L'Épouvante

Daniel Walther · Chapitre 10 sur 11

Pages du PDF

L'Épouvante

9 les Rebelles de la Nuit

9

 

LES REBELLES DE LA NUIT

 

Piment

 

Au milieu de la pampa

croit un piment

Pour vivre il lui faut

du soleil et du vent

Couronné de pierre

croît le piment

La lune et le vent le veillent

la lune et le vent

Quand ses rameaux fleurissent

c’est un incendie

tant ils éclatent de rouge

de rouge flamboyant

 

Personne ne le voit travailler

sous la terre

quand il cherche de jour comme de nuit

sa nourriture

Piment rouge du nord

atacaménien

je sens dans le désert

le chant de tes rameaux

Il faut que tu continues

de t’épanouir

tel un incendie

car tout le nord t’appartient

à toi et rien qu’à toi

 

VICTOR JARA Pimiento Trad. D.W.

 

L’Épouvante, en raison des avaries qui endommageaient sa coque et comme on était dans l’impossibilité d’envisager de réparations dans l’immédiat, n’avançait qu’à vitesse réduite. Dans quelques heures, on atteindrait le dernier poste. Puis ce serait la descente vers Port-Jaïra et l’inconnu.

Brian, pâle comme un linge et les yeux profondément enfoncés dans les orbites, donnait ses ordres, machinalement. Il savait que quelque chose d’extrêmement grave s’était produit à Port-Jaïra et se demandait ce qu’ils trouveraient au bout du voyage. Son dernier rêve l’avait bouleversé, l’avait laissé tremblant, fiévreux, dans un état de délabrement proche de l’effondrement total. Rassemblant tout son courage ainsi que le peu d’énergie qui lui restait, il était monté sur le pont après avoir demandé à Chavez de rester avec Moyra.

— Vous souvenez-vous de ce que je vous disais l’autre jour, lieutenant Sigurd ?

— De quoi voulez-vous parler, monsieur ?

— De mes avertissements un peu funèbres concernant cette planète. De son charme empoisonné, de son attrait morbide. Mais peut-être avez-vous déjà oublié mes paroles.

— Monsieur, j’ignore le fond de votre pensée, de même que je suis ignorant de ce qui nous attend dans les jours à venir, mais une chose demeure certaine : tous les événements dont nous avons été les témoins doivent avoir une explication rationnelle. Je pense que nous sommes les victimes d’une conspiration de l’ennemi, et que nous devons rester vigilants. Je crois que le défaitisme est mal venu et même extrêmement néfaste dans une situation aussi… difficile que celle où nous nous trouvons.

Baird fut étonné de la longueur et de la véhémence de ce discours. En fait le jeune homme lui reprochait tout bonnement son impéritie.

« Répugnante petite vipère ! Tu serais capable de me jeter par-dessus bord si tu avais une chance de prendre ma place. Mais le temps des grandes ambitions militaires est fini, mon garçon. L’histoire a pris un autre cap, et nous aurons bientôt une dure leçon à apprendre. »

— Avez-vous déjà entendu parler d’un certain Hitler ?… Non, vous m’étonnez, lieutenant. On ne vous apprend donc plus rien à l’Académie ? Ce Hitler était un caporal qui rêvait de diriger des armées entières en les poussant en tous sens sur la mappemonde. Une armée par-ci, une autre par-là… selon sa guise et les inspirations de sa folie. Sa mégalomanie était telle qu’il lui était quasiment impossible de concevoir un échec. Son génie, estimait-il, le mettait à l’abri de l’erreur. Il avait pris pour méthode de combat (on ne saurait parler de stratégie !) la sous-estimation de l’adversaire érigée en principe… À la fin, il omit tout simplement d’écouter les conseils de ses maréchaux qui passaient pourtant pour des foudres de guerre, et sombra corps et biens dans une des plus gigantesques débâcles de l’histoire militaire. Eh bien, mon cher lieutenant, j’ai l’impression, si vous voulez bien me pardonner cet accès de… défaitisme, comme vous dites, que nous avons commis les mêmes erreurs que le petit caporal autrichien. À la différence près que nous avons certaines excuses : notre champ de bataille est à l’échelle de l’univers et non plus d’un pays ou d’un continent. Mais il n’en demeure pas moins que nous risquons fort de partager le triste sort des grands empires décadents. Pour moi tout cela n’est pas bien grave, car je n’avais de toute façon aucun avenir mais vous… vous devriez essayer de vous en tirer.

Sigurd se cramponnait au bastingage et ses jointures étaient devenues blanches comme neige. Quand il planta son regard dans celui de Brian, il contenait une haine féroce.

— Je ne puis accepter votre monstrueuse philosophie, Baird ! (Sa colère devait être à son paroxysme pour qu’il en oubliât les convenances !) Dès le premier instant, vous m’avez détesté, vous avez essayé de saper mon moral… vous n’avez rêvé que d’une chose : détruire mon univers !

« Allons bon, se dit Brian, je vais en prendre pour mon grade ! » Mais malgré son cynisme apparent, il sentait la haine reprendre le dessus, s’emparer de lui. La haine mais un autre sentiment encore, plus ambigu et plus sournois. Il avait eu tort de provoquer une nouvelle fois son jeune subordonné. Après tout, il s’agissait d’une attitude bien mesquine et surtout d’une perte d’énergie considérable et parfaitement inutile. Partagé entre l’envie de gifler l’enseigne de vaisseau et la crainte d’avoir le dessous dans une possible échauffourée, Baird se demanda s’il ne valait pas mieux faire des excuses en bonne et due forme.

— Lieutenant, je crois que je me suis laissé emporter… par la mélancolie. Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses.

Les yeux du jeune homme flamboyèrent. Brian pouvait y lire comme dans un livre ouvert : « Espèce de salaud, disaient les yeux de Sigurd. Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça, avec des excuses. Tu n’es rien, pas même un homme. Tu aurais dû accepter le combat. Qu’on en finisse une bonne fois. Au lieu de cela, tu m’offres la trêve contre quelques répugnantes formules de courtoisie ! Mais je te hais, je te hais, je te hais, au-delà de toute expression ! JE TE HAIS et je donnerais je ne sais quoi pour avoir le plaisir de t’empoigner et de te jeter dans ces eaux répugnantes ! Pour te voir couler dans cette rivière de pus, et entendre tes os craquer entre les mâchoires des monstres qui y grouillent. Alors seulement je pourrais reprendre mes esprits, vivre comme un homme en bonne santé. »

Baird recula instinctivement devant le débordement de cette haine, devant les flots tumultueux de cette énergie de mort.

— Je sais que je suis réellement allé trop loin. Nous devons rester unis, si nous voulons garder quelques chances de survivre.

Maintenant il se voyait prêt à tous les compromis et ressentait une sombre jouissance à s’abaisser devant ce pauvre jeune homme, marionnette grandiloquente et dérisoire dont les principes allaient bientôt faire naufrage dans les tourbillons de la Grande Rivière.

Une fois de plus, ce fut Chavez qui vint au secours du lieutenant. Cette demi-portion arrivait toujours au bon moment, à croire qu’il s’agissait d’un deus ex machina spécialement créé à son intention. La voix du petit homme vint exploser aux oreilles de Baird tel un coup de trompette :

— Lieutenant, il faut absolument que je vous parle !

— Monsieur Chavez, vous tombez bien. Le lieutenant Sigurd et moi nous nous entretenions justement du tour fâcheux qu’étaient en train de prendre les événements.

Entièrement remis de ses émotions, Baird fit face à son jeune et bouillant subordonné :

— N’est-ce pas, lieutenant ?

— Effectivement, monsieur ! répliqua l’autre sans se démonter. Mais nos avis différaient considérablement. Le commandant considérait que toute résistance était devenue inutile. Pour affirmer cela, il se fonde sur les incidents des dernières quarante-huit heures. Je suis, quant à moi, d’une opinion totalement différente. J’estime que le moment est venu de faire preuve de notre puissance militaire et de…

— Foncer dans le tas ! l’interrompit le petit homme. Cela fait longtemps que je vous observe, jeune homme… et je me suis bien vite rendu compte que vous ne rêviez que d’une chose : en découdre, comme on dit. Vous feriez sauter une planète entière pour que la possibilité vous soit donnée de faire vos preuves… Malheureusement, je commence à croire que le temps des grands exploits guerriers est révolu. Dans ce coin de la Galaxie pour le moins. Ce qui me semble dommage, c’est que les imbéciles qui ont la responsabilité des opérations militaires n’y verront que du feu et refuseront une fois de plus d’apprendre leur leçon…

Le visage de Sigurd était d’une teinte crayeuse, et dans ses yeux verts tremblait une flamme indéfinissable. Il devait se dire qu’il se trouvait en face d’une conjuration, de tout un réseau de saboteurs psychologiques dont l’audace se donnait maintenant libre cours. Avec le manque de nuances qui caractérise la pensée de tous les fanatiques, il ne voyait qu’une issue : l’élimination immédiate du lieutenant Baird et du señor Chavez. Mais cela revenait à se mutiner purement et simplement, et Sigurd savait qu’un acte d’insubordination d’une telle gravité aurait des conséquences fatales. Qui sait si les hommes lui obéiraient ? Après tout, ils connaissaient le lieutenant Baird depuis de longues années (certains du moins) et ne devaient avoir qu’une confiance toute relative dans un tout jeune officier dont c’était le premier voyage à bord de l’Épouvante. Il se força au calme, réussit à esquisser une grimace qui pouvait à la rigueur passer pour un sourire et résolut d’argumenter.

— Quelle leçon les imbéciles en question devraient-ils apprendre ? demanda-t-il, coupant la parole au petit homme. Je serais bien heureux d’en savoir plus long à ce sujet.

— M. Chavez veut parler d’une leçon de modestie. Il pense comme moi qu’on ne doit jamais sous-estimer l’adversaire. Souvenez-vous de mon allusion au caporal Hitler !… Vous vouliez me parler, monsieur Chavez ?

— En effet, mais j’aimerais autant… veuillez m’excuser, lieutenant Sigurd…

— Je puis me retirer, si vous m’y autorisez, monsieur.

Le jeune officier s’en fut vers l’avant de la canonnière, visiblement soulagé. Dans son esprit bouleversé, le bon sens militaire, qui est tout le contraire du bon sens civil, avait fini par reprendre le dessus. Il s’appuya contre le bastingage et contempla l’étrave de l’Épouvante qui taillait sa route dans l’onde grumeleuse. Quelques dos squameux évoluaient avec une lenteur feinte dans les eaux grises mais se tenaient à distance respectueuse des canons du bord. Tandis qu’il tournait et retournait dans sa mémoire les curieux événements qui avaient marqué sa première mission sur Celaeno de Peroyne, il lui sembla qu’on l’observait. C’était une sensation particulièrement désagréable, et il pensa d’abord qu’il s’agissait de Baird ou alors de Chavez qui devaient tenir une conversation dont il faisait sans doute les frais. Une flambée de colère se ralluma dans sa poitrine, et il chercha des yeux celui qui le guettait ainsi. À sa grande surprise, il découvrit, à quelques pas de là, assez nonchalamment appuyé contre une espingole, le second-maître Foersen. Quand leurs regards se croisèrent, Cheveux d’Ange sourit de manière engageante et aussi peu réglementaire que possible, car la familiarité n’était certainement pas de mise sur un navire de la Confédération. Mais comme il l’avait remarqué dès ses premières heures passées à bord de l’Épouvante, l’équipage cultivait un certain laisser-aller qu’un jeune officier ne pouvait que désapprouver de toute la force de ses convictions. S’il lui fallait déchoir en s’acoquinant avec des êtres aussi vils que Foersen, mieux valait encore demeurer sous la coupe d’un incapable tel que le lieutenant Baird.

Mais peut-être s’était-il trompé. Sans doute avait-il cru lire dans les yeux de Foersen quelque chose qui ne s’y trouvait pas en réalité, car lorsqu’il porta une nouvelle fois son regard sur le sous-officier, celui-ci semblait totalement absorbé dans la contemplation de la rive gauche du fleuve. Machinalement Sigurd regarda dans la même direction mais constata bien vite qu’il n’y avait là rien d’autre à voir que le déroulement monotone des courtes falaises miroitantes, gemmées d’étincelles éblouissantes, pointes de feu dans la muraille végétale, épaisse et drue, quasi impénétrable. Sigurd se demanda quelles effrayantes énigmes se dissimulaient dans le manteau de la forêt tropicale, quelles entités menaçantes et guerrières. Pour lui, il fallait maintenant s’attendre à un immense complot des agents de Lémura. Lors des longues séances d’instruction à l’Académie de Nova-Concordia, les officiers plus âgés et rompus aux combats interstellaires leur avaient expliqué, exemples sanglants à l’appui, qu’il était impossible de faire confiance à l’ennemi et que la seule forme de paix acceptable était la paix armée, celle de l’attente vigilante. Ils disaient :

— La paix n’existe pas, elle n’est qu’une séquelle de la guerre, un instant de répit entre deux phases d’un éternel conflit. Le seul Dieu dont le règne ne s’éteindra jamais est le Dieu des Batailles, peu importe quel nom les hommes lui donneront. Que CELA et CELA SEUL demeure dans votre mémoire !

» Ce que disent et pensent les civils de la guerre ne doit pas vous impressionner. Les civils et plus particulièrement les civils nommés Politiciens estiment parfois que la paix est la base même de l’évolution civilisatrice, mais nous savons, nous autres militaires, et nous le savons par expérience, que cette supposition est gratuite. Gratuite et dangereuse, car elle peut incliner les peuples à la mollesse et à l’inaction. Or l’inaction est la fin de la Civilisation et le début de la Décadence pure et simple…

Et ils racontaient de manière très convaincante l’anecdote historique des Délices de Capoue, lorsque les troupes triomphantes d’un grand chef de guerre carthaginois avaient pris leurs quartiers d’hiver au lieu de profiter immédiatement de l’avantage que leur donnaient leurs récentes et écrasantes victoires sur leurs ennemis épouvantés. Vautrés dans les plaisirs, couchés sur leurs lauriers tels des cochons grognant dans leur bauge, ils avaient épuisé leur énergie destructrice dans les beuveries sans fin et la fornication la plus vulgaire. Pendant ce temps-là leurs adversaires avaient pansé leurs blessures, réparé leurs forces et repris courage. Et poli leur haine avec amour !

Il aurait fallu, maintenant que les événements avaient pris un tel cours, lancer des troupes à l’assaut de la jungle, pénétrer dans cette forêt rebelle avec des lasers et des lance-flammes, détruire les germes de mort qui menaçaient de proliférer dans cette atmosphère propice de serre géante.

— Je vous remercie, Chavez, de m’avoir tiré de ce mauvais pas ! disait justement le lieutenant Baird. Devant ce qui nous attend, je suis plein de crainte et de tremblement. (Il n’osait raconter son rêve au petit homme, bien qu’il eût l’impression qu’il pouvait lire clairement dans ses pensées !) Je me demande ce que nous allons devenir…

Chavez le regarda, un peu par en dessous, avec un sourire trop grave :

— Que voudriez-vous devenir ? demanda-t-il d’une voix étrangement douce.

Tous les fusiliers valides étaient rangés le long du bastingage, l’arme au poing. Les officiers et les sous-officiers étaient aussi nerveux que les hommes. Seul le jeune Sigurd semblait calme et détendu. Ses traits avaient l’air gravés dans la chair de son visage avec un thermocautère.

« Seigneur, se dit Brian, on dirait une espèce de petit dieu de la Guerre. »

Dans un petit moment – quelques minutes peut-être –, ils atteindraient le dernier poste de la Confédération. Un méandre du fleuve les en séparait encore, mais comme le contact radio entre la canonnière et Port-Jaïra était toujours interrompu, le lieutenant avait d’excellentes raisons de supposer que de très désagréables surprises les attendaient encore avant la fin du voyage.

En levant les yeux vers le ciel hostile (violacé comme le mufle d’un vieil ivrogne cyanosé par le commencement de la fin !), il vit flotter dans le vent maussade l’emblème de la Confédération : une étamine sang, frappée d’un hippogriffe doré enserrant les deux branches horizontales d’une étoile de première grandeur. Jusqu’à la devise en spacelangue : Honor, Ordo and Autorità !, tout ce symbolisme était d’un grotesque achevé. L’Épouvante, malgré les avaries qu’elle avait dû subir, se comportait vaillamment, filant ses convenables vingt nœuds dans le sens du courant et Baird se sentit brusquement un peu de vague à l’âme, comme s’il y avait eu entre le navire et lui une sorte de soudaine et secrète connivence. Il souffrait presque physiquement en songeant aux déchirures de la coque. C’était ridicule, insensé, car rien ne le liait sentimentalement à cette défroque d’acier à la dérive sur des eaux malsaines. Peut-être était-ce simplement quelque chose qui ressemblait au « syndrome du prisonnier », cette crainte subite de se voir chasser de sa cellule, projeter dans l’épouvantable vie du Dehors, quand la liberté si longtemps attendue, ardemment désirée, semble brusquement plus angoissante que l’univers carcéral mais quotidien. L’univers dans lequel il avait vécu pendant des années ressemblait un peu à une vaste prison, avec ses règlements imbéciles, ses corridors sans fin et ses miradors psychologiques. Et pourtant, il se demandait s’il ne se trouvait pas au seuil d’un monde autrement redoutable que le monde de la guerre et des embuscades.

Avec appréhension, il se dit que la nuit n’allait pas tarder à tomber, enveloppant ce navire fantôme dans une moiteur ténébreuse comparable à un avant-goût de l’enfer. Machinalement, il porta la main à son front pour constater qu’il était gluant de transpiration et brûlant de fièvre. « Rien d’étonnant à cela, constata-t-il âprement, je suis foutu de toute manière. »

Avec ce qu’il lui restait de voix, il s’écria :

— Monsieur Mazzini, dites aux hommes de se tenir prêts. J’ai l’impression que nous allons avoir des ennuis sous peu.

Chavez, qui avait maintenant librement accès au pont à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, ricana :

— Vous avez l’art de l’euphémisme, lieutenant.

— Je vous remercie du compliment, répliqua Brian, sèchement.

Mais personne, dans l’équipage, n’avait plus besoin d’ordre : tous les fusiliers qui guettaient cette dernière boucle du grand fleuve les séparant de leurs camarades, savaient qu’ils n’avaient rien à attendre de personne et que les oiseaux shayen qui tournaient inlassablement dans le ciel incendié par le soleil descendant se préparaient peut-être à un nouveau et monstrueux festin.

 

À tout prendre, ils auraient certainement préféré un paysage d’apocalypse (ils étaient coutumiers de ce genre de spectacle !)… un charnier dont la pestilence aurait réveillé en un tournemain toute leur ardeur guerrière, leur tirant des cris de haine et de vengeance.

Au lieu de cette brutale imagerie de mort, ils ne trouvèrent qu’une nouvelle source d’inquiétude et de découragement, une ultime énigme posée à leur imagination fiévreuse.

Le poste avait été déserté à la hâte. Le silence qui pesait sur les maisons, les tours de guet, le wharf, fit resurgir dans la mémoire de Brian le triste souvenir de cet astéroïde désolé où il avait commencé de perdre son âme…

Il retrouvait ICI cette impression morbide de se mouvoir totalement En Dehors du Monde. Si la nuit était tombée d’un seul coup, dans un flamboiement d’étoiles, et si la jungle s’était transformée en une lugubre étendue de poussière grise, il aurait accepté cette métamorphose avec résignation.

— C’est incroyable, dit Mazzini. Où diable ont-ils pu aller ? Il n’y a pas de route, rien… Et par le fleuve, avec les embarcations dont ils disposent, une évacuation ressemblerait davantage à un suicide… C’est à devenir cinglé… Si au moins on avait des nouvelles de Port-Jaïra !

Le premier-maître se tourna vers les deux officiers et ses yeux étincelèrent :

— Monsieur !

— Oui ? demanda Baird, prêt à montrer les dents.

— Il faut faire quelque chose !

— Et que proposez-vous de faire, monsieur Mazzini ?

Tous les visages étaient à présent tournés vers le trio Baird, Sigurd, Chavez. Dans les yeux des sous-officiers et des matelots brillait une petite flamme perverse : on sentait que le plus minuscule incident pouvait provoquer l’ultime déflagration, mais Brian se sentait à présent étrangement calme, quoiqu’il ne se fût pas drogué de la journée. Bien que ses mains tremblassent sans qu’il pût rien faire pour en maîtriser les longs frémissements, son esprit demeurait d’une lucidité parfaite et ses pensées filaient telles des flèches :

— Monsieur Mazzini, puisque vous tenez absolument à faire quelque chose, je vous demanderai de vous préparer à descendre à terre avec moi. Je pense que trois hommes suffiront amplement pour ce que nous aurons à faire ICI ! Y a-t-il une objection ?

— Vous les avez matés ! murmura le señior Chavez. (Il n’y avait aucune ironie dans cette remarque. Au contraire, Baird crut y discerner une nuance admirative. Mais le serpent, bien vite, se remit à siffler :) Dommage que votre belle autorité ne vous serve plus à grand-chose, Baird !

 

— …Peut-être ont-ils été évacués par Port-Jaïra. Ce n’est pas impossible, en raison de la relative proximité de la ville.

Mais Brian ne croyait pas un mot de ce qu’il avançait… et ses compagnons n’avaient pas l’air très convaincus non plus.

Pendant qu’ils cheminaient lentement dans les rues du camp abandonné, le lieutenant se dit amèrement qu’il était devenu un traître, qu’il taisait volontairement, intentionnellement, la vérité à ses hommes. Bien sûr, il savait, depuis ce rêve qu’il avait fait au sortir d’une longue beuverie avec Chavez, qu’il n’avait pas eu le choix, qu’on lui avait en quelque sorte forcé la main.

« Tandis que nous paradions dans nos beaux uniformes, le ferment de la Révolution levait dans le ventre du monde. Il se nourrissait en silence dans la matrice nocturne, croissait tel un embryon dévorant. Personne ne soupçonnait sa présence avide, l’inexorable progrès de sa maturation !… Ce qui va naître de la nuit sera le nouveau matin de cette terre. Pauvres crétins armés jusqu’aux yeux, cherchez, fouillez donc la poussière, vous ne trouverez rien… bien au contraire, vous y perdrez votre raison ! »

Les façades sinistres n’avaient rien à leur dire, rien à leur apprendre sur le sort de leurs compagnons, et Mazzini et ses hommes, après avoir désespérément fouillé plusieurs bâtiments et grimpé sur les tourelles de guet, se concertèrent longuement, évitant de regarder leur commandant qui fumait une cigarette, à quelques pas de là.

— Je crois que nous pouvons rentrer, monsieur, dit le sous-officier quand les palabres furent enfin terminées. Il n’y a plus rien à faire ici.

On aurait dit une oraison funèbre et Brian pensa qu’après tout c’était bien de cela qu’il s’agissait. Ils regagnèrent la canonnière en silence, faisant vibrer les planches du wharf sous leurs bottes pesantes.

« Sans doute devrais-je faire maintenant un petit discours de circonstance. Demander à l’équipage de rassembler toute son énergie, de faire preuve de sang-froid et de discipline. »

Mais qu’y avait-il à ajouter à ce que les hommes devaient maintenant se dire tout bas ? Sans doute pensaient-ils qu’ils avaient franchi les portes de l’Enfer et que le temps avait tissé autour d’eux une toile inextricable.

Lorsqu’il donna l’ordre d’appareiller, un murmure courut parmi les fusiliers, mais il fut obéi avec une promptitude qui en disait long sur l’angoisse qui habitait ces hommes perdus sur un monde aux lois devenues soudain complètement incompréhensibles.

« C’est ce que doit ressentir le chasseur habitué à traquer impitoyablement des créatures effarouchées, des « inférieurs » frissonnants d’épouvante, et qui se trouve tout à coup, au détour d’une piste de brousse, face à face avec un animal d’une puissance et d’une férocité inouïes. »

L’équipage de l’Épouvante semblait en tout cas pressé de quitter ce rivage morne et silencieux, sur lequel pesait une menace inexprimable. Dans le ciel liquoreux aux teintes tristement figées, une dissonance de verts agressifs et de jaunes cireux entrelardés d’étincelles tango, témoins lointains des événements qui endeuillaient les hommes de la Terre, les oiseaux rapaces tournaient, carrousel lugubre et ininterrompu. Brian se souvint alors de l’énigmatique ballet que les oiseaux avaient composé dans le ciel quelques jours plus tôt quand il se rendait à l’embarcadère en compagnie de Sigurd. Il avait cru, pendant quelques instants, que les oiseaux s’efforçaient d’inscrire dans l’espace un message extraordinaire. Peut-être ne s’était-il pas trompé ! Se pouvait-il que les signaux lui fussent adressés à lui ? À lui, Brian Wendell Baird, pantin en uniforme à la solde de la Grande Confédération ?

Les oiseaux shayen se mirent à hurler, plantant des épines de gel dans l’échine des hommes, battant le rappel des monstres. Une autre nuit n’allait pas tarder à tomber, bientôt les étoiles s’allumeraient dans le ciel ; et la lune s’installerait sur sa trajectoire visible.

La canonnière filait silencieusement entre les rives équidistantes, mais personne, à bord, n’oserait s’endormir, car le sommeil était devenu un ennemi, un géniteur d’insoutenables cauchemars.

 

Baird prit son livre de bord et y porta cette remarque :

« Le lieutenant Brian Wendell Baird, commandant de la canonnière l’Épouvante, cesse dès aujourd’hui (suivait en lettres capitales la mention de la date) de tenir ce livre de bord. Il n’est plus certain, en effet, que ledit livre de bord pourra être d’une quelconque utilité à ses supérieurs. »

Puis il écrivit dans son journal personnel :

« Voilà donc pourquoi ce monde exerçait sur moi la fascination du serpent ! Sans même le savoir, j’étais devenu peu à peu semblable à ceux de Celaeno de Peroyne ; insensiblement je m’étais familiarisé avec les arcanes de leur philosophie. J’ai, pour cette raison, massacré les miens sans haine mais sans repentir, franchissant en cela l’ultime pas. Oui, et pourtant toutes ces mystérieuses alchimies des profondeurs, ces sortilèges indiscernables pour ceux de ma race, me sauveront-ils lors de l’ultime épreuve ? »

Quand il eut terminé d’écrire ces lignes, il se laissa aller à la renverse, très très lentement, tel un mécanisme un peu rouillé, jusqu’au moment où ses yeux se trouvèrent exactement en face du plafonnier. Le décor familier de la cabine s’effaça pour faire place à un ciel bleu et uni au milieu duquel le soleil étincelait de toute sa vigueur.

Il se trouvait à nouveau parmi les dunes de son lointain passé. Et ces dunes hérissées d’herbes qui ressemblaient à des épées ou des fers de lance tombaient vers la mer, vers un océan qui se trouvait à des centaines d’années de lumière de Celaeno de Peroyne. C’était, il s’en souvenait encore, le dernier été de la paix. D’une de ces nombreuses paix si éphémères, et c’était également le dernier été de sa liberté. ELLE tenait dans ses mains brunes un frêle recueil de poésies. Une très vieille anthologie de poètes américains du e XX siècle. Quand on n’y prenait pas garde, le vent emportait les pages décollées. ELLE était nue et bronzée. De la tête aux pieds. Son visage, sa poitrine, son ventre, ses belles fesses rebondies, tout était d’un brun craquant de santé. Elle était brune et chaude et saine, de la racine des cheveux aux ongles de ses orteils. Merveilleusement désarmée dans ces dunes silencieuses désertées par les hommes. C’était le matin. Très tôt encore. Mais il faisait déjà bien chaud. Son index était glissé entre les pages du recueil de poésie et elle penchait légèrement la tête tout en le regardant intensément. Des années et des années (tant d’années !) le séparaient de ce souvenir, de cet unique souvenir qu’il aurait aimé emporter de l’autre côté du miroir, mais il portait en lui la brûlure de ce regard, continuait d’en ressentir au fond de son cerveau toute l’intensité. Il se rappelait ses gestes et ses paroles et la manière si douce dont elle avait récité quelques vers appris par cœur la veille : « Corps ma maison/mon cheval mon chien/que deviendrai-je/quand vous ne serez plus… » Et il n’avait oublié ni les vers, ni leur rythme, ni l’impression douce-amère qu’ils avaient laissée en lui. ELLE finit de réciter, avec une sensibilité extrême, ces vers aux résonances troublantes, puis elle se pencha vers lui, les yeux pleins de larmes. Les dunes les cachaient et elle lui demanda : « Si elles s’écroulaient sur nous, maintenant, ne serait-ce pas une bonne chose ? » Elle avait parfois de ces brusques assauts de nostalgie de la mort, mais son corps était d’une telle santé, d’une telle aptitude à vivre qu’il les pensait sans conséquences. Sa présence le remplissait de confiance en lui-même et de fierté.

« Si elles s’écroulaient sur nous ? » avait-elle demandé, mais au lieu de les ensevelir, les dunes les avaient protégés d’éventuels voyeurs quand ils s’étaient rejoints entre les herbes, quand il avait avidement exploré son corps tout entier avec ses mains, quand…

Il avait peur. Peur des bruits du Dehors, peur des menaces de la nuit de Celaeno de Peroyne, goule spongieuse aux yeux de flamme et d’onyx.

Au bout d’un moment, tremblant d’une sorte de fièvre, il se leva et sortit dans la coursive à demi obscure. Il hésita quelques secondes, comme s’il réfléchissait à un problème extrêmement ardu, puis il colla l’oreille contre la porte de la cabine de Moyra. De derrière le panneau de métal lui parvinrent les appels languissants de la jeune femme et il ferma les poings, enfonçant ses ongles dans la chair de ses paumes.

— Chavez, dit-il, les tempes douloureuses, êtes-vous avec elle ?

Il lui sembla que la jeune femme se tournait et se retournait sur sa couchette, comme si elle s’était trouvée attachée sur une rôtissoire.

N’obtenant pas de réponse, il ouvrit la porte.

Chavez était étendu sur le sol de la cabine et de son front ouvert coulait imperturbablement un ruisselet de sang. Pendant un bref instant, le temps parut suspendu et il put enregistrer tout à loisir la scène : Chavez couché à ses pieds, le visage tuméfié, Moyra se tordant sur sa couchette, nue et convulsée comme une femelle de cire, et, se tenant appuyé contre la cloison, les yeux jaillis de la tête, Foersen, reproduction vivante d’un dieu païen oublié.

— Foersen ! Que faites-vous ici ?

Cette question tomba dans le silence, telle une pierre qui s’enfonce dans un étang immobile, et Baird se rendit compte de l’absurdité de la situation : ces morts qui continuaient de se battre autour d’un simulacre de femme. Et lui, emporté par la routine, s’entêtant à jouer un rôle ridicule. Il regretta de ne pas avoir d’arme quand Cheveux d’Ange se décolla de la paroi, tel un papillon qui s’arrache au pal enfoncé dans son thorax, et se précipita sur lui en émettant des grondements et des sons inarticulés. Le second-maître, dans son état présent, tenait davantage de la bête fauve que de l’humain. Dans ses yeux incendiés vacillait une flamme sauvage, et quand il se trouva placé sous la lumière du plafond, sa chevelure ressembla à une crinière de feu : le mufle crépitant d’étincelles de l’ange exterminateur.

Plaqué contre le battant de métal, soudain parvenu aux limites extrêmes de rabattement, mais toujours fasciné par l’approche de son ennemi, Brian souhaita ardemment perdre connaissance, se laisser emporter dans un silence, une immobilité définitifs. Bientôt il ne vit plus en face de lui qu’un masque insupportablement déformé, auréolé de flammèches jaunes.

Des sons étranges – on aurait dit des grondements lointains ou alors déformés par le passage dans une chambre d’échos – tourbillonnèrent autour du lieutenant. Quelqu’un – ou quelque chose ? – dans un cul-de-sac de ce labyrinthe venteux, se mit à crier, puis la face ricanante qui remplissait son champ visuel éclata en lambeaux pourpres, sembla se liquéfier jusqu’à ne plus former qu’un réseau asymétrique de rigoles violacées.

Des bruits inidentifiables s’incrustèrent dans l’encéphale de Brian et des créatures aux ailes de toile et de papier de soie s’envolèrent pesamment dans le cauchemar gris-jaune-rouge.

Plus tard (mais le temps était amoindri) des masses furieuses ébranlèrent le panneau de métal, le firent basculer malgré le poids du lieutenant, cédant le passage à des êtres difformes, méconnaissables. Des voix aigres (comparables à celles des oiseaux shayen) se mirent à croasser toutes à la fois.

Alors, lentement, l’étau se desserra, graduellement Baird reprit possession de ses facultés mentales et sensorielles. Il vit qu’il régnait dans la petite cabine une confusion bruyante, car à présent il y avait deux corps allongés sur le sol : Foersen s’était écroulé en travers de Chavez et sa tête de dieu nordique n’était plus qu’une masse innommable où se mêlaient hideusement le cramoisi et de rares éclairs de miel. Moyra était accroupie au-dessus du sous-officier et dans ses mains longues et fines, tellement caressantes, elle tenait encore la lourde barre de métal dont elle s’était servi pour fracasser le crâne de Cheveux d’Ange.

L’esprit de Brian enregistra tous ces détails et il ferma brièvement les yeux sous l’impact de cet assaut d’impressions funestes : « La boucle est bouclée », se dit-il.

Se penchant, il prit entre ses mains le visage de la jeune femme, peut-être pour la remercier de lui avoir sauvé la vie, mais son regard plongea avec consternation dans deux étangs glauques, aussi vides qu’une eau stagnante. Lentement, Moyra Farsán s’affaissa, comme si on l’avait soudain débranchée, et ses yeux de porcelaine se voilèrent complètement.

Il se tourna vers Sigurd qui le contemplait sans mot dire, mais avec une sorte de mépris glacé :

— Est-il mort ? demanda-t-il en désignant Chavez.

Le jeune homme ne répondit pas. Il semblait hypnotisé par ses propres pensées, alors Baird s’adressa au maître d’armes Illić :

— Non, grommela le sous-officier, mais il ne tiendra plus très longtemps.

Juste à ce moment-là, le petit homme mal rasé battit des paupières et poussa un soupir :

— Ne vous en faites pas pour moi, Baird, dit-il d’une voix très faible, je sais tout ce que je devais savoir…

Le lieutenant se redressa et gagna la porte de la cabine : il étouffait et avait de la peine à se tenir à peu près droit en marchant. Il crut un instant que les hommes allaient l’empêcher de sortir mais après une brève hésitation, ils lui livrèrent passage et il monta sur le pont de l’Épouvante.

Un vent mou et gluant le frappa au visage tel un linge humide, et ce contact répugnant le fit trembler de la tête aux pieds.

— Qu’en en finisse, murmura-t-il, qu’on en finisse enfin !

Dans l’onde grasse quelques dos squameux filèrent devant le soc de l’étrave et il les suivit du regard jusqu’aux abords de la rive. Entre les arbres géants dont les lourdes frondaisons semblaient crouler jusque dans le courant de la Grande Rivière, sous la lumière cireuse de la lune, des gemmes rutilaient dans une féroce symétrie de feu.

Il escalada la tourelle, écouta un instant claquer dans le vent l’emblème de la Confédération (flocflocfloc), et se demanda S’ILS guettaient parmi les entassements de fleurs vénéneuses, les entrelacs de fougères et de lianes, depuis leur royaume d’humus et d’ombre, de vertige et de flamme…

En bas, dans les entrailles de la canonnière, le remue-ménage avait cessé…

Le monde était pris de vertige. La fin approchait à grands pas. Mais la fin de quoi, se demandait Brian, réfugié sur la tourelle de commandement. La fin de la civilisation, peut-être, mais de quelle civilisation ?

La mort brutale de Chavez l’avait marqué davantage qu’il ne l’aurait voulu. Après tout, ce petit fouineur avait mis son grain de sel partout et contribué au désarroi de ces derniers jours. Ses ultimes paroles le hantaient comme le hantait le souvenir de son rêve de la forteresse de brume. « Ne vous en faites pas pour moi… je sais tout ce que je devais savoir… »

Le silence de la nuit était lourd de menaces. Fermant les yeux et s’accoudant au métal encore tiède de la rambarde, Baird retrouva le paysage fallacieux de son rêve brutal et les gueules des chiens fouillant les chairs de la jeune femme et il se mordit les lèvres jusqu’au moment où il sentit dans sa bouche le goût de son propre sang. Au visage bouleversé de Moyra se superposa un autre visage, celui d’une étrangère aux pommettes hautes, aux lèvres un peu trop pleines, aux yeux étincelants. Des images se succédaient, tandis que les chiens s’écartaient du corps déchiqueté de leur victime, tendaient le cou vers une lune rougeoyante et hurlaient longuement, désespérément, comme s’ils venaient de reconnaître leur erreur.

L’inconnue qui avait pris la place de Moyra Farsán ouvrit la bouche et ses lèvres formèrent lentement des paroles que Brian déchiffra plutôt qu’il ne les entendit :

— Bientôt, disait-elle, tu seras en mesure de TOUT comprendre… Bientôt…

Mais Brian était réellement à bout de forces : des larmes d’épuisement lui coulèrent sur le visage, sans qu’il tentât quoi que ce fût pour les retenir ou du moins les essuyer. Il dit, sans même s’en rendre compte, à haute et intelligible voix :

— Pourquoi n’en finissons-nous pas ?

Quand, n’obtenant pas de réponse de la « devineresse », il trouva enfin le courage de soulever ses paupières douloureuses, la lune flambait dans le ciel telle une monstrueuse topaze prête à tomber sur la Grande Forêt, brasier fulgurant qui viendrait noyer les falaises gemmées, broyant les canons de l’Épouvante dans un formidable jaillissement de lumière dorée.

Toute une galerie de personnages défila dans sa mémoire, comme dans un miroir recouvert de buée : le cruel capitaine Vanellen qui lui dressait des embuscades jusque dans ses rêves, le lieutenant Mortimer, pauvre fantoche perclus de snobismes, qui avait essayé de lui jeter de la poudre aux yeux, Mme Tuyati, Mère Maquerelle de la Nuit, Vassia, dont la patience n’était peut-être que de la résignation, et d’autres encore, d’autres, bien sûr – une jeune femme qui lisait de vieux poèmes d’amour, par exemple, et un homme, déjà presque dénué de visage, qui jugerait, prononçait et condamnait d’un ton à la fois fanatique et glacé et dont le strict vêtement s’ornait de l’insigne du Parti… Foersen, Sigurd, Chavez… Strickmann…

Mais lorsqu’il eut traversé ainsi la moitié du no man’s land du temps, une voix sèche résonna dans la moiteur nocturne. C’était celle de l’enseigne de vaisseau :

— Monsieur, disait le jeune homme, je vous ai cherché partout. Je ne pourrai pas les « tenir »… Vous devriez leur parler.

— Leur parler de quoi, lieutenant ?

« Maintenant, se dit Brian, nous allons crever l’abcès, mon petit, nous allons régler nos comptes… »

Mais, à son extrême surprise, Sigurd ne lui opposa aucun de ses arguments coutumiers sur la nécessité de la discipline ou sur les exigences du règlement militaire. Pour une fois, il battit carrément en retraite, car il semblait assez découragé lui-même.

— Je ne sais pas, bégaya-t-il, je ne sais pas… C’est vous le commandant, monsieur…

— Vous avez raison, lieutenant, je suis encore le commandant…

 

OceanofPDF.com