Le Trésor du lac d'argent
X à Eagle Tail
X
À EAGLE TAIL
La plupart des ouvriers établis à Sheridan étaient des Alle-mands et des Irlandais. Leur contre-maître, Watson, un ancien aventurier, fut rapidement mis au courant de la situation par l’ingénieur qui le pria d’en parler aux ouvriers afin que tout le monde fût prêt à agir.
Watson, visiblement satisfait de la tournure des événe-ments qui venaient rompre la monotonie de son existence, dé-clara avoir rencontré deux ans auparavant un nommé Brinkley, un brun qui avait les cheveux teints en roux.
– Je revenais du Lac d’Argent en compagnie d’un Allemand nommé Erik Engel, et nous nous dirigions vers Pueblo et en-suite vers l’est pour acheter les outils nécessaires à une entre-prise qui devait nous rapporter des millions.
Old Firehand devint très attentif.
– Pourrait-on savoir d’autres détails sur cette rencontre ? demanda-t-il.
– Pourquoi pas ? Il s’agissait de retrouver un trésor fabu-leux englouti dans le Lac d’Argent ! Cela semble peut-être in-croyable mais l’homme qui nous en avait parlé, n’était sûrement pas un menteur.
– Qui était-ce ?
– Un vieil Indien, tout ratatiné que j’ai rencontré un hiver dans une cabane, précisément en compagnie d’Erik Engel dont j’ai déjà parlé. L’hiver était trop rude ; le vieux n’y a pas survécu
– 217 – et avant de mourir, comme il nous aimait bien et que nous lui avions rendu de menus services, il nous a conté le secret du tré-sor englouti. Il possédait un bout de cuir vieux comme le monde, sur lequel était dessiné le plan des lieux et il nous a permis d’en faire une copie. Il ne voulait pas nous donner le cuir, qu’il a confié à son petit-fils et à son arrière-petit-fils, Grand Ours et Petit Ours.
– Ah ! Nintropan-hauey et Nintropan-homosch ? s’écria Old Firehand.
– Oui, c’est comme ça qu’ils s’appellent en indien. Les con-naissez-vous peut-être, Sir ?
– Oui. Mais continuez.
– Le vieux enterré, nous nous sommes mis en route, muni du plan. Après trois jours de marche, nous avons rencontré un chasseur qui, comme nous, allait à Pueblo. Nous nous sommes joints à lui.
– C’était Brinkley, le rouquin ?
– Oui. Nous ne voulions pas parler du trésor devant lui, car il ne nous inspirait pas confiance, mais un jour, il est rentré plus tôt que d’habitude, et, sans que nous nous soyons aperçu de sa présence, il a entendu tout ce que nous disions. Le lendemain, comme nous étions tous les trois à la chasse, il m’a pris à part – Engel était loin de nous – et m’a déclaré qu’il avait entendu notre conversation et qu’il allait nous prendre le papier, pour nous punir d’avoir manqué de confiance à son égard. Là-dessus, il a sorti son couteau et me l’a plongé dans la poitrine. Il n’a pas touché le cœur, mais j’ai mis de longs mois à me rétablir de cette blessure, soigné par des immigrants qui m’avaient retrouvé. Comme je n’ai trouvé ni le corps, ni le tombeau d’Engel, je sup-pose qu’il a échappé à l’assassin.
– Oui, il lui a échappé, dit Old Firehand.
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– Comment, demanda le contremaître, vous êtes au cou-rant ?
– Oui, mais nous en parlerons plus tard. Continue !
– Je me suis alors mis à la recherche du frère d’Engel, qui habitait à Russeville, dans le Kentucky. À mon arrivée dans cette localité, j’ai appris qu’il avait changé de résidence et habi-tait maintenant dans l’Arkansas, mais personne ne savait exac-tement où. Il avait laissé chez le voisin une lettre pour Erik dans laquelle il indiquait sa nouvelle adresse. Erik se présenta effecti-vement, puis repartit et entre-temps, le voisin mourut. À Russe-ville, cependant, Erik a raconté l’aventure et dit que mon « meurtrier » s’appelait Brinkley. Comment il avait appris ce nom, je n’en sais rien. Voilà, Messieurs, c’est tout ce que je vou-lais vous raconter. Si ce Brinkley devait venir par ici, je serais heureux de lui régler son compte.
– Vous n’êtes pas le seul, fit remarquer Old Firehand. La vie de cet homme n’est qu’une suite de crimes. J’espère qu’aujourd’hui, nous mettrons un terme à cette funeste série de forfaits.
Après le départ de Watson, Old Firehand alla trouver l’ingénieur pour lui demander s’il avait à sa disposition deux ouvriers qui ressemblaient de loin aux deux Tramps. Il fallait aussi qu’ils fussent courageux pour les remplacer sur la locomo-tive. L’ingénieur chargea son valet noir de remplir cette mission, il revint avec deux ouvriers et Old Firehand le félicita de son choix : les deux hommes avaient presque la même taille que les deux prisonniers et, dans l’obscurité, il était impossible de dis-tinguer leurs visages.
Lorsque tout fut terminé, le chasseur quitta la maison pour examiner une dernière fois les lieux.
Si des espions devaient venir, ils occuperaient sûrement un endroit d’où le village peut être observé sans danger pendant la
– 219 – nuit, se dit-il. Non loin de la maison de l’ingénieur, se trouvait un endroit apte à leur servir de poste d’observation : un talus, avec quelques arbres. Du haut du talus, une vue excellente s’offrait à l’observateur et les arbres lui assuraient la couverture nécessaire.
Old Firehand rampa jusqu’au pied du talus et le gravit dou-cement. Arrivé sur la hauteur, il constata que ses calculs avaient été justes ; deux personnes, assises au pied des arbres, devi-saient. Le chasseur vint si près que sa tête touchait le tronc de l’arbre, il aurait pu les saisir avec ses mains. Son costume gris lui permettait de passer presque inaperçu. La conversation, malheureusement, touchait à sa fin et il se passa un certain temps, au bout duquel l’un d’eux dit :
– Sais-tu ce que nous allons faire, lorsque nous aurons fini ici ?
– Non, pas très bien, répondit l’autre.
– On cause, on cause, mais on sait très peu de chose.
– Oui. Le Cornel ne dit rien ; il a confiance en très peu de gens. Seuls ceux qui étaient avec lui avant nous, connaissent ses plans.
– Tu penses à Woodward, qui a échappé avec lui aux Raf-ters ? Il me semble qu’il te parle très ouvertement, à toi. Ne t’a-t-il rien dit ?
– Il a fait quelques allusions, c’est tout. Je crois d’après ce qu’il a dit, que le Cornel n’a pas l’intention de garder toute la bande avec lui. Et je lui donne raison. Plus nous sommes et moins nous gagnons. Je crois qu’il va choisir les meilleurs et disparaîtra rapidement avec eux.
– Que le diable l’emporte ! Et les autres se feront avoir !
– Comment ça ?
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– Eh bien, si demain le Cornel disparaît avec ceux qu’il veut garder avec lui.
– Bon débarras ! Je serai bien content. Il est clair que nous ne serions pas de ceux qui restent.
– Ah ! Et pourquoi ?
– Ne nous a-t-il pas envoyés ici ?
– Et alors ?
– Eh bien, seuls des gens utiles et dignes de confiance ob-tiennent une telle mission !
– Ah bon, je suis rassuré. Seulement si tu penses que nous avons des chances de rester avec lui, pourquoi ne me dis-tu rien de ce que tu as appris de Woodward sur les plans du Cornel ?
– Parce que je n’y vois pas clair. Mais je vais te dire ce que je sais. Il s’agit d’aller là-haut, dans la montagne, où, il y a long-temps, a vécu un peuple dont le nom m’échappe. Ce peuple s’est établi dans le sud où il a été exterminé, mais auparavant, il a je-té un immense trésor dans le lac.
– Quelle bêtise ! Quand on possède un trésor, on le prend avec soi !
– Je te dis que ce peuple a peut-être été exterminé.
– Et qu’est-ce que c’était que ce trésor ? De l’argent ?
– Je ne sais pas. Je ne suis pas un savant et je ne peux pas te dire si ces vieilles peuplades connaissaient la monnaie. Woodward prétend que ce peuple avait des statues et des usten-siles d’or et d’argent. Toutes ces richesses sont englouties dans le Lac d’Argent, d’où son nom. Le Cornel détiendrait un plan qui permettrait de retrouver le trésor rapidement et sans danger.
– Où est le Lac d’Argent ?
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– Je n’en sais rien. Le Cornel n’en parlera sans doute que lorsqu’il aura désigné ceux qu’il compte prendre avec lui.
– Oui. Mais la chose est pourtant dangereuse.
– Pourquoi ?
– À cause des Indiens.
– Pshaw ! Il n’y a là que deux Indiens, le petit-fils et l’arrière-petit-fils de celui qui possédait le plan. Avec deux coups de fusil, leur sort est réglé.
– Tant mieux, si c’est comme ça. Je n’ai jamais été là-haut, dans les montagnes et je me fie à ceux qui connaissent la ques-tion. Mais avant tout, nous devons nous occuper de ce que nous allons faire aujourd’hui. Crois-tu que nous réussirons le coup ?
– Mais oui. Regarde, comme tout est tranquille par ici. Per-sonne ne se doute de notre présence, ni de nos intentions. Et deux de nos meilleurs hommes, deux des plus rusés, sont déjà ici et préparent le terrain pour nous. Pourquoi ne réussirions-nous pas ? Le train arrive, s’arrête cinq minutes et repart. À une heure de trajet d’ici, notre feu est allumé. Là, deux de nos cama-rades qui seront sur la locomotive, obligent le mécanicien, avec leur revolver, à arrêter le train. Nous l’entourons, le Cornel monte et prend…
– Holà, holà ! dit l’autre en l’interrompant. Qui monte ? Le Cornel seul, ou encore quelques autres, avec qui il disparaît en-suite en toute tranquillité ? Non sans avoir pris le demi-million. Pendant que les autres le regardent faire… Non, pas de ça !
– Mais non, répondit l’autre, furieux. Je t’ai déjà dit, que si le Cornel avait réellement de telles intentions, nous serions de ceux qui doivent monter dans le train. D’ailleurs, si le Lac d’Argent recèle vraiment un tel trésor, il serait inutile de se con-duire malhonnêtement envers nos compagnons d’aujourd’hui. Chacun aura son argent et le Cornel choisira ensuite ses compa-
– 222 – gnons. Basta ! N’en parlons plus. Je voudrais seulement savoir ce que signifie cette locomotive, là-bas. Le feu est allumé, donc elle est sur le point de partir. Où ?
C’était dans les wagons accrochés à cette locomotive que devaient monter les ouvriers affectés à la défense des lieux contre les Tramps. Il fallait effectuer l’opération immédiate-ment au lieu d’attendre jusqu’à minuit afin de dissiper les soup-çons de l’espion. Old Firehand redescendit le talus en rampant et alla trouver l’ingénieur pour lui faire part de ce qu’il venait d’apprendre.
– Well, dit Charoy, dans ce cas, nous devons faire monter nos hommes tout de suite. Seulement, les espions les verront !
– Non. Nous dirons aux ouvriers de s’éloigner sans faire de bruit, de marcher un quart d’heure et d’attendre sur la voie, l’arrivée du train vide. Maintenant, je retourne auprès des es-pions, pour écouter ce qu’ils disent.
Les deux espions se taisaient. Old Firehand qui, comme eux, avait une vue parfaite sur le village, se donna beaucoup de peine pour déceler un mouvement quelconque – mais en vain. Les ouvriers s’éloignaient avec tant de prudence et de précau-tions, que les espions ne remarquaient rien.
Une lanterne venant de la maison de l’ingénieur s’approchait du rail. L’homme qui la portait – c’était l’ingénieur lui-même – cria d’une voix forte :
– Le train de marchandises vide part à Wallace !
Le mécanicien, conformément à l’ordre reçu, lui répondit aussi fort :
– Well, Sir, je suis content de partir enfin au lieu de brûler mon charbon en pure perte. Avez-vous un message pour Wal-lace ?
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– Non. Dites bonne nuit à l’ingénieur de là-bas. Vous le trouverez sûrement penché sur ses épures. Good road !
– Good night, Sir !
Le train fit entendre un sifflement aigu et s’ébranla. Lors-que le bruit des roues se fut éteint, l’un des Tramps dit :
– Alors, tu es maintenant fixé pour la locomotive ?
– Oui, je suis rassuré. Elle amène des wagons vides à Wal-lace. Cela n’a rien de suspect.
– Pourquoi s’inquiéter ? Notre plan est parfait et nous de-vons réussir. Au fond, nous pourrions y aller tout de suite.
– Non. Le Cornel nous a donné l’ordre de rester ici jusqu’à minuit et nous devons obéir.
– Après tout, je m’en fiche. Mais si déjà je dois rester ici, je ne vois pas pourquoi je fatiguerais inutilement mes yeux. Je vais dormir.
– Moi aussi. C’est ce que nous avons de mieux à faire, car tout à l’heure nous n’aurons pas le temps de nous reposer.
Old Firehand disparut rapidement et alla retrouver l’ingénieur. Les ouvriers avaient quitté le village et attendaient, à l’endroit convenu, l’arrivée du train. Celui-ci les amena en-suite à Eagle Tail.
À peine le train se fut-il arrêté, qu’un petit homme replet surgit de l’obscurité environnante. Il ressemblait à une bonne femme et demanda au mécanicien sur un ton de fausset :
– Que faites-vous là si tôt ? C’est vous qui amenez les ou-vriers ?
– Qui êtes-vous ? demanda le mécanicien, ébahi.
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– Moi ? demanda le gros homme en riant. Je suis Tante Droll. Voyons, ne faites pas cette tête, je vais vous expliquer plus tard. Alors, pourquoi venez-vous ?
– Sur l’ordre d’Old Firehand qui a surpris la conversation de deux espions. Si nous étions partis plus tard, cela leur aurait paru louche. Les hommes du célèbre Westman sont-ils ici ?
– Oui, mais n’ayez pas peur, ce sont tous des Oncles, moi seul, je suis Tante.
– Je n’ai aucune raison de vous craindre, Madame ou Ma-demoiselle. Où sont les Tramps ?
– À trois quarts d’heure de marche d’ici.
– Nous pouvons donc décharger le bois et le charbon ?
– Oui. Reprenez vos hommes et je monte avec vous pour vous guider.
– Vous ? On vous a peut-être nommé général de corps d’armée ?
– Oui, avec votre gracieuse permission. Conduisez votre dada lentement sur le pont et arrêtez-le de façon que le wagon de charbon soit juste devant l’entrée du tunnel.
Le train traversa le fleuve et s’engagea dans le tunnel ; seuls les deux derniers wagons restaient dehors. Les ouvriers descendirent et déchargèrent un wagon ; le train continua et s’arrêta de l’autre côté du tunnel, de façon que les wagons en-core chargés fussent placés immédiatement à l’entrée. Les ou-vriers vidèrent les wagons et se mirent, à l’avant et à l’arrière du tunnel, à former des tas de bois et de charbon faciles à allumer. Ensuite, le mécanicien, après avoir fait un bout de chemin, arrê-ta le train et revint.
Sa méfiance, éveillée par l’apparition de Droll, avait dispa-ru. Le tunnel était percé dans un rocher creux, derrière lequel
– 225 – brûlait un feu invisible dans la vallée du fleuve où se tenaient les Tramps. C’est autour de ce feu que campaient les Rafters et les autres combattants venus avec Old Firehand à Eagle Tail. Les ouvriers se joignirent à eux. Le contremaître se tourna vers Tante Droll :
– Sir, Old Firehand m’a dit que vous pourriez me rensei-gner sur le sort d’Erik Engel.
– Engel ? Lequel ?
– Le chasseur et trappeur qui était près du Lac d’Argent.
– Ah ! s’écria Droll. Où l’avez-vous connu ?
– Précisément là-haut, au Lac d’Argent. Nous y avons pas-sé tout l’hiver bloqués par la neige…
– Alors, vous êtes Watson, dit Tante.
– Oui, c’est mon nom.
– Watson. Heavens ! Dire que je vous connais comme ma poche et que je ne vous ai jamais rencontré !
– On vous a parlé de moi ? Qui donc ?
– Le frère de votre camarade Erik Engel. Tenez, regardez ! Ce garçon là s’appelle Fred Engel, il est le neveu de votre com-pagnon du Lac d’Argent et il est parti avec moi pour retrouver le meurtrier de son père Max Engel.
– Son père a donc été tué ? demanda Watson, en tendant la main au jeune garçon.
– Oui, à cause d’un dessin qui…
– Encore le dessin ! dit le contremaître en l’interrompant. Connaissez-vous le meurtrier ? C’est sûrement le Cornel aux cheveux roux.
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– Oui, c’est lui. Mais… on m’a dit qu’il vous avait tué, vous aussi.
– Blessé, seulement, Dieu merci ! Le poignard n’a pas tou-ché le cœur. Et vous monsieur Droll, pouvez-vous me dire ce qu’est devenu mon camarade Erik Engel ?
– Hélas ! Le Cornel l’avait blessé, comme vous, et le pauvre homme en est mort. Cela s’est passé le même jour ; Erik était parti à votre recherche et il avait fini par trouver votre corps inanimé ; le Cornel était en train de vous fouiller les poches. Erik était sans armes et le Cornel l’avait blessé à mort. Il a en-core eu la force de se traîner jusqu’à Russeville et de là à Ben-ton, car dans la lettre que son frère Max avait laissée chez le voi-sin, il était dit qu’il avait déménagé dans cette ville. Il lui a tout raconté et lui a refait le croquis qu’il avait perdu entre-temps. Puis, un jour, après sa mort, un étranger se présenta dans la maison de son frère ; un étranger qui lui proposa des affaires fort avantageuses et lui parla longuement de son frère. Max l’invita à passer la nuit dans la maison. Il lui raconta la mort de son frère et lui montra le croquis du Lac d’Argent qu’il avait sor-ti du placard de sa chambre. On alla se coucher. Le portail de la maison fut fermé et Engel, comme tous les soirs, prit les clés. On était à la veille de l’anniversaire de Fred et le jeune garçon avait reçu en cadeau un poulain de deux ans. Fred réalisa sou-dain que les passionnantes aventures qui avaient été racontées dans la soirée lui avaient fait oublier de donner à manger au cheval. Il se leva, quitta sa chambre, sortit par la porte de der-rière et gagna l’écurie en traversant la cour. Pendant qu’il pré-parait le fourrage, il crut entendre un long cri. Il sortit dans la cour et aperçut de la lumière dans la chambre à coucher. Puis, la lumière disparut pour réapparaître dans la chambre du valet. Alors, un bruit terrible se fit entendre, le valet criait, les meubles craquaient et le garçon comprit qu’un combat à mort était en train de se livrer en haut. Deux coups de feu retentirent, Fred poussa un cri d’effroi et au même instant, l’étranger parut à la fenêtre, jeta son pistolet encore fumant et sauta dans la cour
– 227 – pour terrasser le jeune homme. Cependant, dans le tumulte, il laissa tomber son couteau que Fred, avec l’énergie du désespoir, réussit à saisir, pour le planter dans le mollet de son adversaire. Celui-ci hurla de fureur et de douleur et Fred en profita pour prendre la fuite. Il alerta les voisins, assez éloignés, et lorsqu’ils arrivèrent, la maison était en flammes. L’étage ne put être sau-vé ; en bas, le placard était ouvert et vide. Les cadavres qu’il était impossible d’approcher, brûlèrent sur place.
– Affreux ! Horrible ! s’écria l’auditoire lorsque Droll inter-rompit son récit pour quelques secondes. Fred Engel, qui était près du feu, cacha son visage dans les mains.
– Oui, c’était affreux, poursuivit Droll. L’affaire a eu des suites ; des recherches furent entreprises mais elles n’ont rien donné. Les Engel avaient une sœur à Saint-Louis, mariée à un riche commerçant elle promit dix mille dollars à celui qui re-trouverait le meurtrier. Mais devant l’échec de toutes ses tenta-tives, elle eut l’idée de s’adresser au bureau des détectives privés Harris and Brother, et, finalement, elle est parvenue à ses fins.
– Comment ? demanda Watson. Le meurtrier est toujours en liberté. Car je suppose que c’est le Cornel.
– Oui, il est encore en liberté, répondit Droll, mais c’est comme s’il était arrêté. Je me suis rendu à Benton, pour y ouvrir un peu les yeux et…
– Vous ? Pourquoi vous ?
– Pour obtenir la prime de cinq mille dollars.
– Mais il s’agissait de dix mille.
– Elle devait être partagée, fit observer Droll. La moitié de-vait aller à Harris and Brother et la moitié au détective.
– Ainsi, Sir, vous êtes de la police secrète ?
– 228 –
– Voyons… Je crois que je suis ici parmi d’honnêtes gens, je peux donc parler ouvertement. Je suis détective privé opérant dans certains secteurs du Far-West. J’ai fait envoyer à la po-tence plus d’un salaud, qui se croyait en parfaite sécurité, et je crois que je ne m’arrêterai pas en si bon chemin. Mais passons. Je voudrai parler de ce meurtre.
– Donc, poursuivit-il, avant toute chose, j’ai interrogé Fred. C’est ainsi que j’ai appris les faits que je viens de vous conter. Le placard avait été ouvert par le meurtrier ; il aurait mieux fait de s’en abstenir, car le bruit réveilla les dormeurs et Brinkley dut assassiner tous les habitants de la maison pour s’emparer du croquis. Il voulut ensuite se rendre au bord du Lac d’Argent. Je décidai de le suivre et je pris Fred avec moi, car il l’avait vu. Déjà quand nous étions sur le bateau, j’avais des soupçons à l’égard du Rouquin. Quand on était chez les Rafters, Fred l’a reconnu et j’espère qu’aujourd’hui, il me tombera entre les mains.
– Et que comptez-vous faire de lui ? demanda le vieux Blenter.
– On verra. Je n’ai pas besoin de le traîner jusqu’à Benton. Il me suffit de prouver qu’il est mort et que j’y ai participé pour toucher la prime. Mais maintenant, j’ai assez parlé ; je vais faire un somme. Réveillez-moi quand l’heure aura sonné.
Vers minuit, Old Firehand alla trouver l’ingénieur et lui dit qu’il fallait se mettre en route pour recevoir le train. Il appela les deux ouvriers qui devaient remplacer les deux Tramps sur la lo-comotive et se rendit avec eux sur la voie.
L’obscurité était totale. Ils atteignirent l’endroit convenu sans être remarqués et s’assirent dans l’herbe pour attendre l’arrivée du train. Il n’était pas tout à fait trois heures, lorsque le train apparut et s’arrêta près d’eux. Il se composait de la loco-motive et de six wagons de voyageurs. Old Firehand monta et parcourut les wagons. Ils étaient vides ; dans le dernier se trou-vait une valise fermée remplie de cailloux. Le chasseur quitta les
– 229 – wagons et monta, avec les deux ouvriers, dans la locomotive. Il y avait là le mécanicien chargé de conduire le train, alors que le chauffeur devait descendre à Sheridan, car Old Firehand voulait lui-même tenir ce rôle. Il se noircit la figure avec de la suie et avait l’aspect d’un vrai chauffeur. Le train s’ébranla.
Vers trois heures et quart, les Tramps entendirent, au loin, le roulement du train et aperçurent, peu après la lumière de la locomotive. Arrivé à une centaine de mètres du feu, le mécani-cien renversa la vapeur, comme s’il obéissait à un ordre reçu. Les roues grincèrent, le train stoppa. Les Tramps exultaient de joie et envahirait les wagons. C’était à qui monterait le premier. Mais le Cornel n’en fit rien ; il alla à la locomotive et demanda :
– Tout va bien, boys ?
– Well, répondit l’un des ouvriers, braquant son revolver sur la poitrine du mécanicien. Regardez, Cornel ! Le moindre mouvement et nous pressons la gâchette.
Old Firehand, l’air effrayé, se tenait contre le réservoir à eau et l’autre ouvrier le menaçait de son revolver. Le Cornel ne remarqua rien. Il dit :
– C’est bien, vous avez bien travaillé, vous aurez une prime exceptionnelle. Restez là-haut pour l’instant, vous descendrez lorsque je vous ferai signe, pour que ces braves gens, au lieu de mourir de peur, puissent continuer.
Brinkley disparut dans l’obscurité. Old Firehand se pencha alors en dehors pour jeter un coup d’œil. Il ne vit personne, mais dans les voitures, ce fut un tohu-bohu général. On se dis-putait la valise.
– En avant ! Vite ! commanda le chasseur au mécanicien. On dirait que le Cornel est monté. Ne perdons plus de temps !
Le train s’ébranla de nouveau.
– Halte ! s’écria une voix. Abattez les chiens, abattez-les.
– 230 –
Les Tramps qui étaient dans les voitures, prirent peur. Ils voulaient descendre, sauter sur le talus ; mais étant, donné la vi-tesse avec laquelle roulait le train, toute tentative de ce genre était vouée à l’échec.
Le mécanicien avait les yeux fixés sur la voie. Un quart d’heure se passa ainsi ; à l’est, l’horizon devenait plus clair. Alors, la locomotive émit un sifflement, non pas saccadé, comme d’habitude, mais un long cri qui paraissait interminable. En s’approchant du pont, le mécanicien voulait avertir les hommes qui attendaient sur la voie.
Ces hommes étaient à leur poste. Peu avant minuit, les dragons de Fort Wallace étaient arrivés. Ils s’étaient alignés des deux côtés du fleuve, sous le pont, afin d’arrêter les Tramps, qui essaieraient de prendre la fuite, en sautant du train. À la tête du pont attendaient Winnetou avec les Rafters et les chasseurs, et à l’autre issue du tunnel, les ouvriers armés ; et parmi eux le con-tremaître qui avait accepté la dangereuse mission de détacher, à l’intérieur du tunnel, la locomotive des wagons. Lorsqu’il enten-dit le sifflement, il commanda à ses hommes : « Allumez les feux ! » On alluma alors les tas de bois et de charbon préparés à l’entrée du tunnel et Watson entra dans le tunnel, appuya le dos contre le mur et attendit le train.
Le train s’arrêta en effet. La locomotive se trouvait à l’endroit même où le contremaître l’attendait. En un clin d’œil, il fut sous la machine, décrocha le premier wagon et sortit pré-cipitamment du tunnel. La locomotive le suivit immédiatement. Les voitures restaient en arrière et les feux allumés à l’entrée et à la sortie du tunnel, furent amenés par les ouvriers au milieu de la voie.
Tout ceci se passa avec une telle rapidité que les Tramps ne purent absolument pas se rendre compte de la situation. Ceux qui, dans le tumulte général, avaient réussi à gagner les por-tières des wagons, aperçurent au bout d’un tuyau sombre, un feu puissant. Enfin, l’un d’eux réalisa la situation et s’écria :
– 231 –
– Nous sommes dans un tunnel ! Sortons !
Il y eut une bousculade indescriptible ; les portières furent littéralement arrachées de leurs gonds.
Le vent de l’aube apportait dans le tunnel une épaisse et lourde fumée de charbon.
– On veut nous étouffer ! cria une voix désespérée. Sau-vons-nous !
Ce cri fut repris par des dizaines, des centaines de gosiers et une véritable panique de mort jetait les Tramps vers les deux sorties du tunnel. Mais là, les feux empêchaient le passage ; aus-si, les premiers arrivés à la sortie reculèrent, tandis que ceux qui se pressaient derrière, les poussaient en avant. Une terrible ba-taille s’engagea devant les deux feux, et les bruits, amplifiés par l’écho du tunnel, rappelaient des rugissements de fauves.
Old Firehand, descendu du rocher, s’approchait du feu de devant.
– Nous n’avons rien à faire, lui dit un Rafter. Les fauves se dévorent entre eux. Écoutez, Sir !
– Oui, ils sont déchaînés, dit le Westman. Débarrassez-moi l’entrée du tunnel.
– Vous voulez passer ?
– Oui.
– Pour l’amour du ciel, réfléchissez ! Ils vont tous vous tomber dessus !
– Ils seront heureux de la solution que je leur propose.
Il aida lui-même à écarter le bûcher et quelques instants plus tard, l’audacieux chasseur était dans le tunnel, seul face à une meute déchaînée. Jamais encore il n’avait eu une telle au-dace, jamais il n’avait eu une si grande confiance en lui-même.
– 232 –
Il avait souvent fait l’expérience de la force que représente la vo-lonté d’un seul homme devant la foule.
– Halloo, shut up ! s’éleva sa voix puissante qui couvrait les cris de la foule. Écoutez ce que j’ai à vous dire.
– Old Firehand ! dit-on d’une voix pleine de frayeur respec-tueuse.
– Oui, c’est moi, répondit-il. Et vous le savez maintenant : là où je me trouve, il ne peut pas y avoir de résistance. Si vous ne voulez pas étouffer, jetez vos armes et sortez, mais un à un ! Je serai à la sortie près du feu et ferai signe à chacun de vous. Celui qui s’aviserait à sortir sans attendre mon signe, sera fusillé sur-le-champ. Celui qui aura des armes sur lui, le sera aussi. Nous sommes ici nombreux, des ouvriers, des chasseurs, des Rafters et des soldats et nous aurions facilement raison de vous. Jetez une casquette ou un chapeau hors du tunnel, si vous êtes d’accord. Si vous ne l’êtes pas, cent fusils tireront sur vous et personne ne passera.
Il recula aussitôt et quitta le tunnel d’un bond pour ne pas offrir de cible à un fusil. Mais cette précaution était inutile, car ses paroles avaient produit un tel effet, qu’aucun des Tramps n’aurait osé lever l’arme sur lui.
Un bruit confus de voix sortait du tunnel ; les Tramps déli-béraient. Cependant, les circonstances ne leur permettaient pas de prolonger cette délibération, car la fumée devenait de plus en plus épaisse et rendait la respiration de plus en plus pénible. Face à Old Firehand, ils avaient perdu tout courage ; ils savaient que le chasseur pouvait exécuter ses menaces et ne voyaient pas d’autre voie de salut que la reddition. Un chapeau, lancé du tunnel, franchit le feu et, immédiatement après, Old Firehand informa les Tramps que le premier pouvait sortir. Il apparut soudain et dut passer le pont, où il fut accueilli par les Rafters et les chasseurs, qui le ligotèrent aussitôt. Les autres subirent le même sort et, peu de temps après, tous les Tramps étaient pri-
– 233 – sonniers. Cependant, les vainqueurs constatèrent avec humeur que le Cornel n’était pas parmi eux. Interrogés, les prisonniers déclarèrent que lui et une vingtaine d’autres personnes n’étaient pas montés dans le train. On fouilla soigneusement le tunnel et les wagons, mais ce fut en vain ; il fallait donc admettre que les Tramps avaient dit la vérité.
Les prisonniers furent confiés aux soldats et aux ouvriers ; Old Firehand et Winnetou prirent les chasseurs et les Rafters avec eux pour examiner les traces des fuyards. Ils trouvèrent l’endroit où les Tramps avaient campé et conclurent qu’une vingtaine d’entre eux avaient réussi à s’échapper ; ils avaient pris les meilleurs chevaux et dispersé les autres.
– Le Cornel n’a pas manqué d’astuce ; s’il avait pris tous les chevaux, il se serait inutilement encombré, et son groupe aurait laissé une trace facile à suivre. En dispersant les chevaux dont ils n’avaient pas besoin, il a rendu notre tâche plus compliquée et a gagné pas mal de temps, dit Old Firehand.
– Mon frère blanc se trompe peut-être, dit Winnetou. Ce Visage Pâle n’a pas quitté la région sans se préoccuper de ce que ses hommes étaient devenus. Si nous suivons ses traces, elles nous conduiront sûrement à Eagle Tail.
– Je suis persuadé, que les calculs de mon frère rouge sont justes. Le Cornel était parti pour nous épier, mais maintenant qu’il sait à quoi s’en tenir à ce sujet, il a sûrement pris la fuite.
– Si nous retournons à toute vitesse, nous pouvons peut-être le rattraper.
– Non. Mon frère doit comprendre que nous ne pouvons pas le poursuivre pour l’instant. Nous devons accompagner les prisonniers à Fort Wallace et faire notre déposition. Cela nous prendra toute la journée et la poursuite des vingt Tramps ne pourra pas commencer avant demain.
– Ils auront alors toute une journée d’avance sur nous !
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– Oui, mais nous savons où ils vont et nous ne devrons pas perdre du temps à chercher leurs traces. Nous allons tout droit au Lac d’Argent !
– Mon frère pense-t-il qu’ils veulent y aller, eux aussi ?
– Sûrement. Ils veulent avoir de l’argent pour faire certains achats. Mais ceux-ci ne sont pas indispensables, car ils peuvent vivre du gibier qu’ils tueront. Ils ont des armes et des muni-tions. Je suis sûr qu’ils veulent aller au Lac d’Argent.
– Dans ce cas, suivons maintenant leur trace pour savoir quelle direction ils ont prise en partant d’ici.
Ils trouvèrent les traces des fuyards qui conduisaient au fleuve et longeaient ensuite la rive.
Sur ces entrefaites, Hartley et l’ingénieur Charoy avaient rejoint Eagle Tail ; ils avaient emmené les deux Tramps qu’ils détenaient prisonniers. Tous les prisonniers, ainsi que les Raf-ters et les chasseurs prirent alors le fameux train pour se rendre à Fort Wallace.
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