Le voyage égoïste

Colette · Chapitre 3 sur 16

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Le voyage égoïste

Quatre saisons

 

Cadeaux de Noël

 

Évocateurs de souci plus que de promesse, ils brillent, ces trois mots, fleur de givre tremblante au-dessus d’un porche assez sombre, qui va s’ouvrir... Avouons-le : nous qui donnons et ne recevons plus guère, nous, parents, nous, amis mûrs, nous nous sentons agités d’une anxiété annuelle. Il y a de quoi. Le moins exigeant de nos pupilles, le plus jeune de nos enfants bornera peut-être ses souhaits à une bicyclette ! C’est une terrible époque que la nôtre. Le bébé zézayant convoite un appareil de prise de vues. « Tu sais, ma cinq chevaux, elle se fait attendre ! » nous confie la première communiante. « Qu’est-ce que tu veux pour tes étrennes ? » demandait un parrain à sa filleule de huit ans. Elle leva sur lui des yeux bleus tout neufs qui semblaient

 

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découvrir le monde et répondit avec simplicité : « Une chambre à coucher, la mienne est usée. »

Je connais des parents qui soupirent, déconcertés devant une progéniture qui à dix ans réclame une fourrure, à douze ans une auto, à quinze un fil de petites perles. Scrupuleux, ils s’interrogent, cherchant les responsables de cette maturité précoce qui ressemble à une perversion. « De notre temps... »

J’opine du front par politesse. Mais je ne sais rien de « leur » temps, ni eux du mien. Je sais que pour moi « jour de l’an » ne se traduisait pas par les mots cadeaux, visites, magasins, souhaits sans ferveur et poches vides...

Vides, elles l’étaient quasi, les poches et les mains de qui me venaient pourtant toutes grâces et toutes libéralités. Mais elles accomplissaient des miracles à leur portée. L’aube du premier janvier, rouge au ras de la neige, n’était pas née que les cent livres de pain, cuites pour les pauvres, tiédissaient la cuisine carrelée de ma maison natale, et les cent décimes de bronze sonnaient dans une corbeille. Une livre de pain,

 

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un décime, nos pauvres d’autrefois, modestes, s’en allaient contents, et me saluaient par mon nom de petite fille. Debout, juchée sur mes sabots et grave, je distribuais le pain taillé, les gros sous ; je flairais sur mes mains l’apéritive odeur de la miche fraîche ; à la dérobée je léchais, sur le ventre en bouclier d’un pain de douze livres, sa fleur de farine. Fidèlement, l’odeur du pain frais accompagne, dans mon souvenir, le cri des coqs sous la barre rouge de l’aube, en plein hiver, et la variation de baguettes jouée par le tambour de ville devant le perron, pour mon père. Qu’il est chaud à mon cœur, encore, ce souvenir d’une fête glacée, sans autres cadeaux que quelques bonbons, des mandarines en chemises d’argent, un livre... La veille au soir, un gâteau traditionnel, servi vers dix heures, saucé d’une brûlante sauce de rhum et d’abricot, une tasse de thé chinois, pâle et embaumé, avaient autorisé la veillée. Feu claquant et dansant, volumes épars, soupirs des chiens endormis, rares paroles – où donc mon cœur et celui des miens puisaient-ils leur joie ? Et comment le transmettre, ce bonheur sans éclats, ce bonheur à flamme sourde, à nos

 

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enfants d’aujourd’hui ? Qui donc les a faits avides et blasés comme ils sont ? La vie nouvelle, l’âpre époque, et nous-mêmes !... Nous-mêmes, car notre culpabilité date de notre première négligence, de la première honte qui la suivit et du fond de nous protesta : « Dans le moment où tu devais à ton enfant ta présence, ton conseil, ton secours intelligent, tu as masqué ta défaillance par un cadeau, quand il fallait payer de toi-même... Et puis, tu as recommencé... »

C’est une façon de nous sentir, à bon compte, supérieurs aux générations les plus jeunes, que de hocher la tête et de constater : « À l’âge de ces bambins, nous nous réjouissions d’un rien, d’un gâteau toujours le même, d’un petit arbre toujours le même, d’un naïf protocole d’effusions et de souhaits, toujours le même... »

Eh oui, toujours le même. Qui nous demandait de changer ? L’enfant craint, par sentimentalité et principe du moindre effort, tout ce qui porte atteinte à un souvenir défini, à une image dont son implacable mémoire retient et caresse chaque détail. Dans le gâteau annuel, tavelé de raisins, ne

 

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recherchais-je pas autrefois, d’une langue experte, la saveur exacte du gâteau de l’an passé ? N’appelais-je pas au secours de mes facultés gustatives les couleurs constantes du tapis et de l’abat-jour, le piaulement de la bise d’est sous la porte, l’odeur d’un beau tome neuf, le grain de son cartonnage un peu poisseux ?

Joie des cinq sens ! De telles délices, qu’on nommerait païennes, créent une religion domestique, et l’âme se chauffe à la plus petite flamme, si la petite flamme persévère. Autour de vos visages qu’ils ne voient pas vieillir, groupez à Noël, parents, pour vos petits encore trébuchants, un décor auquel le temps ne touchera presque pas. Peu importe que le faste y manque. Mais les lumières de la fête se feront rituelles, et les fleurs ou le houx, et aussi un peu les paroles qui le reste de l’an évoqueront Noël, ou le réveillon du 31 décembre. Il n’y a pas qu’aux vieillards que la chute du temps dans l’invisible et l’irrévocable semble poignante. L’émotion d’un enfant, lorsqu’on lui restitue une image de son court passé, ne dépend ni de la surprise, ni de l’émerveillement. Il chérit ce qu’il connaît déjà,

 

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préfère ce qu’il reconnaît, et le chante en lui-même, au rythme d’une poésie spontanée.

Voilà bien de la froide diplomatie, dirait-on, et des approches circonspectes, pour surprendre ceux de nos petits qui se montrent, au goût du jour, ennuyés, dédaigneux d’offrandes ordinaires. C’est folie que de les vouloir contenter en les comblant. L’essai du refrènement, du retour à une conception délicate des fêtes anniversaires, est un exercice noble. Moniteurs pénitents, nous ne perdrons pourtant pas de vue qu’une telle gymnastique sentimentale, à l’image de toutes les gymnastiques, entraîne le moniteur autant que l’élève.

 

Visites

 

Terreur de mon enfance, souci, malaise de mon temps de jeune femme, visites ! Visites de noces, de digestion, de condoléances, de félicitations, visites, surtout, de jour de l’an !... Le

 

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total des heures que je vous consacrai dépasse-t-il la durée d’une vie de vieux papillon : quarante jours ? Je ne le crois pas. Je n’entends point, par un si bref purgatoire, payer tous mes péchés.

Il faut encourager chez l’enfant, le désir et le besoin de sociabilité. Où les eussé-je pris, ce besoin, ce désir ? Une enfance heureuse prépare mal aux contacts humains, et la mienne se sustentait pleinement entre des proches tendres, un peu fantasques, riches d’eux-mêmes, d’une farouche délicatesse. La sonnette grêle, au perron de ma maison natale, annonçait l’assaillant – la Visite ! – et dispersait jusqu’aux chats. Mes frères s’égaillaient comme des chouans, avec une connaissance profonde du terrain de fuite et des abris agrestes, et je les suivais. Ma mère riait : « Petits sauvages ! » et mirait en nous, secrètement approbatrice, sa propre sauvagerie naturelle... Elle ne savait pas qu’il n’y a plus de jungle pour les enfants des hommes, et qu’avant le plaisir, au travers des chagrins, au-dessus des drames intimes et du travail, il y a le rite, la religion, le devoir de la Visite. Je l’appris tard. Je l’appris à un âge où rien ne pouvait plus brûler,

 

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en moi, d’une foi protocolaire. Pouvait-elle durer, ma patience à visiter deux tantes Marie, quelques parentes Henriette âgées, et ces familles l’une à l’autre alliées, l’une à l’autre pareilles, dont l’une vers l’autre m’entraînait, saisie d’une sorte de vertige pusillanime qui procédait de la crainte, de la fatigue, de la crampe d’estomac ?

Les premier janvier de Paris ne bénéficient pas souvent d’un climat indulgent. La pluie mêlée de neige, un dégel plus pénétrant que le gel, une ondée brusque, en flaques tôt vitrées de glace mince, ajoutaient à la tristesse de ce jour de fête. Et je n’osais pas, très jeune mariée, rompre avec les us d’une belle-famille dont la douceur, ensemble, et la haute moralité offraient, à ma jeune force et à ma curiosité de vivre, un de ces garde-fous qui provoquent au suicide. Je marchais, de visite en visite, tout le long du mortel jour, avec l’âme égarée des prisonniers. Sur une route jalonnée de gâteaux secs, de tasses de thé et de femmes en noir, je croisais des belles-sœurs aguerries, des cousines battant Paris depuis le passage des Eaux jusqu’au Grand-Montrouge, des nièces bosselées d’engelures et

 

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des oncles par alliance, frères âgés dont l’un ne mourait pas sans que je me trompasse de défunt... Je rencontrais aussi des enfants policés et mornes, accoutumés à sacrifier, sans mot dire, leur journée de congé, leur après-midi de lecture gloutonne, de stoïques enfants qui eussent cédé, du même front dur et soumis, leur place en omnibus ou leur part de paradis. Leur endurance ne m’abusait guère. Un collégien malchanceux ou brimé lègue, à l’homme qu’il devient, ses phobies de collégien, ses songes régressifs qui l’éveillent, la nuit, au plus tragique d’un rêve de bachot, d’un pensum-cauchemar. Déjà, en ce temps vieux de vingt années, j’aurais voulu, imitant auprès de ces adolescents mal employés la sage marquise qui conseillait à son petit-fils : « Ne commets que les bêtises qui te font réellement plaisir », j’aurais voulu leur dire : « N’accomplissez que les devoirs qui ont un sens. Puisez ici même l’envie et le ferme dessein de visiter vos amis quand une mutuelle affection vous y pousse. Ce jour-ci ne connaît plus le faste, ni la sincérité. Il n’a même pas le brin de houx, la perle de gui, parures païennes de Noël, ni la

 

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bûche arrosée d’alcool... Il manque de tout, et même de ce froid net, durable, ouaté de neige, ce froid, si j’ose écrire, qui tient chaud, qui incite au rire, à la glissade, au jeu, ce froid tapissé, assourdi et blanc qui fait plus jaune l’orange, plus roses la joue des enfants et le sac de satin rose, plus cordiale une grosse main tendue, quémandeuse dans sa mitaine. Votre souhait honteux, vindicatif, n’erre plus de porte en porte en claquant joyeusement des galoches ; il s’embusque et attend qu’on lui paie sa dame... En vérité, mes pauvres enfants, ce jour est pauvre et sent l’argent, ayant perdu sa bonne odeur de frairie... »

Ces enfants d’autrefois n’ont jamais entendu ce qu’in petto je leur prêchais. Ma fille aujourd’hui rayonne, à douze ans, d’une sociabilité mondaine point entravée, et c’est elle qui m’enseigne que la créature humaine ne s’obstine à rien autant qu’à un devoir imaginaire. D’ailleurs, je sais ce que vaut l’intransigeance des novateurs, quand les réformes qu’ils tentent visent la puérilité de nos us et coutumes. Je le sais, depuis qu’un mien cousin laissa chez moi

 

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une carte de visite qui portait, gravés, ces mots :

 

RAPHAËL LANDOY

Vice-président de la Ligue

contre l’usage de la carte de visite

 

Printemps de demain

 

En janvier, la rose safranée grimpe aux poutrelles des pergolas monégasques, assaille le palmier niçois, se hausse vers la lumière, tourne son visage vers le soleil et déploie, en un moment, une corolle dont la couleur ambrée, carnée, et le désordre parfumé sont inimitables... « Voilà, dit cette annonciatrice hardie, voilà comment Paris portera la rose... dans quatre mois ! »

Dès décembre, les premières robes blanches, épanouies en bordure des gazons verts de la Riviera, montrent quelque arrogance : « Voyez

 

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cette taille, longue comme un jour de pluie, ce volant enfantin que l’on nomme plaisamment jupe, ce tuyau d’étoffe sans inflexion ni ceinture, et ce chapeau dépourvu de bords qui ne protège ni le teint ni les yeux : voilà ce dont Paris va s’engouer, le printemps venu. Nous sommes blanches, ici. Mais Paris nous verra bigarrées. Nous ressemblons aux maquettes que les créateurs de modèles, les dessinateurs de costumes des grandes revues livrent “en blanc”, c’est bien le cas de le dire, à la fantaisie des coloristes. Mais tout le printemps de la mode est déjà en nous. Blanches, telle une vierge dans son sommeil, nous n’attendons que le réveil de la terre pour prendre les couleurs du bourgeon, de la pâquerette jaune, de la gentiane bleue et de l’églantine enflammée. »

Je les regarde passer, les blancs cocons de lin, de soie molle, de laine sans tache, de kasha candide, et je soupire. Une année de mode commence, fatale encore aux femmes que la nature pourvut de reliefs précis. L’espèce en devient rare, c’est vrai. Mais elle a la vie dure, j’en sais quelque chose. Hélas, ce n’est pas moi

 

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qui pourrai jamais – comme fit au restaurant une élégante qui venait de tacher, d’une gouttelette de sauce, sa robe de neige – courir au lavabo, et revenir triomphante, immaculée, du moins de face, car elle avait simplement tourné sa robe sens devant derrière...

Oui, le printemps, en matière de modes, s’annonce plat et court. Un printemps pour femmes debout, posées comme un svelte candélabre au coin d’un massif, jaillies d’une pelouse comme un jet d’eau, accotées à une balustrade, comme un balustre moins renflé que les autres. Footing, golf, tennis, vous serez à l’honneur plus que jamais ; nous ne verrons que Dianes légères et jamais assises, pour cause. Qu’elles s’asseyent, et leur courte jupe remonte au-delà du possible, sur des bas auxquels un caprice rigoureux impose la nuance exacte des anciennes poupées de son. Qu’elles s’asseyent, et les voilà, je ne dirai point gênées, mais parfois gênantes. Cependant, la plupart sont pures d’arrière-pensée, accoutumées à leur nudité partielle, paisibles autant que nos enfants demi-nus, et elles ne baissent ni l’ourlet de leur jupe ni

 

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leurs paupières. Autrefois, une femme montrait sa jambe parce que la jambe était jolie – elle la cachait pour le même motif. Aujourd’hui, la jambe prolonge, achève avec indifférence l’arrangement vestimentaire ; au-dessous de trente centimètres de jupe visible, le couturier exige trente centimètres visibles de jambes, rien de plus, rien de moins ; il ne vous demande pas, femmes, votre avis, et peu importe que ces trente derniers centimètres soient bâtons, fuseaux, piliers, montés sur bateaux, sur pieds de biche, ou sur tartines insipides.

Court, plat, géométrique, quadrangulaire, le vêtement féminin s’établit sur des gabarits qui dépendent du parallélogramme, et 1925 ne saluera pas le retour de la mode à courbes suaves, du sein arrogant, de la savoureuse hanche. Un aventureux couturier apporte en France une demi-douzaine de mannequins américains, qui ne vont point arranger vos affaires, doubles ponettes françaises, Latines râblées dures à la fatigue, rebelles à la maladie. Cette escouade d’archanges va, d’un vol chaste que nulle chair ne retarde, entraîner la mode vers une ligne toujours plus

 

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svelte, vers un vêtement encore simplifié dans sa construction, taillé d’un seul coup de ciseaux dans une matière magnifique...

Le temps n’est peut-être pas très loin où la grande couture, créatrice d’une sorte d’indigence fastueuse, s’effrayera de son œuvre. Elle fait la part belle à toute main capable de prélever, sur deux aunes de tissu, un rectangle double percé de deux manches sur lequel le brodeur, le tisseur, voire le peintre, s’évertuent après. Chaque fois que la couture a créé un type rigoureux, et si proche de l’uniforme que seule la couleur, l’arabesque, la consistance y interviennent en manière d’insignes, elle a résigné à la légère une partie importante de ses prérogatives. Un certain excès de raffinement, procédant par élimination, précipite l’œuvre dans un péril que redoute le créateur justement jaloux : la facilité.

 

Adieu à la neige

 

Le premier rideau de cyprès dressé devant le

 

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soleil levant, la première baie de Méditerranée enfoncée entre deux collines comme un fer de hache, le premier oranger et la première rose, nous leur offrons, dans le train qui nous prit à Paris la veille au soir, la facile conquête de notre cœur. Mais le soleil d’hiver connaît maintenant sa rivale : la neige pure, durable, bleue de réverbérer l’azur qui la baigne.

Ce n’est pas de longtemps que je la connais. Je ne sais pas encore me servir d’elle aussi bien que font ses enfants multicolores qui vont, l’éclair aux pieds, ou debout sur la double et pliante voltige, et qui jouent sur ses flancs, franchissent ses abîmes couleur de violette. J’ai mesuré son pouvoir dès les premières gorgées d’un air qui porte jusqu’à la base des poumons une menthe subtile et glaciale. La neige, un pays ? La neige, un climat ? Non, une planète. La convoitise du conquérant, sur elle, s’arrête et rêve. Sur la neige seulement les peuples se rencontrent, de nos jours, en toute sociabilité. Son tranquille chaos accueille l’étranger, qui y perd sa gourme, son chauvinisme, son âge d’homme. Car elle cache la terre, la terre dont l’homme ne peut toucher la

 

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vivante substance, respirer l’arôme, sans redevenir un pionnier féroce et sentimental.

Sur la neige seulement le sexagénaire et l’enfant peuvent s’asseoir sur les mêmes petits chars de bois, et s’abandonner aux pentes. Ils se sentent l’un à l’autre pareils, et croisent leurs sourires. Ils n’envient pas le bobsleigh, bolide empanaché de clameurs, qui passe en fauchant l’air entre ses deux fusées de glace hachée. L’espace aussi, et le versant vertigineux, appartient à la luge. Ses conducteurs manient deux rênes dont le petit char à patins se passerait bien. Mais devant tout meneur de char enchanté marche un coursier fantôme, et les deux bouts de la corde de luge assurément cravatent le col, brident la bouche d’une cavale de givre transparent, qui laisse derrière elle ses quarante-cinq kilomètres à l’heure. Ma cavale-fée savait bien qu’elle guidait une passagère attachée aux terrestres délices. Elle m’arrêtait, d’un tête-à-queue quotidien qui me jetait bas, juste au seuil d’un chalet où le hareng saur se boucanait dans la fumée du pin, où le fromage, dilué dans l’alcool et le vin bouillant, pleurait de lourdes larmes

 

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succulentes sur la rôtie. Un vin blanc, pâle et traître, versait à mon palais la température même du seau de neige où l’on calait la pinte de verre, et la poésie domestique, le lyrisme enfanté par la gourmandise, fumaient hors du coquemar grésillant et dans nos haleines bleues de montagnards bien nourris.

Royaume candide, précaire, éternel, ô neige ! Tu fais de l’homme un enfant gai, appliqué à sa consciencieuse oisiveté sportive. Tu as créé ce luxe : le devoir de s’amuser, le souci de vivre pour un corps qu’enrichit, que perfectionne chaque heure à toi consacrée, et qui, dans chaque chute, puise une force neuve. Tu vois tes fidèles quitter l’hôtel au petit jour, à l’heure où l’aube rapide laisse dormir le pied violacé des monts, mais découpe leur front comme dans un métal orangé, incandescent, qui taillade l’azur. Ils partent, leurs longues ailes de bois effilé liées sur une épaule et le double bâton dans la main. Ils sont sages et graves comme s’ils avaient tous dix ans.

Ils ont choisi la veille le but du lendemain, un

 

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point arbitraire et invisible : la corne d’une montagne ou bien un chalet perdu sous son auvent fourré de neige. Ici où là, qu’importe ? Ici ou là, pourvu que ce soit au prix d’un effort régulier, d’une gymnastique corporelle et mentale, pourvu qu’ils atteignent un moment d’exaltation mentale et corporelle, pourvu que, debout quelque part, très haut, contre le noir azur qui pèse sur les cimes, contraints d’ouvrir leurs bras et leur cœur pour étreindre leur éden, ils touchent à une félicité qu’ils ne raconteront pas. Ils rentrent à midi, fumants de joie et de sueur saine, avec leur petite ombre d’un bleu vif couchée à leurs pieds. Ou bien ils ne reviennent que le soir, ralentis, muets, et leur mutisme semble plein de poésie parce qu’ils ne pensent plus à rien. Ils sont tes amants comblés, ô neige ! Ils n’ont possédé que toi, depuis le lever du jour, et tu leur suffis. Ils ont vu sous leurs pas diminuer le mont, grandir le paysage. À la halte, ils s’assirent sur un pan vierge de ta robe, et ils se tournaient de côté et d’autre à cause du soleil qui leur brûlait l’épaule. Cependant la faim les rendait creux et légers, et ils fouillèrent leurs

 

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poches. Ils mangèrent face au soleil, en recueillant les miettes pieusement. Puis ils lièrent à leurs pieds leurs ailes, et ils commencèrent leurs vols par-dessus les petites vallées. Parfois ils rayaient de grands cercles les champs immaculés. Selon leurs bonds, ils voyaient une contrée concave les quitter, revenir à eux, s’écarter encore... Leurs chutes les poudraient de nacre ; ils plongeaient tête première, dans des cratères de paillettes où le soleil mettait les sept couleurs d’Iris.

Ils ont lutté, entre eux, d’audace, de vitesse. Ils n’ont pas pourchassé ni tué le gibier innocent. Ils n’ont pas songé à l’amour des femmes, ni souhaité le bien du prochain. Car tu les aimes purs, tes amants, ô neige, et tu les purifies. La nuit, ils dorment d’un long sommeil d’enfants, et leurs songes eux-mêmes ne te trahissent pas. Ils te voient en rêve et, mieux que pendant la veille, ils volent. Par leur fenêtre grande ouverte ton silence entre librement, et rien ne bouge dans ton empire inaccessible au vent sinon le feu palpitant des étoiles. Ils dorment, oubliant pour quelques heures la passion qu’ils te vouent, et c’est toi

 

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quelquefois qui, jalouse de les rejoindre, descends effeuillée, tournoies indécise autour de leur repos, et verses à leur chevet un fondant hommage de flocons, une brassée de plumes, de fleurs, de joyaux immaculés que dissout, comme l’apport d’un songe, la première atteinte du jour.

 

Mannequins

 

Deux hommes, cinq hommes, dix, vingt hommes... Je renonce à les compter. Ils viennent à cette solennité de la couture plus empressés qu’à une générale du boulevard. Ils font profession d’« adorer » ces défilés de robes, de jolies filles, de tissus que leur métrage, de plus en plus réduit, contraint à une magnificence sans cesse croissante. Ils confessent bien haut leur goût pour ces solennités vestimentaires que tout couturier coté organise avec un faste théâtral et religieux. Monsieur accompagne madame aux « présentations », et madame hoche le menton d’un air entendu : « Oui, oui, c’est pour regarder

 

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de près les mannequins ! » En quoi elle se trompe souvent. Car monsieur est capable de deux ou trois sentiments purs, au nombre desquels est l’amour des couleurs, du mouvement, de la forme et surtout de la nouveauté. Il y a beau temps que l’homme a perdu, chez le couturier, son embarras de grand garçon qu’on surprend à jouer aux billes, sa gaucherie de naufragé que la tempête a jeté dans l’île des Femmes. Seul l’homme goûte aux défilés de modèles un plaisir complet, qui n’est pas gâté par la convoitise. Pendant que sa compagne, secrètement frénétique, renonce, le cœur en lambeaux, à une petite « création » de six mille francs, l’homme s’épanouit, se renseigne, note la taille basse de chez X., le drapé de chez Z., comme il retient les caractéristiques d’une école de peinture. Mieux que la femme, l’homme goûte un ensemble. Mieux que la femme il fait, en toute innocence, la part du mannequin. Tandis que la spectatrice enfiévrée se répète tout bas : « C’est celle-là, celle-là, cette robe-là, que je veux », le sage spectateur admire, hors d’un fourreau de bronze plus révélateur qu’un maillot, les cheveux de cuivre, la blancheur

 

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laiteuse du mannequin roux. Il sait que la tunique couleur d’absinthe et de clair de lune ne saurait quitter, sans déchoir, la jeune fille blonde parée d’une dignité de lévrier, coiffée d’une longue chevelure que le fer ni les ciseaux n’ont jamais offensée. Il comprend enfin qu’une grave mission est dévolue à celle que sa femme nomme, entre ses dents, « cette engeance », et lui fera-t-on un crime, s’il a envie de la robe, de vouloir parfois l’emporter telle que le couturier l’a conçue, c’est-à-dire sur les épaules de la rayonnante jeune femme dont il n’entend jamais la voix ?

Bref, l’homme se sent désormais chez lui, partout où s’élabore et s’exhibe le luxe féminin, et le plus récent snobisme l’y met à l’aise, car il rencontre, aux défilés de la couture, le peintre consacré par la mode, la femme du monde et son romancier, le parlementaire et son égérie. De l’un à l’autre groupe, le mannequin glisse comme une longue navette étincelante, et jette les rets. Collaboratrice inquiétante, c’est au mannequin qu’aboutit un faisceau d’efforts dont personne ne méconnaît plus l’importance. Le public estime à sa valeur la tâche du tisseur, du modéliste, du

 

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coupeur, de la vendeuse, celle du couturier qui les dirige : arrivé au mannequin, il se réserve, rêve, admire ou suspecte. Parmi les formes modernisées de la plus luxueuse industrie, le mannequin, vestige d’une barbarie voluptueuse, est comme une proie chargée de butin. Elle est la conquête des regards sans frein, le vivant appât, la passive réalisation d’une idée. Sa profession ambiguë lui confère l’ambiguïté. Déjà son sexe, verbalement, est incertain. On dit « ce mannequin est charmante » et son travail consiste à simuler l’oisiveté. Une mission démoralisante la tient à égale distance du patron et des ouvrières normales. N’y-a-t-il pas là de quoi justifier, excuser l’étrange humeur et le caprice du mannequin ? Aucun autre métier féminin ne contient d’aussi puissants facteurs de désagrégation morale que celui-là, qui impose à une fille pauvre et belle les signes extérieurs de la richesse.

 

« Patience, me dit-on, tout cela va changer ; l’évolution du mannequin est en route... Nous, couturiers, nous ferons du mannequin une

 

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collaboratrice fidèle, honorablement appointée, exacte, qui pourra vivre régulièrement de sa beauté et de sa grâce... »

 

Messieurs de la couture, je voudrais vous croire. Mais vous n’y êtes point encore, ou je me trompe. Vous appointerez, c’est entendu, et jusqu’à quarante mille francs l’année, paraît-il, l’épaule fringante, le noble col, la royale démarche de celles qui, avant toutes les créatures féminines, exaltent les œuvres de votre génie ? D’accord. Vous aspirez à donner au mannequin non seulement des honoraires suffisants, mais encore votre estime et la confiance que mérite, par exemple, votre première vendeuse. Vous ne voulez plus voir, chez vous, votre Diane élégante et plate défaillir et bâiller, après quels laisser-courre nocturnes... C’est d’un honnête homme, et d’un cœur pitoyable. Mais la beauté est une chose, et le fonctionnarisme une autre. La beauté s’accommode d’être admirée et vous l’armez pour qu’on l’admire davantage. En appareil de guerre et d’amour, vous dites à la beauté : « Ceci est ton domaine, tu n’iras pas plus loin. Dispose

 

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de ce salon, de cette galerie, pour ta promenade de fauve. Va, reviens, retourne-t’en, reviens encore. Demi-nue, tu ne connaîtras pas le froid, sauf à l’heure où, retirée des regards, tu te sentiras loin d’eux frissonnante. Prends garde que nous te voulons, cette année, dépourvue d’une chair douillette, et dure comme une championne. Mais tu ne peux te livrer à aucun sport, donc mange le moins possible, et ne t’amuse pas à acheter des marrons grillés, au coin de la rue. »

Chimériques ! vous voulez que, prisonnières de votre luxe, abreuvées de café, privées de l’occupation manuelle qui règle le battement du cœur et rythme la pensée, vos mannequins à la beauté agressive se fassent des âmes de comptables ? Vous n’êtes point au bout de vos peines. Mais votre effort est un louable effort. En attendant que le succès le couronne, en attendant que l’appât du gain, le goût de la tranquillité et de l’indépendance forment pour vous de belles jeunes femmes au front paisible et à l’âme sans désirs, gardez, recrutez le mannequin et son caprice. Vous lui passerez encore, pendant un temps que nul ne peut fixer, sa neurasthénie, ses

 

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bâillements nerveux, sa crise de larmes, sa langueur imprévue, son illumination passagère qui la signale aux hommages, sa désinvolture à fouler aux pieds, comme un sol natal, un luxe incomparable – vous lui passerez tout ce que vous tolérez, ce que vous excusez, ce que vous respectez chez son frère supérieur, l’artiste.

 

Élégance ? Économie...

 

Était-ce la même ? Ou bien une autre, et une autre, et encore une autre ? Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre... Je parle de cette jeune femme, de satin noir et de bas roses vêtue, qui offensait, cet hiver, l’hygiène et le bon sens, vous savez bien, cette dame...

Février, mars ont versé sur Paris la pluie la plus noire qui puisse choir d’un ciel gris, la neige plus froide parce qu’elle fond, la grêle qui craque sous le pied comme un collier rompu. Par certains après-midi maudits, en mars, on vit sous

 

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des rafales semi-liquides, semi-gelées, les chevaux de fardiers s’arrêter tête basse ; les chauffeurs de taxi gagner le bar le plus proche ; les garçons livreurs devenir, sous les porches béants, autant de statues en toile cirée. On vit l’autobus hésiter, le tramway réfléchir, aveuglé. On vit la place de l’Opéra, le boulevard et la rue de la Paix déserts, miroitants, bombardés par la colère d’en haut...

C’est par ce temps, c’est à ces heures de trouble climatique que je la vis, la dame en manteau de marocain ou de satin noir, chaussée de trois petites lanières vernies, la jambe gantée de soie couleur urticaire ou couleur crise de foie. Engoncée de blaireau mais les pieds quasi nus, elle allait, endurcie, menton en proue, ventre en avant et séant rentré.

Elle croisa – trop rarement – son antagoniste, la dame en ciré noir, en gabardine imperméable, en suroît de pêcheur. Celle-ci marchait, d’aplomb sur de fortes semelles, le pied au chaud dans le bas de laine rayé. Un jour je reconnus, réfugiée sous l’arc roman d’une porte cochère, et

 

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grelottante, mon amie Valentine. Elle attendait l’embellie, et pataugeait dans le marécage universel. Je me mêlai de lui faire reproche, et de lui demander compte de son équipement incongru. Avec l’aigreur qu’inspire un commencement de laryngite, elle riposta : « Croyez-vous, ma chère, qu’au prix où sont les étoffes et les façons, je puisse m’offrir, selon chaque caprice du temps, trente-six tenues ? »

Car les femmes ont gardé, de la guerre, quelques termes militaires, et disent « tenue » où elles disaient « toilette ». Mon amie Valentine s’en tint au chiffre trente-six. Plus vague, plus hyperbolique que cent mille, elle me brandit sous le nez, avec son misérable petit parapluie comique, son trente-six comme un bouclier. Je voulais pourtant enquêter sérieusement, et je prétendais savoir si l’économie, dans un budget féminin, bannit l’élégance, cette élégance suprême qui consiste à porter un vêtement à son heure, dans son milieu et dans son climat. À voir se rebeller, comme une poule sous la rafale, mon amie Valentine, j’ai touché du doigt le point où finit l’indiscrétion, où commence le sacrilège. On

 

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peut toujours plaisanter une femme, même cruellement, sur ses cheveux courts et plats, sa nuque de lycéen maigre, ses omoplates de poulet mal nourri, sa robe trop courte, son chapeau en seau de toilette, ses bijoux de canaque. Mais il ne faut pénétrer qu’avec une extrême précaution, des gants de caoutchouc et une lampe de mineur, dans le domaine où, réduite à manifester de l’initiative, une femme a mal choisi au lieu de choisir bien.

Pressée, un autre jour, d’expliquer pourquoi elle avait élu tout l’hiver, en guise de tout-aller, une robe-manteau de satin noir à col et parements de loup montée, si j’ose écrire, sur bas casserole-fourbie et souliers-passoire, mon amie Valentine s’ouvrit à moi, de mauvaise grâce : « Vous comprenez, non seulement ça m’économise un tailleur de lainage, mais encore le manteau de soie sur robe de satin ou de georgette constitue un “numéro” qui permet toutes les surprises de la journée, le déjeuner dehors, même le dîner, le dancing ou un théâtre... Ainsi, tenez, avant-hier... »

 

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Je n’écoutai pas beaucoup le reste, je me cramponnais à une vérité, vérité féminine, un peu abrégée, un peu impure, vérité pourtant. « Qui permet toutes les surprises... » Depuis le premier rapt, la femme, qui n’a peur de rien, n’a pas oublié de redouter la surprise. En outre elle est paresseuse, et la paresse souvent la détourne d’une saine coquetterie vigilante. Vous la croyez changeante et diverse ? Point. Que rêve-t-elle ? Être habillée et parée, comme elle dit, « une fois pour toutes ». Elle a cru, en coupant ses cheveux, qu’elle s’éveillerait, le matin, coiffée une fois pour toutes. Mais le coiffeur veillait, maître des guiches, émondeur de la nuque, détenteur d’un certain pli de cheveux près de l’oreille, et je connais mainte libérée qui déjà gémit : « Ah ! c’est assommant... Il faut que je me fasse tailler tous les quinze jours... Et mon pli ne tient pas, derrière l’oreille... »

Soignées, pansées comme des chevaux de prix vers dix heures, combien de femmes courent avec plaisir, avant le dîner, vers leur seconde toilette ? Ô nonchalantes, combien d’entre vous s’en tiennent au « raccord » exécuté dans un vestiaire

 

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de restaurant ? La poudre, le rouge en nuage, le coup de peigne, le brossage des mains et des ongles... Et puis, on entrouvre la robe-manteau qui garde encore – mais ne l’épluchons pas de trop près ! – quelques mouchetures de la boue sableuse du Bois, on laisse apparaître une plate tunique lamée d’or, brodée de cent couleurs, et on se sent prête à passer une bonne demi-nuit dehors.

Le matin, près des lacs, c’est vous que j’ai rencontrées si souvent, apôtres de l’élégance économique. Vous marchiez vite, le nez enfoui dans les poils du blaireau, du pijicki, voire du vison, car le vent pinçait, et l’eau giclait, et vos bas roses n’étaient pas fiers. Mais ne savais-je pas que vous cachiez dans le petit sac une autre paire de bas roses, et, sous le satin noir ou le velours tête-de-nègre, une tunique aile-de-papillon, décolletée et sans manches ?

Le printemps est là. S’il est clément, il vous permettra d’endosser, vers onze heures, la sandale claire, la robe fleurie – sous quel nouveau manteau d’uniforme ? –, la robe dans laquelle

 

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vous dînerez ce soir, vous, élégantes qui voulez que je vous salue du nom d’économes. Économes ? Peuh !... Paresseuses...

 

Voyages

 

Tu es entrée chez moi cet après-midi, jeune amie. Et tu m’as dit, faisant voler d’une tape ton petit feutre sans bords, comme un clown fait de sa perruque quand il vient saluer le public :

– Je vous enlève demain matin ! Soyez prête à sept heures et fiez-vous à moi. On déjeune à B. à midi tapant. On goûte à C. à quatre heures. Et je veux que ma langue se couvre d’ulcères si la demie de sept heures ne nous trouve pas à D. les coudes sur la table, devant l’apéritif !

Par la fenêtre ouverte, ton bras désignait, contre le trottoir, ta jolie 11 CV, carrossée en bois précieux, proue nickelée, poupe marquetée d’acajou et de bois rose. Ce bras tendu, je sais, pour l’avoir éprouvé, qu’il est ferme au volant, et

 

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que cette main, tavelée et durcie dès le printemps, ne saurait pécher, par timidité ou par imprudence, contre aucun paragraphe du code de la route. Cependant, je n’obéirai pas au geste de cette main. Jeune amie, ce n’est pas avec toi que je voyagerai. Tu vas pincer ton petit nez sans poudre, et répondre : « Vous êtes bien difficile ! » Voilà, tu as justement trouvé le mot : je suis bien difficile. Tu es parfaite en voyage, mais je veux mieux et moins que la perfection, autre chose que tes horaires inexorables, qui découragent la fantaisie des réseaux ferrés.

Tu es une jeune femme de vingt-six ou vingt-huit ans. C’est le mal et le bien des femmes de ta génération que d’avoir, à leur âge, tout possédé, même la douleur. La guerre te rendit sage, l’amour t’a vue tremblante. L’éducation moderne t’apprit aussi le voyage, si par voyager on entend parcourir de longues distances, et à seize ans tu n’étais pas embarrassée pour régler toute seule des notes d’hôtel, pourboires compris. Le dédain des blasés, l’omniscience des riches, tout cela fut ton lot, dès la première communion. Tu n’hésites point, tu ne flânes pas. Quand tu es assise au

 

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volant, ta dignité cède le passage aux « grosses voitures », et à ces vrombissants insectes de la route, sorte terrible d’aoûtats, petits aptères généralement écarlates dont le passage consterne. Tu frôles de l’aile certaines voiturettes, pour leur apprendre le respect de la ligne droite. Et tu déchiffres les cartes avec un air de virtuose tel que je m’attends toujours, lorsque tu déploies la partition de mille hectares carrés, à t’entendre vocaliser la cavatine « Paris-Biarritz » ou la gamme des côtes et descentes Nîmes-Le Havre.

Tu connais les « patelins », leurs ressources et leur pièges. L’« hostellerie » meublée à l’ancienne ne t’en impose point, car la salade n’est pas meilleure dans une jardinière de vieux rouen ébréchée, ni les fruits rafraîchis dans une bassinoire détournée de son office. Tu es, je te le répète, parfaite : je ne voyagerai pas avec toi. J’ai trop de défauts, sans compter celui de n’avoir plus ton âge. Le ruban de la route, les champs et les bois qui la flanquent, s’ils sont à demi effacés par la vitesse, je ne les aime plus. Et je sais qu’il n’est, à notre époque, qu’un seul luxe : la lenteur ; qu’une aristocratie : l’oisiveté. Pars donc

 

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sans moi, et tout l’été, jeune femme active, file, impassible et jamais éblouie, un « joli » quatre-vingts de moyenne. Je m’en vais de mon côté, et je parie bien que tu ne me rejoindras pas. Tu feras comme la lévrière Lola, qui ne pouvait pas courir avec de petits chiens bouledogues, parce qu’en trois foulées elle touchait l’horizon et cherchait partout les bouledogues essoufflés qu’elle avait franchis sans les voir. L’espace est à toi, laisse-moi ce qu’il y a de plus beau : les bois de pins clairsemés, le ruisseau tordu et retordu au creux de son vallon, les digitales roses dressées entre les coupoles où cuit le charbon de bois, le pain bis défourné sur mon passage et son odeur qui donne faim et sommeil ; la sablonnière aux bruyères violettes, l’étang deviné derrière les haies – peut-être était-ce un champ de lin bleu en fleur ? –, l’enclos planté de chanvre où s’endort le vol des papillons... J’en passe, et de plus irrésistibles. Tout cela est à moi, et le silence agreste, varié, accessible, que tu n’entends pas, puisque rien ne t’arrête sur la route, toi qui fonces à travers la vapeur du fournil brûlant, qui troues le vol des papillons, toi qui m’as dit un jour,

 

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comme je prétendais dormir à même le velours mouvant d’une sablonnière : « Ne faites pas l’enfant ! »

Un des plus petits véhicules automobiles va m’emporter, bientôt. Tu veux te mettre à ma disposition pour « un itinéraire un peu là » ? Ne t’occupe pas de moi, je t’en prie. Oui, j’aurai le bidon d’essence dans le coffre, et quatre bougies neuves. Mais surtout, j’aurai l’épaisse couverture, du fromage de gruyère, un pâté de canard, un rôti de porc bien gras dans sa gelée, des fruits, une fiasque de bon vin, du café chaud. Ainsi pourvue, je m’en irai à cinquante kilomètres de Paris, ou à cinq cents. J’ai appris, à l’essayer déjà, que les nuits d’été sont courtes et douces et que la barre rouge, annonciatrice de l’aube, teint le ciel d’une lumière si sévère qu’on en a le cœur étreint. Mais c’est un instant si pur, que l’on y goûte le bonheur de ne penser à rien ni à personne, sauf à l’enfance. Même si tu passais, à la première heure du jour, sur la route, tu passerais sans savoir que j’ai dormi là, à la corne d’un bois, dans la plus fastueuse solitude, et que je viens de m’éveiller sous l’aube triste, humectée d’une rosée avare

 

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que sèche, perle à perle, l’éventail noir des pins.

 

Jardins prisonniers

 

Mon voisin fut, il y a deux mois, jaloux de mon faux ébénier jaune, puis de ma glycine, puissante déjà en son jeune âge et qui jette, du mur au tilleul, du tilleul aux rosiers grimpants, son serpent tors dégouttant de grappes mauves et lourd d’odeurs. Mais dans le même temps je couvrais d’un envieux regard ses cerisiers à fleur double, et comment lutter, juillet venu, contre ses géraniums ? Leur velours rouge se hausse, en plein midi, jusqu’à un indicible violet, exigé mystérieusement par la lumière verticale... Patience ! il verra, mon voisin, mes sauges pourpres en octobre et en novembre.

Et, sans attendre, il peut toujours évaluer de l’œil, sur ces ambitieux bâtons croisés que je décore du nom de « roseraie », le poids des paquets de roses, chavirés comme des têtes ivres.

 

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À mon autre voisin, j’ai abandonné les fleurs d’ombre, la clématite autant bleue que violette, les muguets, les bégonias que le soleil, en une heure, blettit. Un vieux jardin proche nourrit un althæa géant, pour lequel on a sacrifié tout le reste des créatures végétales, car il est beau, âgé, infatigable, et porte une illumination de corolles, rosées à leur éclosion, mauves à leur déclin. L’aubépine, rouge gloire des printemps bretons, flambe un peu plus loin, et la vigne touffue, gouvernée comme une mosaïque sur une façade de petit hôtel, console, en pelouses verticales, l’humeur agreste d’un Auteuillois qui n’a, de terre, que l’épaisseur et la surface d’une caisse à oranger.

Aimable rivalité qui arme, au seuil des jardins prisonniers, de vieilles gens et des enfants sages, levée de râteaux et de serfouettes, claquement du bec courbe des sécateurs, maraîchère odeur du fumier et de l’herbe tondue, combien de temps encore préserverez-vous Paris de la tristesse cubique, de l’ombre quadrangulaire des immeubles ? Chaque mois voit choir, dans le XVIe arrondissement, une allée de tilleuls, un

 

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buisson de fusains, une tonnelle vermoulue arrondie à la mesure des crinolines.

Mon boulevard extérieur noyé de feuilles érige, en six mois, une maison de rapport qui a la forme et l’importance d’une affreuse dent neuve. Heureux depuis cent ans, un charmant logis épanoui et bas au milieu de son jardin, comme une poule couveuse sur son nid de paille, vient de perdre à jamais, au flanc de sept étages neufs, son droit au soleil, ses matins couleur de scarabée, ses fins de jour brûlantes et douces. Il se tait, refroidi comme une planète éteinte, et porte son propre deuil.

Rien ne peut plus sauver nos jardins prisonniers, sinon l’or étranger. Il arrive qu’un milliardaire venu de loin s’engoue d’un hôtel à jardins des vieux quartiers. Alors il l’achète et l’embellit. Il dit : « J’en voudrais encore deux ou trois pareils », car il voit grand ; d’ailleurs, il explique : « C’est pour le tennis. » Mais rendons-lui cette justice que parfois il affiche son mépris du tennis et son culte pour tout ce qui touche au passé de la France. Grâce à lui peuvent

 

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s’affronter, sur un terrain largement déblayé, royalement agrandi, des églises gothiques de village, rapportées pierre à pierre comme des puzzles, des terrasses basques, la réduction documentaire d’un verger normand, des enclos méridionaux bordés de petits buis bas et funèbres, et quelque chaume breton, sans préjudice d’un théâtre antique. Collection apprêtée par un goût un peu puéril, mais qui nous touche, nous autres provinciaux, captifs de Paris et qui reculons devant lui, nous qui tremblons pour la chute d’un lilas ou l’ébranchage d’un marronnier, nous riverains d’une marée immobilière qui mordille et réduit le Bois, nous fervents défenseurs de nos concessions étroites de verdure. Ce qui subsiste vaut encore qu’on le chante sur un mode de mélancolie. Boylesve se souvient d’un jardin détruit, Abel Hermant pleure déjà, en le possédant encore, le pompeux printemps déroulé sous son balcon, à deux pas de la Madeleine.

La duchesse Sforza élève des fraises dites Morère entre les balustres d’un balcon, avenue Henri-Martin, et Philippe Berthelot voit mûrir les cerises sur les cerisiers qu’il a greffés, boulevard

 

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du Montparnasse. Voyez, quai Saint-Michel, le jardin exhaussé sur un toit ! Rue Jacob, « l’Amazone » de Gourmont renonce à fleurir un sol tari, que le soleil ne visite point. Mais l’herbe fine, comme exsangue, qui croît à l’ombre, y est agréable au chat nocturne, et l’effraie perche, littérairement, sur un arbre mort drapé d’un haillon de lierre... Il faut peu de vigne sur un mur pour consoler un regard qui va de la feuille blanche à la fenêtre, de la fenêtre à la feuille blanche...

Une porte ouverte, dans une rue qui n’avait l’air de rien, me montra un jour une sorte de profond paradis provincial, orné de vieux frênes pleureurs, de magnolias, de vases de pierre, de chats sommeillants et même de pommiers en cordons, planté en main-courante autour des pelouses... Des pommiers en cordons... Ô Parisiens bucoliques, pavoisés de muguet en mai, fagoteurs de lilas, vous qui vous attendrissez sur une touffe d’herbe et sur un perce-neige, ne préserverez-vous pas les derniers secrets agrestes de Paris ? Des pommiers en cordons...

 

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