Le voyage égoïste
Fourrures
Elle a une automobile, mais elle n’a pas de collier de perles.
J’ai, tu as, nous avons un collier de perles, mais elles ont, auront, auraient eu une fourrure.
L’automobile de mon cousin est plus petite que le collier de perles de ma tante.
Si votre grand-mère eût eu un collier de perles, votre mère eût acheté une fourrure et vendu son automobile...
Obligatoire, dans un an ou deux, l’emploi du petit manuel de conversation et de syntaxe que je cite n’est encore que facultatif. Il contient, en outre, trois cents phrases obtenues en combinant heureusement les mots automobile, collier de perles, fourrure, avec des vocables de second ordre comme château, Deauville, avion, chantage, carat, suicide, dissimulation de
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capitaux, etc., et par là suffit à tous usages. Une édition de luxe comporte, m’assure-t-on, la liste des colliers, des fourrures, et des autos célèbres. Cette liste, soigneusement tenue à jour, permettra de constater qu’un collier de perles et une automobile se déplacent dans des sens exactement contraires, mais qu’une fourrure, si elle ne s’attache pas définitivement à une propriétaire, disparaît sans laisser de traces, telle une source bue par le sable désertique.
Certaines jeunes femmes – une femme pourvue de tout est inévitablement jeune – possèdent ensemble le collier, l’auto et la fourrure. Au lieu de se reposer alors dans une sérénité stagnante, elles abandonnent le soin du collier et de la voiture pour se consacrer à une collection, savamment graduée, de manteaux de fourrure. Hiérarchiquement, le manteau va du vison à la zibeline, en passant par le chinchilla.
J’ai connu une artiste – artiste du genre femme-du-monde, c’est-à-dire le maximum de charme et le minimum de talent – à qui manquait, entre un vison hors de pair et une zibeline avec
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pedigree, le degré chinchilla. Elle en gardait une amertume constante, et un sourire de femme qui a perdu une dent incisive. Une autre artiste, jeune et charmante, se trouve actuellement au bord, si j’ose écrire, d’un manteau de zibeline dont l’attente, le guet passionné lui communiquent la trépidation physique, la danse d’un pied sur l’autre qu’on voit aux enfants tourmentés d’un besoin longtemps retenu. Elle en est à rudoyer son chinchilla de l’année dernière, et à traiter – je vous l’assure ! – de « fourrure de petite grue » son propre vison d’il y a deux ans, qu’elle accuse d’avoir rougi...
« Maître » fourreur, puisque c’est ainsi que vous vous baptisez, vous comptez par milliers vos esclaves. Vous savez que les temps et les rôles sont changés, et ce n’est pas vous qu’on entendrait, incliné sur un seuil, dire à une cliente : « Madame, votre serviteur. » Endettée, la cliente plie l’épaule sous votre main de fournisseur – ou de fournisseuse – chic, et sait le prix de l’« au revoir, mon petit ! » que vous lui jetez du haut de l’escalier. Elle ne l’a pas volé, Notre-Seigneur fourreur. Rappelez-lui, chaque fois qu’il le
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faudra, qu’elle est la descendante humiliée de celles qui attendaient, grelottantes dans l’ombre d’une caverne, qu’un mâle jetât sur leur nudité quelque toison, sanglante encore. Vous n’aurez pas besoin de lui rappeler de quel abandon la petite femelle préhistorique payait la peau de la bête,
Car ça c’est des chos’s qu’un’ femm’ n’oublie pas...
Mais vous vous souciez peu, fourreur, de ce genre voluptueux de bagatelles. Vous inventez, et il faut voir comme ! Il n’y eut jamais moins de bêtes à fourrure, ni plus de pelleteries. Le lapin, sollicité de cent manières, n’a pas dit son dernier mot. Ce n’était point assez qu’une neige impalpable, chue de vos mains sur la dépouille du rat, l’élevât vers le chinchilla inaccessible ; il vous faut maintenant des mariages entre le fauve et sa victime, et vous nous offrez, sérieux comme un trappeur des Batignolles, la « gazelle façon panthère ». Croisements qui profitent au banal dialogue de vendeuse à cliente, et le moindre achat d’une « nappette » bafoue l’histoire
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naturelle. C’est une honnête marchande de pelleteries qui me vantait, à Toulouse, la beauté d’un grand lé de burnduck :
– Voyez, madame, comme la couleur est égale d’un bout à l’autre de la nappe ! C’est du très beau burnduck.
– Naturel, n’est-ce pas ?
– Oh ! vous ne voudriez pas, madame ! Le vrai burnduck n’est pas solide ; celui-ci est fait avec des petits visons ras. Si vous préférez, pour de beaux parements et un bas de manteau, cette panthère, vous en serez contente ; nous ne sommes pas de ceux qui font de la panthère avec de mauvaises gazelles, je peux vous le garantir !
– Vraiment ?
– Sur facture, madame ! Toutes nos panthères sont faites sur véritables peaux de chevrette.
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