Le Trésor du lac d'argent
III Combats Nocturnes
III
COMBATS NOCTURNES
Un grand feu était allumé sur la rive escarpée de la rivière de l’Ours Noir. Le clair de lune n’arrivait pas à percer l’épais feuillage des arbres et, sans ce feu, l’obscurité aurait été totale. Les flammes éclairaient une sorte de cabane curieusement cons-truite. Au lieu de superposer des rondins de bois, on avait coupé les couronnes de quatre arbres, disposés en un carré régulier, et posé, sur les troncs, des bûches en diagonale qui supportaient le toit. Le toit, comme les quatre murs de la maison étaient consti-tués de bardeaux, planches obtenues à partir de cyprès ébran-chés ou des troncs de chênes rouges. Trois ouvertures avaient été laissées dans le mur de devant : une grande, la porte et deux petites, une de chaque côté : les fenêtres. C’est devant cette mai-son que brûlait le feu, entouré d’une vingtaine de personnes à l’aspect sauvage, visiblement privés depuis longtemps de tout contact avec la civilisation. Leurs vêtements étaient déchirés et leurs visages hâlés par le soleil, le vent et les intempéries. Ils n’étaient armés que de couteaux ; et devaient demeurer, la plu-part du temps à l’intérieur de la cabane.
Au-dessus du feu, suspendu à une maîtresse branche, se trouvait un grand chaudron de fer dans lequel cuisaient de gros morceaux de viande. Près du feu étaient posées deux immenses calebasses remplies d’hydromel fermenté.
Chacun puisait à son gré dans la boisson ou dans le chau-dron. La conversation, était animée. La compagnie devait se sentir en parfaite sécurité, car personne ne se donnait la peine de baisser la voix. En cas d’approche d’un éventuel ennemi, le feu était nourri à la façon indienne, c’est-à-dire de manière à ne
– 65 – produire que de petites flammes, visibles seulement au voisi-nage immédiat de la maison. Au mur étaient accrochées des haches, des scies, et d’autres outils qui, révélaient la présence d’une société de Rafters, bûcherons et flotteurs.
De par leurs activités, les Rafters ne sont pas tenus de res-ter au même endroit ; ils ont une vie libre et presque indépen-dante. Le Rafter va d’un État à l’autre, d’une province à l’autre, évitant autant que possible, les hommes et les agglomérations humaines, car ses activités sont plus au moins clandestines. Les forêts dont il coupe les arbres ne lui appartiennent pas et il se donne rarement la peine de s’enquérir de leur propriétaire. Quand il trouve un endroit suffisamment boisé avec, à proximi-té, un cours d’eau flottable, il se met au travail, sans se préoccu-per de savoir si le lieu qu’il exploite appartient à l’État ou à un propriétaire privé. Il cherche les meilleurs arbres, les abat, net-toie et débite les troncs, les attache de façon à former des ra-deaux et les fait descendre au fil de l’eau pour les vendre n’importe où.
Voilà pourquoi le Rafter n’est pas un visiteur bien vu. Il est vrai que l’épaisse forêt donne du souci à de nombreux proprié-taires qui seraient heureux de la voir défricher. Mais le Rafter ne défriche pas ; il ne prend que les meilleures futaies, pour les abattre, couper les couronnes et les laisser sur place. Parmi ces cimes et les vieilles racines, poussent de nouvelles plantes, en-veloppées bientôt de vigne vierge et d’autres lianes, de façon à former une véritable jungle contre laquelle la hache et souvent même le feu sont impuissants.
Pourtant, le Rafter est rarement appréhendé, car c’est une espèce d’hommes vigoureuse et audacieuse à laquelle il n’est pas facile de s’attaquer. Il ne peut naturellement pas travailler seul ; ils se mettent à quatre, à huit, souvent à dix ou même davan-tage, ce qui décuple leur sentiment de sécurité ; aucun fermier n’oserait en effet engager le combat contre une telle troupe qui risque sa vie pour la possession de quelques futaies.
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Bien entendu, les Rafters mènent une vie dure, épuisante et pleine de privations, mais qui n’est pas sans récompense. Le bois ne lui coûtant rien, le Rafter arrive à ramasser un joli ma-got. Un, deux, ou plusieurs d’entre eux, suivant l’importance de la troupe, s’occupent du ravitaillement pendant que les autres travaillent. Ce sont des chasseurs qui, tout au long de la journée et quelquefois même de la nuit, rôdent à la recherche de viande. Dans les contrées giboyeuses leur tâche est relativement facile. Mais si le gibier vient à manquer, la chasse est pénible. Le chas-seur ne dispose alors pas du temps nécessaire pour chercher du miel et autres friandises et les Rafters doivent se rabattre sur les morceaux que dédaignent les autres chasseurs, c’est-à-dire sur la triperie.
La compagnie qui travaillait dans la région de la rivière de l’Ours Noir ne semblait pas souffrir de privations, à en juger par le volume du chaudron. Aussi, était-elle de bonne humeur et après la dure journée de labeur, les plaisanteries fusaient de tous côtés. Les Rafters contaient des anecdotes gaies et souvent passionnantes.
– Ah, vous devriez connaître celui que j’ai rencontré un jour là-haut à Fort Niobrara, dit un vieux à la barbe grison-nante. C’était un homme, mais ce qu’on appelle un homme et pourtant on lui disait : « Tante ».
– Tu veux parler de Tante Droll ? demanda un autre.
– Celui-là, précisément. L’as-tu rencontré quelque part ?
– Oui, une fois au restaurant de Desmoines où son appari-tion a été très remarquée et tout le monde s’est moqué de lui. Il y en avait en particulier un qui ne voulait pas le laisser tran-quille, jusqu’à ce que Droll l’attrape par la taille et le flanque par la fenêtre. Il n’est jamais revenu, celui-là.
– Cela ne m’étonne pas du tout. Tante Droll aime la plai-santerie et tolère qu’on rie à ses dépens, mais il ne faut pas dé-
– 67 – passer certaines limites, sinon, il montre ses griffes. D’ailleurs, si quelqu’un, un jour, s’avisait de l’insulter sérieusement, il au-rait affaire à moi.
– À toi, Blenter ? Pourquoi ?
– Parce que je lui dois la vie. J’avais été fait prisonnier, en même temps que lui, par les Sioux et je dois vous dire que s’il ne m’avait pas aidé, j’aurais gagné les chasses éternelles. Je ne suis pas homme à m’enfuir devant quelques Indiens. Je n’ai pas non plus l’habitude de me plaindre quand ça va mal. Mais ce jour-là, il n’y avait plus aucun espoir et je ne voyais pas la moindre is-sue. Droll a été d’une ruse inouïe. Il a si bien eu les Peaux-Rouges qu’ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient. Et nous avons été sauvés.
– Mais comment ? Raconte !
– Je préfère tenir ma langue, ne vous en déplaise. Ce n’est pas drôle de raconter un événement où on n’a pas joué un rôle spécialement glorieux. Qu’il vous suffise donc de savoir que si aujourd’hui je peux manger du chevreuil avec vous, je le dois à Tante Droll.
– Tu devais être dans un drôle de pétrin. Le vieux Missou-ri-Blenter est connu comme un Westman qui trouve toujours la porte quand il y en a une.
– Oui, mais ce jour-là, je ne l’ai point trouvée. J’étais déjà presque cloué au poteau de torture.
– Vilaine chose ! Invention diabolique que le poteau de tor-ture. Quand ce mot me vient à l’esprit je hais deux fois plus ces sacrés Peaux-Rouges.
– Dans ce cas-là, tu ne sais pas ce que tu fais ni ce que tu dis. Quand on hait les Indiens, on les juge mal, et on ne pense pas à tout ce que les Peaux-Rouges ont enduré. Si quelqu’un ve-nait maintenant pour nous chasser d’ici que ferais-tu ?
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– Je me défendrais, et l’un de nous deux mourrait.
– Et cet endroit est à toi ?
– Je ne sais pas du tout à qui il appartient, mais je ne l’ai sûrement pas payé.
– Eh bien, vois-tu, tout ce pays, tout autour, appartenait autrefois aux Peaux-Rouges. On est en train de le leur prendre, les condamnerais-tu parce qu’ils se défendent ?
– Hum ! C’est juste. Mais la race des Peaux-Rouges doit disparaître, s’éteindre. C’est sa destinée.
– Oui, le Peau-Rouge meurt, parce que nous le tuons. On dit qu’il est réfractaire à la civilisation et c’est pourquoi il doit disparaître. Mais on ne crée pas une civilisation de toutes pièces, comme par enchantement. Il faut pour cela du temps, beaucoup de temps. Plusieurs siècles. Est-ce qu’on leur en donne, du temps, aux Peaux-Rouges ? Si tu envoies un enfant de six ans à l’école, lui tapes-tu sur la tête parce qu’il ne devient pas professeur au bout de quelques semaines ? Or, c’est à peu près ainsi qu’on agit avec les Indiens. Je ne veux pas les défendre, car cela ne me fait ni chaud ni froid, mais j’ai connu parmi eux au moins autant de braves gens que chez les Blancs, sinon plus… Mais… qu’est-ce que c’est que ces gens ?
Il sauta sur ses pieds et les autres suivirent son exemple, car deux personnes vêtues de couvertures multicolores venaient d’apparaître dans la zone éclairée par le feu. C’étaient des In-diens, un vieux et un jeune. Le vieux leva la main d’un geste ras-surant et dit :
– Soyez tranquilles, nous ne sommes pas des ennemis ! Y a-t-il ici Rafters qui connaître Tom le Noir ?
– Oui, nous le connaissons, dit Blenter.
– Lui parti pour vous rapporter argent ?
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– Oui, il doit encaisser et revenir auprès de nous dans une semaine.
– Tom viendra avant. Nous sommes donc chez Rafter que nous cherchons. Faire feu petit, sinon on voit de loin. Et parler bas, sinon on entend de loin.
Le Peau-Rouge se défit de sa couverture, s’approcha du feu, dispersa les brandons, les éteignit pour ne laisser brûler que quelques branches. Le jeune Indien l’aidait dans cette besogne. Après quoi, le vieux jeta un regard dans le chaudron, s’assit et dit :
– Donnez-nous un morceau de viande, car arrivons à che-val de loin et rien mangé.
Cette entrée en matière fit naturellement la stupéfaction des Rafters Étonné, l’homme du Missouri demanda :
– Mais, voyons, qu’est-ce qui te prend ? Tu te permets de t’asseoir parmi nous, comme si cette place était la tienne…
– Nous rien oser, répondit le vieux. Homme rouge ne doit pas être méchant. Homme rouge très brave. Visage pâle verra.
– Mais qui es-tu ? Tu n’appartiens sûrement pas à une tri-bu de la rivière ou de la prairie. D’après ton aspect, je suppose plutôt que tu viens de New Mexico et que tu es un pueblo.
– Pas pueblo. Chef des Tonkawa, moi Grand Ours et voici mon fils.
– Quoi, Grand Ours ? s’écrièrent plusieurs Rafters, étonnés et l’homme du Missouri ajouta :
– Ainsi, ce garçon est Petit Ours.
– Wongh, acquiesça le Rouge.
– C’est différent. Les Ours Tonkawa sont partout les bien-venus. Servez-vous de viande et d’hydromel, comme il vous
– 70 – plaira et restez avec nous aussi longtemps qu’il vous plaira. Mais qu’est-ce qui vous amène dans notre région ?
– Nous venons pour avertir Rafters.
– Pourquoi ? Courons-nous un danger ?
– Grand danger.
– Comment ? Raconte.
– Tonkawa d’abord manger et chercher chevaux, ensuite parler.
Grand Ours fit signe à son fils qui s’éloigna et prit ensuite un morceau de viande dans le chaudron. Il mangea avec calme, comme s’il était chez lui, en toute sécurité, dans son wigwam.
– Vous avez des chevaux ? demanda le vieux. De nuit, dans cette forêt obscure ? Et en plus, vous nous avez cherchés et trouvés ? C’est un coup de maître !
– Tonkawa a yeux et oreilles. Il sait que Rafters vivent tou-jours près rivière. Vous parlez haut et faites grand feu que nous voyons de très loin et sentons encore plus loin. Rafters impru-dents, car ennemis les trouveront facilement.
– Il n’y a pas d’ennemis ici. Nous sommes tout seuls dans cette région et, de toutes façons suffisamment forts pour affron-ter n’importe quel ennemi.
– Missouri-Blenter se tromper.
– Comment ? Tu connais mon nom ?
– Tonkawa depuis longtemps debout derrière arbre et en-tendre ce que Visage Pâle dit. Entendre aussi noms. Si ennemi pas là, viendra quand même. Et si Rafters imprudents, seront vaincus par peu d’ennemis.
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On entendit un bruit de sabots sur un terrain mou. Petit Ours conduisit deux chevaux, les attacha à un arbre, prit un morceau de viande dans le chaudron et s’assit près de son père pour manger. Le vieux qui venait de terminer son repas, remit son couteau à sa ceinture et reprit :
– Maintenant Tonkawa parler et Rafters ensuite fumer avec lui le calumet paix. Tom le Noir a beaucoup d’argent. Tramps venir, le guetter et prendre argent.
– Tramps ? Ici, près de la rivière de l’Ours Noir ? Tu dois quand même te tromper.
– Tonkawa pas se tromper, mais savoir exactement et va raconter.
Dans son anglais rocailleux, l’Indien rapporta les événe-ments qui s’étaient déroulés sur le navire, mais il était trop fier pour relater l’exploit de son fils. On l’écoutait avec la plus grande attention. Il raconta également ce qui s’était passé après la fuite des Tramps. Avec le petit canot ils avaient gagné après eux la rive de l’Arkansas où ils étaient restés couchés jusqu’au petit matin, ne voulant pas, dans la nuit, poursuivre leur route. Ensuite, les traces étaient devenues parfaitement claires et avaient mené vers l’Ouest, évitant Fort Gibson, entre le Red Fork et le North Fork du Canadian, pour prendre ensuite la di-rection du Nord. Une de ces dernières nuits, les Tramps avaient attaqué le campement d’Indian Creek pour se procurer des che-vaux. Le lendemain, vers midi, les deux Tonkawa rencontrèrent des guerriers Choctaw à qui ils achetèrent deux chevaux. Les cé-rémonies coutumières qui accompagnent de telles transactions avaient pris tellement de temps que les Tramps avaient gagné une journée. Ils avaient traversé le Red Fork et atteint, par les prairies découvertes, la rivière de l’Ours Noir. À présent, ils campaient sur une petite clairière au bord de la rivière et les Tonkawa s’étaient empressés d’aller trouver les Rafters pour les informer.
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– À quelle distance est situé d’ici le camp de ces Tramps ?
– Visages Pâles diraient à une demi-heure.
– By Jove ! S’ils n’ont pas vu notre feu, ils ont pu sentir la fumée. En effet, nous nous croyions trop en sécurité. Et depuis quand sont-ils là-bas ?
– Ils y sont arrivés une heure avant la tombée de la nuit.
– Dans ce cas-là, ils nous ont certainement cherchés. En sais-tu quelque chose ?
– Tonkawa pas pouvoir observer Tramps quand il fait jour. Parti tout de suite pour avertir Rafters, car…
Il s’interrompit et dressa l’oreille. Puis, il reprit encore plus bas :
– Grand Ours voir quelque chose, mouvement au coin mai-son. Rester tranquilles et pas parler. Tonkawa rampe et se ren-seigner.
Laissant son arme, il se coucha à plat ventre et rampa jusqu’à la maison. Les Rafters écoutèrent. Au bout d’une di-zaine de minutes s’éleva un cri bref et strident, un cri que tous les Westmen connaissent ; le cri de l’homme frappé à mort. Peu de temps après le chef revint auprès du groupe.
– Éclaireur Tramps, dit-il. Tonkawa lui donner coup de couteau. Mais peut-être un deuxième là. Il va s’enfuir et rappor-ter. C’est pourquoi faire vite, si hommes blancs veulent peut-être espionner Tramps.
– C’est juste, dit en chuchotant l’homme du Missouri. Je vais avec toi, puisque tu connais l’endroit où ils ont établi leur camp. Ils ne soupçonnent absolument pas que nous savons leur présence. Ils se sentent en sécurité et parleront de leur plan. Si nous nous mettons tout de suite en route, nous pourrons peut-être apprendre leurs projets.
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– Oui, mais doucement et en secret. Si deuxième éclaireur là, lui pas nous voir partir. Et pas prendre fusil, seulement cou-teau. Fusil gêner nous.
Ce conseil fut suivi. Les Rafters prirent leurs outils et le chaudron avec la viande puis se retirèrent dans leur cabane où ils ne pouvaient être observés. De son côté, l’homme du Missou-ri partit avec le chef indien.
La rivière de l’Ours Noir marque la limite de cette région de collines que l’on désigne sous le nom de Rollin Prairie, la prai-rie roulante. C’est une succession de coteaux de dimensions sensiblement égales, séparés de vallées, elles aussi uniformes. La région occupe toute la partie orientale du Kansas. La prairie roulante est riche en eaux et en forêts. À vol d’oiseau, cette suc-cession de coteaux et de vallées ressemble aux vagues d’une mer verte. D’où son nom, qui indique aussi que le mot de « prairie » ne désigne pas forcément une étendue plate et herbeuse. La ri-vière de l’Ours Noir a profondément mordu sur cette terre molle, riche en humus, de sorte que ses rives, jusqu’à l’endroit où le fleuve quitte la Rolling Prairie, sont escarpées et couvertes d’une épaisse végétation descendant jusqu’à l’eau. C’est, ou plu-tôt c’était une véritable contrée sauvage car depuis quelque temps, la Rolling Prairie est relativement peuplée et son gibier décimé par les chasseurs amateurs.
À l’endroit où les Rafters avaient établi leur chantier, la rive escarpée tombait à pic dans l’eau, facilitant l’installation de glissoirs par lesquels ils acheminaient sans efforts les bûches à l’eau. De plus, il n’y avait point de sous-bois. Aussi, n’était-il point aisé de l’escalader dans l’obscurité. L’homme du Missouri était un Westman expérimenté. Il n’en admirait pas moins le chef indien qui l’avait pris par la main et le conduisait, sans bruit, parmi les arbres, évitant les futaies avec autant de facilité qu’en plein jour. En bas, le murmure du fleuve couvrait le bruit de leurs pas.
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Au bout d’un quart d’heure environ, les deux hommes des-cendirent une vallée perpendiculaire à la rivière. Elle était cou-verte d’une épaisse végétation et arrosée par un petit ruisseau au doux murmure. Non loin de l’endroit où le ruisseau se jetait dans le fleuve, s’étendait une petite clairière avec quelques buis-sons seulement ; c’était là que les Indiens avaient remarqué la lueur, alors qu’ils étaient encore au cœur de la forêt.
– Tramps aussi imprudents que Rafters, dit tout bas le chef des Tonkawa à son compagnon. Allumer grand feux comme si vouloir rôtir buffles entiers. Nous approcher facile-ment et faire en sorte pas être vus.
– Oui, nous pourrons nous approcher, dit le vieux, mais je me demande s’il est prudent de s’avancer tout près pour pouvoir entendre ce qu’ils disent.
– Nous tout près, nous entendre. Mais nous aider l’un l’autre, si Tramps nous découvrir. Tuer, s’il faut, et courir vite dans forêt.
Ils s’avancèrent jusqu’aux derniers arbres et virent avec plus de précision le feu et les hommes qui l’entouraient. Ils con-tinuèrent à ramper, protégés par le sous-bois, jusqu’à ce qu’ils entendissent la conversation des Tramps. Blenter demanda tout bas au chef indien :
– Lequel est le Cornel dont tu nous as parlé ?
– Cornel pas là, lui parti, répondit l’Indien.
– Pour nous chercher, je suppose.
– Grand Ours le croire.
– C’était peut-être lui que tu as tué ?
– Non, pas être lui.
– Tu ne pouvais pas le voir.
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– Visages Pâles voient seulement avec yeux, mais Indiens voient aussi avec mains. Mes doigts auraient reconnu Cornel.
– Alors il était accompagné d’un autre et tu as tué son compagnon.
– Howgh ! Maintenant attendre ici retour Cornel.
Les Tramps bavardaient avec beaucoup d’animation de choses et d’autres, sauf de ce qui intéressait les deux éclaireurs. Soudain l’un d’eux déclara :
– Je voudrais bien savoir si le Cornel a calculé juste. Ce se-rait vexant si les Rafters n’étaient plus ici.
– Ils sont ici tout près, dit un autre. Les copeaux que le fleuve a rejetés sont tout frais ; ils sont d’hier ou, tout au plus, d’avant-hier.
– S’il en est ainsi, nous devrions reculer car ces gars-là sont alors tellement près, qu’ils finiront par s’apercevoir de notre présence. Il ne faut pas qu’ils nous voient ; nous n’avons rien à faire avec eux ; ce que nous voulons, c’est Tom le Noir et son ar-gent.
– Nous ne l’aurons pas, enchaîna un troisième. Croyez-vous que les Rafters ne nous apercevront pas, parce que nous aurons reculé ? Nous laissons des traces que nous ne pouvons pas effacer. Or, si nous trahissons notre présence, notre plan est fichu.
– Mais pas du tout ! Nous les abattrons !
– Crois-tu qu’ils se planteront devant nous pour nous lais-ser tirer sur eux ? J’ai donné un excellent conseil au Cornel, mais malheureusement, il ne m’a pas écouté. Dans les grandes villes de l’Est si vous êtes volé, vous allez à la police et c’est à elle de trouver le voleur. Mais dans l’Ouest chacun règle ses affaires seul. Je suis persuadé qu’on nous a poursuivis au moins pen-dant une partie de notre trajet. Qui « on » ? Certainement ceux
– 76 – des passagers du vapeur qui s’y connaissent un peu en la ma-tière, donc Old Firehand, Tom le Noir et peut-être cet étrange Tante Droll. Nous aurions dû les attendre et il n’aurait pas été difficile de prendre son argent à Tom le Noir. Mais au lieu de ça, nous avons fait cette cavalcade insensée et nous sommes main-tenant au bord de la rivière de l’Ours sans savoir si nous aurons l’argent. Quant à l’idée du Cornel de chercher les Rafters dans la nuit, en pleine forêt, elle est stupide. Il aurait pu attendre jusqu’à demain matin et…
L’homme s’interrompit, car celui dont il parlait venait d’apparaître devant les arbres et s’approchait du feu. Il vit tous les regards braqués sur lui, ôta son chapeau, le jeta sur le sol et dit :
– Je n’ai pas de bonnes nouvelles à vous annoncer. J’ai eu la poisse !
– Comment ça ? demandèrent les autres. Où est Burns ? Pourquoi n’est-il pas avec toi ?
– Burns ? répondit le Cornel en s’asseyant. Il ne reviendra plus. Il est mort.
– Mort ? Diable ! Comment c’est arrivé ?
– On lui a planté un couteau dans le cœur.
Cette nouvelle suscita une émotion fort compréhensible. Chacun voulut savoir les circonstances du meurtre et le Cornel ne put faire entendre sa voix. Il demanda donc le silence, l’obtint et dit :
– Burns et moi, nous pensions trouver les Rafters en amont du fleuve, nous sommes donc partis dans cette direction. Nous devions être extrêmement prudents pour ne pas être vus. Aussi, avancions-nous lentement et la nuit nous a surpris. J’ai voulu retourner, mais Burns n’était pas d’accord. Nous avons découvert plusieurs traces, et nous en avons conclu que le camp
– 77 – des Rafters ne devait pas être loin. Burns disait que nous les verrions sûrement, car ils avaient allumé un feu pour chasser les moustiques. C’est en effet ce qui s’est produit. Nous avons enfin senti l’odeur de la fumée et vu, à travers les buissons et les arbres, une sorte de lueur qui ne pouvait être que celle du feu. Nous avons escaladé la rive. Le feu était devant nous. Il brûlait devant une cabane et une vingtaine de Rafters entouraient le bûcher, comme nous actuellement. Nous nous sommes appro-chés, moi, je suis resté sous un arbre et Burns s’est dirigé vers la maison. Nous n’avons pas eu le temps d’écouter leur conversa-tion, car, soudain deux étrangers sont arrivés ; c’étaient les deux Indiens du Dog-Fish.
Cette nouvelle plongea les Tramps dans un profond éton-nement, surtout quand ils eurent appris ce que le chef avait dit aux Rafters. Puis, le Cornel reprit :
– J’ai vu le Peau-Rouge éteindre le feu et la conversation s’est poursuivie tellement bas que je n’ai plus rien compris. J’aurais bien voulu m’en aller, mais j’attendais Burns. Soudain, j’ai entendu un cri, si terrible, si épouvantable qu’il me figea le sang. Il venait de la cabane derrière laquelle se cachait Burns. J’ai rampé dans cette direction ; ma main a heurté un corps qui gisait dans une mare de sang. Il avait dans le dos un poignard qui lui avait percé le cœur. Que pouvais-je faire ? Je lui ai vidé les poches, pris son couteau et son revolver et je l’ai laissé. En repassant devant la cabane, j’ai remarqué que les Rafters s’étaient retirés dans la maison. Je suis parti aussitôt. Et main-tenant nous n’avons pas de temps à perdre, nous devons nous en aller.
– Mais pourquoi ? lui demanda-t-on.
– Comment pourquoi ? Mais vous n’avez pas compris que les Peaux-Rouges connaissent l’endroit où nous campons et qu’ils vont naturellement nous attaquer ? Comme ils doivent se dire qu’en découvrant le cadavre nous soupçonnerons quelque chose, il est possible qu’ils ne tardent pas à arriver. Si nous nous
– 78 – laissons surprendre ici, nous sommes perdus. C’est pourquoi nous devons partir tout de suite et renoncer à l’argent des Raf-ters. C’est plus sage et…
Brinkley s’interrompit et fit un geste de surprise.
– Mais qu’est-ce que tu as ? demanda un des Tramps. Con-tinue !
Le Cornel se leva sans répondre. Il était assis tout près de l’endroit où écoutaient ses deux adversaires dont l’un s’était aventuré trop près. Lorsque les yeux du vieil homme du Missou-ri étaient tombés sur le Cornel, une extraordinaire émotion s’était emparée de lui. Au lieu de rester couché à sa place, il s’avança de plus en plus dans le sous-bois. Ses yeux ardents semblaient vouloir sortir de leur orbite. Dans son excitation, il avait oublié la prudence et n’avait pas remarqué que sa tête dé-passait presque du sous-bois.
– Pas se faire voir ! lui dit le chef indien en le saisissant et en le tirant en arrière.
Mais il était trop tard. Le Cornel avait repéré sa tête. C’est pourquoi il interrompit son discours et se leva rapidement pour mettre l’espion hors d’état de nuire. Il procéda avec ruse, car il dit :
– Je viens de penser aux deux chevaux là-bas que… mais venez plutôt avec moi, vous deux.
Il fit signe aux deux hommes qui étaient assis à sa droite et à sa gauche. Lorsqu’ils se furent levés, il leur dit tout bas :
– J’ai raconté une histoire… Il y a quelqu’un derrière nous, dans le sous-bois. Peut-être un Rafter. S’il voit que je l’ai aper-çu, il va s’enfuir. Dès que je me jette sur lui, vous en faites au-tant. Nous l’empêcherons ainsi de se défendre et de me blesser. Allons-y !
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Il se retourna avec la rapidité de l’éclair et bondit vers l’endroit où il avait repéré la tête.
Le Tonkawa était un homme prudent, expérimenté aux ré-flexes rapides. Il vit le Cornel se lever et s’entretenir avec ses deux compagnons et remarqua que l’un d’eux avait involontai-rement effectué un mouvement en arrière. Pour imperceptible qu’il fût, ce recul fut très révélateur pour Grand Ours. Il toucha donc l’épaule du vieux et lui dit : « Allons-nous-en vite. Cornel voir toi et toi prendre. Viens ! »
Tout en prononçant cette phrase il se tourna et se dissimu-la, sans se lever du sol, derrière le buisson le plus proche. Tout ceci se déroula en l’espace de deux secondes au maximum. Der-rière lui retentit alors le « Allons-y » du Cornel et lorsqu’il re-garda dans cette direction il vit les trois Tramps tomber sur l’homme du Missouri.
Malgré sa légendaire présence d’esprit, le vieux Blenter fut rapidement mis hors d’état de se défendre. Les trois hommes se couchèrent et s’agenouillèrent sur lui, immobilisant ses bras et ses jambes, tandis que les autres quittaient le feu et s’approchaient rapidement. L’Indien avait tiré son couteau pour l’aider, mais il dut admettre son impuissance devant une telle supériorité numérique. Tout ce qu’il pouvait, c’était observer la scène pour la rapporter aux Rafters. Pour éviter d’être à décou-vert, il s’écarta en rampant du chemin qu’il s’était taillé dans le sous-bois et se cacha derrière un buisson.
Dès qu’ils aperçurent le prisonnier, les Tramps voulurent élever la voix, mais le Cornel leur imposa le silence. « Pst ! leur dit-il. Nous ne savons pas s’il est accompagné. Empêchez-le de bouger, je vais voir un peu par ici… »
Il fit le tour du feu, mais ne vit personne. Il retourna alors auprès du prisonnier maintenu par quatre de ses hommes, et se pencha sur son visage pour l’examiner d’un regard aigu et scru-tateur.
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– Toi, je t’ai déjà vu quelque part, dit-il enfin. Mais où ? Es-tu de ces Rafters qui travaillent en amont du fleuve ?
– Oui, répondit le vieux.
– Qu’est-ce que tu as à tournailler par ici ? Pourquoi nous espionnes-tu ?
– Étrange question ! Est-il interdit dans l’Ouest d’examiner les gens que l’on rencontre ? Je crois au contraire que c’est une nécessité. Il y en a suffisamment dont on doit se méfier.
– Tu as entendu ce que nous disions et tu dois savoir qui nous sommes.
– Je n’ai rien entendu du tout. J’étais en bas, au bord du fleuve et je voulais rejoindre mon camp. C’est alors que j’ai vu votre feu et je me suis naturellement approché pour écouter. Mais je n’ai pas eu le temps d’entendre quoi que ce soit, car j’ai été imprudent et vous m’avez immédiatement arrêté.
Il espérait que le Cornel ne l’avait pas vu là-haut, près de la cabane. Mais il se trompait, car le Rouquin répondit ironique-ment :
– Ce sont des histoires. Je t’ai vu tout à l’heure avec les Rafters, je t’ai entendu parler et maintenant je te reconnais. Tu avoues ?
– Impossible. J’ai dit la vérité.
– Ainsi, il n’y a personne avec toi, ici ?
– Non.
– Et tu prétends n’avoir rien entendu de notre conversa-tion ?
– Pas un mot.
– Comment t’appelles-tu ?
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– Adams.
– Adams, répéta le Cornel, pensif. Adams ! Je n’ai jamais connu d’Adams qui ait ta bobine. Et pourtant il me semble t’avoir rencontré quelque part.
– Non, dit le vieux. Mais maintenant relâchez-moi. Je ne vous ai rien fait et j’espère qu’en honnêtes Westmen, vous lais-sez en paix les honnêtes gens.
– Oui, nous sommes des gens honnêtes qui respectent le droit et la loi, dit Brinkley en ricanant. Vous venez de tuer d’un coup de couteau l’un des nôtres. Cela appelle vengeance. Sang pour sang, vie pour vie. Qui que tu sois, tu es fichu !
– Comment ? Vous voulez me tuer ?
– Oui, exactement comme vous avez tué notre camarade. Il s’agit seulement de savoir si tu mourras par le poignard, comme lui, ou si nous te noierons dans le fleuve. En tout cas, nous ne ferons pas beaucoup de chichis. Nous n’avons pas de temps à perdre. Votons rapidement. Bâillonnez-le pour l’empêcher de crier. Ceux qui sont pour la noyade, levez la main.
La majorité des Tramps leva la main.
– On va donc le noyer, dit le Cornel. Attachez-lui les bras et les jambes pour l’empêcher de nager, jetez-le rapidement dans le fleuve et ensuite déguerpissons, avant que ses hommes arri-vent.
Plusieurs Tramps avaient maintenu immobile le vieil homme pendant son interrogatoire. Maintenant, ils voulaient le bâillonner. Celui-ci sachant que l’Indien n’avait pas encore pu rejoindre les Rafters, se débattait de toutes ses forces et appelait au secours. Son cri retentit longuement dans le silence de la nuit.
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– Enfer et Damnation ! pesta le Cornel. Mais ne le laissez donc pas crier comme ça. Si vous ne venez pas à bout, je me charge de le faire taire. Tiens !
Il saisit son fusil et s’apprêtait à assener un coup de crosse sur la tête du vieux, quand une ombre gigantesque surgit des fourrés. Un puissant coup de poing envoya le Cornel rouler à terre.
Peu avant la tombée de la nuit, quatre cavaliers avaient suivi les traces des Tramps le long du fleuve. Ces quatre cava-liers étaient : Old Firehand, Tom le Noir, Tante Droll et le jeune Fred. Les traces les avaient conduits sous les arbres. Il était fa-cile de les identifier, mais malaisé d’en déterminer la date. Mais lorsqu’elles débouchèrent sur une clairière couverte d’herbe, Old Firehand descendit de cheval pour les examiner, chose plus facile sur l’herbe que sur la mousse. Après avoir longuement considéré les empreintes, il déclara :
– Les Tramps sont à une bonne lieue devant nous, ils sont passés par ici il y a une demi-heure environ. Accélérons l’allure.
– Pourquoi ? demanda Tom.
– Pour arriver avant la tombée de la nuit, suffisamment près des Tramps afin de connaître l’endroit où ils campent.
– N’est-ce pas dangereux ? Ils plantent leur camp avant la tombée de la nuit et nous risquons de nous jeter dans leurs bras.
– Je ne le crains pas. Même si votre supposition est juste, nous ne pouvons pas les atteindre avant le crépuscule. Diffé-rents indices me font croire que nous ne sommes pas loin des Rafters que nous voulons prévenir. Il est donc intéressant de connaître l’endroit où campent les Tramps. Mais pour cela il faut se dépêcher, sinon nous serons surpris par la nuit. Et pen-dant la nuit, il peut se passer beaucoup de choses que nous ne pourrons pas empêcher. Qu’en pensez-vous, Droll ?
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– Je suis de votre avis, répondit Tante Droll. Plus nous avançons vite et plus nous pourrons nous rapprocher d’eux. En avant, Messieurs !
La forêt n’étant pas trop dense, les quatre cavaliers pou-vaient laisser galoper leurs chevaux à leur guise. Cependant, les Tramps avaient, eux aussi, profité du jour et ne s’était arrêtés qu’à la tombée de la nuit. Si Old Firehand au lieu de suivre leurs traces s’était tenu près de la rive, il aurait découvert celles des Indiens Tonkawa qui n’avaient qu’une faible avance sur eux.
Cependant, lorsque l’obscurité rendit les traces presque in-visibles, Old Firehand descendit de cheval pour les examiner de plus près.
– Nous venons de faire une demi-lieue, dit-il, mais mal-heureusement les Tramps ont, eux aussi, rapidement avancé. Nous tenterons cependant de les rattraper. Descendez tous, nous devons continuer à pied en tenant nos chevaux par la bride.
Old Firehand marchait en tête, les autres suivaient. La ri-vière, à cet endroit, décrivait une assez forte courbe vers la gauche et les cavaliers s’en étaient passablement éloignés. Old Firehand s’en aperçut à la diminution de l’humidité du sol et des environs et tourna plus à gauche. Soudain, il perçut une odeur de fumée et s’arrêta. Derrière lui, Droll humait l’air et dit :
– C’est de la fumée. Elle vient de là-haut. Mais attention ! il me semble qu’il y fait un peu plus clair ! Cela ne peut être que du feu !
Il voulait recommencer à marcher, mais s’arrêta net car ses oreilles extrêmement sensibles venaient de reconnaître un bruit de pas qui s’approchaient, Old Firehand les entendit également et perçut aussitôt un souffle. Il lâcha son cheval et fit quelques pas. Dans l’obscurité, une figure humaine que même son œil de
– 84 – chasseur éprouvé avait peine à reconnaître, surgit devant lui et tenta de s’éloigner en courant. Mais Old Firehand la saisit à deux mains.
– Halte ! dit-il d’une voix étouffée. Qui es-tu ?
– Schai nek-enokh, schai kopeia – je ne sais pas, personne, répondit l’ombre tout en essayant de se dégager.
L’homme le plus intrépide aurait été pris de frayeur en se voyant, en pleine nuit, arrêté par deux bras puissants. Dans ces moments-là on se sert instinctivement de sa langue maternelle ; c’est ce que fit l’homme arrêté par Old Firehand. Celui-ci com-prit ses paroles et s’écria, surpris :
– C’est du tonkawa. Grand Ours et son fils sont devant nous. Serais-tu… mais dis, qui es-tu ?
L’homme cessa de se débattre ; il avait reconnu la voix du chasseur et poursuivit rapidement dans son mauvais anglais :
– Ici, Nintropan-hauey, toi Old Firehand. Très bien. Autres hommes avec toi ?
– Donc, Grand Ours. Heureuse rencontre. Oui, c’est moi. Il y a encore trois personnes avec moi et nous avons nos chevaux. Les Tramps sont dans les parages. Méfie-toi !
– Les ai vus. Tramps faire prisonnier vieux Blenter du Mis-souri. Vouloir le tuer. Nintropan-hauey courir chez Rafters pour aide. Alors Old Firehand m’arrêter.
– Ils veulent tuer un Rafter ? Nous devons les en empê-cher. Où sont-ils ?
– Derrière moi où clarté parmi arbres.
– Cornel, le Rouquin, est-il avec eux ?
– Oui, lui être là.
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– Où sont leurs chevaux ?
– Si Old Firehand va vers eux, alors chevaux à droite près du feu.
– Où se trouvent les Rafters ?
– Là-haut, sur montagne. Grand Ours déjà été et parlé avec eux.
Le Tonkawa raconta en toute hâte ce qui s’était passé et Old Firehand déclara :
– Puisqu’un Tramp a été tué, ils veulent se venger sur l’homme du Missouri. Nous attacherons nos chevaux ici et es-saierons d’empêcher ce meurtre. Mais toi, cours auprès des Raf-ters, et dis-leur de venir à la rescousse.
L’Indien s’éloigna en courant. Les quatre hommes attachè-rent leurs chevaux aux arbres et se dirigèrent aussi rapidement qu’ils purent vers le camp des Tramps. Bientôt, il fit plus clair autour d’eux. Ils aperçurent alors, parmi les futaies, la lueur du feu et, à droite, sur la clairière, les chevaux.
Ils se couchèrent à plat ventre et s’approchèrent du feu en rampant. Old Firehand se tourna vers le petit Fred pour lui dire d’aller près des chevaux et d’abattre tout Tramp qui essaierait de se mettre en selle pour s’enfuir. Mais le premier mot était à peine sorti de ses lèvres que retentit un cri affreux ; c’était le cri de détresse du vieil homme du Missouri.
– Ils le tuent ! s’écria Old Firehand. Attaquons-les vite. Pas de quartier pour ceux qui essaient de se défendre !
Le chasseur se leva et fut d’un bond près du feu. Il écarta trois ou quatre Tramps pour atteindre le Rouquin qui s’apprêtait à assener son coup de crosse. Il arriva à temps pour l’envoyer rouler à terre. Les deux ou trois Tramps occupés à garrotter l’homme du Missouri tombèrent sous ses coups. Old Firehand jeta alors son fusil encore chargé, tira son revolver et
– 86 – ouvrit le feu sur les autres. Pendant tout ce temps, pas un son ne sortait de la bouche de l’intrépide guerrier.
Les trois autres étaient d’autant plus bruyants. Tom le Noir apparut en trombe au milieu des Tramps et les abattit à coups de crosse tout en leur lançant les pires injures, les pires me-naces. Fred tira d’abord avec sa carabine, puis jeta son arme et sortit son revolver. Il fit feu tout en hurlant à tue-tête, pour pro-duire un effet terrifiant.
Mais c’était la voix de fausset de Tante Droll que l’on en-tendait surtout. L’admirable chasseur tempêtait, hurlait pour dix. Il se déplaçait avec une agilité telle qu’aucun ennemi ne pouvait le prendre comme cible. Surpris par cette attaque, les Tramps ne pensèrent d’abord pas à résister, et lorsqu’ils réalisè-rent enfin ce qui était arrivé, ceux qui n’avaient pas été blessés, voyant autour d’eux tant de leurs camarades, morts ou évanouis au sol, jugèrent plus sage de s’enfuir, sans se rendre compte de leur supériorité, car les cris de Tante Droll et de Fred leur fai-saient surestimer le nombre des attaquants. Une minute s’était à peine écoulée entre le premier coup de feu d’Old Firehand et la fuite des Tramps.
– Poursuivez-les s’écria Old Firehand. Je tiens la place. Ne les laissez pas s’emparer des chevaux !
Tom, Droll et Fred se portèrent, toujours hurlant, vers l’endroit où ils avaient vu les chevaux. Les Tramps qui voulaient monter sur leurs chevaux ne purent exécuter ce projet et dispa-rurent dans la forêt.
Pendant ce temps-là, les Rafters attendaient dans leur ca-bane le retour des deux éclaireurs, l’homme du Missouri et le chef Tonkawa. En entendant les coups de feu près du fleuve et les croyant en danger, ils saisirent les armes, quittèrent la mai-son et coururent, dans la mesure où l’obscurité le leur permet-tait, en direction des coups de feu. Ils criaient de toutes leurs forces pour faire peur aux Tramps. Petit Ours courait en tête et
– 87 – poussait de temps en temps un cri pour maintenir les Rafters dans la bonne direction. À peine eurent-ils fait la moitié du chemin, qu’une autre voix s’éleva devant eux ; celle de Grand Ours.
– Vite venir ! s’écria-t-il. Old Firehand être là-bas et tirer sur Tramps. Seulement trois hommes avec lui. Aidez-lui !
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