Le voyage égoïste
Logique
Bravo ! bravo ! Elles s’y sont décidées, en grand nombre. Les noirs jours de février, mars grincheux et glacé, avril aux deux visages, l’un violet de froid, l’autre rose de chaleur, les ont vues vêtues de « cirés » jaunes, de gabardines verdâtres, coiffées d’un petit chapeau miroitant d’eau, sans parapluie et les mains dans les poches. Bravo ! elles ont nargué la pluie verticale, le vent oblique, la neige horizontale et qui collait aux cils. Les voilà bien les femmes pratiques, les pionnières 1925, celles qui dirigent aujourd’hui, celles qui voteront demain, celles qui...
– Celles qui, ô Dithyrambique, ont promené tout l’hiver leurs vertus anciennes et nouvelles, par zéro degré et au-dessous, sur deux semelles pas plus épaisses que l’ongle, que trois petites lanières vernies nouaient sur un bas de soie d’un
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rose carné. Et ne venez pas me parler du bas chiné ou côtelé qu’on tenta de lancer cette année ! On l’a admiré, le bas côtelé, avenue du Bois, le matin, j’entends entre midi et une heure. Il s’est fait remarquer, tiré qu’il était à cinq ou six exemplaires. Mais, tout l’hiver, dans les flaques, moucheté de boue, déshonoré, piteux, grotesque, inconvenant, avouez-le donc, on n’a vu que le bas de soie rose et ses petits sabots misérables. Cirés, gabardines, cols de lynx, de blaireau, paletots de panthère-façon-taupe et de chevrette-façon-jaguar, oui, oui, les femmes ont dorloté leurs corps laminés dans tout ce qu’il fallait de fourrure et de ouatine, mais leur souci, leur ingéniosité hygiénique et coquette n’a pas dépassé les genoux. Pourquoi ? Trouvez-m’en, Enthousiaste, la raison. Les erreurs de la mode ont un sens, et sacrifient souvent à l’esthétique. Mais ça ! Mais le bas chair-nue sous le costume tailleur ! Mais cette pauvreté de la jambe, et sa froide couleur issant d’un imperméable ! Mais le pied sans défense, souillé pour une averse, saugrenu sous un ourlet de fourrure aussi gros qu’un corps d’enfant ! Mais l’attitude, ou grelottante ou
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cynique, d’une femme assise dans un salon, assise sur une banquette d’autobus ! Mais cet aspect pas fini, bâclé, baroque, lever-en-sursaut, qu’imposent à une tenue de ville deux jambes gantées pour les féeries du soir !
Décidée à raccourcir encore les jupes, à mener la femme vers « le sept ans » (et cinq francs en plus par âge, comme disent les catalogues), la mode hésite, n’ose pas risquer, du moins à la ville, la culotte asiatique, unique refuge pourtant de la pudeur et de l’hygiène. Je devrais ajouter : du bon sens, puisqu’elle obligerait à quelque dissimulation telle dondon, rare exemplaire vivant du genre boulotte disparu, telle sylphide montée sur tringles, qui ne balancent ni l’une ni l’autre à exhiber, sous la maille sacrée d’un « 44 fin », cinquante centimètres de jambes propres à offenser le bon Dieu – et même sa créature.
Non, Enthousiaste, non, Féministe enragé, n’essayez pas de me faire partager votre lyrisme, et ne demandez pas que j’augure rien de bon d’une législatrice qui n’est pas capable d’imposer la politique du pied au chaud, d’une députée qui,
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mordue d’onglée et battant la semelle, clôturera un peu cavalièrement une séance pour courir vers l’âtre et le radiateur ?
Passe encore si, endurcies, les femmes s’accoutumaient à fouler la dégel praliné, la neige éphémèrement blanche, d’un pied invulnérable ! Mais point. On n’a entendu tout l’hiver que plaintes, et nos va-nu-pattes dansaient, de froid, d’un pied sur l’autre, comme dindons sur la plaque chaude. Les avez-vous écoutées, au restaurant : « Vite, maître d’hôtel, une boule, une brique ! Je ne sens plus mes pieds. Oh ! ma chère, ce froid ! De toute la journée je n’ai pas pu réchauffer mes malheureux pieds, et je me connais, j’aurai le nez rouge ce soir !... Ma chère, croyez-moi si vous voulez, j’ai la peau des cuisses gercées, à cause de ces robes si courtes... »
Enthousiaste, ne baissez pas, cependant, ce long nez que je vous vois. Songez que voilà le beau temps, la chaleur, que la mince sandale d’hiver va pouvoir céder la place, enfin, au massif soulier de golf, à la chaussure semellée de
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gomme élastique, et qu’en juillet le pied féminin mijotera, jusqu’à ébullition, sur l’odorant caoutchouc et le cuir chromé. Divertissez-vous, résolu d’avance à les applaudir, en dénombrant les petites inventions que l’élégance nous apporte. Fêtez d’ores et déjà le retour des encolures qui grimpent jusqu’à l’oreille, de la manche qui s’allonge avec l’été, s’accourcit avec l’hiver. Chantez le gros nœud noué sous le menton, les trois tours de mousseline, les pointes de col Royer-Collard, le boa énorme en plumes de coq réservé à la canicule, et chantez donc aussi, pendant que vous y êtes, la suppression des bords de nos chapeaux. À nous, à nous, venus les beaux jours, le nez qui pèle et l’œil qui larmoie dans la souveraine lumière !
Logique, logique féminine, décisions consternantes, soudains mouvements peut-être longtemps mûris, secrets des petites têtes garçonnières, arrogantes au-dessus des gaines d’or et de perles... Chez les couturiers, le faste de Byzance se promène sur des collégiens tondus. Lelong drape de ravissants petits empereurs de la décadence, des types accomplis de la grâce sans
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sexe, si jeunes et si ambigus que je ne pus me tenir de suggérer au jeune couturier un jour que l’orage, en sa cour mannequine, grondait :
– Que n’employez-vous – oh ! en toute innocence ! – quelques adolescents ? L’épaule fringante, le cou bien attaché, la jambe longue, le sein et la hanche absents, il n’en manque pas qui donneraient le change sur...
– J’entends bien, interrompit le jeune maître de la couture. Mais les jeunes garçons qu’on accoutume à la robe prennent, très vite, une allure, une grâce exagérément féminines au voisinage desquelles mes jeunes mannequins femmes, je vous l’assure, ressembleraient toutes à des travestis.
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