trajet ?

– Que non ! J’espère encore pendant de longues années remonter et descendre ce bon vieil Arkansas.

– Dans ce cas-là, gardez-vous d’inspirer à ces individus le désir de se venger. Ils sont capables de s’établir quelque part au bord du fleuve et de vous jouer un de ces tours pendables qui peuvent vous coûter non seulement le navire, mais aussi la vie !

Old Firehand remarqua alors que l’homme à la barbe noire qui s’était approché, fixait sur le chasseur un regard modeste et respectueux. Old Firehand lui tendit la main droite et lui de-manda.

– Jusqu’où irez-vous avec ce bateau ?

– Jusqu’à Fort Gibson seulement, de là je continuerai avec un canot. Je crains que vous ne me preniez pour un lâche parce que j’ai accepté le drink avec le soi-disant Cornel.

– Oh non ! Au contraire, je vous félicite de votre sagesse. C’est seulement en le voyant frapper l’Indien que j’ai décidé de lui administrer une bonne correction.

– Il faut espérer que cela lui aura servi de leçon. D’ailleurs, si vous lui avez abîmé les doigts, sa carrière de Westman est terminée. Quant à l’Indien, je ne sais que penser de lui. Il s’est

– 18 – comporté en lâche et pourtant le cri de la panthère ne l’a même pas effrayé. C’est là une contradiction…

– Je vais vous aider à trouver la clef de l’énigme. Connais-sez-vous cet Indien ?

– Je l’ai entendu prononcer son nom ; un nom à coucher dehors…

– Parce qu’il parlait sa langue maternelle pour ne pas révé-ler son identité au Cornel. Il s’appelle Nintropan-hauey et son fils Nintropan-homosch ; ce qui signifie respectivement : Grand Ours et Petit Ours.

– Est-ce possible ? J’ai si souvent entendu prononcer ces deux noms. Les Tonkawa ont dégénéré. Seuls, ces deux hommes ont hérité l’esprit combatif de leurs ancêtres, errant librement dans les montagnes et les prairies.

– Oui, ils sont braves, tous deux. Avez-vous remarqué que le fils était sur le point de sortir son couteau ou son tomahawk ? Il n’a renoncé à venger sur-le-champ l’impertinence du Cornel qu’en apercevant le visage impassible de son père. Pour ces In-diens, un regard suffit là où nous autres Blancs, nous avons be-soin de longs discours. Dès l’instant où le Cornel a frappé l’Indien, son compte était bon. Les deux « ours » ne quitteront pas le bateau sans l’avoir tué.

– Il n’y a pas longtemps que vous êtes dans l’Ouest, Mon-sieur ?

– Eh, fit modestement l’homme à la barbe noire, ça fait quand même un bail. Je m’appelle Thomas Grosser. Mais ici, on laisse tomber mon nom de famille, mon prénom est transformé en Tom, et comme je porte cette longue barbe noire, on m’appelle Tom le Noir.

 

– 19 –

– Diantre ! s’écria Old Firehand. Vous êtes Tom le Noir, le

célèbre Rafter5 ?

– Je suis Tom et Rafter, mais je doute de ma célébrité. Mais, Sir, le Cornel là-bas ne doit pas entendre mon nom, cela lui permettrait de m’identifier.

– Tiens ! Vous avez donc eu affaire à lui ?

– Un peu. Je vous raconterai cela. Vous ne le connaissez pas ?

– Je l’ai vu aujourd’hui pour la première fois, mais s’il de-meure longtemps à bord, je l’aurai à l’œil. Il faudra que nous fassions plus ample connaissance. Vous êtes l’homme qu’il me faut. Si vous ne vous êtes pas engagé ailleurs, je pourrais vous employer.

– Eh bien, dit Tom, tout en fixant le sol d’un air méditatif, l’idée de travailler avec vous me plairait plus que tout. Il est vrai que j’ai un engagement avec d’autres Rafters, ils m’ont même nommé leur chef, mais si vous me donnez le temps de les pré-venir, le problème pourra être facilement résolu… Mais regar-dez ! Je crois que le spectacle va commencer !

Le propriétaire de la ménagerie avait, à l’aide de caisses et de colis, formé plusieurs rangées de sièges et invitait en termes obséquieux les spectateurs à prendre place. Les membres de l’équipage, dans la mesure où ils n’étaient pas occupés, pou-vaient également assister au spectacle. Mais le Cornel et ses hommes ne s’étaient pas approchés ; ils en avaient perdu l’envie.

Les deux Indiens n’avaient point été consultés. Le proprié-taire n’avait pas voulu encourir le reproche des Ladies et Gen-

5 Bûcheron et flotteur.

– 20 – tlemen qui avaient payé un dollar. Ils se tenaient donc à l’écart et ne semblaient pas prêter la moindre attention au groupe des spectateurs, alors qu’en réalité, rien n’échappait à leur regard.

Les spectateurs étaient assis devant les caisses que l’on n’avait encore point défaites. La plupart d’entre eux n’avaient pas d’exactes notions sur la panthère noire. Parmi les fauves de la race féline du Nouveau Monde le puma ou lion d’argent est beaucoup plus petit et beaucoup moins dangereux que son frère de l’ancien continent ; il fuit l’homme, même s’il est talonné par la faim. Quant au jaguar, encore surnommé « tigre d’Amérique », les gauchos le capturent au lasso et le traînent derrière eux, ce qu’ils n’oseraient jamais faire avec le tigre royal du Bengale. Aussi, la plupart des spectateurs ne s’attendait-il pas à voir un fauve particulièrement terrifiant. Quelle ne fut pas leur surprise lorsque, les premières planches tombées, ils aper-çurent la panthère.

Elle avait vécu dans l’obscurité depuis New Orléans, car l’on n’avait ouvert sa caisse que de nuit. Ce fut donc pour la première fois depuis longtemps que la bête revit la lumière du jour ; elle en fut aveuglée. Elle ferma les yeux et demeura éten-due un certain temps. Puis, un éclair s’alluma dans son regard ; elle venait de remarquer les spectateurs assis devant elle. Au même instant, le fauve se dressa et passa sa patte de devant à travers les barreaux. Les spectateurs se levèrent d’un bond et reculèrent, épouvantés.

La panthère était une bête superbe, haute de quelque soixante centimètres et longue de deux mètres. De ses pattes de devant elle saisit les barreaux de sa cage de fer et les secoua avec une force telle que la caisse en fut ébranlée. Elle découvrit en même temps ses terribles crocs.

– Ladies and Gentlemen, dit le propriétaire, le guépard ou panthère noire vit dans les îles de la Sonde, mais on le rencontre aussi en Afrique du Nord, aux confins du Sahara et en Abyssi-nie. Ce félin féroce est plus dangereux que le lion ; il peut saisir

– 21 – et traîner dans sa gueule un jeune veau. Quant à ses dents vous aurez bientôt l’occasion de les voir, car son repas commence.

Le dompteur apporta un demi-mouton et le posa devant la cage. La vue de la viande détermina une terrible agitation chez le fauve.

N’y tenant plus, un Noir qui travaillait aux machines s’était furtivement approché du spectacle ; le capitaine lui ordonna de regagner immédiatement son poste. Le Noir n’ayant pas obéi aussitôt, le capitaine prit un fouet et lui en assena quelques coups. L’homme se retira alors rapidement, mais s’arrêta un peu à l’écart, fit une grimace de menace et secoua le poing en di-rection du capitaine. Les spectateurs, uniquement attentifs à la panthère, n’avaient rien remarqué. Seul, le Cornel vit la scène et dit à ses compagnons :

– Ce Noir n’aime pas beaucoup le capitaine. Nous devrions le gagner à notre cause. Quelques dollars font des miracles avec un Nègre.

Le dompteur poussa la viande dans la cage, à travers les barreaux, examina les spectateurs d’un œil attentif et glissa quelques mots à l’oreille de son patron. Celui-ci secoua la tête d’un air soucieux, mais l’autre insista et finit, selon toute appa-rence, par dissiper ses doutes, car le propriétaire hochant la tête et déclara :

– Ladies and Gentlemen, vous ayez une chance extraordi-naire. On n’a encore jamais vu dans nos États une panthère domptée. Pendant son séjour à New Orléans, mon dompteur a commencé à travailler la panthère et se déclare maintenant prêt, pour la première fois, à entrer dans la cage et de s’asseoir à côté d’elle, si vous lui offrez une contrepartie raisonnable.

Entre temps, la panthère avait achevé son repas et croquait maintenant les os. Elle semblait s’intéresser uniquement à sa

 

– 22 – pâture et le public pouvait penser que le fait d’entrer dans la cage à ce moment précis, ne présentait pas grand danger.

Le petit savant, qui, naguère, avait paru si inquiet, s’écria, plein d’enthousiasme :

– Ce serait magnifique, Sir ! Un numéro qui mérite que l’on paye ! Combien veut-il ?

– Cent dollars, Sir. Le danger n’est pas négligeable, car il n’est pas encore tout à fait sûr de la bête.

– Eh bien, je ne suis pas riche, mais j’offre cinq dollars. Messieurs, qui d’entre vous en fait autant ?

Il y eut suffisamment d’offres pour réunir la somme de-mandée. Le spectacle s’annonçait lucratif. Pris au jeu, le capi-taine proposa un pari.

– Sir, lui dit Old Firehand, soyez prudent ! Je vous de-mande de vous opposer à cette témérité insensée. L’homme n’étant pas sûr de la bête, vous avez le devoir d’intervenir.

– Intervenir ? demanda le capitaine en riant. Pshaw ! Suis-je le père ou la mère du dompteur ? Ici, dans ce pays béni, cha-cun a le droit de risquer sa peau, comme il l’entend. S’il est dé-voré par la panthère, c’est son affaire et celle de la bête. Donc, Messieurs, je prétends que l’homme ne sortira pas indemne de la cage. J’y mets cent dollars. Qui parie contre moi ? Dix pour cent du gain revient au dompteur.

L’exemple fut largement suivi. Des paris importants furent conclus et il apparut que le dompteur, en cas de réussite, tou-cherait environ trois cents dollars.

Le dompteur alla chercher son arme, un fouet dont l’extrémité était constituée par une boule explosive. Si la bête at-taquait, il n’avait qu’à assener un coup de fouet violent pour la blesser à mort.

– 23 –

– Malgré cette arme, je ne suis pas tranquille, dit Old Fi-rehand à Tom le Noir. Je ne louerai l’audace du dompteur que lorsqu’il aura réussi son coup.

Le dompteur adressa quelques paroles aux spectateurs, poussa le lourd verrou de la cage et écarta la grille étroite qui servait de porte. Pour entrer dans la cage, il dut se baisser. Il avait besoin de ses deux mains pour tenir la porte et pour la re-fermer, une fois qu’il serait dans la cage. Il prit donc le fouet entre ses dents, se trouvant ainsi désarmé pendant ce court ins-tant. Il s’était souvent trouvé ainsi dans la cage, près de la pan-thère, mais dans d’autres circonstances ; la bête n’ayant pas vé-cu, comme maintenant, dans l’obscurité pendant des jours en-tiers, elle n’était pas entourée d’une telle foule et il n’y avait pas les trépidations dues à la machine. Ni le propriétaire, ni le dompteur n’avaient tenu compte de ces circonstances et les con-séquences de cette erreur ne devaient pas tarder à se manifes-ter.

Au bruit de la grille qui glissait, la panthère leva le regard. Le dompteur venait de redresser la tête – le fauve fit un mou-vement d’une rapidité extraordinaire et saisit dans sa gueule la tête dont la bouche abandonna le fouet, et que, d’un seul coup de dent, la panthère transforma en une bouillie sanglante.

Un indescriptible hurlement s’éleva devant la cage. Tous se levèrent d’un bond et s’enfuirent épouvantés, tous à l’exception de trois : le propriétaire, Old Firehand et Tom le Noir. Le pre-mier voulut pousser la porte de la cage, mais n’y parvint pas, car le cadavre se trouvait en travers. Il voulut alors attraper le ca-davre par les pieds et le tirer dehors.

– Pour l’amour du ciel, ne faites pas ça ! s’écria Old Fi-rehand. La panthère le suivrait aussitôt ! Essayez plutôt de pousser le corps à l’intérieur et la porte se refermera !

Couchée devant le cadavre décapité, les os du crâne dans sa gueule baignée de sang, la panthère fixait de ses yeux fulgurants

– 24 – le propriétaire de la ménagerie. Elle avait sans doute deviné ses intentions, car après avoir émis un grognement furieux, elle grimpa sur le corps. Sa tête n’était plus qu’à quelques centi-mètres de l’ouverture de la porte.

– Sauvez-vous ! La voilà qui sort ! s’écria Old Firehand. Un revolver ne ferait qu’aggraver le mal !

Dix secondes à peine s’étaient écoulées depuis que le dompteur avait passé sa tête dans la cage. Un chaos indescrip-tible régnait sur le pont ; les gens, hurlant de frayeur, couraient dans tous les sens. Les passages entre les machines, les caisses et les tonneaux étaient bouchés ; les passagers essayaient de se cacher derrière les caisses et les tonneaux pour bondir aussitôt à la recherche d’un autre refuge, car personne ne se sentait en sé-curité.

Le capitaine courut à l’escalier pour essayer de rétablir l’ordre. Old Firehand le suivit. Le propriétaire s’enfuit derrière la cage. Tom le Noir courut prendre son fusil, se souvint, en chemin, qu’il était bloqué et que, par conséquent, il ne pouvait pas s’en servir immédiatement. Il arracha alors le fusil des mains de l’Indien.

– Moi tirer, dit le Peau-Rouge, en essayant de reprendre le fusil.

– Non, laisse-moi, rétorqua le barbu, je tire mieux que toi.

Et il retourna auprès de la panthère. Celle-ci qui venait de quitter la cage, leva la tête et poussa un hurlement. Tom le Noir chargea le fusil et appuya sur la gâchette. Le coup partit, mais la balle n’atteignit pas l’animal. Furieux, Tom saisit alors le fusil du jeune Indien et le déchargea sur la bête – sans plus de résul-tat, hélas !

– Mal tirer. Pas connaître fusil dit Grand Ours, avec un calme imperturbable, comme s’il était dans son wigwam.

– 25 –

Tom ne prêta pas attention à ses paroles. Il jeta le fusil et courut en prendre un autre parmi ceux, abandonnés, des gens du Cornel. Ces messieurs n’avaient pas la moindre envie d’engager le combat contre l’animal et s’étaient aussitôt cachés.

Un cri terrible retentit en bas de l’escalier. Une dame avait voulu l’emprunter pour fuir, mais la panthère l’ayant remarquée se rua sur elle, en bondissant. La femme se trouvait encore en bas de l’escalier et Old Firehand sur la cinquième ou la sixième marche. Il la saisit aussitôt, la souleva par-dessus sa tête et la passa au capitaine. Tout cela s’était déroulé en un clin d’œil et la panthère qui se trouvait maintenant au bas de l’escalier, posa ses pattes de devant sur la première marche et se ramassa pour bondir sur Old Firehand. Celui-ci lui décocha un vigoureux coup de pied sur le nez et lui logea dans la tête les trois balles qui lui restaient dans son revolver.

Défense dérisoire, car on ne fait pas reculer une panthère noire avec un coup de pied et quelques balles de revolver. Mais Old Firehand n’avait rien de mieux à sa disposition, et s’attendait maintenant à être attaqué par l’animal. Or, il n’en fut rien. La panthère détourna lentement la tête, comme pour réflé-chir. Les balles de revolver qui n’avaient pas pu pénétrer de plus de quelques millimètres dans sa dure boîte crânienne, l’avaient-elles étourdie ? Ou le coup de pied qu’elle avait reçu sur son nez sensible lui avait-il été particulièrement douloureux ? Quoi qu’il en fût, la panthère ne regardait plus Old Firehand ; elle regar-dait devant elle une fillette d’environ treize ans, immobile comme paralysée par la peur, les deux bras tendus vers l’escalier. Sa robe claire, lumineuse, avait attiré l’attention de la bête qui, ayant retiré ses pattes de devant de l’escalier, se diri-gea, en bonds allongés, vers la fillette.

Tous ceux qui assistaient à la scène poussèrent des cris d’épouvante ; mais qui pouvait intervenir ? Personne ? Si ! Un être que l’on n’aurait jamais cru capable d’un tel courage et d’une telle présence d’esprit – le jeune Indien.

– 26 –

Il se trouvait, avec son père, à dix pas de distance de la fil-lette. Lorsqu’il réalisa le terrible danger que celle-ci courait, ses yeux brillèrent, il jeta un regard à droite et à gauche, comme pour chercher une issue, puis se défit de sa robe de zuni et cria à son père en dialecte tonkawa : « Tchaoual aina, chai choyana – recule, je vais nager ! »

En deux bonds, il atteignit la fillette, la saisit par la cein-ture, courut avec elle au bastingage et sauta sur la rambarde. Il s’arrêta ensuite pour jeter un regard en arrière. Derrière lui, la panthère se prépara au dernier bond. Elle était déjà sur le point de sauter, que le jeune Indien se laissa tomber dans le fleuve, de côté, pour être hors de portée de la bête. L’eau rejaillit au-dessus de sa tête, lorsqu’il disparut avec la fillette. Incapable de freiner son puissant élan, la panthère franchit le bastingage et se retrouva dans le fleuve.

– Stop ! Arrêtez immédiatement, commanda le capitaine avec beaucoup de présence d’esprit.

Le mécanicien renversa la vapeur. Le bateau s’arrêta net.

N’étant plus en danger, les passagers sortirent de leurs ca-chettes et envahirent le pont. Mais le père de la fillette criait d’une voix déchirante :

– Mille dollars au sauveteur de ma fille, deux mille, trois mille, cinq mille dollars !

Personne ne faisait attention à lui. Tous se penchaient par-dessus le bastingage pour regarder l’eau où la panthère guettait en vain sa proie.

– Ils sont noyés, ils sont pris dans les roues ! gémissait le père. Mais aussitôt après retentit, de l’autre côté, la voix du vieil Indien.

– Nintropan-homosch intelligent. S’être caché sous bateau pour que panthère ne voie pas. Sont dessous.

– 27 –

Tous coururent alors au gouvernail et le capitaine ordonna de jeter des amarres. En bas, tout contre la paroi du navire, na-geait lentement sur le dos le Petit Ours avec la fillette sans con-naissance en travers du corps. Les câbles étant à portée de la main ; le jeune garçon en fixa un sous les bras de la fillette, s’agrippa à l’autre et se fit hisser à bord.

Il fut salué par une ovation frénétique, mais passa devant les voyageurs fièrement, sans prononcer un mot. Toutefois, en arrivant devant le Cornel qui avait assisté à la scène, il s’arrêta et dit assez haut pour que tout le monde pût l’entendre :

– Eh bien, Tonkawa a peur petit chat misérable ? Cornel s’est sauvé avec tous ses héros. Mais Tonkawa a attiré panthère sur lui pour sauver fillette et passagers. Cornel entendra parler de Tonkawa !

La fillette ainsi sauvée fut transportée dans sa cabine. Alors, le timonier étendit la main à bâbord et s’écria :

– Regardez la panthère ! Regardez le radeau !

Tous se portèrent de l’autre côté du navire où un nouveau et passionnant spectacle s’offrit à leurs yeux. Un petit radeau de paille et de roseaux, chargé de deux personnes se dirigeait de la rive droite du fleuve vers le vapeur. Les deux hommes avan-çaient à l’aide de pagaies de fortune, faites de branches d’arbre. L’une de ces personnes était un jeune garçon ; l’autre ressem-blait à une fille étrangement vêtue. Elle était coiffée, en effet, d’une espèce de vieux bonnet, sous lequel se montrait un visage rond, aux joues rouges et de petits yeux. Le reste du corps était enveloppé d’un vaste sac d’une forme et d’une coupe indétermi-nées. Tom le Noir qui était à côté d’Old Firehand demanda à ce dernier : « Sir, connaissez-vous cette femme ? »

– Non. Est-elle si célèbre que je doive la connaître ?

– Certainement. Ce n’est pas une femme, mais un homme, chasseur des prairies et trappeur. Et voici la panthère. Eh bien,

– 28 – vous allez voir de quoi est capable une femme qui est en réalité un homme.

Il se pencha par-dessus le bastingage et interpella l’homme du radeau en ces termes : « Hello, Tante Droll, attention. Elle va vous dévorer, cette bestiole. »

Le radeau se trouvait à une cinquantaine de mètres du na-vire. La panthère, toujours à l’affût de sa proie, nageait près du bateau. Soudain, elle aperçut le radeau et se dirigea vers lui. La femme regarda le pont, reconnut celui qui l’avait interpellée et répondit sur un ton de fausset :

– Good luck, c’est vous, Tom ? Très heureux de vous trou-ver, sauf votre respect. Qu’est-ce que cette bête ?

– Une panthère noire qui vient de quitter le navire. Allez, éloignez-vous. Vite, vite !

– Ah non ! Tante Droll ne fuit personne, pas même une panthère, fût-elle noire, bleue ou verte. Peut-on abattre la bes-tiole ?

– Naturellement. Mais vous n’en viendrez pas à bout. Elle appartient à un dompteur mais elle est redevenue sauvage. Sau-vez-vous de l’autre côté du navire !

L’étrange personnage trouvait amusant de jouer au chat avec la panthère. Il manœuvrait son fragile radeau avec un art consommé et sut éviter la panthère avec une habileté étonnante. Puis, de sa voix de fausset, il répondit :

– On en viendra à bout, quand même, mon vieux Tom.

Il rentra les pagaies et saisit sa carabine. La bête féroce fixa son adversaire avec des yeux de braise. Celui-ci leva l’arme, mit l’animal en joue et tira deux fois, puis en un clin d’œil, il posa l’arme, saisit les pagaies et fit démarrer l’embarcation. La pan-thère avait disparu. Un tourbillon marquait l’endroit de son agonie. On la vit reparaître à la surface un peu plus loin, en aval,

– 29 – immobile, morte. Puis quelques secondes après, elle disparut de nouveau dans les profondeurs du fleuve.

– Un coup de maître, s’écria Tom, joyeusement, et les pas-sagers l’approuvèrent avec enthousiasme à l’exception du pro-priétaire qui pleurait la perte de son dompteur et de la panthère.

– Où va ce vapeur, sauf votre respect ? demanda l’homme à l’aspect fantastique.

– Il avancera tant qu’il aura suffisamment d’eau à sa dispo-sition, répondit le capitaine.

– Nous voulons monter à bord. C’est pour cela que nous avons construit ce radeau sur la rive. Voulez-vous nous prendre avec vous ?

– Pouvez-vous payer le voyage, Madame ou Monsieur ? Vraiment, je ne sais pas si je dois saluer un homme ou une femme.

– Appelez-moi Tante, Sir. Je suis en effet Tante Droll, sauf votre respect. Quant au prix du voyage, j’ai l’habitude de payer

en espèces sonnantes et même avec des « nuggets 6 ».

– En ce cas, montez ! Nous allons quitter ces lieux funestes.

Un matelot tendit son bras droit vers le radeau. Le jeune garçon qui était également armé d’une carabine s’y accrocha et se hissa à bord. L’autre lança alors son arme sur le navire, saisit la main qui lui était tendue, repoussa le radeau et atterrit sur le pont où des regards admiratifs le saluèrent.

 

6 Pépites d’or.

– 30 –