Le voyage égoïste

Colette · Chapitre 5 sur 16

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Le voyage égoïste

Trop court

 

Trop court, messieurs, trop court. J’écris « messieurs » parce que peu de femmes font métier d’habiller les femmes. Elles sont minorité, minorité d’une qualité rare, et qui gagne des sièges rapidement, mais minorité. Une routinière impudeur conduit la femme à préférer qu’un vendeur lui débite le bas fin, dont la maille distendue sur une main d’homme – « C’est un bas excessivement cuissard, voyez, madame » – montre toute sa finesse. Un bras masculin, paraît-il, aune mieux la petite valencienne et le ruban... Nous disons : le brodeur, le coupeur, le modiste, le bonnetier ; nous disons : le couturier, même quand le couturier va sur deux pieds chaussés de brocart et de strass et pare son cou onduleux de deux millions de perles... Couturier donc, grand couturier, culotté ou juponné, je ne vous l’envoie pas dire : cette année, encore, c’est trop court.

 

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Va pour le costume-trotteur, ainsi nommé par antiphrase, pour ce que sa jupe bride la jambe, rapproche les genoux, use les bas et entrave la marche. Écourté, il donne à la femme immobile un joli petit air alerte, qu’elle perd si elle se met en marche – mais quel besoin de se mettre en marche ? Le « costume-trotteur » élégant ne trotte pas. Si nous voulons trotter, à pied, à cheval, ou gravir la montagne, ou passer à gué le marais, ce n’est pas à vous, couturier, que nous avons affaire, mais à des spécialistes que vous dédaignez, des techniciens de la gabardine imperméable, de la bande molletière, de la bottine à ski, de la culotte Saumur. Votre costume-trotteur, à vous, fait quatre cents mètres entre midi et une heure, et c’est bien assez pour le délicat chevreau ajouré que votre complice, le chausseur, nomme soulier du matin. Taillez-le donc à ras du genou, s’il vous plaît, ou plus haut. Mais vous avez, cette année, raccourci la robe de l’après-midi et du soir. Coup de ciseaux gros de conséquences, après lequel l’effort du brodeur, l’ingéniosité, le faste du tisseur demeurent stériles. En vain vous suspendez, dans le dos de

 

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vos sujettes, une aile molle, que le moindre élan soulève ; en vain vous saupoudrez un voile, argenté déjà, de sept cent mille petits astres ; en vain vous « trichez », accrochant un pan lamé, plissé, brodé, frangé, qui balaie le tapis, maigre guiderope d’une tunique suspendue quarante centimètres plus haut... En vain vous prodiguez, sur le ventre absent, sur le séant illusoire et la gorge en steppe de la Péri 1924, des soleils, des fusées, des palmes, des jets d’eau, des roses : votre robe du soir, votre tenue de gala ressemble à un projet avorté, à un roman sans dénouement, à une autruche après la mue, à une idylle sans poésie. Trop de pieds, trop de pieds, et pas assez d’étoffe !

On m’assure, grand couturier, que vous vous gourmez facilement, et que votre premier mot sera pour me demander de quoi je me mêle. C’est qu’on ne vous a guère accoutumé à la critique. Votre art, qui brasse autant de millions que le cinéma, se contente, modestie singulière, des « communiqués » et fait des rentes à ces deux médiocres aèdes : le courtier de publicité et la chroniqueuse appointée. Mais personne ne traite

 

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votre œuvre, qui souvent le mérite, comme un beau tableau, comme un émail, comme un roman nouveau, comme une pièce de théâtre, comme une céramique...

À qui la faute ? Vos façons de tyranneau n’ont admis jusqu’à présent que la courtisanerie à gages. Vous valez moins de ménagements et plus de considération, vous valez sûrement que je me donne le plaisir de venir chez vous, de regarder ce que vous faites, de dire ce que j’en pense, et de m’en aller – dans ma gentille petite robe qui n’est pas signée de vous.

J’ai déjà vu, en un mois, défiler deux cents robes. C’est, à l’aube d’une saison, un défilé qui instruit, en amusant. J’y appris comment on porte cette année le ventre, qui conserve, bien que plat, une arrogance de bouclier et se balance d’avant en arrière, d’arrière en avant. Où est le roulis de hanches, espagnol ou martiniquais, des mannequins de 1914 ? Il s’agit bien de hanches ! nous n’avons plus rien de latéral. J’y appris que « la taille remonte », elle remonte, ma foi, jusqu’au nombril, en fait elle ne se gêne pas pour

 

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descendre plus bas, beaucoup plus bas. Aussi la longueur du dos épouvante, si j’appelle dos ce parallélogramme plat, au bas duquel pend une jupe qui suffirait à une fillette de dix ans. « Trois pouces de jambes et le dos tout de suite. » Ah ! ce dos ! Quatre-vingts centimètres de dos, sans pinces ni pli. Monsieur le brodeur, souriez : voici de quoi vous ébattre. Brodez, sur ce dos vertigineux, des pagodes, des fruits, des chiffres arabes, des scènes champêtres, des frises pompéiennes et des automobiles. Mais vous souriez jaune, brodeur ? Il y a de quoi. Le tisseur, qui a du génie, s’est mis dans l’idée qu’il se passerait de vous, et il tissa à miracle. En relief, en creux, soyeuse, rêche, versicolore, pâle comme l’ombre d’une fumée, vigoureuse comme celle d’un feuillage d’été sur une allée, il projette sur toute étoffe l’arabesque, et vous défie. Débrouillez-vous, brodeur, et inventez, vous aussi.

Deux cents robes ! Grand couturier, vous m’en avez fait voir de toutes les couleurs. Elles portent des noms charmants – vous ne manquez, grand couturier, ni d’affectation, ni de sens comique, ni

 

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de lettres. Soyez béni, cette année, parce que vous ramenez le bleu dans la mode. La couleur bleue, longtemps bannie, reparaît, se glisse entre le violet et le pourpre, et l’œil s’y baigne, heureux, conscient soudain de n’avoir goûté, sans bleu, qu’un bonheur incomplet. Le noir lutte contre tout le prisme, appelle à son aide le rose du sein entrevu, la lueur du bras ou de la jambe sous la dentelle : « N’oubliez pas que je suis non seulement distingué, noble, fastueux, mais encore le plus voluptueux de tous, et le plus satanique », insinue le noir. Il me paraît surtout, ce prince des ténèbres, trop court – tout comme ses sept camarades, en dépit de ces queues bifides qui frétillent au ras du parquet, se pincent dans les portes, enlacent les clefs des tiroirs et arriment solidement les pieds des fauteuils. Trop court, ce faux deuil libertin en jupon de soubrette, trop court, ce songe, ailé de gaze, qui ne cache pas ses terrestres attaches !

Grand couturier, souvenez-vous d’un soir où vous nous montrâtes, après des Salammbôs acaules, des Mélusines privées d’appendice, des sirènes traitées en chien d’Alcibiade, et mainte

 

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ravissante « petite robe » à ceinture basse, à ourlet haut, qu’en moi-même je baptisais « la Fiancée du cul-de-jatte » ; souvenez-vous que vous nous montrâtes une robe de mariée, chargée de perles, une longue, longue robe qui descendit, sur des pieds invisibles, les degrés de votre « scène de présentation ». Elle descendit, glissant comme par magie. Six mètres de traîne la suivaient, dentelles et tulle écumaient sur l’eau lourde et figée de cette traîne... Le cri d’admiration qui jaillit à sa vue, grand couturier, ne sonna-t-il pas à vos oreilles comme un avertissement, tout au moins un conseil ? Non ? Tant pis.

 

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