Le voyage égoïste
Soiries
D’une obscurité profonde, où parfois glisse le reflet lent qui éclaircit les sources aux eaux abondantes et paresseuses, monte une ombelle énorme, une sorte d’astre. Son dôme, qui affleure la surface de l’eau, porte les couleurs du bégonia ardent, de la rose sanguine, ses bords noyés redescendent au rouge du métal chauffé, au grenat que l’ombre violace. Derrière la flottante créature empourprée, une ramille traînante, digitée, d’un vert d’algue, se balance...
Il ne s’agit pourtant que d’un velours, et d’une fleur imprimée. L’auteur du dessin assure : « C’est un pavot... », et il le croit. Mais moi je sais bien que ventrue, ombiliquée, segmentée, délicatement frangée, et remorquant une traîne filamenteuse, sa fleur est une méduse. Si je dis au dessinateur que c’est une méduse, il protestera, sur un ton digne d’artiste incompris. La mer
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originelle est loin de nous. Le monstre ou la fleur qu’elle enfante en notre esprit émergent, comme fait le bruit de la châtaigne d’eau, au bout d’une tige si longue que nous ne pensons plus à sa racine submergée. Mais la beauté de la matière ouvrée révèle le secret d’une inspiration : au sein d’un velours riche en moires, touché du reflet aquatique qui court sur une surface buveuse de lumière, le pavot est devenu méduse.
Je touche, je regarde ces soieries modernes, la plus coûteuse des parures féminines. Sûr de sa suprématie, fier d’un outillage sorcier, celui qui les tisse dit avec douceur : « Je suis le premier. » Que ferait ici la modestie ? Tout est magnificence, enflée, encore cette année, par quelques signes de monstruosité : voyez ce gloxinia géant, qui bée comme un petit maelström à la corne d’un grand carré de soie ! Les bords de sa gueule sont teints aux couleurs du prisme, Comme il arrive aux phénomènes cataclysmaux. Il est aussi beau qu’un arc-en-ciel et qu’un œil de pieuvre.
Sur un fond d’or implacable, grimpent avec
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activité de longues gousses noires entrouvertes, dont les tiges sont filles de la viorne nuisible et du serpent. Collées à la hanche plate de la nymphe 1925, elles l’inclineront au maléfice, non moins que ces flammes lancéolées, bûcher jamais apaisé, pourpre, vert, jaune solaire, qui dardera jusqu’à une gorge nue des langues multipliées.
Que d’or, et d’argent, et de cuivre rouge, mêlés à la soie ! Sur l’étoffe destinée aux lumières artificielles règnent la splendeur et la brutalité qu’imposèrent toujours les époques où la mode pâtit d’une indigence dans la forme. La petite tunique quadrangulaire recherche le faste des chemises byzantines. Quand le modéliste s’endort, le tisseur s’éveille, et fait des miracles. D’une torsion plus ou moins sévère, il refrène ou exaspère l’éclat du fil de métal, échauffe un fond, interpose une brume illusoire entre le dessin et le spectateur. Un trompe-l’œil me retient longtemps, et c’est du doigt que je cherche machinalement à quelle distance exacte peut flotter la toile d’araignée en argent fin, concave ici, convexe là, qui me sépare d’un rideau de roses indistinctes, jaunes, rouges, roses, sur un
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lointain ciel noir... Je vois qu’on aime ici une certaine sorte de fantasmagorie, de duperie optique qui est bien près de l’humour. Des avenues de pastilles multicolores, énormes, vous giflent l’œil, puis s’en vont selon la décroissance vertigineuse des réverbères nocturnes. Un jeu de lignes creuse, sur un crêpe candide, de trompeuses perspectives, et sur un autre crêpe l’œil embrasse à vol d’oiseau, comme du haut d’un avion, des cimes et des cimes d’arbres, des frondaisons crépues que souligne un petit trait, d’un bleu vif d’éclair.
Il n’est point de plaisir sans fatigue, et celui des yeux, si on le prolonge, délabre particulièrement l’esprit. Tant d’or, rebrodé d’or sur fond d’or, tant de feux et de lignes, tant de lampas damasquinés, on gagne ici, à la fin, la lassitude qu’engendrent les musées trop riches. Encore notre satiété est-elle différée par une astuce d’artiste qu’on n’aperçoit pas tout de suite, et qui consiste à employer un gris, si j’ose écrire, invisible, distribué au revers d’une feuille, d’un pétale ardent, insinué entre deux feux de rouge, entre deux tranchants de vert. Un gris qui
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tamponne, qui calfate des fissures par où fuient les couleurs en fusion ; un gris concentrique, pareil à la zone de reflets faibles qui cerne la rupture d’une eau tranquille.
Reposons-nous parmi des jardins qui, fleuris cet hiver, attendent le soleil et les femmes de l’été prochain. La rose y abonde, une rose qui revient à une tradition picturale que nos mères chérirent vers 1880. Telle étoffe s’orne de véritables « portraits » de fleurs, des portraits de roses riches, un peu lourdes, bien en chair, d’une ressemblance minutieuse. Adieu la rose « stylisée » en forme d’œil, adieu la rose en figure de colimaçon ! Les roses que je froisse baignent dans une brume légère, dans un air tremblant de chaleur, et je songe aux miraculeuses machines dont le doigt d’acier, posant ici un reflet de nacre, ici une goutte de lumière, ici le vert miroir d’une feuille mouillée, ne se trompe jamais.
D’autres roses jonchent d’autres soieries, d’un goût rustique et ruineux : c’est la rose empruntée à la Perse, la rose des tapis, plate, écrasée, nivelée
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pour le plaisir d’un pied nu. L’orange doux recherche le voisinage du rose vif, et les mauves du pois de senteur profitent d’un fond blanc sourd, mystérieusement sali. Mais le pavot échevelé ne demande nuls ménagements. Sa torche flambe sur le blanc, sur le vert cru du blé jeune, et brûle d’une si folle ardeur que les femmes auront peut-être peur de lui, l’été venu ?
Elles ne s’effarent pas pour si peu. L’été venu, elles s’en iront, un pan de prairie autour des reins, un coquelicot sur le sein, des lis à langue bifide à hauteur du cœur. Le maître de ces jardins d’étoffes me raconte que ses visiteuses délirent aisément et plongent des bras nus, fébriles, dans les flots murmurants de la soie. Mais rien ne les intimide, et la première extase passée, elles cherchent, jamais étonnées, l’étoile à cueillir pour le corsage, le météore à planter dans les cheveux courts... Celui qui tisse la lune, le soleil et les rayons bleus de la pluie sait qu’on ne touche pas par le prodige, ni par la splendeur, le fond de l’avidité féminine. Aussi recourt-il à certaines perversités.
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Cette année, il s’enferme avec un lot choisi d’écheveaux sans prix, filés par les vers de Chine, murmure une incantation, ondoie la trame d’un élixir talismanique, et apporte au jour, parmi des cris émerveillés... la plus parfaite imitation d’un petit lainage pied-de-poule à douze quatre-vingt-quinze le mètre !
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