L'Épouvante
6 Moyra Farsán
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MOYRA FARSÁN
… les descentes sont vertigineuses sur les fleuves les jaillissements de l’eau s’élèvent comme deux murailles blanches où se heurte l’œil et qui tracent un chemin pour la peur et la mort
… les secrets du hasard sont des jeux miraculeux et la vie n’est qu’un jeu aussi qui ressemble à la mort
(C’est du moins ce que chantent les pagayeurs en descendant le Rio Xingu et parfois je crois qu’ils pourraient en dire plus long sur les fleuves la vie et la mort s’ils voulaient.)
Novembre 1961.
Le fleuve Ez ressemblait à une large allée de mercure, sous un ciel violacé : il coulait avec une majesté figée entre des berges enfouies dans une végétation dont l’exubérance n’avait d’égale que l’insupportable touffeur. Des oiseaux au profil métallique survolaient les pesantes frondaisons, en quête d’invisibles proies. De courtes falaises miroitantes incrustées de gemmes fabuleuses plongeaient parfois dans le courant, interrompant abruptement l’épaisse muraille végétale, tandis que des animaux prodigieux mais indéfinissables, aux crocs impatients, aux écailles luisantes, disparaissaient dans l’onde grasse en un jaillissement argenté. Ils s’approchaient à grande vitesse de la canonnière, mais s’arrêtaient net à quelques brasses de la coque étincelante, comme s’ils avaient pu deviner que cette masse de métal vautrée dans l’impassibilité du grand fleuve était susceptible de cracher d’un instant à l’autre de mortels éclairs, de les réduire à l’état de cendres grésillantes.
La canonnière l’Épouvante, forte de ses douze bouches à feu, descendait maintenant la longue rivière, vers la lointaine mer d’Offuz, dans l’hommage sanguinolent d’un soleil inouï, glissant avec lenteur vers un horizon impur, balafré de franges sulfureuses.
— Les couleurs et les teintes de ce monde finiront par me rendre fou furieux ou définitivement neurasthénique, déclara Baird en s’appuyant mollement sur le bastingage de la tourelle. Parfois, il m’arrive de rêver que nous faisons naufrage là-dedans…
Sa main maigre désigna le fleuve d’argent gris où s’ébattaient avec une feinte lourdeur plusieurs grosses bêtes squameuses. Sigurd hocha la tête avec un air de gravité qui pouvait surprendre chez un homme de son âge.
— Et pourtant, continua le lieutenant, j’en suis comme intoxiqué. Chaque fois que l’on m’envoie en permission, je ne tiens pas le coup : il faut que je revienne ici. Ici, dans le plus sale recoin de la Périphérie. Je vous ai déjà prévenu, lieutenant… vous êtes jeune encore. Très jeune. Changez de métier ! Car personne ne vous saura gré d’avoir laissé vos ossements sur cette terre perdue. J’espère que vous n’êtes pas de ceux qui ne pensent qu’à la gloire. À présent que la paix est signée… qui doit durer cinq siècles !… on acceptera plus facilement votre démission. (L’enseigne de vaisseau grommela une réponse parfaitement incompréhensible, et Baird haussa les épaules, grimaça un triste sourire :) À moins que vous n’ayez mordu à leurs slogans : l’exotisme, les nuits chaudes sous les arbres millénaires, les lagons aux langueurs érotiques, les filles vertes au pubis rose… Toute cette marmelade de mauvais goût – dernière offensive de la propagande –, cette mascarade nauséeuse qui dissimule si mal le mufle de la mauvaise guerre…
— Monsieur, dit le jeune homme, je vous demanderai la permission de me retirer.
Baird sursauta comme si une bête venimeuse venait de lui planter ses crochets dans la chair.
— Est-ce une façon polie de me laisser entendre que je fais du mauvais esprit ?
— Je regrette, monsieur, mais il y a de nombreux problèmes sur lesquels nos points de vue diffèrent sensiblement.
— S’il y a quelque chose que j’admire chez vous, c’est bien votre art de l’euphémisme. Vous pouvez disposer… je ne vous retiens pas.
Le jeune homme esquissa un semblant de salut et s’empressa de quitter la tourelle. Baird le vit glisser le long de l’échelle de métal, se hâter sur le pont, disparaître dans une écoutille. « Je dois être un individu passablement dangereux pour un garçon essayant de faire carrière ! » se dit-il, puis il pensa à autre chose, laissa errer son regard sur les vagues courtes et épaisses du fleuve.
L’Ez resplendissait.
Dans le ciel plombé, griffé d’étamines pourpres, se succédaient sans fin des barres de lumière rayonnante : il s’y déployait par intermittence le vol pesant des oiseaux shayen. Leurs ailes ocrées ruisselaient de perles rouges, et leur appel sonnait aigre comme les trompettes du désespoir. Baird savait qu’ils se nourrissaient de chair vivante ou morte et qu’ils ne dédaignaient pas, quand l’occasion s’en présentait, celle des hommes. Le lieutenant se souvint, avec un frisson rétrospectif, du charnier qu’il avait découvert, quelques mois auparavant, sur une des nombreuses petites îles disséminées parmi les méandres de l’Ez, dans un campement de moissonneurs de chaï. (Le chaï, une herbe brune, lancéolée qui, après broyage, malaxage et traitement dans une macération parfumée, remplaçait avantageusement les drogues savantes des Figes, était la seule richesse de Celaeno de Peroyne.)
Celaeno : un monde gluant, terrible et magnifique.
Le quartier-maître Maltravers monta sur la tourelle et Baird descendit au salon. Là, il s’entendit héler par une voix grêle :
— Ah ! lieutenant, enfin vous voilà ! La ferons-nous, cette partie d’échecs ?
Brian grogna, agacé. Pour une fois qu’on lui imposait un passager pour Port-Jaïra, il fallait que ce fût un raseur du calibre de Chavez ! Le petit homme à barbe dure se leva en chancelant, s’accrocha aux épaules de l’officier, lui jetant au visage une haleine lourde de relents alcooliques.
— Monsieur Chavez, je crois que je n’aurai guère le temps de vous offrir votre revanche. Nous n’allons pas tarder à entrer en secteur dangereux. Les tourbillons, vous connaissez ?
Chavez éclata de rire. On aurait dit une crécerelle chassant au cœur de la nuit.
— Lieutenant, personne sur Celaeno n’est censé ignorer les effroyables tourbillons du fleuve. Mais chacun reste persuadé que nos navires de guerre n’y risquent pas grand-chose ! Auriez-vous peur de perdre quelques semaines de solde ? Vous n’essayez pas tout simplement de me flanquer le bourdon, par hasard ?
Dans le salon, des ombres se mouvaient : les tentures lie-de-vin semblaient agitées par un vent subtil venu d’on ne savait où. Baird frissonna, et le simple contact de ses vêtements lui parut soudain parfaitement ignoble. Des gouttes de sueur poissaient son uniforme.
— Soit, capitula-t-il de mauvaise grâce, je vais vous donner votre chance, monsieur Chavez…
Il alluma une cigarette… de piment jaune – de quoi vous réinstaller quelque peu les idées dans la tête ! – et le petit casse-pieds vint apporter le grand échiquier fantasque. Disposa méticuleusement les monstrueuses figurines.
Cavaliers : licornes hideuses au sexe proéminent
Fous : nabots obscènes assis sur leur cul pustuleux
Reines : prostituées au bas-ventre plein de provocations
Rois : visages de satyre, pénis graveleux
Pions : bêtes ô combien ridicules d’apparence vaguement anthropomorphe
Tours : seules les tours demeuraient des tours. Encore montraient-elles par-ci par-là des gargouilles particulièrement repoussantes.
Baird avait demandé :
— Où avez-vous acquis ces pièces… bizarres, monsieur Chavez ?
L’autre s’était contenté de sourire, dévoilant ses dents gâtées :
— Il n’y a pas que l’armée ou la marine pour se payer des voyages où il ne faut pas, lieutenant !
Chavez était l’homme des réponses déconcertantes…
Baird ne se sentait pas tellement en forme pour une partie à trois cents sols. Et il fut mis rapidement en très mauvaise posture. Chavez ricanait :
— Vous ne prêtez pas assez d’attention au jeu. Ce n’est pas une revanche que vous me proposez là mais un remboursement.
— Pardieu !
Baird avança lentement la main, se saisit d’une des figures (il lui semblait que l’atroce petite chose allait lui mordre les doigts avec sa gueule menaçante, qu’elle tournait sa vilaine tête en tous sens, sortait une langue bifide…)
— Chavez ! Qu’est-ce que vous fumez encore comme cochonnerie ? Rien que l’odeur me fait voir double, nom de Dieu !
— Lieutenant, vous êtes nerveux comme une pucelle, ce soir ! Peut-être sont-ce les tourbillons qui vous tapent sur le système !
Baird eut une inspiration subite : sa main bondit. Un court éclat de rire soulagé :
— Vous auriez mieux fait de vous concentrer sur votre jeu, cher monsieur Chavez, vous êtes cuit !
— Pour aujourd’hui, oui. Mais demain est un autre jour.
Un pas léger, presque inaudible sur les tapis du salon :
— Entrez donc, lieutenant Sigurd, la partie est terminée ! s’exclama Brian, sans même se retourner. Je suis sûr que vous trouvez cela parfaitement immoral de jouer aux échecs pour de l’argent !
— Immoral… je ne dis pas, tenta de plaisanter l’enseigne de vaisseau, mais certainement contraire au règlement.
— Le règlement, lieutenant, c’est un concept souple comme une baguette d’osier. Personnellement, je ne vois pas en quoi je pourrais nuire à la bonne marche du service en risquant quelques sols contre mon ami Chavez…
— Surtout que cela fait deux fois de suite qu’il gagne.
Le jeune homme aux yeux pâles haussa ses maigres épaules et, dans son regard désapprobateur, dansa une luciole verte. Le steward vint fort heureusement annoncer que le dîner était servi. Les trois hommes gagnèrent la pièce attenante.
La nuit était tombée. La canonnière avançait à vitesse réduite entre deux rives luxuriantes, sous un fouillis d’étoiles. Le fleuve semblait mort à présent, car les monstres écailleux avaient déserté ses eaux limoneuses. Avicenne de Portobello, l’unique lune de Celaeno de Peroyne, était parfaitement visible, avec ses striures vénéneuses qui avaient donné naissance, sur ce monde, à tant de légendes fantasmagoriques.
Dans sa cabine, Baird ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il reposait sur le dos, un livre ouvert posé sur le ventre, entièrement nu.
Le livre à couverture rouge – un recueil de poèmes flamboyants comme des soleils – montait et descendait au rythme de sa respiration oppressée. L’alcool qu’il avait ingurgité en grande quantité, au cours d’une pénible conversation à dîner avec ce butor de Chavez et ce jeune crétin de Sigurd, lui était resté, une fois de plus, sur l’estomac. Il alluma une cigarette tout effilée, dispensatrice de rêves jaunes, inhala largement/longuement les trois premières bouffées comme on lui avait appris à le faire lors de noces sinistres dans les bas-quartiers de Port-Jaïra. Cette initiation nocturne lui avait d’ailleurs valu quelques pénibles journées de soins dans une pièce sinistre (on aurait dit une chambre de torture !) de l’hôpital militaire Sainte-Audrey.
Gloup-gloup-gloup : presque immédiatement après vinrent les soleils de la littérature de Graves… les étoiles pelucheuses d’un nirvâna grumeleux. Il se tourna sur le côté gauche, et le livre tomba sur le sol : tac… et des pas descendirent l’escalier de métal… toctoctoc… monsieur ! les drogues figes couraient drôlement vite/bien plus vite que le chaï local : toctoctoc… MONSIEUR ! quelqu’un frappait à la porte de la vaste salle où il était enfermé par des créatures mystérieuses, encapuchonnées : MONSIEUR ! le pont de la nuit résonnait sous des pas pressés, des clapclapclap de bottes : monsieur, m-o-n-s-i-e-u-r, MONSIEUR !
Drogues figes + alcool = mauvais mélange ! TOCTOCTOC !
Baird fut debout. Merde. S’arracha au miracle du tamponnage. Oui, oui, oui ! Je viens ! Enfila rapidement des morceaux d’uniforme. Maltravers se tenait dans le cadre de la porte !
— Monsieur ! s’écria-t-il, en oubliant le salut réglementaire. Il se passe quelque chose de pas normal au poste 3 !
Dans la coursive, l’enseigne de vaisseau arrivait en courant, les yeux gros de sommeil, bouclant son ceinturon d’armes.
— Lieutenant, maugréa Baird d’une voix grasse, branle-bas de combat, tous les hommes sur le pont. Expliquez-vous, Maltravers…
— Au-dessus des bâtiments du poste 3, le ciel est rouge. Un incendie, monsieur, il s’agit certainement d’un incendie.
— Incroyable, trancha Baird. Nous aurions été prévenus…
— Il n’empêche, monsieur, que…
— Je ne vous fais aucun reproche. Rejoignez votre poste, Maltravers. Vanell !
Un fusilier de première classe salua gauchement : il avait, Dieu savait pourquoi, un air profondément malheureux. Peut-être parce qu’on l’avait affecté au service du passager, un travail ingrat qui lui valait bien des désagréments…
— Vanell… Vous empêcherez M. Chavez de quitter sa cabine et de gêner nos mouvements. Je vous tiens pour responsable !
— Inutile, lieutenant, dit la voix grêle, je vous ai encore gagné de vitesse !
Le petit homme à barbe dure venait de faire son apparition dans la lueur pâle des veilleuses, arborant une incroyable veste d’intérieur smaragdine.
— Monsieur Chavez, je n’ai que faire de votre assistance dans les heures à venir. Je vous prierai donc instamment de bien vouloir vous retirer dans votre cabine et d’y demeurer jusqu’à nouvel ordre. Je suis responsable de votre sécurité.
Chavez contempla l’officier avec une intense ironie, puis, sans mot dire – ce qui ne laissa pas de surprendre son interlocuteur qui ne s’attendait pas à une victoire aussi facile –, il tourna les talons et s’en fut d’un pas glissant le long de la coursive bleuie par les émanations fantomatiques des veilleuses.
Tous les hommes qui n’étaient pas indispensables à la manœuvre de la canonnière étaient alignés sur le pont ou placés près des pièces d’artillerie. L’Épouvante se rangea en douceur le long de l’embarcadère. Maltravers ne s’était pas trompé : tout flambait comme paille foudroyée dans ce qui restait du poste 3, sur la rive gauche du fleuve Ez.
— Nom de Dieu ! jura le premier-maître Mazzini, un vrai feu de joie.
— Lieutenant, ordonna Baird, désignez sept hommes. Nous allons descendre à terre. Dispositif d’urgence. Toutes les pièces de bâbord braquées sur l’objectif !
Baird essuya ses paumes moites et grasses sur le bastingage. Foutue fumée fige !
— Ça ne va pas ? demanda insidieusement l’enseigne de vaisseau dont la perspicacité inspirait fréquemment à son supérieur des pensées meurtrières. Brian se contint non sans peine :
— Vous demeurerez à bord, lieutenant ! s’écria-t-il. (Puis le plus froidement possible, il ajouta :) Je me rendrai à terre avec la patrouille.
Il ne fit pas de remarque du genre : « Faites bonne garde », car il savait cette recommandation inutile : Sigurd était le zèle et la conscience professionnelle mêmes.
Le poste 3 était un lacis noirâtre de poutrelles inextricablement nouées, un amas confus de décombres. Du diable ! Je veux bien y laisser ma peau s’il reste quelqu’un de vivant là-dedans… Mais Brian garda ses conclusions pour lui.
Foersen-Cheveux d’Ange, un sous-officier taciturne, terriblement efficace, – décidément Sigurd était parfait ! – et six hommes bien armés sautèrent sur la jetée, l’œil fureteur, le doigt sur la détente.
— Je vous confie l’Épouvante, déclara Baird.
— Soyez sans inquiétude, fit l’enseigne, un peu sèchement.
Les planches du wharf craquèrent, résonnèrent sous les bottes de la petite troupe, « Quel gâchis ! » murmura le lieutenant. Le ciel était un trou de vase enflammée où voltigeaient comme en un hideux cratère des météorites crépitantes de lourdes étincelles jaunes.
Accident (explosion, imprudence quelconque ?) ou attentat ? (Mais qui pouvait en être l’auteur ? Il n’existait pas de forme de vie évoluée dans la jungle de Celaeno. Rien que des monstres écailleux, des oiseaux de malheur, de sales bêtes répugnantes, mais que l’on pouvait tenir assez facilement à distance. Quant aux indigènes craintifs et abouliques, un coup de feu suffisait pour les rejeter dans la sombre moiteur de la forêt !) L’hypothèse un brin ridicule d’une émeute traversa l’esprit du lieutenant. Allons, allons ! Pas de fantaisies !
Passé les premiers bâtiments (ou plutôt ce qui en subsistait), ils tombèrent sur les restes informes des premiers cadavres. Une ignoble gelée noire… Baird se retint avec peine de vomir.
— Monsieur, dit Foersen qui n’était pas amateur de longs discours, nous ne trouverons pas de survivants là-dedans… C’est écœurant.
Ils progressèrent prudemment, à demi rôtis par l’infernal dégagement de chaleur, entre d’infranchissables murailles de feu. Il y avait longtemps que les poils de leurs mains s’étaient consumés avec un imperceptible grésillement, laissant sur la peau rosie une impalpable poussière sombre. Le lourd pistolet protonique tremblait entre les doigts maigres du lieutenant Baird et, dans sa bouche, la nausée gonflait comme une pâtée vénéneuse. Les yeux hors de la tête, ses compagnons trébuchaient sur des masses indéfinissables que leurs regards évitaient soigneusement : quelque chose d’effroyable (d’effroyable et d’incongru) s’était passé ici. Quelque chose qui, selon toute logique, n’aurait jamais dû se produire. Haut dans le ciel croassait tout un essaim d’oiseaux shayen.
— Non, dit Baird, répondant tardivement à Foersen, non, il n’y a plus rien de vivant ici…
Par acquit de conscience, ils firent malgré tout le tour du poste. Ironie du sort, au milieu du terre-plein qui constituait le centre de la petite agglomération, miraculeusement épargné par les flammes, le drapeau de la Confédération battait pesamment sa hampe.
« Sigurd aurait certainement salué ! » se dit le lieutenant, et il ricana.
Foersen le regarda bien en face et, contre toute attente, partit d’un immense éclat de rire. Les fusiliers tournèrent la tête, étonnés. Puis, sans trop savoir pourquoi, sans doute par une sorte de réflexe nerveux, ils firent écho à leur sous-officier. Au-dessus d’eux résonna le cri morbide d’un oiseau shayen.
Ils trouvèrent la jeune femme à la lisière de la grande forêt. Elle gisait dans un trou boueux, à demi enfouie dans la vase. Baird sauta dans la mare, et l’eau jaillit à grand bruit sous ses bottes.
— Elle est morte…
La question de Foersen ne comportait pas de point d’interrogation. La fille ne pouvait être que morte. Personne n’aurait pu survivre à un semblable déferlement de fureur destructrice.
Il y eut un assez long silence, tandis que le lieutenant examinait la jeune femme, puis il se releva, une lueur bizarre dans ses yeux las :
— Je crois bien qu’elle est encore vivante, dit-il.
— Ah ! nom de Dieu ! jura Foersen.
Ce fut son unique commentaire.
Le peu qui restait des vêtements de la rescapée ne dissimulait que des zones restreintes de son intéressante anatomie. Sans qu’il sût dire pourquoi, cela choqua fortement le lieutenant. Il surprit les regards avides de ses hommes et en conçut une violente colère. Se maîtrisant difficilement, il entreprit de soulever la fille dans ses bras, dans l’intention louable de la « protéger » jusqu’au navire. Là, de toute façon, elle serait sous sa garde, en sécurité. Il chancela, manqua de s’étaler dans la boue, de tout son long. Son prestige aurait subi un sérieux dommage. Seigneur ! quelle fichue situation ! Il tremblait de tous ses membres, ruisselant d’une mauvaise sueur. À ce train-là (alcool, drogue, climat infect), pour combien de temps en aurait-il encore à se traîner sur Celaeno de Peroyne ? Celaeno, la bien-
nommée, la Harpie(4) !
Il s’entêta, assura sa prise. La chair de la rescapée était lisse et ferme sous ses doigts, et cela faisait combien de temps, au juste, qu’il n’avait plus couché avec une femme qu’il ne payait pas pour ça ? Mais les poisons que distillaient péniblement les alambics de son organisme furent les plus forts : une crampe violente empoigna ses intestins… Tout juste s’il put se retenir de souiller son pantalon.
— Monsieur, dit Foersen-Cheveux d’Ange, qui n’avait jamais été aussi éloquent, il faudrait peut-être songer à rentrer…
Son doigt pointa vers le ciel charbonneux, balafré de giclements rouges : des oiseaux shayen croisaient au-dessus d’eux, insensibles à l’atmosphère de rôtisserie, se rapprochant dangereusement de la petite escouade.
— Prenez la blessée, capitula le lieutenant. (Un peu théâtralement, il crut bon de préciser :) Vous en répondez sur votre tête…
Sa phrase, il en eut conscience, avait sonné de façon particulièrement mélodramatique, et il se dépêcha de confier la jeune femme aux bras vigoureux de Foersen qui venait de le rejoindre dans le trou boueux. Sous le regard ironique du géant, il préféra détourner les yeux. Dans la bouche du sous-officier, deux rangées de dents impeccablement blanches luisaient tels des crocs de carnassier. « L’univers est un repaire de bêtes fauves… », pensa-t-il immédiatement. Et il se demanda, au sein même de cette nuit incendiée : « Où diable ai-je lu ces mots ? »
La petite troupe se remit en marche. Baird ne lâchait pas Foersen des yeux. La jalousie, déjà, le taraudait comme une fièvre maligne.
Avec un cri à faire dresser tous les poils du corps, un oiseau shayen dégringola du ciel, pointant son immense bec comme une lame de navaja ! Il fonçait droit sur l’un des hommes qui le regardait venir, fasciné. Juste à temps, les fusils partirent, happant l’animal, presque à bout de course, dans une boule de lumière orange, le réduisant en charpie.
— Allons, pressons, c’est assez de casse pour aujourd’hui !
Brian était au paroxysme de la fureur. Sa main étreignit la crosse du pistolet protonique jusqu’à ce que ses jointures devinssent douloureuses. En se rendant soudain compte qu’il aurait été capable de tuer le grand blond, il ne fut pas effrayé. Il y avait comme un intense bouillonnement pourpre dans sa tête et, quand il regarda plus attentivement du côté de son subordonné, il dut faire appel à toute sa maîtrise de soi pour ne pas se mettre à hurler des insanités : Foersen tenait la jeune femme étroitement serrée, sa main gauche s’appesantissant sur l’un des seins aux trois quarts dénudés. Baird frémit en regardant le sous-officier marcher d’un pas presque allègre : le chaud et froid de la mauvaise sueur le recouvrit tout entier. Sous le fallacieux prétexte de mieux porter la malheureuse confiée à sa garde, Cheveux d’Ange avait enfoui sa main droite sous ce qui restait de la jupette effilochée, calé sa large paume sous les fesses que des sous-vêtements déchiquetés ne protégeaient plus guère contre ses si peu discrets attouchements.
« Si l’occasion s’en présente quelque jour, mon vieux, je te promets que je t’abattrai froidement… » Baird frissonna. Il s’en était fallu d’un cheveu… Il avait failli faire du scandale et se compromettre aux yeux de ses hommes.
— Pressons, monsieur Foersen, s’écria-t-il. Nous risquons notre peau dans cet enfer !
Ils traversèrent une zone éclairée par l’incendie, et le lieutenant – c’était plus fort que lui ! – loucha instinctivement du côté du géant blond. Une flaque de lumière pourpre rôda entre les cuisses à demi écartées de la jeune femme inerte. Baird leva légèrement son arme, dont le canon luisant vint, le temps d’un battement de paupière, viser l’occiput de Foersen : il aurait pu en jurer, le gros pouce de Cheveux d’Ange était profondément enfoncé entre les lèvres du sexe et…
Un hurlement : un oiseau shayen venait de surprendre l’un des fusiliers, lui plantant son bec acéré dans la gorge. Les yeux de l’homme étaient deux flaques blanches dans la lumière rouge. Les armes crépitèrent, mais le soldat tomba, entraînant dans sa chute la bête féroce toujours fichée dans sa chair.
Une pluie de plumes ébouriffées tomba du ciel sanglant dans lequel ne cessaient de gonfler d’inquiétantes fleurs de fumée noire.
— C’est trop fort, tempêta Brian. Vraiment cela dépasse l’entendement. Sigurd… excusez-moi… Lieutenant, que dites-vous de ça ? Des dizaines de personnes carbonisées, un poste réduit en cendres, deux fusiliers mis à mal dont un à l’article de la mort… et que me répond Port-Jaïra ?… LE SECRET ABSOLU SUR TOUT CECI. REGAGNEZ IMMÉDIATEMENT VOTRE MOUILLAGE ! La-co-ni-que, n’est-ce pas ?
L’enseigne de vaisseau se retrancha, une fois de plus, derrière les garde-fous de la hiérarchie, des principes et de l’obéissance pure et simple.
— Ils doivent avoir de bonnes raisons pour agir de la sorte…
— Évidemment. D’excellentes raisons même. Que je connais par cœur et que vous me permettrez de ne pas prendre en considération !
À ce moment-là, Chavez parut sur le seuil du salon, arborant hors de tout propos un sourire égrillard.
— J’ai fait une injection de Coronax à votre beauté muette. Vous avez de la chance, lieutenant, d’avoir embarqué un casse-pieds possédant de solides connaissances en médecine. Elle s’en tirera, messieurs, dit-il à la cantonade, comme s’il s’était trouvé sur une place publique, avec un bon traumatisme nerveux, certes, mais enfin elle s’en tirera… J’espère que lorsque nous serons rentrés à Port-Jaïra vous ne me ferez pas comparaître devant un tribunal pour exercice illégal de la profession médicale, parce que votre fusilier vient de rendre son dernier soupir. L’autre blessé a eu plus de peur que de mal, comme on dit…
— Merci, monsieur Chavez, dit Baird. (Sa reconnaissance envers le petit homme mal rasé, amateur de bizarreries morbides, était sincère.) Je vous assure que vous ne comparaîtrez devant aucun tribunal… Bien au contraire ! En ce qui me concerne, je ne saurais être aussi affirmatif.
— En tout cas, votre survivante du poste 3 se pose un peu là. C’est une sacrée lionne. Je me demande ce qu’une créature semblable est venue faire dans un trou pareil…
Sigurd toisa le petit homme avec une intense sévérité :
— Croyez-le bien, monsieur, nous avons actuellement d’autres sujets de préoccupation. La destruction du poste 3 pourrait fort bien signifier que nous nous trouvons à l’aube d’un nouveau conflit.
« À l’aube d’un nouveau conflit ! » Où diable ce petit officier bien repassé allait-il chercher toutes ces circonlocutions prétentieuses ?
Vers le milieu de la nuit – tous ces derniers événements s’étaient véritablement déroulés à un train d’enfer ! – Baird n’y tint plus. Il entra sans faire de bruit dans la cabine contiguë à la sienne où il avait fait installer – ce n’était pas contraire au règlement – la rescapée du poste 3. La jeune femme reposait sur la couchette, les yeux clos, nettoyée des souillures de l’incendie et de la fange dans laquelle on l’avait retrouvée. Parfaitement immobile. Comme morte.
Une belle morte, nom de Dieu ! Malgré les pommettes un peu trop hautes, légèrement trop larges, malgré le nez court, la bouche exagérément charnue. Ce qu’il avait vu de son corps livré à la caresse obscène de Foersen avait mis Baird dans un état de latence maladive. Le lieutenant rejetait mentalement la responsabilité de la mort du fusilier égorgé par l’oiseau shayen sur cette demi-zombi ravageuse…
Ses hommes avaient perdu la tête devant cette fille presque nue, découverte dans un trou boueux, et en avaient oublié les plus élémentaires règles de prudence, compromettant gravement leur sécurité. Quant à lui-même… Au simple souvenir de l’attitude de ce taré de Foersen, à l’évocation de son jeu de mains dans l’intimité de la rescapée, une sueur de fièvre graissait la racine du moindre de ses poils… Il devenait la proie d’une jalousie animale, irrépressible, d’une jalousie dont le seul exutoire aurait été l’homicide brutal, immédiat.
Baird, lieutenant à prix fixe, commandant la canonnière l’Épouvante, était devenu un personnage dans un conte de fées macabre à la mesure de Celaeno de Peroyne : un faux prince drogué de frais. Synopsis de l’intrigue romanesque (décor : un fleuve d’eau vénéneuse coulant sans fin entre des rives sournoises, charriant une faune squameuse) : le faux prince envapé trouve une nymphette déshabillée par une catastrophe inexplicable. Il doit disputer la belle à une grande brute blonde aux instincts sexuels primaires… Parviendra-t-il à ses fins, malgré les traquenards de la jungle de Celaeno, troisième élément du roulement à billes qu’était le système de Peroyne de la Périphérie ?
Tu racontes n’importe quoi, Brian W. Baird…
Vraiment n’importe quoi : il ne fallait pas avaler tout cet alcool comme s’il s’était agi de flotte ! Tu oublies, dis, tu viens de soulever le drap et la couverture sous lesquels repose la belle endormie et, tu le sais bien, elle ne porte rien sur elle, pas même un petit slip en nylex. Ce n’est pas le genre d’article que l’on trouve à bord d’une canonnière sur Celaeno du système de Peroyne. Tu as le cœur qui cogne et la peau épaisse comme un éléphant… Nom de Dieu ! si elle se réveillait, si elle se mettait à hurler… Tu aurais beau essayer de lui faire croire que tu es le médecin du bord… Tu serais bon pour le tribunal militaire. Mais elle ne se réveillera pas, elle ne peut pas se réveiller : sa poitrine monte et descend régulièrement. Tu touches le bout de ses seins et ton ventre devient dur comme une brique. Bon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle a donc, cette fille, pour semer la zizanie dans tout un équipage ? Ce n’est pas elle, c’est cette damnée planète qui pue la mort, qui sue l’inquiétude, qui diffuse des ondes de haine et de carnage. Tu débloques, B.W.B. ! Dis-moi plutôt ce que vient faire ta main sur la motte noire du pubis ? Hé, B.W.B., tu files un mauvais coton. Moi, je vous dis que c’est cette maudite planète. Cette foutue merde de planète : on la déteste, mais on ne peut plus la quitter. C’est comme le chaï, le, lé, le… enfin comme toutes ces cochonneries qu’on suce, qu’on fume, qu’on renifle pour oublier que la vie ne vaut plus un pet ! Dis voir ! tes doigts sont partout à la fois. Ils insistent aux bons endroits, se perdent dans le tendre gazon de l’entrejambes. C’est Foersen qui pourrait crever de jalousie à présent !
Ce fut un rêve hideux. Il s’y enfonça telle une pierre qui tomberait d’une très grande hauteur dans une immense flaque de mercure. Il marchait dans une lande aux herbes cassantes comme du verre. À l’horizon, on voyait se dresser les candélabres d’une forêt pétrifiée. Le décor ressemblait à ces atroces paysages de ruines qui subsistaient après une guerre nucléaire. Mais il y avait bien longtemps que les hommes avaient découvert et expérimenté de nouveaux moyens de destruction. Derrière Brian marchaient plusieurs soldats étrangement vêtus et harnachés. Leurs vêtements sombres atténuaient leurs formes et leurs visages demeuraient dissimulés par des masques de cuir et de métal. Au lieu des armes classiques, ils portaient des haches, des poignards, des lassos, des arcs. Il émanait d’eux une sorte de puissance tranquille et très inquiétante. Personne ne parlait, et le silence qui s’appesantissait sur la plaine d’herbes n’était que l’écho de leur souffle rauque.
Baird ne savait pas pourquoi il traversait ainsi cette lande hostile et morte à la fois. Il lui semblait que les ombres allaient ressusciter, prendre des formes menaçantes…
Non. Brusquement, des silhouettes très vagues, lunaires, aurait-on dit, commencèrent de fuir entre les herbes. Il sentit son cœur se décrocher tandis qu’un incoercible sentiment d’angoisse se glissait dans sa poitrine. Aussitôt, comme si elles obéissaient à un instinct irrésistible, les créatures masquées se précipitèrent. Brandissant leurs haches, leurs poignards, leurs lassos. Ceux qui avaient des arcs essayèrent de les bander tout en courant.
Les séquences du rêve se bousculèrent, elles l’entraînèrent dans un chaos d’images confusément cruelles, elles lui firent jaillir les yeux de la tête. Quand le kaléidoscope s’arrêta de faire tournoyer ses losanges de verre multicolore, Baird se trouvait à la lisière de la jungle. Quelque part, très lointaine, résonna la sirène de la canonnière.
Les hommes aux visages de métal et de cuir gisaient dans l’herbe au pied des grands arbres. Ils étaient tous morts, et des flots de sang jaillissaient des plis de leurs manteaux et des trous de leurs masques.
Baird remarqua alors qu’il avait perdu tous ses vêtements dans cette étrange aventure. Qu’il était nu et désarmé. Dans cette lande hostile. Des voix bruissantes l’entourèrent, le sollicitant et le menaçant tout à la fois. « Viens, disaient-elles, obéis à ton instinct ! – Mon Dieu ! songeait-il, où donc vous ai-je déjà entendues ? »
Tout à coup l’inconnue du poste 3 faisait son apparition. Nue, également, mais balafrée de striures sanglantes, les mains levées vers le ciel. Baird vit l’éclat des poignards qu’elle tenait ainsi, brandis comme des couteaux sacrificiels… Ses mains étaient rouges.
Baird se tenait à nouveau sur la tourelle. Il surveillait Foersen. L’Épouvante taillait sa route dans l’onde visqueuse où s’ébattaient, comme de coutume, de pesantes monstruosités. Il tenait à peine sur ses jambes, la tête enflée des séquelles de trop nombreuses libations. Sali, il se sentait ignoblement sali.
Bien planté sur ses jambes musculeuses, largement écartées, le sous-officier lui montrait son impressionnante étendue dorsale, lançant de temps à autre, de sa voix bien timbrée, d’inutiles injonctions aux trois hommes qui briquaient les espingoles. « Il sait que je le regarde, ça doit lui brûler la nuque ! »
Baird frissonna, s’ébroua tel un chien sortant d’une ondée. Il cessa d’observer Foersen pour reporter toute son attention sur les rives de l’Ez. Un silence végétal – même les oiseaux shayen tournoyaient très haut dans le ciel jaunâtre, sans le moindre cri – pesait sur toute chose. L’eau s’ouvrait sans bruit à l’étrave de la canonnière, et dans toute cette touffeur résonnaient seuls à intervalles irréguliers, pareils à des claquements de fouet, les ordres brefs de Cheveux-d’Ange.
« C’est moi le capitaine de ce bateau, tu entends, seul maître à bord, mon gars, et cela me donne tout de même un sacré avantagé sur toi. Compte sur moi, vieux, pour en profiter… »
— Señor Baird ! Voulez-vous descendre une petite minute, la pequeña vient de sortir des vapes !
Foersen – comme piqué par une guêpe – se retourna brusquement, et son regard torve accrocha celui de l’officier. Sa bouche s’ouvrit comme s’il allait dire quelque chose, mais, avec un surprenant esprit d’à-propos, il se contenta de cracher dans l’onde grasse de la longue rivière. (Ce qui était évidemment contraire au règlement !) Baird descendit majestueusement l’échelle de forsidium infusible, s’approcha lentement du señor Chavez (s’il remettait de l’espagnol dans ces propos, celui-là, cela revenait à dire qu’il était pris de boisson) et déclara avec tout le sang-froid dont il était capable :
— Allons-y, monsieur Chavez.
Drap et couverture chastement remontés jusqu’au menton, malgré la chaleur, la jeune femme les contemplait avec des yeux encore hébétés de sommeil. Puis, graduellement, la mémoire lui revint, et elle se mit à hurler sur une seule note stridente, interminable. Chavez lui tapota l’épaule machinalement et lâcha ces mots stupides :
— Voyons, voyons, calmez-vous, ma petite, calmez-vous…
— Laissez-la tranquille, fit Baird avec humeur, elle ne vous entend pas. Elle vient tout juste de retrouver son cauchemar. Un cauchemar bien réel, hélas. Faites-lui une injection calmante.
— Vous voyez bien que j’ai mon compte, lieutenant, et que mes mains tremblent. Je vais lui administrer quelques comprimés.
— Faites ce que vous jugez bon, mais faites-le tout de suite.
Baird ne put s’empêcher d’admirer la dextérité du petit homme mal rasé : sans brutalité aucune, et en dépit du frémissement nerveux de ses doigts, il parvint à faire boire à la rescapée un demi-verre de vin cordial dans lequel il avait écrasé plusieurs grosses pastilles bleues :
— Neurosal 4, dit-il, efficace mais sans danger.
Les yeux de la jeune femme étaient deux lacs d’une insondable profondeur que ternissaient parfois des ombres fugitives. (Au souvenir des pointes bleues de ses seins, de ses cuisses droites et si lisses, de la végétation abondante de son ventre où s’ouvrait la tendre bouche rose, Baird sentit ses paumes se mouiller d’une sueur de fièvre.) Mais peu à peu son visage se détendit et elle se laissa bientôt aller à la renverse. Drap et couverture glissèrent, dévoilèrent les globes aplatis et bronzés de sa poitrine. Baird détourna les yeux, certain de rougir. Le petit homme ricana :
— Vous pouvez la questionner, à présent, affirma-t-il.
« Je suis un imbécile, je me conduis comme un débutant. Je vais finir par me trahir. » Mais Chavez ne semblait pas se préoccuper de ses désarrois intimes ; il fixait effrontément les seins de la fille :
— Un joli morceau !
Brian s’approcha, couvrit la poitrine de la jeune femme toujours engluée dans son indifférence médicamenteuse.
— Comment vous appelez-vous ?
— Moyra Farsán…
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-quatre ans…
— Que faisiez-vous au poste 3 ?
— …
— Dites voir, lieutenant, j’ai l’impression que vous vous perdez dans les généralités. Demandez-lui donc plutôt ce qui s’est passé au poste 3 !
Baird serra les poings :
— Je connais mon travail, Chavez, et je mène l’interrogatoire comme il me sied. Quand j’aurai besoin d’un conseil, je vous le ferai savoir. (Il se tourna vers la jeune femme, hésita un instant, puis :) Que s’est-il passé au poste 3 ?
Moyra Farsán se remit à hurler : ses cils battaient follement et Baird aurait juré que les yeux allaient lui rouler hors des orbites.
— Vos bons conseils…
— D’accord, dit Chavez, vous pouvez revenir à la méthode douce…
— Mademoiselle Farsán, demanda le lieutenant lorsque la jeune femme se fut un peu calmée : quel était exactement votre travail au poste 3 ?
— …
Les yeux de la rescapée se fermèrent. Quelques instants après, elle dormait profondément.
— Neurosal 4, pas vrai ? Je crois que vous avez légèrement forcé la dose, monsieur Chavez. Nous en reparlerons.
Vers la fin de l’après-midi se produisit un fait nouveau qui ne laissa pas d’inquiéter l’équipage et qui donna à penser au lieutenant Baird que quelque chose décidément commençait à gripper ans les rouages de Celaeno de Peroyne. Un des monstres écailleux s’approcha de l’Épouvante à vive allure, soufflant deux jets parallèles d’eau spumescente, ouvrant toute grande sa large gueule plantée de yatagans d’ivoire. De la tourelle, l’enseigne de vaisseau observait la bête à la jumelle. Baird ; lui, était trop occupé à guetter la rive gauche du fleuve pour prêter attention aux évolutions du pseudo-saurien (l’expression était de Chavez), car il lui avait semblé surprendre tout à l’heure, et tout à fait fortuitement, des mouvements suspects à l’orée de la jungle.
Au lieu de s’arrêter brutalement dans sa course, comme cela se produisait immanquablement les autres jours, le monstre continua de charger la canonnière, pointant deux longues cornes menaçantes.
Sigurd poussa un cri d’avertissement, agitant frénétiquement les bras.
— Je me retournai brusquement, expliqua Baird, plus tard, lorsque l’alerte fut passée, cessant de concentrer toute mon attention sur la rive gauche : le monstre écailleux était presque sur nous et je voyais luire ses petits yeux rouges, étinceler les grands sabres qui barraient sa gueule gigantesque d’une herse éburnéenne. Je hurlai aux hommes qui se trouvaient sur le pont de courir aux espingoles et d’anéantir la bête. Mais ils semblaient comme fascinés et perdirent quelques fractions de seconde d’un temps précieux à rassembler leurs esprits. Le monstre percuta la coque de l’Épouvante qui frémit tout entière sous ce brutal coup de boutoir. Maintenant l’animal se trouvait protégé par l’angle mort et je compris qu’il nous fallait nous battre avec les moyens du bord, les canons ne pouvant plus nous être d’une quelconque utilité. Aucun homme ne portait une arme sur lui ! Cela aurait été contraire au règlement. Un concert de meuglements me révéla une autre horreur : suivant l’exemple de leur congénère, plusieurs monstres squameux se ruaient à l’assaut de la canonnière ! Notre agresseur se cramponnait à la coque, faisant des efforts prodigieux pour se hisser sur le pont ; et l’Épouvante vibrait, agitée de soubresauts violents. Je me précipitai alors vers l’interphone, ordonnai de donner toute la vitesse. Le navire bondit, l’eau grasse du fleuve rejaillit sous la proue, mais le monstre tint bon, les ventouses des pattes antérieures littéralement collées au métal. Un des hommes tenta vainement de repousser l’assaillant à coups de barre de fer… Il aurait tout aussi bien pu se servir d’un cure-dents ! Je me ruai dans les couloirs de l’Épouvante, bousculant les hommes éberlués que je rencontrai sur mon passage, et manquai d’arracher la porte de ma cabine de ses gonds. Quelques secondes plus tard, muni de la clef de l’arsenal et entraînant derrière moi quelques matelots stupéfaits, je distribuai à droite et à gauche des ordres contradictoires. Vous me pardonnerez, monsieur Chavez, de vous avoir traité de noms d’oiseaux quand vous êtes venu vous fourrer entre mes jambes !… (Le petit homme haussa les épaules et improvisa un sourire qui voulait sans doute signifier : « Je commence à être habitué… ») Quand nous parvînmes sur le pont, armés de fusils et de pistolets, une vision de cauchemar nous y attendait : le monstre avait réussi à se propulser par-dessus le bastingage et tressautait sur ses courtes pattes, pris d’une véritable folie meurtrière. Les hommes s’en tenaient à une distance respectueuse ; et j’aurais été le dernier à les blâmer d’une semblable attitude, car à voir ces larges pattes palmées aux doigts munis de ventouses et férocement griffus, je me rendais compte que nous nous trouvions face à face avec un de ces tueurs splendidement armés pour le carnage, tels que le monde en avait connu lors des premiers âges de son évolution. Seule lui manquait l’agilité du tyrannosaurus rex, le « tyran des siècles farouches »… Sa rage destructrice devait être contagieuse, car nous fûmes bientôt saisis d’une sainte colère, et ce fut avec un acharnement quasi animal que nous entreprîmes de lui régler son compte, nos doigts ne cessant de presser la détente de nos armes. Ceux des hommes qui ne participaient pas à la curée venaient de se précipiter à la poupe et faisaient bouillir les flots de l’Ez sous le feu des espingoles de l’arrière. Les pseudo-sauriens qui nageaient dans notre sillage furent promptement expédiés. Nous retrouvâmes enfin nos esprits, haletants, et contemplant sur le pont d’épaisses souillures huileuses qui grésillaient encore : tout ce qu’il restait de notre hideux agresseur.
Le lieutenant avala une longue gorgée de vin vitaminé avant de poursuivre :
— Étions-nous véritablement en danger ou bien notre courte terreur allait-elle chercher ses racines dans un vieux fond d’anthropocentrisme dont nous n’avions pas réussi à nous débarrasser totalement, malgré des siècles de progrès technique et une longue habitude de la faune des mondes étrangers ?
Et tandis qu’il continuait de discourir, l’esprit légèrement échauffé par l’alcool, Baird se demandait pourquoi il s’entêtait à passer sous silence un détail dont l’importance ne pouvait pourtant lui échapper : la présence sur la rive gauche de l’Ez d’un couple d’humanoïdes bizarrement accoutrés, se tenant rigoureusement immobiles entre deux volutes de fleurs rouges et semblant observer le plus attentivement au monde la scène qui se déroulait sur le pont de la canonnière.
Chavez, qui jouait toujours les médecins du bord, vint prévenir Baird que la jeune femme demandait à lui parler. L’officier se mit à frotter ostensiblement ses paumes l’une contre l’autre afin de dissimuler au petit homme le tremblement de ses mains.
— Est-elle enfin décidée ?
— Décidée à quoi ? demanda l’autre en lançant à son interlocuteur un regard chargé de sous-entendus.
Brian ne put retenir un mouvement de colère :
— Je vous en prie, monsieur Chavez, je n’ai pas de temps à perdre. J’espère que Mlle Farsán est décidée à raconter ce qui s’est passé au poste 3. Je crois que nous lui avons laissé suffisamment de temps pour se remettre du choc !
— Il faudra en juger par vous-même, lieutenant. Après tout, je ne suis qu’un médecin amateur, et la psychothérapie n’est pas justement une de mes spécialités.
Baird haussa les épaules. L’air faussement détaché qu’il essayait à présent d’affecter cachait assez mal son inquiétude. Son obsession n’avait cessé de croître et, plus les heures passaient, plus son envie de se jeter sur cette fille le dévorait. « Elle réveille la bête en moi… » Ce n’était pas seulement un cliché : il lui semblait vraiment qu’un animal des plus malfaisants poussait des rugissements à l’intérieur de son corps, exigeait la satisfaction immédiate de ses instincts les plus pervers. « Non ! Voyons ! C’est la frustration, rien que cela… On a vu bien des hommes – des femmes également ! – perdre momentanément la raison parce que leurs besoins sexuels n’étaient plus satisfaits. Tu dois être dans la même situation. Réfléchis, depuis combien de temps n’as-tu plus fait l’amour à une femme ? À une vraie femme. Tu ne parles pas, bien sûr, des week-ends à Kardalla, ou des lugubres et dangereuses coucheries dans les bordels de Port-Jaïra… »
Elle le reçut couchée, seulement couverte d’un drap. Le peu qu’il voyait de ses épaules ocrées lui laissait supposer qu’elle était demeurée entièrement nue. Aussitôt son épiderme baigna dans une sueur gluante. Baird n’avait pas la conscience tranquille, car il ne pouvait oublier son attitude pour le moins indélicate, les gestes déplacés qu’il avait eus envers Moyra Farsán quand elle reposait sans défense, livrée à l’investigation de ses doigts…
Était-elle vraiment inconsciente, n’avait-elle pas remarqué quelque chose lorsqu’il avait entrepris de la caresser, d’assouvir sur elle ces appétits fébriles qui vous tenaillent parfois au sortir de rêves particulièrement cotonneux ?
Le sourire qu’elle lui décocha ne le rassura qu’à moitié :
— Je vais terriblement vous décevoir, lieutenant, mais je ne me rappelle plus rien.
— Plus rien du tout, mademoiselle Farsán ! C’est tout à fait exclu, voyons ! Votre témoignage, vous devez vous en rendre compte, est capital. Songez-y, pour l’amour du ciel, puisque vous êtes! – hélas ! – l’unique survivante du poste 3…
Il se sentait davantage à l’aise maintenant. La conversation prenait un tour professionnel et il pouvait se retrancher derrière son devoir d’officier, devoir qui revenait tout bonnement à tenter de faire la lumière sur une affaire pour le moins ténébreuse.
— J’ai beau me tourmenter, dit-elle d’une voix suave, je ne retrouve qu’un « brouillamini » d’images confuses, fulgurantes. Mettez-vous à ma place, lieutenant, mettez-vous à ma place !
— Je fais de mon mieux, mademoiselle Farsán, mais j’avoue que cela ne m’avance guère. Au risque de vous paraître dénué de toute sensibilité, je vous dirai que je n’ai plus une minute à perdre et qu’il me faut absolument découvrir la vérité. Il y a au moins une question à laquelle vous pourriez répondre sans le moindre détour : quelle était exactement la raison de votre présence au poste 3 ? Tous les renseignements que j’ai pu obtenir sont formels sur un point : il n’y avait personne au poste 3 répondant au nom de Moyra Farsán ! Je ne veux pas vous pousser à bout et je comprends bien que votre état nerveux nécessite une certaine considération, mais il faut que je pense en premier lieu à tous ceux qui ont été placés sous ma responsabilité…
Il perdait pied, et il le savait. Mais il fut tout de même pris au dépourvu quand une soudaine crise de larmes lui coupa la parole. Moyra Farsán venait de cacher son visage dans son oreiller, les épaules violemment secouées par de longs sanglots. Le drap avait glissé d’une bonne trentaine de centimètres, dénudant une large portion d’un dos savoureusement bronzé. Baird ne perdit pas son temps si précieux à se demander si ces pleurs et cette chair soudain dévoilée ne cachaient pas quelque habile manœuvre. Il avait deux décennies de moins et, dans sa tête, une voix féminine, brisée par les larmes, lui posait une étrange et poignante question : Corps ma maison/mon cheval mon chien/que deviendrai-je/quand vous ne serez plus ?… (Il avait deux décennies de moins, et il ne voulait pas mourir dans la jungle de la guerre, dans la jungle de la haine, dans la jungle de feu et de sang qui étouffait l’univers dans son étreinte poisseuse, torride…) Il s’approcha vivement de la jeune femme hoquetante et se mit à lui caresser les cheveux avec toute la douceur et toute la compassion dont il était encore capable.
— Mademoiselle Farsán, mademoiselle Farsán…
Il conservait cependant un restant de lucidité, un semblant de logique qui lui soufflaient qu’il devait être parfaitement ridicule et passablement inutile. Puis la main de la jeune femme s’abattit sur son poignet telle la patte d’un animal de proie, et elle se retourna tout d’une pièce, jetant le drap au diable et le fixant droit dans les yeux. La révélation brutale de cette nudité dorée fit à Brian l’effet d’un coup de sabre dans le bas-ventre. Ce qu’il pouvait discerner dans les yeux de la splendide créature impudiquement offerte ne ressemblait plus guère à de la peur ; non, il s’agissait selon toute évidence d’une avidité purement bestiale. Purement bestiale, c’était cela même, et il lui donna sans plus attendre ce qu’elle attendait de lui et ce qu’il crevait d’envie de lui donner de toute façon : il lui enfouit les doigts dans la chair, et cette chair était brûlante et humide et tout entière en attente, et Moyra s’affairait de ses deux mains et ses deux mains étaient d’une habileté consommée. Elle s’affairait sur lui comme il s’acharnait sur elle. Alors Brian bascula sur Moyra et s’immergea dans la lave de son ventre.
Le même soir, en redescendant du pont, Baird perçut un bruit suspect provenant de l’infirmerie. S’inquiétant du sort du fusilier victime de l’oiseau shayen, et bien que celui-ci eût été jugé par Chavez à même de reprendre incessamment son travail, le lieutenant poussa la porte de métal frappée d’une petite croix rouge. La couchette au blessé se trouvait dissimulée par un rideau et il allait appeler, lorsqu’un son nettement plus caractéristique le fit brusquement changer d’avis. Il écarta subrepticement le rideau et sentit la nausée lui monter aux lèvres : Moyra Farsán était vautrée sur l’homme déculotté jusqu’aux genoux et lui faisait sauvagement l’amour. Ses fesses s’agitaient sur un rythme franchement prodigieux, et Baird se dit : « Elle est en train de le pomper, comme une foutue vampiresse qu’elle est ! » Puis il laissa retomber la tenture de matière plastique et s’éloigna sans bruit.
Il regagna sa cabine, s’enfonça une aiguille dans le bras et s’envoya parmi les étoiles.
… DIS, QU’EST-CE QUE TU AVAIS DIT, VIEUX POÊTE DU TEMPS QUE LES ÉTOILES ÉTAIENT ENCORE UN RÊVE ENROBE DE COTON ; TU AVAIS DIT, VIEUX POÊTE MORT DEPUIS DES LUSTRES : LES ÉTOILES SONT VRAIMENT LE STYX… LE STYX, UN FLEUVE NOIR ET BOUEUX ENFOUI SOUS LA TERRE EN PARCOURANT LES VALLÉES INFERNALES, AH ! MORT DE DIEU, VIEUX THÉODORE DES ÉTOILES, OUI, LES ÉTOILES SONT VRAIMENT LE STYX, MAIS LE GRAND FLEUVE, L’EZ PRODIGIEUX, N’EST-IL PAS AUSSI UN TOUT PETIT PEU LE STYX, ET HOP ! JE SUIS EN PLEIN DANS LE TORRENT DES ÉTOILES, ÉCOUTE, FOUTRE FOUTRE FOUTRE, LES FOURCHES SOLAIRES PIQUENT ET DÉCHIRENT LES VOILES DU VIEUX NAVIRE-UNIVERS (DES PIGEONS DE FER TOMBENT COMME DES GARGOUILLES DÉTACHÉES DU CIEL) ET SES FESSES, SES FESSES DANS LA PÉNOMBRE DE L’INFIRMERIE… C’EST L’EZ, LE STYX…
Quand il se réveilla, elle était assise entièrement nue, les jambes écartées, sans la moindre gêne, sur son sexe pollué, assise à même le sol de la cabine, et le regardait.
— …et toi… toit… tu es une sorcière, dit-il, une putain de sorcière !
Il dérivait à nouveau parmi les étoiles. Elles étaient d’un rouge sanglant ou alors d’un vert vénéneux. Dans un état de demi-sommeil, il se laissait fondre entre les doigts de la sorcière des étoiles. Et ces phalanges lestes et brûlantes le pétrissaient, le façonnaient comme s’il était devenu un bloc d’argile malléable à l’envi. Les mains de Moyra Farsán avaient toute puissance sur lui, sur son corps, sur son âme. Parfois il avait l’impression de s’enfler, de devenir énorme, de se gonfler de sang, presque jusqu’aux limites de l’éclatement, puis il lui semblait brusquement que les doigts experts l’étiraient à l’infini, d’un bord de l’univers à l’autre. C’était une sensation extraordinaire, que les mots ne pouvaient décrire. « Et pourtant, j’aimerais décrire longuement, en détails ce que je ressens à présent. » (Dans la nuit de sa dérive, entre les astres évanescents, il respirait l’odeur forte du vagin de Moyra ; ses mains se tendaient, ses doigts effleuraient, sans la voir, la motte baignée de chaleur fondante, on aurait dit un soleil qui coulait telle de la cire au feu, s’y enfonçaient lentement, tandis que son cœur vibrait comme un diapason.) Il aurait voulu pouvoir dresser l’inventaire de ces plaisirs étranges. Une flamme douce et mouvante, comparable à une éponge embrasée, absorbait inexorablement son sexe érigé : toutes les parties de son corps se dissolvaient ainsi, délicieusement. « Dans quelques instants je serai mort. » Mais bien sûr, il ne mourut pas. Au contraire. (Ses doigts limaient le sexe de Moyra Farsán, et il pouvait entendre ses halètements dans les profondeurs de la nuit. Une nuit que traversaient les fulgurations brutales des étoiles mourantes.) Il ne mourut pas ; au lieu de la mort, une énergie insoupçonnée se rua dans ses artères, frémit le long de ses nerfs, se communiqua aux centres vitaux/stratégiques de son organisme. (À un moment, il se dit : ce qu’il y a là, ce n’est rien de réel : je suis sous l’empire des drogues hallucinogènes.) Mais il se trompait. Du fond des ténèbres, une bouche vint à la rencontre de la sienne ; un souffle se mêla à son haleine oppressée. Puis il éjacula si violemment qu’il crut qu’il allait se vider de toute son énergie vitale.
La matinée fut sinistre. Les hommes semblaient plus nerveux que de coutume. Le lieutenant était partagé entre sa hâte de rentrer à Port-Jaïra pour être débarrassé de la responsabilité de son encombrante passagère et la passion que cette dernière lui inspirait. Quant à la présence de Chavez, elle devenait de plus en plus insupportable. Par moments, il résistait difficilement à l’envie d’insulter le petit homme toujours imparfaitement rasé.
Au déjeuner, Chavez suggéra au lieutenant d’inviter Moyra Farsán à la table des officiers :
— Ce ne serait certainement pas contraire au règlement, ironisa-t-il.
— Pour l’instant, déclara froidement Brian, je crois qu’il vaut mieux laisser les choses comme elles sont. Tant que cette jeune femme n’aura pas répondu à mes questions, j’estime qu’il sera plus prudent de la nourrir dans sa cabine.
— Comme vous voudrez, mais nous ne sommes pas encore à Port-Jaïra et il ne saurait être question de la tenir enfermée dans sa cabine nuit et jour.
— Monsieur Chavez ! Premièrement, Mlle Farsán n’est pas enfermée, deuxièmement, je ne vois pas d’objection à ce qu’elle aille se promener en votre compagnie sur le pont de la canonnière… mais d’un autre côté, nous nous trouvons à bord d’une unité de combat dont le hasard veut que j’aie l’entière responsabilité. Voudriez-vous avoir l’amabilité de vous le tenir pour dit ?
S’il avait cru un instant que son petit discours impressionnerait le passager, Baird en fut pour ses frais. Chavez éclata de rire, avec une insolence que l’alcool rendait encore plus manifeste puis, se reprenant avec cette incroyable maîtrise qu’il semblait exercer sur son système nerveux, il déclara le plus calmement du monde :
— Si vous me laissez chaperonner la pequeña, je vous promets que je me comporterai le plus correctement du monde. Mais de vous à moi, personne ne peut tenir cette fille en laisse ! Vous verrez !
Baird ne se souciait pas de prêter le flanc à de nouveaux persiflages et il se tourna vers Sigurd :
— Lieutenant, puis-je vous poser une question ? Une question… d’homme à homme.
Le jeune homme cilla vivement mais répondit immédiatement :
— Je vous en prie, monsieur. Je suis à votre disposition.
— Cette femme que nous avons amenée à bord de l’Épouvante vous fait-elle… comment dire… de l’effet ?
Le jeune officier sursauta mais reprit aussitôt contenance et déclara d’un ton hautain, sans même prendre la peine de réfléchir :
— Absolument pas !
Et Baird, devant cette véhémence, eut soudain l’impression qu’il frôlait d’autres abîmes encore. Il se retint juste à temps de formuler une nouvelle question : « Lieutenant, une femme a-t-elle jamais eu quelque chance de vous faire de l’effet ? » Il plongea son regard dans les yeux verts de son vis-à-vis et y surprit quelque chose, quelque chose, quelque chose qui n’aurait pas dû s’y trouver.
« Mon Dieu, chez lui aussi la bête se réveille. Un animal souple, plein de ruse, un chat ou un serpent, ou un croisement des deux, une bête élégante et dangereuse, pétrie d’une hideuse séduction… Et moi je deviens fou à lier ! »
Baird se versa un autre verre de vin, et le col du carafon fit un bruit agaçant en tambourinant sur le cristal. Les yeux mi-clos, Sigurd l’observait avec une humiliante insistance, et il ne trouva rien de mieux à dire que :
— Parlons d’autre chose, lieutenant, si vous voulez bien !
— Monsieur, je suis à vos ordres, dit calmement l’enseigne de vaisseau.
Il arborait un peu trop ostensiblement la nonchalance de l’ophidien qui somnole, lové au soleil de midi. L’étrange étincelle de tout à l’heure avait déserté son regard vert, mais un malaise indéfinissable demeurait suspendu dans l’air, entre les deux hommes, tel un rideau d’invisibles flammèches.
« Je viens de bataille », se dit Brian.
Il n’avait pas tort.
Chavez et Moyra étaient montés sur le pont. Le petit homme faisait les frais de la conversation et la jeune femme s’appuyait au bastingage, le regard perdu dans les profondeurs de la forêt. La rive luxuriante qui défilait ainsi sous ses yeux la fascinait et elle ne répondait que très évasivement aux questions de Chavez. Celui-ci, à la suggestion du lieutenant, essayait d’interroger habilement la passagère.
— Je crois que vous ne m’écoutez guère, mademoiselle Farsán, dit-il au bout d’un moment. Mais peut-être trouvez-vous ma compagnie un peu terne.
Aussitôt la jeune fille se retourna, posa sa main sur l’avant-bras de Chavez :
— Ne croyez pas cela, monsieur, je vous suis bien reconnaissante au contraire de toute la peine que vous vous donnez pour moi. Mais vous ne pouvez pas savoir à quel point cette jungle m’effraye. J’ai l’impression d’étouffer et d’exulter à la fois quand je regarde cette muraille d’arbres avec ses couleurs atroces.
— Nous savons tous que vous avez subi un traumatisme d’une rare violence, aussi essayons-nous de vous traiter avec tous les égards que votre état de santé nécessite, mais il faut également que vous vous rendiez compte que vous vous trouvez sur un bâtiment de guerre dont les officiers et l’équipage sont tout justement responsables de la surveillance des postes disséminés sur les rives de l’Ez. Or l’un de ces postes a été entièrement détruit et ses occupants sont tous morts… à l’exception de…
— Moi… Je comprends que vous soyez préoccupés, mais cela ne change rien à l’état de ma mémoire. Et ma mémoire, vous le savez, refuse de fonctionner.
Moyra semblait implorer Chavez. Ses yeux étaient d’une profondeur telle que le petit homme craignit d’y basculer tout entier, mais il y avait un certain temps déjà que les femmes ne lui inspiraient plus que des émotions purement esthétiques.
Elle était vêtue d’une chemise d’homme (elle appartenait à Sigurd) et d’un pantalon retaillé par les soins d’un membre de l’équipage, mais personne n’avait pu trouver de chaussures à sa pointure, et elle avait dû se contenter de sandales fort inélégantes. Malgré cela, son pouvoir de séduction demeurait intact.
— Bien sûr. La mémoire est une chose bien irrationnelle. Si j’ose dire. Peut-être devrions-nous essayer l’hypnose ? Seriez-vous disposée à vous confier au pouvoir d’un hypnotiseur ?
— Pensez-vous que ce soit la solution à préconiser ?
— Je n’en sais rien mais je crains qu’à force vous n’ayez pas le choix. Les autorités de Port-Jaïra sont moins scrupuleuses que le lieutenant Baird. Le lieutenant Baird est un homme de cœur, mademoiselle.
— Et qui sera l’hypnotiseur ? Vous ?
— Pourquoi pas ?
Moyra se pencha vers le petit homme et celui-ci respira son parfum. C’était l’odeur prenante de sa peau, une odeur qui… « Heureusement que je suis loin de ces choses-là ! », se dit-il, et il posa sur l’épaule de la jeune femme une main résolument paternelle.
— Je vous en prie, murmura-t-il, n’essayez pas de me séduire. Je suis un vieil homme.
Chavez se rendit compte, dans l’instant où il prononçait ces mots, qu’un silence de mort venait de tomber sur l’Épouvante. Même le bruit des machines semblait moins évident. Comme s’il était estompé par d’épaisses bourres de coton. Il regarda autour de lui et vit plusieurs hommes en train de les regarder. Foersen était parmi eux, et son visage était aussi dur qu’un bloc de marbre. Un bloc de marbre reproduisant les traits d’un satyre. Lentement, comme si elle obéissait à un appel impérieux, la jeune femme pivota sur ses talons pour faire face à Cheveux d’Ange et à ses compagnons.
Chavez, inquiet, prit Moyra Farsán par le bras :
— Venez, dit-il avec une grande douceur, allons jusqu’à l’arrière du bâtiment.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, d’une voix assourdie, je me sens très bien ici, je me sens… en sécurité.
— Venez, insista le petit homme, et la pression de ses doigts se fit plus forte sur l’avant-bras de Moyra.
— Monsieur, dit-elle brusquement, je ne veux pas aller à l’arrière. Je ne veux pas voir les monstres répugnants qui nagent dans le sillage du bateau.
Tout à coup, brisant net le silence qui venait de retomber sur le navire, le cri d’un oiseau shayen retentit. Il passa au ras de la tourelle, et Chavez distingua nettement ses griffes étincelantes. Moyra Farsán se mit à hurler, quand d’autres volatiles agressifs se laissèrent glisser vers les flots de l’Ez.
Mais depuis l’incident du pseudo-saurien, les hommes occupés sur le pont étaient armés. L’assaut des shayen ne tarda pas à être repoussé, et la jeune femme fut promptement ramenée dans sa cabine.
— Je me suis trompé, admit Chavez. Si vous voulez un bon conseil, lieutenant… JETEZ CETTE CRÉATURE PAR-DESSUS BORD !
Le ciel au-dessus de l’Ez était une soupe au goudron, hersée de balafrures safran. Le pont de l’Épouvante luisait chichement sous la lune et le fleuve faisait un bruit soyeux en s’ouvrant à l’étrave comme le sexe de Moyra s’était ouvert…
Baird s’ébroua, sentit ses dents s’entrechoquer comme s’il avait la fièvre : Chavez (toujours lui !) avait surpris ce salaud de Foersen avec la fille. Elle avait entraîné le géant blond dans un petit réduit attenant à la cambuse et ils s’étaient arrimés l’un à l’autre à même le sol de métal. Chavez, qui présentait toutes les caractéristiques du voyeur, s’était empressé de lui donner tous les détails :
— La violence de leurs ébats était telle qu’elle les faisait vibrer et tressauter comme des jouets mécaniques…
(Des jouets mécaniques ! Ce genre de spectacle rendait Chavez particulièrement lyrique !)
— …la petite poussait des gémissements à vous donner froid dans le dos…
Sèchement, il avait coupé court aux épanchements de son passager mais s’était retenu de lui demander quel démon le poussait à fureter dans le moindre recoin du navire. Chavez, il était payé pour le savoir, avait droit à certains égards.
Il respira profondément, mais l’air de Celaeno était chaud et gluant et il n’en fallait espérer aucun rafraîchissement. La canonnière traçait sa route dans un monde spongieux, hostile, dont Baird commençait à soupçonner les dangereux secrets. Une lune bossuée disparut derrière des concrétions de nuages : il était seul dans la nuit.
Les ténèbres se refermèrent sur lui comme une lave noire.
Foersen l’avait eue également. Et Chavez s’était rincé l’œil pendant qu’ils se vautraient sur les dalles métalliques et sonores : une brute, une pouffiasse et un voyeur ! S’il ne prenait pas immédiatement les mesures qui s’imposaient, tout l’équipage y passerait.
Qu’avait dit ce vieux bouc impuissant de Chavez ? JETEZ-LA PAR-DESSUS BORD ! Pauvre vieux fou !
Il ressentait un pressant besoin de fumer, de boire, de se faire disparaître dans un trou du temps et de l’espace, si loin que rien ne pourrait l’atteindre, JAMAIS. Il rêvait d’un monde en fusion dans lequel il viendrait se placer comme en une matrice chaude et hospitalière, qui l’engloberait, le goberait, l’avalerait. Il descendrait alors dans le ventre tapissé d’accueillante quiétude, poussé mètre après mètre par des mains caressantes et minuscules vers le centre géométrique d’un œuf gigantesque où s’opéreraient les métamorphoses.
Oubliée la guerre, oubliée la paix trompeuse, oubliés les guerriers de Lémura et les nuits de Kardalla, oubliées les démones perdues et les questions sans réponse !
OUBLIES !
« Oui ! peut-être que Moyra Farsán est une putain, une petite salope de nymphomane de bas étage ; que Foersen me dégoûte au delà de toute expression… et que Sigurd commence à m’inquiéter… peut-être bien, mais ces deux créatures humanoïdes debout sur la berge… JE LES AI VUES ! Je les ai vues, je suis prêt à en jurer. Elles étaient là ; elles ne faisaient rien. Elles regardaient le monstre se jeter sur la canonnière. Rien de plus. Mais logiquement, elles n’auraient pas dû se trouver là, puisque des rapports formels d’experts qualifiés par le Gouvernement ont nié l’existence d’une forme de vie supérieure dans la jungle de Celaeno de Peroyne. »
Plus tard quand il descendit dans sa cabine, il la trouva en train de fumer avec des airs languissants de chatte indisposée. Il s’approcha, bien décidé à l’interroger plus fructueusement sur les événements qui avaient été à l’origine de l’anéantissement du poste 3.
— Moyra ! Maintenant je veux savoir la vérité. Tu m’entends ? Je veux savoir quand même je devrais te torturer des heures durant pour te rendre plus loquace ; je veux savoir ce qui s’est passé durant cette fameuse nuit ! Je sais que tu t’en souviens très bien !
Mais avait-il vraiment prononcé ces paroles, formulé ces précises menaces ? Il lui semblait que sa voix n’était plus qu’un murmure et que les mains de Moyra qui venaient de se poser sur lui en un geste terriblement précis l’empêchaient de s’exprimer clairement.
Te torturer des heures durant !
Foutaises ! Il n’y avait rien à faire, le complot était trop subtil, imbécile ! Quel complot ? Non ! Non ! Laisse ta main où elle se trouve, Moyra ! Qui parle de te torturer ?
— Si vous m’écoutiez, répéta le petit homme mal rasé, vous flanqueriez cette fille à la flotte et vous la laisseriez se débrouiller avec ces sales bêtes. (Il désigna quelques dos squameux qui filaient vers la rive.)
— Je commence à partager votre avis, mais je suis obligé de négliger vos excellents conseils. C’est peut-être la plus fieffée salope de tout Celaeno de Peroyne, mais elle se trouve sur mon bateau et il faut que je la ramène saine et sauve à Port-Jaïra…
Baird se remit à observer attentivement la berge, n’y découvrant que le lent déroulement végétal, les crevasses de chaude pénombre et le miroitement des falaises gemmées, toutes choses qui lui étaient devenues familières.
— Je me demande, dit Baird, pensant à haute voix, ce qui me fascine à ce point sur cette planète.
— Son caractère morbide, riposta le petit homme.
Brian prit le parti de ne pas se vexer. Il haussa les épaules avec un rire nerveux, les yeux toujours rivés aux jumelles.
« Si je mentionne la présence de créatures humanoïdes non répertoriées sur la rive gauche de l’Ez, je peux compter avec une mise à la retraite anticipée… »
Se confier à Sigurd ?! Mais le jeune officier ne mettrait-il pas ses confidences à profit pour lui porter préjudice ?
Ce qui ne laissait pas de surprendre Brian, c’était l’extrême réserve des autorités militaires de Port-Jaïra : au lieu de mettre en branle quelque complexe et tonitruant appareil de représailles, les responsables se contentaient d’émettre toutes les demi-heures des messages engourdissants dans lesquels il était question de silence diplomatique et d’enquêtes délicates. Le puissant Empire de Lémura montrait-il une nouvelle fois les crocs ? Baird n’en croyait rien. L’agresseur – si l’on pouvait à proprement parler faire appel à de semblables notions ! – utilisait des méthodes qui ne ressemblaient en rien à celles que préconisaient les redoutables rivaux des hommes !
« D’ailleurs, les créatures que j’ai entrevues – ou cru entrevoir – sur la berge de l’Ez m’ont semblé morphologiquement très différentes des Lems. »
À côté du lieutenant, le petit Chavez faisait éclater entre ses dents de gros bonbons outrageusement parfumés. Le bruit de cette mastication mettait les nerfs saccagés de Baird à rude épreuve.
— Un vieux proverbe dit que celui qui est invité à souper avec le diable doit se munir d’une longue cuiller… Je vous avoue que je n’aimerais pas me trouver à votre place, car les gros bonnets de Port-Jaïra ne vont pas être longs à désigner un jocrisse. Cela dit sauf votre respect, lieutenant. Vous m’êtes sympathique – j’aime les gens excessifs ! – et si je puis témoigner en votre faveur, je le ferai bien volontiers.
Baird baissa lentement ses jumelles et se tourna vers son passager.
— Merci de votre aimable proposition, dit-il, mais j’ai bien peur, monsieur Chavez, que nous n’ayons tous une invitation à dîner avec le démon !
Le DÉMON se manifesta brutalement deux heures plus tard lorsque la communication avec Port-Jaïra se trouva brutalement interrompue. Baird n’y alla pas par quatre chemins :
— Si vous soufflez seulement UN mot qui puisse donner l’éveil à vos camarades, dit-il au radio, je vous abattrai de ma propre main. Me suis-je exprimé assez clairement ?
— On ne saurait être plus clair, monsieur, dit l’autre en épongeant la sueur qui lui poissait le visage.
« Nous avons voulu conquérir l’univers, semblables à des taupes indélicates dans le jardin du monde. Mais nous sommes-nous jamais souciés de connaître les rouages intimes de ces civilisations, les mécanismes régissant la destinée de ces terres que nous avons – sans doute à tort – crues à jamais domestiquées, rangées pour l’éternité sous notre impitoyable bannière ? Et nous avons commis la vieille, la sempiternelle erreur de tous les CONQUÉRANTS, d’Alexandre le Grand à Adolf Hitler ; nous avons jugé pouvoir sous-estimer l’adversaire. Car il y a des ennemis subtils que les canons, les roquettes, les lasers, les armes protoniques, les imploseurs et les crache-mort de toutes sortes laissent froids comme la pierre, parce qu’ils disposent d’un moyen autrement efficace de nous réduire au silence : NOTRE PROPRE IMPERFECTION J’écris ceci sur mon livre de bord et je l’écris avec crainte et tremblement. Je l’écris avec la certitude que si je suis lu – mais le serai-je jamais ? – ceux qui parcourront ces lignes me cloueront au pilori et me voueront une haine tenace. »
Le lieutenant reposa son stylographe, repoussa son siège et contempla un instant le bout de ses bottes. Puis il se leva et alla rejoindre Moyra.
Elle fut, comme de coutume, tout en coups de griffes et en coups de reins.
Quand il la chevaucha, la bouche tordue par une sorte de rictus, il se vit soudain, comme en un miroir, s’engloutissant avec véhémence dans le sexe de la jeune femme. Montant et descendant, telle une houle, les épaules nouées sous l’effort. Des lumières éclatantes auréolaient son visage et il fonctionnait à la manière d’une pompe, une-deux, une-deux, ou d’un piston qui accomplissait son travail, sans plus de passion que… Le miroir imaginaire lui renvoyait l’image d’un coït grotesque : un homme nu s’enfonçait avec une sorte d’entêtement ridicule dans une brume épaisse et gluante. Moyra Farsán n’existait plus, et pourtant ses râles de passion, ses halètements immodérés, ses rauquements de jouissance remplissaient l’atmosphère de la cabine.
« Voilà, se dit-il, et son cœur était rempli d’un calme étrange. Je suis fou. Le monde s’est écroulé. Les livres se sont refermés sur eux-mêmes, et moi je fais l’amour à une ombre ! »
Un Démon l’emporta, à tire-d’aile, au delà des portes de la nuit. Il franchit en un clin d’œil d’énormes distances, des cryptes et des caveaux de silence défilèrent devant ses yeux, et il connut des vertiges insensés, jusqu’au moment où les ailes ténébreuses le déposèrent sur un rivage gris : une jeune femme l’y attendait depuis de nombreuses années, depuis le temps où il s’était mis à détruire le délicat mécanisme de sa vie, à brûler son énergie vitale dans des tourments étranges et fascinants. « Dieu du Ciel, murmura-t-il, en se laissant choir dans le sable gris-bleu, j’avais complètement oublié ton visage. » Et elle se mit à remplir sa bouche et ses mains de larmes amères et brûlantes.
— Maintenant, j’ai retrouvé la mémoire, dit-il, j’ai retrouvé les clés du temps et de l’espace : ces mots que tu me disais : corps/ma maison/mon cheval/mon chien/QUE DEVIENDRAI-JE…/
— Qu’allons-nous devenir ?
La mer bouillonna.
Des soldats sans visage surgirent des flots. S’approchèrent rapidement du rivage gris. Un soleil rouge pâle roulait dans le ciel trop vaste, trop désert ! (Comment cela sera-t-il/d’être couché en plein ciel/sans toit ni porte/et le vent en guise de regard)(?)
/le temps des questions était aboli/hélas/plus rien ne donnait sur quoi que ce fût… que le vide/la mer bouillonnait :
Les soldats portaient des masques d’écailles et de caoutchouc. La peur et la crainte qu’ils inspiraient étaient aussi pernicieuses que les odeurs distillées par les branches des arbres syong-myong, mais plus vénéneuses encore…
Ils avaient des regards totalement inexpressifs et des mains aux doigts palmés. Et entre leurs mains dégouttant de perles marines, ils tenaient des fusils à pierre et des harpons d’argent…
Aaaaaaaaaah ! c’était Moyra qui gémissait, qui déchirait de ses ongles la délicate trame du temps retrouvé. Il bascula dans une nouvelle nuit rouge et se déversa tout entier dans les muqueuses chaudes et accueillantes.
Les soldats sans visage retombèrent dans les flots et Moyra lui laboura le dos jusqu’au sang.
Plus tard, alors que des marteaux de feu lui pilonnaient les oreilles, il se coucha entre les cuisses de la jeune femme et prit entre ses lèvres les aspérités de son vagin, pour retrouver l’odeur et le goût de sa propre semence.
De loin, le poste ressemblait à un énorme cube de métal posé parmi la jungle. Baird avait donné des ordres stricts afin que l’on demeurât au beau milieu du fleuve, à distance égale des rives. Contrairement à ce qu’il avait redouté, la petite forteresse n’avait subi aucun assaut. Du moins à première vue. Quelques minuscules embarcations étaient rangées contre le wharf et il pouvait voir aux jumelles quelques silhouettes parfaitement humaines et coutumières aller et venir, s’affairant à des tâches quotidiennes.
Foersen s’approcha de la tourelle et demanda s’il fallait donner l’ordre d’aborder.
— Notre route demeurera inchangée, dit le lieutenant. Nous allons rallier Port-Jaïra sans escale.
Cheveux d’Ange en resta pantois.
— Mais, monsieur…, commença-t-il.
— Oseriez-vous discuter mes ordres, monsieur Foersen ?
— Nullement, monsieur.
— Toute la vitesse ! ordonna Baird.
Il se produisit un certain remue-ménage parmi les hommes occupés sur le pont quand ils se rendirent compte que quelque chose de parfaitement illogique venait de se passer à leur insu. Pendant quelques instants, le lieutenant craignit de voir éclater un semblant de mutinerie. Mais les matelots retrouvèrent leur calme presque aussi vite qu’ils l’avaient perdu.
Quand la canonnière parvint très exactement à la hauteur de la forteresse, il y eut soudain sur la rive un concert de vociférations, et l’officier constata que les silhouettes de tout à l’heure s’étaient transformées en marionnettes gesticulantes.
— Tout le monde sur le pont ! ordonna Baird. Les canonniers aux postes de combat !
Un jet de lumière aveuglant naquit de la forteresse, manqua de peu la tourelle et s’en vint enflammer quelques arbres démesurés, allumant un incendie sur la rive opposée de l’Ez. Sur la jetée grouillante, les armes légères s’étaient mises à crépiter à leur tour.
Sans hésitation, Baird ordonna : « Feu à volonté ! », et les artilleurs obéirent avec empressement, et la forteresse se trouva bientôt sertie dans un chaton de flammes. Une nouvelle salve dégarnit le wharf de près de la moitié de ses occupants.
Sigurd se dépensait sans compter, les yeux luisants d’une sorte de fièvre. Ce devait être son premier combat véritable et, pour ce combat, on lui avait confié une mission d’une cruelle absurdité : massacrer méthodiquement ses frères d’armes.
Au plus fort de la bataille, Chavez se montra sur le pont. Les mains dans les poches, il vint se planter au pied de la tourelle de commandement et Baird, malgré sa colère de voir le petit homme se fourrer une fois de plus dans ses jambes, ne put s’empêcher d’admirer son calme (ou son inconscience ?).
— Dieu fasse que la cuiller soit assez longue, lieutenant !
L’Épouvante s’en tira avec quelques poutrelles à demi fondues et une brèche juste au-dessus de la ligne de flottaison. Elle laissait derrière elle d’indescriptibles ravages, un gigantesque incendie de forêt et bon nombre de cadavres.
Quand la canonnière navigua dans des eaux plus tranquilles, un silence effroyable s’installa sur le pont. Les artilleurs transpiraient abondamment et leurs visages luisaient comme ceux de démons fatigués. Le ciel semblait prêt à s’effondrer sur les hautes frondaisons de la jungle et, de la poupe du navire, on pouvait distinguer sur l’horizon pâteux un rougeoiement cruel.
Brian se murmura cette phrase qui, en temps normal, lui aurait semblé d’une insupportable grandiloquence : « Me voici devenu le nautonier du vaisseau des morts. »
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