Le voyage égoïste
Chapeaux
Comment reconnaîtrons-nous, dans trente ans, la dame qui a été si jolie en 1924 ? J’ai bien peur que nous ne la reconnaissions pas. Celles qui ont été si jolies entre 1890 et 1900 se signalent à nous dans les rues, à l’église, au théâtre, en tout lieu où, comme on dit dans le Midi, elles « portent chapeau ». Voulez-vous parier que je vous désigne, entre dix ou douze vieilles dames, celle qui rêvait, ravissante, à vingt ans, et qui se taisait longuement parce que son silence enrichissait, plus que ses paroles, sa beauté romanesque ? Son visage renonce à tout, et sa robe de serge noire sent l’ouvroir, elle ne songe pas à combler ses rides, à les poudrer, elle ne teint pas ses cheveux poivre et poussière. Elle ne soupire pas : « Ah ! si vous m’aviez vue... » Seul son chapeau reçoit une délicate mission, car elle arbore, hors de mode, inusitée, montée sur une armature en laiton léger, le fond tout petit et le bord très grand, vacillante,
118
éclairée parfois d’une rose, une capeline de dentelle noire.
N’en doutez pas, voici le chapeau d’une blonde de vingt ans, aux yeux bleus, dont la bouche un peu pâle et la joue transparente prenaient tout leur prix sous un auvent de dentelle. Voici le chapeau d’un jour de triomphe ou de fiançailles, le chapeau qu’elle porta, fit copier, adopta, le chapeau dont elle disait, d’un air irréfutable : « Ce chapeau-là, c’est bien moi. » Elle a vieilli sans se défendre – sinon, que diraient les enfants, et le gendre, et le mari ? –, mais point tout entière. Il y a des jours où elle risque encore, pour une assistance inconnue qui l’émeut, ce sourire en coin et ce regard plafonnant que nous trouvons si risibles : le sourire et le regard qu’elle portait à vingt ans, avec la capeline de dentelle.
Vous avez le cœur de rire – et je ne vaux pas mieux que vous – quand vous rencontrez l’autre vieille dame, celle qui nous provoque ingénument en coiffant le feutre batailleur, relevé à gauche, emplumé à droite, de la Grande Mademoiselle.
119
Elle ressemble, ainsi chargée, à un vieil académicien, au singe de l’orgue, à une folle inoffensive. Elle est petite, ridée et douce, et tout le reste de son vêtement s’efface, laisse en valeur un chef scandaleux, aussi s’étonne-t-elle, jusqu’à perdre contenance, que nos sourires la suivent. Nous rions trop tôt, avant d’avoir trouvé sur un vieux visage le reste d’une de ces beautés guerrières qui appelaient la plume écumeuse, l’ombre asymétrique du bord dit « mousquetaire ». Soyez assuré qu’un aréopage craintif, secrètement amoureux, la nomma, au temps de son éclat, « Bradamante » ! La magie d’un tel nom frappe un esprit faible, aussi la mode du corsage-cuirasse, celle du feutre arrogant passèrent, sans que Bradamante s’en détachât.
Aujourd’hui, une famille éplorée l’adjure encore, parfois : « Voyons, maman... Je t’assure, grand-mère... » de revenir au sens de l’actualité, et elle promet tout ce qu’on veut. Même, elle va chez la modiste, « une fille d’une intelligence remarquable, et qui, établie dans le centre, aurait tout ce qu’il faut pour réussir ! » Elle essaie une
120
des petites formes que modèle le goût du jour. « Mon Dieu, elle ne me va pas si mal que ça... » Et puis elle essaie encore, se moque de son visage passé, lisse ses cheveux blancs, campe de nouveau la petite forme sur le bord de son front, fronce les sourcils, devient perplexe, enfin se décide : « Voilà, ce n’est pas qu’elle me déplaise, cette petite cloche, mais il lui manque... Vous me comprenez, mademoiselle, le bord manque un peu d’étendue, pour moi. Vous n’auriez pas une forme un peu plus... plus grande... Au besoin vous me la feriez spécialement ? Plus grande, et surtout plus... Tenez, un relevé de côté me... m’avantagerait la physionomie, et nous pourrions, à droite, disposer quelque chose, une... je ne sais pas, moi... une plume d’autruche, par exemple, qui étofferait l’ensemble... »
Comment la reconnaîtrons-nous, dans trente ans, la Bradamante d’aujourd’hui ? Exaltée, contrainte, en proie aux rêves mais plus révérente que son aïeule, elle se cache, tout comme la Rosalinde en capeline de 1885, sous la cloche d’uniforme. La cloche, vous dis-je, la cloche, et encore la cloche. Le bord arrière touche le col de
121
la veste longue ou du court paletot. Le bord avant descend en visière, à mi-hauteur du nez. L’œil droit là-dessous, un peu plus écrasé que le gauche, porte la marque d’une séquestration arbitraire : il prend l’habitude d’être un peu plus fermé que le gauche. Obligées de considérer toutes choses d’un regard plongeant, les femmes « portent auvent » comme des chevaux mal unis. Cloche, costume tailleur, écharpe multicolore – costume tailleur, cloche, écharpe, j’oubliais les bas couleur gravier rose...
Un jeune homme que je connais donna rendez-vous à sa jeune amie au seuil d’un métro, et s’élança dès qu’il la vit paraître, nette sous son costume tailleur, le cou deux fois ceint d’une écharpe, la petite cloche plus bas que les yeux, le cheveu invisible, la nuque rasée, l’ocre et le carmin sur la joue : « Enfin, c’est toi ! » C’était une autre, pareille. Une deuxième jeune femme réglementaire issant de l’abîme, le jeune homme s’élança derechef vers la cloche, la joue, l’écharpe, les bas – il lui fallut essayer trois jeunes femmes pour qu’il tombât, si j’ose écrire, sur la bonne. Corrigé, il accueilli sa véritable
122
amie avec une froide réserve, et tandis qu’elle l’en gourmandait à voix haute, il l’authentifiait encore un peu halluciné : « Un grain de beauté sous l’œil, bon, et des pendeloques vert jade aux oreilles, et quatorze bracelets de verre au poignet, je me souviendrai. » Mais au même instant on lui marcha sur le pied : une voix féminine, qui sortait d’un petit chapeau-cloche, lui dit « pardon » sur le ton d’une sèche réprimande. Il entendit le tintement d’un quarteron d’anneaux, en verre tchécoslovaque ; il distingua, le long d’une joue plus brune et plus rose que nature, deux longs pendants de faux jade, et reçut dans l’œil le pan bariolé d’une écharpe. Alors un transport de peur et de colère souleva le jeune homme. Il se pencha, mordit la belle joue de son amie trop anonyme, et l’emmena, marquée de frais, comme la génisse élue du troupeau.
123