Le voyage égoïste
Vacances
Ce temps chaud, ce trimestre épanoui au milieu de l’année leur appartient enfin. La diplomatie familiale a gravité, depuis six mois, autour d’une oasis difficilement accessible. Dates, équilibres budgétaires, combinaisons automobiles, tout a convergé vers les vacances. Nos enfants ont connu l’amertume du lycée en juin, le tablier importun et sa manche qui colle au petit bras moite ; ils ont roidi, hors de la somnolence universelle des après-midi, leur jeune esprit désespéré... Une juste compensation prosterne, devant « les vacances de la petite », les vœux et l’envie de dix parents.
Enfants parisiens, même ceux que la prudence maternelle écarte de Paris et confie aux lycées suburbains, vous méritez longuement votre récompense annuelle !
Juin a passé, et ses roses et ses fraises.
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Bagatelle a flamboyé, tous rosiers allumés. Tous les nids, vides, témoignent de mille essors. Enfants, vous avez relevé la tête et flairé le vent comme des poulains altérés, quand juillet déléguait vers vous, par les fenêtres ouvertes de vos geôles, l’appel du pin exsudant sa résine et des gazons tondus.
C’est une dure, une insouciante règle que celle qui assoit l’enfance, l’adolescence studieuses devant un cahier ou un livre, par trente degrés centigrades...
Les voilà libres, nos enfants. Qui dans la rivière, qui sur le bord rongé d’un rivage marin, les voilà nus, ou peu s’en faut. Leur élégance, c’est ce fard semblable à la joue ardente du brugnon, ce genou sec et fin, cette épaule enrichie, depuis l’an dernier, d’une suavité soudain féminine. L’épaulette du vieux maillot de l’an dernier tire et se rompt ; le bord de la courte culotte bride les muscles que douze mois de croissance ont créés.
Étonnée, ma fille regarde sa dépouille de l’été passé : le jeune serpent étouffe dans cette peau
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qu’il a, l’autre août, abandonnée sur le sable breton. « En 1924, je me venais ici », dit-elle en posant le tranchant de la main sous son menton. Elle en éprouve de l’orgueil, et un peu d’embarras. « Eh ! je ne peux plus passer par le trou de la palissade », constate-t-elle. Une larme, même, gonfle le bord frais, armé de cils, de ses belles paupières : « Oh ! mon petit chandail bleu... – Mais tu en auras un autre ! – Oui... Ce ne sera plus mon petit chandail bleu !... »
Faut-il, à douze ans, et pareille à tout ce qui est rayonnant, pressé de croître, faut-il qu’elle éprouve déjà le regret de vieillir et la convoitise du temps qui ne lui appartient plus ?
Je n’aime pas la voir sentimentale, atteinte par un souvenir, vulnérable au son, à la couleur, à l’arôme qu’elle a respiré et qu’elle reconnaît. Ne sait-elle plus, sauvagement, conquérir le rocher, guetter le « bois flotté » des épaves et le dérober au flot ? Une chose est, pour un enfant, de rapetisser les yeux et d’annoncer, héraut à la voix suraiguë : « Le vapeur de Granville ! L’aéroplane de deux heures ! Un courlis, maman, un
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courlis ! » Une autre chose est de demeurer oisive, la bouche entrouverte et l’œil enivré, en silence. La rêverie prématurée comble d’inquiétude ceux qui la contemplent. Comment ne pas trembler ? Les cils, sur la prunelle éblouie, grésillent faiblement ; aucune révélation ne s’élance, à la rencontre de la grande lumière marine, de ce visage que tant de grâces, déjà, caressent. Un calme redoutable, une attente sans limites... Hélas ! elle a laissé tomber à ses pieds des jouets superflus.
Je l’emmènerai tout à l’heure à Saint-Malo, pour que nous retrouvions, elle et moi, tout le long du chemin, ses vacances d’enfant, la poignée de bonbons offerte par l’épicier du hameau, l’œuf frais pondu de la ferme la plus proche, le bol de lait, la pêche dure sous sa peau de velours, tous les dons, toutes les dîmes que réclamait son arrogance de petite reine aux pieds nus.
À la ville, ma fille méprisera encore les enfants de la plage qui jouent, « en chapeau », et les fillettes « habillées en fille ». « Elles ne
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peuvent donc pas s’habiller en garçon, comme tout le monde ? » Mais elle ne manque pas d’étaler une neuve et étrange science mécanique et d’estimer au passage les automobiles qui roulent sur le Sillon. « Moi, quand je conduirai moi-même... C’est malheureux de voir un beau châssis X... carrossé comme ça ! Je ne sais pas ce que les gens ont dans la tête ! » Et de me retourner, abasourdie, sur ce jeune oiseau de garage que j’ai pourtant couvé...
La marchande d’étoffes lui jettera encore sur l’épaule, comme autrefois, quelque chiffon bigarré. Mais j’attendrai en vain le geste de bébé-saltimbanque dont elle nouait sur son front le coupon de cotonnade, à moins qu’elle n’en cravatât, avec orgueil, sa cuisse nue et bronzée. Elle se drape à présent en mannequin, creuse la croupe, avance une hanche, et murmure : « On y revient, à la taille plus haute... » Elle cherche de l’œil un miroir, et non plus une couronne de lambeaux radieux. Et, pour sortir de la pâtisserie, elle se fait gauche et gracieuse ensemble, heurte une table, fronce le sourcil, se mord la lèvre, enfin devient rouge comme une sombre rose
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parce qu’un jeune homme s’efface et lui ouvre la porte en disant : « Je vous en prie, mademoiselle... »
Vendangeuses
– Où irez-vous en septembre ? m’a demandé en mai mon amie Valentine. Quand elle m’interroge, je me sens toujours un peu coupable. Elle questionne, avec aisance, avec virtuosité. Elle me trouble par sa connaissance de l’avenir, proche ou lointain. Elle vise un point du futur et pan ! en plein dans Spa, dans Saint-Moritz, dans Rome. Elle dit, à six mois du but : « Le 14 janvier, dans l’après-midi, je prends le thé à Caux. »
– En septembre ? En septembre, heu !... Attendez, il y a grande marée à la pleine lune... je ne bougerai pas d’ici, à cause de la pêche, à cause aussi de la tempête d’équinoxe qui sera magnifique...
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Mon amie Valentine a haussé les épaules, qu’elle porte minces, voire un peu arides. Tout son corps est empreint d’une âpre jeunesse, et comme dévasté par une adolescence sans fin. Dans la rue, vue de dos, elle a dix ou douze ans, comme beaucoup de femmes d’aujourd’hui. De face, elle semble un peu fatiguée de jouer si longtemps à la petite fille. Mais quoi ? il faut ce qu’il faut. Elle a donc haussé, en mai, ses épaules, couvertes d’un organdina transparent.
La voici, après un été parisien du goût le plus avancé. Elle a « fait » les Arts décoratifs, dîné sur les quais, gardé sa maison ouverte jusqu’au 1er août, déjeuné dans des jardins du XVIe arrondissement. Elle ne vient pas me voir, elle entre en passant... Petit chapeau blanc, robe blanche, noire et verte – que cherche-t-elle des yeux ? son ombrelle ? non, son manteau d’automobile. Il est resté là-haut sur la route, dans la voiture, la voiture qu’on ne voit pas : c’est chic d’« entrer en passant » chez une amie, à quatre cents kilomètres de Paris, avec un petit air d’être venue à pied... Au bas du pré, la mer humecte, d’une langue courtoise, le feuillage de
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fer et la fleur de flamme des chardons bleus. Mais mon amie Valentine ne voit ni la mer, ni la plage, ni le cap dépouillé par l’été, jaune et brun comme un fauve : elle pense aux vendanges. Les vendanges se portent, depuis deux ou trois ans, aussi assidûment que le kasha. Entre mon amie Valentine et la douce mer laiteuse s’interpose, saugrenu, un tableau de vendanges, d’une grâce arbitraire, et je plains cette jeune femme réduite, de par la mode, à une constante prospection de l’avenir. Ainsi le couturier, quand il gèle à frimas, manie le crépon, la fleur champêtre en broderies ; il drape, sous la canicule, la fourrure en nappes...
– Vous irez donc vendanger, Valentine ?
– Naturellement, ma chère.
– C’est la première fois ?
Elle rougit.
– Oui... c’est-à-dire... je devais vendanger, l’an dernier, dans la propriété de nos amis X... Et même il y a deux ans, chez...
– Ne vous excusez pas. Et comment
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comprenez-vous la tenue des vendanges ?
– En toile violet-pourpre, imprimée de raisins jaunes, répond du premier coup mon amie.
– Chapeau ?
– Jaune. Ruban violet noué sous le menton.
– Souliers ?...
– Tressés. En chevreau jaune et blanc.
– Ciseaux ?
– En bec de cigogne. J’en ai trouvé de ravissants à Strasbourg.
Ne la prendrai-je pas en défaut ? Elle a songé même aux ciseaux ! Je m’émerveille de constater que son ignorance des choses de la nature la pourvoit aussi bien, à la pratique près, qu’une expérience consommée. Elle caractérise la saison par l’étoffe, le sport par l’engin, la beauté féminine par le joyau. Elle interprète le langage des emblèmes comme une fiancée romantique, en somme... Mais je ne le lui dirai pas, assurée de la froisser.
– Vous savez, Valentine, que les ciseaux sont,
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si vous le voulez, superflus.
Les sourcils épilés de mon amie remontent d’étonnement et se cachent sous le petit chapeau d’un blanc de craie.
– Superflus ! Songez que j’ai la chaîne d’acier ancienne qui les suspend à la ceinture.
– ... Si vous le voulez, dis-je. Car la tige de la grappe, à un ou deux pouces du cep qui la porte, se renfle comme un serpent qui n’a pas encore digéré son repas. Appuyez, de l’ongle, sur cet engorgement à peine sensible : il rompt comme verre et la grappe choit dans le panier que votre autre main lui tend. C’est une petite magie paysanne que je vous enseigne là, Valentine, afin que vous emplissiez plus vite le panier... Ainsi faisais-je, lorsqu’en 1917...
Au fait, le reste ne la concerne point. Ces vendanges de guerre n’appartiennent qu’à mes souvenirs. Terre rouge, cuite par les longs soleils, septembre torride, mouillé de rosée à l’aube, grappes inespérées sous les figuiers au parfum de lait frais... L’azur, cette année-là, coulait d’un bleu sans fêlure, du matin rose au soir plus rose.
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Il n’y eut jamais tant de pêches aux pêchers et criblant, mûres, les vignes ; il n’y eut jamais tant de mirabelles jaunes et de reines-claudes mêlées aux vrilles des treilles. Que de martins-pêcheurs brasillant sur la rivière, d’abeilles en auréoles harmonieuses autour des tilleuls, et de sifflantes hirondelles transperçant la nue des moucherons... Que de joie animale, d’indifférente et de végétale splendeur sur nos vendanges silencieuses...
Des mains de femmes, des mains d’enfants troussaient la feuille, tâtaient et coupaient le raisin tiède. Il n’y avait pas un homme à perte de vue, entre les cordons parallèles de la vigne. Ce que la guerre laissait de mâles au pays comptait moins de dix-huit ans, ou plus de cinquante, et menait, dos penché, de la vigne aux cuves, les comportes de bois qui pèsent, pleines, un demi-quintal, et davantage.
Vers midi, une jeune femme s’échappa de la vigne, courut au sentier, s’assit dans l’ombre d’un figuier et ramassa un enfant épinglé dans ses langes. Son lait la pressait et, tandis qu’elle délivrait et éveillait le nourrisson, je regardais
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tomber ensemble, sur l’enfant, les gouttes de lait et les larmes de la muette et solitaire vendangeuse.
Poil et plume
L’année a bien commencé pour les chasseurs. Une abondance prématurée de gibier, et non du moindre, mit sur pied les hardis traqueurs de Paris, dès le mois d’août. Le XVIe arrondissement tint quelque temps le record avec son léopard, hallali boulevard Lannes. Mais de toutes parts, à l’envi, s’abattirent bêtes de poil et de plume. Deux renards, dont l’un s’établit dans les tirés de l’Opéra, un oiseau « inconnu » en manière de « gros dindon à bec aplati », un autre oiseau, également sans pedigree, noir, immense, et qui inspira la terreur – oh ! pourquoi ? – en s’enfuyant ; un lionceau, un magnifique lâcher d’oiseaux exotiques sous les verrières de la gare du Nord... J’en passe. La faune de Paris, ces derniers mois, confondit l’imagination. Que
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penser, entre autres, du calao et du garrulax ? N’ayez pas peur, le garrulax, signalé en septembre, volait timidement et ne voulait aucun mal à ses tourmenteurs.
Le XVIe arrondissement, le mien, ne laisse pas d’offrir aux amateurs quelques exemplaires intéressants de la faune européenne. Une nuit, je trouvai devant la grille de mon jardinet une jolie vache blanche que j’eusse capturée aisément. Je sais maintenant que la vache blanche nocturne se laisse approcher, accepte l’eau dans un seau et le sel sur la main étendue. La brebis crépusculaire présente les mêmes particularités, observées par moi sur une brebis gisant au bord du boulevard extérieur. Puissent ces remarques servir à un traité de vénerie parisienne. Une panthère du Tchad, capturée avec l’aide de Philippe Berthelot dans un bureau directorial des Affaires étrangères, embellit quelque temps ma demeure. Mais je vous prie de croire que je ne tolérais pas, imitant l’inexcusable négligence d’un propriétaire de ménagerie, qu’elle traînât sur le trottoir, ni dans l’enceinte du pesage d’Auteuil, ni parmi les plates-bandes et les roseraies de mes voisins. Sa
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belle fourrure, ses yeux d’ambre de l’or, sa dangereuse et confiante grâce de fauve, et son doux cri familier, je les gardais bien, sachant que les « chasseurs de casquettes » urbains ne badinent pas, et que tout leur est bon, sur le sentier de la guerre : le browning, la pertuisane, le tomahawk, le lance-pierres, et les gaz asphyxiants.
Qu’ils ne comptent pas sur moi, ces décimeurs de perdreaux, de grenouilles des mares et de calaos, pour leur apprendre à quelle heure, en quel lieu du Bois, je guette sans mauvais desseins un petit animal mystérieux qui se chauffe, à l’automne et au printemps, le long de la raie de soleil qui coupe un sentier. J’atteste qu’il est marron, ras de poil, plus court et plus ramassé que la martre commune et privé du panache de l’écureuil. Mes chiennes le connaissent, il s’enfuit par prudence plutôt que par peur, et se retire en un gîte foré à même l’ancien talus des fortifications. Il est toujours seul, et peut-être âgé. Sa vie est une misérable petite vie... Mais n’en ai-je pas trop dit déjà sur lui ? Ne vais-je pas, imprudente que je suis, appeler sur les taillis
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d’Auteuil une battue, militairement organisée ?
Pendant que j’écris, on pourchasse, blesse et tue la ronde perdrix, plus bruyante en plein vol qu’un avion, la caille irréfléchie, le faisan, parure des arbres où il juche. Le cœur des lièvres bat à se rompre, les nuits ne rassurent même plus le menu gibier palpitant. Les journaux de mode prônent cent tenues de chasseresses, aussi bien l’image flanque le texte et prouve que la chasseresse de 1925 n’a rien gagné sur celle de 1924. Ni gorge, ni croupe, elle s’affirme héronnière, et cependant dotée d’un buste interminable. Si j’en crois d’habiles dessinatrices, la chasseresse chausse de mignons escarpins, ou des bottines hautes en peau de gant. Elle s’arme d’une carabine longue comme une gaffe, d’une houppe à poudre, d’une cigarette et d’un bracelet-montre, qui marque sans doute la dernière heure du tireur le plus proche. Elle est quadrillée de grands carreaux comme une salle de bain, ou chevronnée comme un vieux guerrier. Elle porte, sous sa cravate masculine, un « chemisier » de crêpe de Chine blanc, moyennant quoi le gibier la voit, Dieu merci, de très loin. Allons, allons, si
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j’en crois les habiles dessinatrices, la chasseresse pédestre est un brave petit type qui ne ferait pas de mal à un ramier, même avec un fusil.
Quant à celle qui s’en va courir la grosse bête, je garde, à son sujet, le plus malveillant silence. Que le pied puissant et sec du cerf, occis parmi les larmes qu’il versa, que le petit sabot délicat du chevreuil, rapporté gorge ouverte et col ballant comme un enfant assassiné, reviennent la nuit et foulent à jamais ses rêves : c’est tout ce qu’elle mérite.
Un de mes amis, un jeune homme de lettres qui a beaucoup de talent, chassait depuis son enfance, avec une fureur d’enfant sanguinaire. Il ne chasse plus. Je m’en montrai étonnée et lui demandai la raison de sa sagesse, Il n’hésita qu’un moment avant de me conter ceci :
« L’an passé, je tirais la perdrix, en Bretagne. J’en blessai une, qui voleta encore, et se déroba derrière un taillis, mais je l’avais bien repérée et j’étais sûr de la ramasser. Je trouvai le taillis, j’abordai une palissade basse et un petit monsieur grisonnant, celui-ci derrière celle-là. Le vieux
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monsieur tenait dans ses mains ma perdrix blessée, dont il caressait l’aile battante et la petite tête affolée. Je lui dis que... que j’avais tiré la perdrix en plein champ, qu’elle était tombée une première fois sur le chaume, que... enfin ce que je devais dire, quoi ! Il caressait toujours la perdrix et ne semblait pas m’entendre. À la fin, il leva la tête et me demanda sur le ton le plus modéré : “Monsieur, est-ce que vous avez songé qu’un jour, dans ce monde ou dans l’autre, vous pourriez être, à votre tour, le gibier ?” Ma foi, ça m’a fait un si drôle d’effet, cette petite phrase, que depuis ce temps-là je n’ai plus de goût à la chasse... »
Les joyaux menacés
L’année va finir dans l’inquiétude. Que de femmes rêvent, balançant aux doigts leurs « biens oisifs » ! Jamais elles ne se sont senties si directement offensées. Pourtant la soie se vend au prix du cheveu tissé, le lin candide n’est pas en
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retard sur la soie, le moindre bout de chevreau, tourné à peu près à la forme du pied, coûte trois cents francs. Pourtant la poire et la pomme vont quitter les tables modestes, désertées déjà par le gigot, et les femmes – même celles que nourrissent un toast et une tasse de thé – ont poussé déjà leur grande lamentation d’affamées...
Mais la menace de certain impôt les trouve muettes, pleines de rancune et de desseins. On ne les « aura » pas si facilement. Le coup de théâtre est leur élément familier. Vous verrez qu’elles vont, les fausses imprudentes, étonner l’homme une fois de plus. Déjà l’une, qui veille et dort sous la garde d’un rang de perles incomparables, inséparables, d’un collier qu’elle caresse et qu’elle baise, déjà cette fétichiste s’attiédit, parle de son collier comme d’une passion déclinante : « Vous comprenez, un collier d’une telle valeur, il me faudrait pour le plaisir de le garder payer quelque chose comme trente mille francs par an... Trente mille francs ! le loyer d’un bon appartement... Le prix d’achat d’une petite propriété ! Vous comprenez... » Nous comprenons. Plus nous irons et mieux nous
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comprendrons que la femme, surprenant animal qui participe du poète, de l’étourneau et du parfait notaire, ne veut payer son plaisir qu’une fois, et n’entend pas être la locataire de son luxe.
Peut-être y a-t-il, dans mainte femme, un homme d’affaires ? On l’a déjà, sans bienveillance, affirmé plus d’une fois. Heureux ou malheureux, cet homme d’affaires occupé de chiffons, d’art, d’amour ou de science même, semble s’éveiller à certains sons de numéraire, de serrure secrète, au gazouillement du chiffre, et rêve, l’oreille tendue, comme un cheval d’armes quand la brise lui apporte des bouffées de musique militaire... Les mots « impôt sur les biens oisifs » tirèrent la femme d’un songe frivole. De prodigue, la voilà rapace, d’étourdie, la voilà méfiante et calculatrice...
Beaux bijoux, trésors dynastiques, jouets des anniversaires et surprises de la nouvelle année, déjà l’on vous soupèse, on vous estime, on mire dans votre eau pure des regards d’héritiers. La même bouche orgueilleuse qui proclamait naguère : « Ils valent tant ! » murmure
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aujourd’hui : « Ils me coûteront tant. »
J’imagine que d’un tel malaise va renaître, triomphant et d’ailleurs gonflé de prétentions, le bijou dit « artistique » et l’exotisme n’y perdra rien. Déjà le lourd collier en verre de Pékin gagne des grades. Il est bleu, vert ou jaune, translucide ou voilé d’une taie laiteuse. Les grains, sphériques, à moins qu’ils n’imitent, façonnés en graines de capucine, l’émeraude orientale, nous plaisent quand ils sont d’un bleu de pervenche. Leur matière serrée semble humide ; ils jouent, heureux, sur la peau brune où chaque grain traîne derrière lui, en guise d’ombre, une petite tache de lumière azurée.
Je connais un collier chinois de verre vert, long, pesant comme une chaîne d’esclave, et qui opprime autant qu’il la pare une nuque délicate. Il est vert comme une grenouille, il est d’un vert criant comme le jade royal. La verroterie tchécoslovaque n’égale pas ces barbaries raffinées, tournées aussi en cercles épais autour du bras, et sonnant haut comme des clarines de bronze. Le collier, le bracelet de Chine sont à
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l’aurore de leur vogue, et nous ne connaissons qu’à peine ceux dont la matière cristalline recèle – jalouse des « sulfures » trop cotés – un petit serpent rose et vert, une spirale de poudre dorée... Ce n’est pas qu’ils soient beaux, mais ils viennent de loin. Et puis ils sont tous engendrés, comme les colliers, par la sphère et la circonférence, et ce n’est pas une magie négligeable que cette simplicité éternelle. Si la perle naissait frappée de facettes, elle en serait encore à se moquer du fameux impôt. Un cristal de roche, taillé, nous attache moins qu’un globe sans défaut, suave à la paume, transparent, impénétrable, qui moule sur sa surface toutes les images terrestres, les déforme chimériquement et les hausse vers la sorcellerie...
Nulle taxe ne menace les colliers, tous bleus, tous chinois, qui tintent de mon col à mes genoux. D’autres univers, multicolores et vierges, roulent dans un coffret que je puis ouvrir sans crainte aux suppôts du fisc... Ces globes-ci ont leur histoire.
Après la guerre, nos enfants cherchaient en
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vain – ils les cherchent encore – les billes de verre. Pour contenter ma fille, j’écrivis un jour au maître du feu et du verre, au créateur de la fontaine merveilleuse, à Lalique enfin, et je lui demandai : « Pourquoi nos enfants n’ont-ils plus leurs billes de verre ? » Lalique ne me donna point d’explication. Quelques semaines après, je reçus, roses, rouges, opalines, bleues comme la flamme qui les vit naître, vertes comme le raisin, comme la vague et comme l’absinthe argentées, cent billes de Lalique.
Mais – voyez la grande misère des enfants et l’égoïsme maternel – c’est moi qui garde les « calots » précieux dans un coffret, et ma fille Bel-Gazou n’a toujours pas de billes de verre.
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