Le voyage égoïste

Colette · Chapitre 12 sur 16

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Le voyage égoïste

Amateurs

 

Consacrant, élargissant un privilège, jusqu’alors réservé à MM. Sacha Guitry, Fauchois et Verneuil, le casino de Monte-Carlo lance cette année l’auteur-acteur. Foin du professionnel ! Qu’attend le public, en somme, d’un premier rôle portant un nom célèbre ? Du talent, de l’émotion, une maîtrise admirable de soi-même, et la pire diction acquise par un long travail ? C’est bien peu. C’est monotone. « Engageons donc, s’est dit le Casino-Théâtre, les auteurs eux-mêmes, et lâchons-les à travers leurs œuvres. Pour le public, nous ne savons pas encore ce qu’il en pensera, mais les vrais acteurs auront sans doute, à ce spectacle nouveau, un bon moment de gaieté, et franchement c’est bien leur tour. Ce genre de galas théâtraux assumera tout de suite un petit caractère bon enfant d’improvisation, d’inexpérience gentille. » En foi de quoi le Théâtre-Casino engagea Tristan

 

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Bernard, Jean Sarment, Jacques Deval, pressentit Maurice Rostand, réquisitionna Léopold Marchand et Colette. Puis il s’assit, en Théâtre-Casino qu’il est, sur son ample derrière blanc, se frotta les mains d’avance, et regarda les évolutions de son escouade d’auteurs-interprètes, en attendant le moment de rire...

Il l’attend encore. Il rêve devant la mer bleue, à cet emploi de dramaturge-interprète auquel son autorité de Théâtre-Casino monégasque vient de donner une consistance, une existence officielles, à cet amatorat, oserai-je écrire, qui ne demande qu’à se professionnaliser. Où donc, la rigolade promise ? Où donc, l’improvisation bon enfant et farce d’atelier ? Voilà, ma parole, des auteurs qui répètent comme s’ils n’avaient pas d’autres chats à fouetter, qui savent marcher en scène et ne se prennent pas les pieds dans le tapis, qui se maquillent comme des danseuses anglaises, prennent des temps et font de l’œil dans la salle ? Voilà des intrus qui ne boudent pas à une journée et une demi-nuit de travail consécutives, qui ne clignent pas devant la rampe et voyagent avec leur flacon de gargarisme ? Mais c’est une

 

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trahison ! Mais ce n’est plus drôle du tout !

Mon cher Théâtre-Casino, ne vous découragez pas. C’est tout de même beaucoup plus drôle que vous ne le croyez – d’abord pour nous autres, nous autres dissidents, qui nous mêlons de porter nous-mêmes notre texte devant le public, une fois par-ci, une fois par-là, et qui nous amusons royalement. Demandez à notre Tristan national s’il n’aime pas, par-dessus toutes choses, jouer la comédie ? Demandez à Jacques Deval s’il ne goûta point pendant le temps que je lui fis répéter un rôle de Chéri, le plus vif et le plus coupable plaisir ? Que ne surprîtes-vous mon collaborateur Léopold Marchand devant son miroir, et le visage empâté de fard, alors que, taraudé par une conscience professionnelle (?) exagérée, il « cherchait » son visage de boxeur et se changeait tour à tour en vieux général, en garçon de bistrot, en Peau-Rouge, en lépreux et en charmeur hindou ! En celui-ci brillent les qualités éclatantes de l’amateur-interprète de grande race – et je ne dis pas cela seulement parce que Léopold Marchand cote un mètre quatre-vingt-cinq sous la toise –, les mêmes qualités qui

 

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rehaussent Jacques Deval. Jacques Deval comptait les lignes du rôle que je lui offrais, et faisait la moue : « Dans ma propre pièce, dit-il négligemment, j’en dégoiserai dix fois autant... » Aussi dédaigna-t-il le rôle de Desmond dans Chéri. Léopold Marchand n’osa pas l’imiter, mais il attacha un regard torve sur l’excellent Basseuil, homme de métier, titulaire d’un emploi plus important dans la même pièce. Et il essaya de se consoler en achetant, pour paraître dix minutes en scène, un complet de cinquante louis, plus une paire de gants de boxe de soixante-dix francs, des souliers spéciaux, un chandail anglais de quelques livres sterling et une casquette à carreaux mauves, qui m’arracha un sourire... On ne blesse pas impunément l’amateur-né : « Est-ce que je vous reproche, me dit aigrement celui-ci, vos trois robes de chez Lelong ? Trois robes, une par acte, pour jouer trois fois ! » La mauvaise foi masculine va chercher au plus bas ses arguments. À quoi bon discuter ?

Il n’en demeure pas moins que la Compagnie des auteurs-acteurs « fait mode », comme on dit. Elle durera... le temps d’une mode ? Il y a des

 

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modes bien tenaces, voyez la robe-chemise...

La mer, devant moi, est bleu féroce, et vert cru sont les palmiers sur fond de panneaux-réclame. Mais la violette sent la violette, et le raisin d’Italie, couleur de madère, se met à la portée de toutes les bourses. J’oublierais facilement ma dignité d’auteur-interprète si l’ombre, furtive autant que gigantesque, de mon collaborateur ne barrait un moment la place, sortant d’une officine de parfumeur où il acquit, je gage, quelque bâton de fard qui manquait à sa collection d’amateur. Ponctuels et d’une gravité papale, nous serons l’un et l’autre en avance, ce soir, dans nos loges d’artistes, comme de braves amateurs que nous sommes. Avec nous, la direction est bien tranquille. Elle oublie les angoisses suscitées par Tristan Bernard, qui, la semaine dernière, s’évadait pour aller miser entre deux répliques de son rôle...

Cher Tristan, quoi que vous fassiez, vous n’en serez jamais un, vous – un amateur !

 

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