Le voyage égoïste

Colette · Chapitre 6 sur 16

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Le voyage égoïste

En dessous

 

– Madame, par ici ! me dit la vieille vendeuse.

Elle me barra l’entrée du petit salon d’essayage fermé d’un rideau de velours où j’allais pénétrer, et m’entraîna dans son sourire à l’autre bout de la maison.

– Là donc ! Est-ce que nous ne sommes pas mieux ici ? On est plus chez soi.

Je ne partageai pas son avis. Le chez-soi en question, sorte de tambour-boudoir entre deux portes de glaces battantes, bénéficiait de courants d’air actifs, et d’une triste lumière tombant de haut.

– Quand vous n’avez pas de place pour un essayage, madame R., avouez-moi donc simplement : « Je n’ai pas de place. »

– Ah ! dieux ! qu’est-ce que vous pensez de moi !

 

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Elle leva ses mains ridées aux ongles teints, et j’entendis glisser sur ses avant-bras les bracelets d’ébène, d’or creux, de jade bien imité. Ses yeux flétris et sagaces cherchèrent le plafond, puis redescendirent vers les miens sans insister, et elle rit de toutes ses dents dont l’une, en métal pur, étincela.

– Vous êtes malicieuse, madame. On ne devrait jamais vous dire que la vérité. Dire la vérité à une cliente, d’abord, ça procure des sensations rares, on a bien l’impression de faire quelque chose de défendu. La vérité, madame, c’est que j’ai trois salons vides dans la grande galerie, mais... Ah ! dieux !

Les bracelets tintèrent, et Mme R. pirouetta sur ses petits pieds bien chaussés. Elle a soixante-quatre ans, les cheveux teints en rouge sombre, une silhouette de jeune fille. Elle ne cache ni son âge ni ses rides, qu’elle farde de rouge vif. Sous le rouge, la poudre, les bracelets, la courte robe noire à deux volants, c’est pourtant une fine vieille femme, qui réussit à ne ressembler ni à une entremetteuse, ni à une folle aïeule. Elle est

 

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vendeuse, si j’ose écrire, de naissance. Elle eût pu diriger une maison de couture, s’il ne lui manquait une sorte de gravité cruelle, et la soif de régner. Son don est finesse, finesse seulement. Elle aime les longues heures vides, la hâte tourbillonnante, les salons luxueux. Elle aime l’ironie, la médisance, la tablette de chocolat à quatre heures, la cigarette cachée, le cornet de cerises. Elle « gagne bien » et nourrit généreusement une famille, une famille sérieuse en lainage sombre, d’où elle s’évade chaque matin, radieuse sans se l’avouer...

– Madame, vous allez me gronder ! chuchota-t-elle avec une moue contrite qui rassembla sous son menton, en plis convergents, la peau relâchée de son cou. Oui, j’ai des salons vides ! Oui, je vous ai amenée dans le tambour aux zéphyrs ! C’est très mal ! Mais... mais je n’en pouvais plus là-bas !

– Vous n’en pouviez plus de quoi ?

Elle ferma ses paupières bordées de noir, avala sa salive péniblement comme une poule qui étouffe, et me glissa dans l’oreille un seul mot,

 

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révoltant et mystérieux :

– L’odeur.

Puis elle voltigea d’une porte à l’autre, cria sévèrement : « Mademoiselle Cécile, c’est se moquer du monde ! » pria, avec langueur : « Mademoiselle Andrée, quand vous voudrez, le trois-pièces de Mme Colette ! » et jeta à bas d’une chaise, pour que je puisse m’asseoir, un manteau d’or, de clair de lune et de pourpre tissé, qu’elle foula du talon comme une reine. Elle « occupa le temps » en bonne actrice, et me laissa méditer sur le mot, le mot d’horreur vague et d’attrait...

– L’odeur de quoi, madame R. ?

Elle ne me laissa pas attendre, et répliqua sur le ton cru des vieilles aristocrates :

– Eh ! L’odeur de la femme à poil, donc !

– Comment ? X. habille une revue, maintenant ?

Mme R. minauda, soudain prude.

– La maison X. n’habille que le vrai monde, vous le savez bien. Le vrai monde, et

 

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naturellement, les artistes.

Elle laissa tomber sa voix tout en bas du registre grave, arrondit des yeux de prédicateur outré :

– L’odeur, madame, je ne retire rien ! J’ai dit ce que j’ai dit ! Je le répéterai sous le couteau ! Je peux parler, à mon âge, d’un temps où, dans les salons de la maison X., on pouvait venir à toute heure, sans respirer un autre air que le parfum du corylopsis et du ylang-ylang. Des fois ça sentait peut-être un petit peu la dévote, mais passons... À présent, madame, c’est le bain de vapeur que ça sent, ici, le bain de vapeur !

Elle saisit un coupon de lamé coincé entre deux portes d’armoire et s’en servit comme d’un éventail, en fermant des paupières tragiques qui signifiaient : « J’ai trop parlé. Je me sépare du monde. » Mais, comme je me taisais, elle rouvrit précipitamment les yeux et parla en hâte :

– Que voulez-vous, madame ! Autrefois la femme portait du linge, du beau linge de fil qui lui essuyait la peau ; à présent, quand elle quitte sa robe en la retournant comme un lapin qu’on

 

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dépouille, vous voyez quoi ? Un coureur pédestre, madame, en petit caleçon. Un mitron en tenue de fournil. Ni chemise, ni pantalon de linge, ni jupon, ni combinaison, quelquefois un soutien-gorge – souvent un soutien-gorge... Avant de venir à l’essayage, ces dames ont marché, dansé, goûté, transpiré... et je m’arrête là... Il est loin, leur bain du matin ! Et leur robe, portée à même la peau, qu’est-ce qu’elle sent, leur robe de deux mille balles ? Le combat de boxe, madame, et le championnat d’escrime ! « Douzième round, parfum troublant »... Ah ! dieux !

Elle eut le battement de mains, l’exclamation affectée, que les femmes contractent, comme un tic, à rencontrer souvent des hommes qui imitent les femmes. Mais sa nausée semblait réelle et son nez blanchissait. Je me rappelai la phobie dont souffrait autrefois une corsetière qui prenait tous ses repas au restaurant pour fuir son logis pénétré d’effluves...

Un mannequin parut, sorte de grand garçon blond, les cheveux tondus sur la nuque et rabattus

 

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sur le front au ras des sourcils. Sous la robe du soir couleur de chair, le relief faible de ses deux petites mamelles révélait la nudité. Elle releva candidement sa jupe et tira de son bas, pour s’y moucher fortement, un étroit lambeau de gaze couleur fuchsia. Comique, son geste réveilla en moi un souvenir des répétitions d’une pièce, où l’auteur voulait que le traître arrachât à demi les vêtements de l’ingénue. Cette victime, dans l’imagination d’un auteur dramatique sexagénaire, devait demeurer un moment palpitante, défaite comme une rose blanche violentée, et resserrant sur elle les dentelles éparses, la mousse émouvante de dessous battus en neige... L’essai révéla, en place d’écume et de neige, le petit caleçon en maille de soie safran, les quatre jarretelles tendues, un bout de chemise safran, estampillée d’un monogramme large comme un fond de chapeau, et si les machinistes eux-mêmes s’esclaffèrent, l’auteur ne riait pas...

La rude parole d’Adolphe Willette gronda à mes oreilles comme un bourdon irrité : « Ils ont supprimé le linge des femmes, ces vandales ! Le

 

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boucher lui-même sait pourtant qu’il faut du papier à dentelle autour du gigot ! »

 

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