L'Épouvante
8 Embuscades en Plein Rêve
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EMBUSCADES EN PLEIN RÊVE
« Ce palais est l’œuvre des dieux, pensai-je d’abord. J’explorai les pièces inhabitées et corrigeai : Les dieux qui l’édifièrent sont morts. Je notai ses particularités et dis : Les dieux qui l’édifièrent étaient fous. »
JORGE LUIS BORGES
Brian marchait dans une rue étroite de Port-Jaïra, entre de hauts murs lisses. Il n’y avait là ni portes ni fenêtres et il était bien forcé d’avancer. Une fois il s’était dit qu’il valait mieux rebrousser chemin, mais il avait découvert que sa retraite était coupée par un épais rideau de ténèbres, de lourdes tentures d’encre solidifiée dont le simple contact l’avait rempli d’un indicible dégoût. Il avait donc poursuivi son chemin entre ces murs impénétrables et anonymes. Il n’était plus très sûr de se trouver à Port-Jaïra : sans doute avait-il été mystérieusement transporté dans une autre dimension. Loin de ce monde panique aux lois insensées. Dans un univers plus cruel encore !
Il était rempli de crainte et d’angoisse. Ses mains tremblaient comme celles d’un vieillard. Comme celles de Chavez, quand il avait versé l’alcool dans les verres.
Ses pas résonnaient sur les dalles qu’il foulait de ses bottes et l’écho portait loin devant lui, à des kilomètres et des kilomètres de distance, si bien qu’il commençait à se demander si cette route-là le mènerait quelque part ou s’il était mort et si cette errance faisait partie d’un châtiment subtil. Mais un châtiment pour quelles transgressions ?
Il crut entendre, assez loin derrière lui, dans le monde de coton refermé sur ses pas, des appels, des cris, des hurlements de bête. Dans cette atmosphère sinistre, ils résonnèrent si lugubrement qu’il hâta instinctivement le pas. Après tout, il avait franchi les barrières de la Cité des Vivants et se trouvait à présent dans un univers où n’importe quoi pouvait arriver.
Il se sentait terriblement las, triste, abattu. Par instants, de cruelles nausées venaient le tourmenter. Il avait l’impression de revivre une scène dont on avait cherché à effacer le souvenir. Lentement, les rouages de sa mémoire se remettaient en marche, tandis que les aboiements de la meute se rapprochaient. Il imagina des bêtes énormes, aux mâchoires hallucinantes, des créatures de suie montées sur des chevaux d’obsidienne. Toute une cavalerie méphitique. Une chiennerie dévoreuse de chair humaine.
La brume autour de lui s’épaississait et il se dit alors qu’une machette lui aurait été fort utile pour se tailler un chemin dans cette mélasse étouffante. Mais il était nu et sans armes, perdu dans un monstrueux traquenard, un jeu de construction dont les règles lui échappaient. Une douleur de plus en plus poignante lui fouaillait le côté, lui coupait le souffle, et il se rendit compte qu’il n’avait pas cessé de courir. « Tout ceci est insensé. Cette route ne mène nulle part. Je n’ai plus la moindre chance. » Et courant ainsi dans ce no man’s land de solitude, il se demanda s’il ne se trouvait pas déjà dans ce territoire crépusculaire qui sépare le monde des Morts de celui des Vivants.
Il s’arrêta un instant pour examiner plus attentivement le mur situé sur sa droite, mais il n’y avait guère d’anfractuosités ou de lézardes permettant l’escalade. Malgré sa très grande ancienneté, la muraille était intacte, ceinturant une mystérieuse et inexpugnable forteresse. Puis il y eut de nouveaux hurlements, plus proches, plus angoissants encore et, en se retournant, Baird craignit soudain d’entrevoir dans le brouillard des centaures vêtus de noires houppelandes et casqués de métal fulgurant. Il se dit aussi, en voyant d’ignobles chiens aux mâchoires hypertrophiées dépasser les cavaliers et tendre le cou vers lui, qu’il n’y avait rien entre leur morsure et sa chair frissonnante, pas même l’épaisseur d’une pièce de tissu.
(Loin, à l’arrière-garde de la chasse maléfique, un rire de femme…)
Quand il fut à peu près certain que les centaures le rattraperaient, le laisseraient dépecer par leur meute, comme ses semblables, dans leur vaine cruauté, avaient laissé mourir pour leur plaisir les hommes des forêts, une déchirure de la brume lui révéla une haute porte de cristal qui lui barrait le chemin et brillait avec une telle intensité que ses yeux se mirent aussitôt à larmoyer.
Un cri s’étira dans le temps, pareil à une masse filandreuse courant entre des étoiles fluettes et glacées. Bientôt il ne fut plus qu’un long filament extrêmement ténu, mais Brian continuait de l’entendre. Il pénétrait dans ses oreilles, mais également par tous les orifices de son visage. On aurait pu croire qu’il buvait cette sonorité de plus en plus minuscule mais toujours plus acérée.
Enfonçant ses mains dans la muraille qui se trouvait à sa gauche, il se rendit compte qu’elle était devenue floconneuse et froide comme de la neige. Il y enfouit ses doigts puis les poignets pour tenter l’escalade de la paroi. C’était une entreprise hasardeuse qui risquait de lui faire perdre un temps précieux mais il réussit finalement à se hisser, au prix d’efforts exténuants, jusqu’au sommet du rempart.
Ce fut pour contempler un océan verdâtre et illimité. Il eut beau écarquiller les yeux, il ne put découvrir la moindre trace de ses poursuivants. Seule dépassait de cette mer de flocons, la crête de la muraille, sorte d’inutile chemin de ronde autour du néant. Il marcha sur cette chaussée étroite comme un funambule angoissé. Maintenant, lui semblait-il, le cri d’inhumaine souffrance avait cessé de rouler dans les profondeurs de ce monde en trompe l’œil mais à sa place résonna bientôt le concert enragé des chiens.
Au fur et à mesure qu’il allait droit devant lui, il sentait la muraille perdre de sa consistance et sa démarche s’empêtrer dangereusement. Il s’enfonçait lentement, à chaque pas, comme dans des sables mouvants. Devant lui, la mer nuageuse s’était soudain transformée en une muraille concave et il se demanda s’il n’était pas prisonnier à l’intérieur d’une sphère de coton. Mais cette impression pénible d’emprisonnement ne tarda pas à disparaître, quand une déchirure verticale se produisit dans la courbure et se propagea rapidement vers « l’horizon » qu’elle trancha symétriquement en deux. Dans cette ouverture se dressa la silhouette de la Citadelle. Mais la forteresse semblait maintenant beaucoup moins ancienne. Comme si l’Histoire était retournée en arrière. Même à cette distance, ses détails architecturaux paraissaient bien plus complexes, l’agencement de ses ouvrages incompréhensible…
Tout en s’efforçant d’avancer sur cette route étroite qui se dérobait sous ses pieds, Brian se demanda quel but avaient poursuivi les constructeurs de cette énigmatique citadelle.
Il lui fallut se tenir doublement sur ses gardes, car à présent les hurlements de la meute résonnaient juste au-dessous de lui. Le moindre faux pas risquait de le précipiter au sein de la troupe déchaînée. Il lança un regard angoissé dans cette pâte floconneuse qui levait sous ses pas, vers la fosse opalescente enclose entre les murailles de pierre molle.
Peu à peu des visages se dégagèrent de cette brume maléfique, et il distingua un petit groupe de cavaliers, encore vaguement esquissés, noires et brutales apparitions qui ricanaient en le dévisageant. Il remarqua bientôt que tous ces hommes, contrairement à ce qu’il avait pu penser d’abord, portaient des uniformes frappés de l’emblème de la Confédération.
— Descends de là ! s’écria une voix haineuse sortant d’une bouche déchirée par une balafre sanglante. Descends, maudit traître, que tu sois dévoré par nos chiens !
Tandis que ses genoux s’enfonçaient dans la muraille qui avait l’air de fondre sous la loupe d’un puissant soleil, il vit que les centaures emmenaient avec eux, jeté en travers d’une selle, le corps dénudé, sans vie, de Moyra Farsán.
— Que voulez-vous faire d’elle ? demanda-t-il, et il descendit plus profondément encore dans la trappe d’ouate.
— Viens nous rejoindre, Baird, fils de pute, et nous te le dirons ! Nous avons tant de choses à te dire !
Il n’y avait plus aucune logique dans ce qui lui arrivait : un des cavaliers souleva la tête de la jeune femme en la tirant brutalement par les cheveux et il hurla en découvrant la bouillie infâme qui avait été un visage…
— Reconnais-tu cette putain ? lui jeta haineusement l’un des chasseurs.
C’était le capitaine Vanellen. Les traits de l’officier reflétaient la colère, la haine et le mépris.
— Tu es un sale traître, Baird. J’aurais dû m’en douter, cette nuit-là, à Kardalla !
Il tira le corps de Moyra en avant jusqu’au moment où, déséquilibré, il glissa de la selle pour venir choir parmi les chiens. C’étaient des bêtes énormes, impatientes d’aller à la curée. Quand Vanellen leur en intima l’ordre, elles se ruèrent toutes à la fois sur Moyra Farsán.
D’entre les lèvres tuméfiées monta une petite phrase suppliante et Brian sut qu’elle ne pouvait s’adresser qu’à lui :
— Ne me laisse pas !
Brusquement il trouvait le pathétique de cette scène profondément absurde et ridicule. Et il sut qu’il n’avait jamais cessé de rêver.
Il essaya de retrouver son équilibre mais la muraille avait commencé de se désagréger sous ses pieds et il se mit à glisser inexorablement vers la meute surexcitée. Quelques-uns parmi les chiens étaient déjà en train de déchirer la poitrine de la jeune femme mais d’autres abandonnèrent cette proie pour se tourner vers lui, la tête levée, les crocs découverts dans un sinistre rictus.
Il tenta vainement de comprendre la signification profonde de ce rêve tout en continuant de descendre vers cette chiennerie avide, mais lorsque les dents des bêtes furieuses s’enfoncèrent dans ses chevilles pour l’attirer dans leur cercle infernal, il cessa de fouiller sa mémoire et commença de se réveiller. La dernière image qu’il emporta dans le tourbillon qui préludait au retour de la conscience fut celle d’un homme debout sur les hauts remparts de la Citadelle, un homme qu’il avait déjà rencontré Dieu savait où et qui semblait regarder dans sa direction.
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