Le voyage égoïste
Presse-papiers
– Celui-là ? Quinze cents francs. Il est signé et daté, voyez...
Je vois. Je vois qu’au centre du presse-papiers hémisphérique, en verre massif, se presse une floraison de berlingots dont la section nette présente la figure d’une étoile, d’une rose, d’un petit écureuil, d’une holothurie, d’un canard, ou l’hexagone branchu, ramifié, des cristaux de la neige vus à la loupe. Le tout, ramagé de tons francs, évoque le fond des mers, un jardin à la française, un bocal d’« acidulés » viennois, et coûte quinze cents francs.
Quinze cents francs. Je considère l’objet sans ironie, et je le compare avec celui que je possède, qui est plus beau encore. Au temps où ma très chère Annie de Pêne et moi nous hantions les marchés aux puces, nous payions trois francs, ou cent sous, ces bibelots que la vogue consacre et
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cote à présent. Nous les cachions, pour nous repaître en secret de leur monstruosité puérile... Annie faisait grand cas d’un presse-papiers où des bulles d’air prisonnières brillaient comme des perles de mercure au-dessus d’une pensée immergée.
– Mais, disait-elle avec mélancolie, je sais que « celui » au myosotis et à l’hirondelle appartient à une dame Pinaska qui ne veut pas le vendre, et cette idée-là m’empoisonne la vie !
Elle riait ; le rire allumait un point doré dans ses yeux bruns, les plus malicieux, les plus clairvoyants yeux bruns qui puissent embellir un visage de blonde. Déjà l’engouement naissait. Ses victimes discrètes le tenaient caché, ou bien s’excusaient, surprises, comme d’une monomanie : « Qu’est-ce que vous voulez... C’est affreux, ce machin en verre, mais il me vient de mon grand-oncle... Ma mère l’avait toujours sur sa table à écrire... » Annie de Pêne prophétisait :
– Vous verrez, ils n’y viendront que trop tôt, aux presse-papiers ! En attendant, le pharmacien de la rue de la Pompe me dégoûte. Ce matin
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encore, je lui ai acheté du bicarbonate de soude dont je n’ai aucun besoin, et des pâtes pectorales qui me font mal au cœur, dans l’espoir qu’il me vendra son presse-papiers à la rose rouge : encore dix francs de fichus, rien à faire !
Elle prétendait, avec raison, que ces œuvres maîtresses des verriers se réfugiaient chez les concierges, et elle franchissait soudain, au cours d’une promenade, le seuil d’une loge : « À quel étage, M. Defaucomprey ?... Mme Etcheverry, c’est bien au troisième ?... Les ateliers de MM. Barnavaux et Coquelourde, s’il vous plaît ? »
Le temps de poser la question et d’entendre la réponse lui suffisait. Parfois l’agile et brillant regard marron découvrait sur la cheminée, rond, bombé, pareil au cryptogame lumineux des zones d’ombre, un presse-papiers... Alors Annie, toute miel et paroles choisies, savait engager la conversation, louer l’enfant, caresser le chat, rapprocher enfin du presse-papiers, par cercles concentriques, son impérieux désir... Mais un jour qu’elle requérait ainsi, sur le ton d’une assurance parfaite, un « M. Gaucher » improvisé,
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la concierge lui répondit sans quitter son fauteuil :
– Le voilà justement qui descend, faites-lui signe, autrement il va passer sous la voûte sans s’arrêter...
– Non, non, interrompit précipitamment Annie, je n’avais que ceci à déposer pour lui... Vous le lui remettrez quand il repassera. N’oubliez pas surtout !
Elle m’entraîna, abandonnant lâchement un mètre vingt d’excellent caoutchouc à jarretelles, qu’elle venait d’acheter.
Les voilà donc à l’honneur, ces pustules, incestueux produits du bonbon anglais et de la lentille grossissante. Ils ont aussi quelque chose de la méduse, qui peut-être les inspira. N’empêche qu’on cite maintenant des collectionneuses de presse-papiers, Mme Lanvin, Mme Bouniols ; Germaine Beaumont et Pierre Battendier se partagèrent les pièces rares assemblées par leur mère, Annie de Pêne. L’hôtel des ventes, qui pourtant en a vu bien d’autres, s’effara de certaines enchères, le jour où un
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amateur inconnu dispersa, l’an passé, sa collection. Combien de temps durera le nouveau snobisme ? Plus longtemps qu’on ne croit, comme chaque fois que la mode s’attache à un objet noblement, absolument inutile. Or, le presse-papiers tient à l’art pur par son inutilité. Il ne presse aucun papier, il ne se suspend pas au mur, ne se monte pas en lampe comme un vulgaire pot persan, ne se brode pas au point de croix comme une toile ancienne, ni ne couvre un abat-jour comme une soie précieuse, et l’on n’a jamais entendu dire de lui qu’il s’accommodât de devenir sac à main. Il échappe à tous les emplois avilissants, à l’esprit exploiteur de la femme de notre temps, qui sacrifie tout à l’ameublement et soupire devant une vierge du XVe, élancée et rigide : « Quel ravissant pied de guéridon ! » Ce n’est pas le presse-papiers qu’on aménagera en divan, ni en appareil téléphonique « de style » ! On ne le débitera pas en feuilles pour l’appliquer en tenture de boudoir, comme un humble paravent de Coromandel ; il se rit de l’agencement ingénieux des boîtes à poudre, et hausse l’épaule, si j’ose écrire, devant l’onyx
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façonné en étuis à cigarettes.
Répondant à la collectionneuse en mal d’invention qui s’interrogeait : « Sera-t-il dieu, table, ou cuvette ? » il a choisi d’être dieu. Convexe, non mieux que le front d’une épouse têtue, il règne, propre à rien, poli, et reçoit l’encens des fidèles. Son âme de cristal laisse deviner tout ce qu’il pense, et il pense peu. Il est divers et naïf, attestant ensemble la ferveur et l’ignorance de ceux qui le modelèrent. Une fleur, un petit mouton d’argent, un cactus, un rêve confus de faune marine, une croix rayonnante, l’emblème de la Légion d’honneur... C’est assez. Notre imbécillité fait le reste. Mais il faut compter aussi, à l’actif du « bibelot du jour », sa forme, voisine de la sphère, et son épaisse matière, translucide et déformante. La sphère de cristal, abîme, piège des images, ressource de l’esprit las, génératrice de chimères, n’a pas fini de tenter mystérieusement l’homme. Quand je demandais à Annie de Pêne : « Pourquoi aimons-nous ces boules de verre ? » elle répondait :
– Laissez-moi tranquille. Je n’en sais rien. Une
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boule de verre, ça mouille la bouche. C’est probablement un péché.
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Nouveautés
Vous prenez un marabout, vous le rasez. Et pour que la mesure de son ignominie soit comble, vous le dégradez, avant de l’exposer à tous les regards... Si ces lignes tombent sous les yeux d’un musulman, son sang ne fera qu’un tour. Humilier ainsi un saint de l’Islam !
Heureusement, il ne s’agit que d’une garniture en vogue. Pour ce qui est de dégrader le marabout, passe encore. Du rose au rouge, du violet au bleu, il n’en sera pas plus laid. Mais le raser... Pourquoi pas tondre un poussin, ou épiler un angora ? Le lapin et le marabout, tous deux rasés, s’apparentent paradoxalement à cet autre monstre qui déshonora si longtemps nos chapeaux : l’autruche glycérinée. (Que Joseph Delteil me permette de lui dédier, en offrande délicate, ces deux mots singulièrement accolés : je ne saurais oublier qu’il est l’auteur de
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L’Éponge incestueuse.)
Étrange industrie que celle qui s’empare d’une parure animale duveteuse, légère, chaude, suave au toucher, pour la détruire par la chimie ou l’électricité, et proclamer ensuite : « Voyez cette peau méconnaissable, dont nous avons fauché l’herbe vivante et laissé le chaume ! Voyez ce balai quasi chauve, pleureur, dont les derniers brins furent agglutinés par une savante mélasse ! Voyez ces fibres de plumes tressées étroitement, où adhère encore un restant de leur duvet ailé ! Ces résidus, vous les porterez orgueilleusement en panache et en caparaçon, et, ce qui est plus fort, personne ne rira ! » En effet. J’en pleurerais plutôt.
Vite, jetons-nous dans l’ivresse, pour oublier. L’ivresse de la délivrance, le grand souffle des révolutions ! La petite cloche sonne son propre glas. Au moment où l’on renonçait à la détrôner jamais, le petit chapeau concave meurt soudain. On lui renouvelait son mandat depuis plus de deux lustres. Le voilà ruiné, assure-t-on. Par qui ? Peuh... des usurpateurs sans imagination, qui
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prennent l’excentricité pour du courage : la calotte hexagonale, le haut-de-forme, le moule à gâteau, le seau renversé, le pot de chambre ancien régime. Coiffons le seau tronconique qui « fait oriental », le moule « amusant », l’hexagone réputé – qui l’eût cru ? – pour rajeunir, le haut-de-forme « genré », et le pot de chambre qui « fait » – je vous le donne en mille – « correct ». Goûtons ces licences éphémères, dont les jours sont comptés, car dans l’ombre elle veille et se repose, assurée d’un retour triomphal, elle – la petite cloche.
Éteignoir charmant, aimable abri des orbites fatiguées, vous voilà au rancart. Fruit d’une logique rudimentaire, c’est le chapeau-tube, à présent, qui couronne le chef-d’œuvre de géométrie revêche qu’on appelle la robe-tube et qui n’a, comme la poupée de Jeanneton, ni devant ni derrière. Ô sadisme, ô mortification ! Habiter, ne fût-ce que quelques heures par jour, un tuyau de poêle, l’intérieur d’un drain, d’une baguette de macaroni ! La femme moderne y trouve une volupté étrange. Comme chaque fois que la mode réduit en épaisseur et étire en longueur le
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malléable corps féminin, certains accessoires de la toilette se déforment dans le sens opposé. Telle la haute tige du chou de Bruxelles se parant, le temps venu, de tumeurs comestibles, étagées, la femme-tube suspend à son cou, à ses oreilles, des excroissances d’argent creux, rondes, considérables par leur volume sinon par leur poids. L’argent fut toujours un métal pauvre, et triste. Les boucles d’oreilles en argent terne, les ternes colliers en boules d’argent tiennent beaucoup de place, brillent peu, noircissent la peau, et plus d’une négresse les dédaignerait, préférant la verroterie. Ces sphères, modestes quant à l’éclat, n’emprisonnent même pas le reflet caricatural qui danse au ventre de la boule de jardin étamée, leur rivale étincelante. Mais elles surprennent, sphériques, sur une femme filiforme, flanquée en outre d’un parapluie... Un parapluie ? Est-ce bien un parapluie ? J’interroge de l’œil l’objet qu’oublia chez moi Mme Blanche Vogt. Elle passa, et je devinai qu’elle arrivait tout droit d’une propriété cancalaise qui jouxte la mer ; car elle portait une robe de soie légère, rouge vif, imprimée de fleurs violettes et jaunes,
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des souliers de chevreau écarlate et des bas couleur de chair. Ces apprêts maritimes trouvaient leur achèvement dans un petit parapluie de taffetas mordoré, haut de quelques pouces et plus large que haut, dont le manche était figuré par une massue terrible et probablement préhistorique ; mais un caprice récent avait ciselé, dans l’épaisseur de son bois dur, des guirlandes de fleurettes peintes au naturel.
... Je n’ai pas encore restitué à sa propriétaire l’étrange parapluie, nain costaud. Je l’ai rangé à côté d’une sirène de bois sculpté, naine aussi, très vieille, émergée d’on ne sait quels abîmes, à côté d’un cul de bouteille en verre verdâtre ramassé sur la grève, poli, fondu, transparent et trouble comme une méduse, à côté de deux coquillages rares, aux lèvres de rose... Chose curieuse, mes amis s’exclament à la vue de la sirène, du joyau de verre et des coquilles, mais ils n’ont pas un cri de surprise pour la perle de ma collection, le casse-tête couronné de fleurs, juponné de taffetas hanneton – enfin le parapluie.
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Je voulais dire son fait, en deux mots, à l’ottoman, vieux beau qui revient de loin, lustré à neuf ; deux mots touchant sa mauvaise grâce à nous draper, sa gravité déplacée, son humeur qui se froisse d’une goutte de pluie. Mais m’en voici détournée par une rêverie musicale. Le roi des tisseurs ne se borne pas à inventer des tissus, il invente aussi leurs noms. Néologismes hardis, sons aussi riches que l’arabesque, aussi doux que la laine thibétaine, vous caressez l’oreille d’une harmonie qui participe de la sauvage mélopée et de la fumisterie. Ce n’est pas pour vous que je parle, kasha, kasha au nom de chat :
Sur ton sein ravissant que ta pudeur cacha,
Belle, croise et recroise une écharpe en
/ kasha !
Mais, quand je lis le los de la crépellaine, du bigarella, du poplaclan, du djirsirisa et de la gousellaine – j’en oublie ! –, une griserie phonétique me saisit, et je me mets à penser en
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pur dialecte poplacote. Souffrez qu’en vous quittant, lectrice, j’empoigne mon filavella, je chausse mes rubespadrillavellaines et je coiffe mon djissaturbanécla ; la marée baisse, voici l’heure d’aller pêcher, dans les anfractuosités du rockaskaïa, le congrépellina et la dorade zibelinée.
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Arrière-saison
Voici venir l’hiver. Hardie constatation, qui date de quelques semaines déjà, et particulièrement du jour où je vis s’installer, sous la massive arcade de la porte Saint-Vincent, à Saint-Malo, la première marchande de marrons. Avant elle, l’élégance anglaise, conquérante des remparts malouins, annonça les frimas. Le Tout-Londres malouin n’hésite pas devant ces innovations audacieuses qui étonnent l’œil et séduisent l’âme de l’artiste. C’est l’admiration, sans doute, qui me tint immobile à la vue d’une jeune insulaire, sereine malgré l’averse sous cape de marocain noir à col de singe. Quelque artifice de mode simulait, à la hauteur des épaules et dans la partie inférieure de la cape, les plaques verdâtres qu’imprime le cambouis dans toute étoffe noire. Sous la cape, on devinait une ravissante robe-chemise en coton natté, d’un rose passé et comme tourné au jaune. Et la frange de
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fourrure noire qui ourlait le bas du vêtement n’était pas si longue qu’on ne pût apercevoir, coquets autant qu’imprévus, deux pieds nus, chaussés d’espadrilles bien curieusement décolorées par un de ces procédés dont les « chausseurs » de génie taisent le secret. Que dire du chapeau, toile nationale mauve et ruban écossais ? Comment louer le sac-réticule en cuir repoussé et peint, le sautoir de boules vertes enchaînant un face-à-main ?
Portant ce souvenir ébloui, je cherchais en vain un « ensemble » analogue dans les grandes collections, où pourtant m’attendait plus d’une surprise.
– N’est-ce pas vous, demandai-je à Lucien Lelong, qui lancez la robe en coton natté rose, recouverte d’une cape en marocain ?...
Je n’avais pas achevé ma phrase que le jeune et bouillant couturier m’échappait criant : « La culotte de Mme de X., voyons ! Comment, elle n’est pas prête ? Il fallait seulement lui repincer le fond, et lui piquer deux pièces de peau de daim sur les... » Le reste se perdit dans des
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claquements de portes. Un délicat salon de laque s’ouvrit et laissa couler l’acide filet d’une voix fluette : « Non, madame Jeanne, pas de poche-revolver. Et le bas du veston arrivant à la longueur du pantalon, pas une ligne de plus ! »
Le mot « ski » jailli de lèvres invisibles, m’éclaira, au moment où je tremblais de me voir contrainte, pour faire comme tout le monde, au smoking, ou à l’horrible pantalon, dit de fantaisie, qui contracte avec la jaquette une irrémédiable union sans raison ni amour.
Sports d’hiver, je reparlerai de vous. Vous mordillez, de décembre à février, la jupe féminine, vaincue de juillet à septembre par la vague et le soleil. Vous tenez dans l’année une place que mesurent la bise d’est porteuse de neige, le vent d’ouest qui fond les glaciers. Mais vous avez pour complices la saison de la chasse, le bain de mer, l’exploration africaine, l’équitation, qui, comme vous, dépouillent la femme de sa vieille entrave, la robe. Chaque saison à présent tolère, favorise la femme culottée, et le couturier, doué d’un flair de chien
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courant, se change en culottier, en tricoteur, en tailleur militaire, plutôt que de perdre la moitié de ses profits. Il renchérit sur l’engouement garçonnier de la femme, et, faisant sagacement la part du feu, supprime à peu près le costume de transition, devenu inutile entre les jambières sportives du matin et les broderies molles du soir. La « bonne robe solide » a vécu. Mais la culotte Saumur pour dames prospère, et le lamé aussi.
Lamés d’or, lamés d’argent, de cuivre, d’acier – ils se ressemblent par l’éclat sec, toujours un peu papier-de-chocolat, par la froideur râpeuse, et par l’odeur. La mode persistante du lamé démontre la grossièreté des sens féminins, particulièrement de l’odorat. Car le fumet d’une robe de lamé, humectée au cours d’une soirée chaude, oxydée pendant la danse, passe en âpreté le fier arôme du déménageur en plein rendement. Elle fleure l’argenterie mal tenue, le vieux billon, le torchon pour les cuivres ; sa trame de soie, ni les parfums qui l’imprègnent, n’atténuent rien, au contraire.
L’autre jour, une amie mince – je n’ai que des
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amies minces – se divertissait à essayer sur elle-même les robes du soir qu’elle convoitait, chez son couturier. « Je fais petit 42 ! » affirme-t-elle à tout propos. Comme une épinoche son nid, elle traversait agilement ces chalumeaux étroits auxquels, selon l’étoffe, on donne le nom de trotteur du matin ou de robe pour le bal ; elle entrait par la tête, sortait par les pieds, dansait le pas du paon devant les miroirs, feignait par chic l’aimable scoliose qui fut à la mode déjà du temps d’Albert Dürer, et fumait, ma foi, comme un petit cheval au dressage. Une robe de lamé or et acier sur fond vert l’attirait, moins pourtant qu’une autre, lamée d’argent sur noir ; mais vint une lamée cuivre sur brun qui, selon l’expression énergique de mon amie, « foutait tout par terre », et que détrôna cependant une lamée argent et or sur rose pâle. Je blâmais en moi-même la fâcheuse uniformité de leur coupe : tuyau de métal, tout droit, établi sur soubassement de fourrure. Une seule robe, fendue du haut en bas, laissait voir un dessous de crêpe vert, et la vendeuse, secourant la perplexité de mon amie, l’informa que « beaucoup de ces dames portaient
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une fois la fente devant, et une fois la fente derrière ». Elle ajouta, mystérieuse, que l’hiver prochain verrait des robes du soir « encore plus pratiques » grâce à deux ouvertures latérales placées au-dessus de l’ourlet : « Vous tournez votre robe tête en bas, vous passez les bras dans les ouvertures, et conséquemment, la broderie, ou la fourrure, se trouvent en haut et donnent un aspect nouveau. Qu’en pensez-vous, mesdames ? »
Mon amie mince ne répondit pas tout de suite, réduite qu’elle était à l’état de bernard-l’ermite, insérée dans un fourreau récalcitrant, les bras levés et battant l’air, à l’aveuglette, au-dessus de la tête invisible. Je sentis que je devais, comme on dit au théâtre, occuper le temps froid :
– Je pense, suggérai-je avec humour, qu’il serait peut-être plus simple d’apprendre à vos clientes à marcher sur les mains... ?
Un regard combatif me rappela, trop tard, qu’on ne gagne rien à affronter, spirituellement parlant, les chauffeurs de taxi et le personnel de la couture :
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– Pour ce qui est de marcher sur les mains, nous laisserons cela à la duchesse de Sutherland, qui s’en acquitte, paraît-il, comme personne.
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