L'Épouvante

Daniel Walther · Chapitre 11 sur 11

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L'Épouvante

10 Port-Jaïra

10

 

PORT-JAÏRA

 

la mer gonfle ses seins de baudruche verte

parmi les ombres femelles

ses cris t’accueilleront

dans un faux jour essentiellement pareil

au crépuscule

mais toi ne te détourne pas de ta route

guette avec soin la viorne de tes pensées

et devinant chaque signe deviens

l’ordre abstrait

dont tu es géomètre

car tu es chaque jour doué de ta pénible

perfection

et tu luttes avec le double inégal

jailli dans ta mémoire

puisque ce chant qui te hante

nous le ferons verticille sanglant

au fond de notre cœur défié

 

D.W., 1963.

 

L’Épouvante entra dans le port une heure seulement avant le lever du soleil. Tous les survivants de cette lugubre odyssée se terraient dans un mutisme absolu, et il avait fallu toute l’autorité des sous-officiers pour empêcher les hommes de jeter Moyra par-dessus bord. Sigurd, écœuré par l’attitude des uns et des autres, errait à travers le navire, pâle et maussade. Il semblait considérablement vieilli et parfois ses lèvres tremblaient comme s’il allait se mettre à pleurer.

Baird ne quittait plus son poste sur la tourelle, mais ce n’était pas pour faire preuve d’autorité : il voulait être le mieux placé pour voir ce qui se passait dans la ville.

Deux heures auparavant, ils avaient trouvé le débarcadère de l’Épouvante abandonné sous le lugubre scintillement des dernières étoiles de la nuit. Ils avaient poursuivi leur route sans même ralentir un instant leur allure, car ils n’avaient plus besoin de descendre à terre pour savoir qu’il ne restait pas un être vivant dans ces parages. Les bâtiments ancrés le long de la berge de l’Ez étaient devenus des vaisseaux fantômes. Bien avant d’atteindre la mer, ils avaient vu le ciel s’embraser et s’étaient résignés à l’imminence du cataclysme.

Et maintenant, Brian contemplait celui-ci dans toute sa brutale majesté : tous les quartiers occupés par la Confédération étaient devenus la proie des flammes. Celles-ci dévoraient avec une rage méthodique les bâtiments fonctionnels et prétentieux que les Envahisseurs avaient construits en plein cœur de la ville. Parfois une violente explosion signalait la destruction d’un poste militaire ou d’une centrale d’énergie. Les fusiliers assistaient en silence à la désagrégation de cette puissance redoutable qu’ils avaient fini par croire invincible. La plupart d’entre eux, malgré les événements des jours écoulés, penchaient pour une soudaine trahison des Lems, un raid brutal de leur vieil ennemi sur cette base perdue aux confins de la Civilisation. C’était, pour eux qui avaient été dressés à vaincre et à semer la mort et le désespoir dans les rangs adverses, une situation intolérable.

D’ores et déjà il n’existait plus de discipline à bord de l’Épouvante, et Baird n’ignorait pas que dès que la canonnière aurait accosté, l’ensemble de l’équipage et tous les fusiliers abandonneraient les postes de combat pour se disperser dans les ruines. Il leur fallait des preuves visibles, tangibles de leur infortune, de leur écrasante et peu honorable défaite.

Quand l’Épouvante ne fut plus qu’à quelques encablures de la jetée, le lieutenant pointa sa longue-vue électronique vers les hauteurs de la citadelle. Il était certain d’y découvrir un élément nouveau.

— Lieutenant Sigurd ! s’écria-t-il.

— Oui, monsieur !

Il se retourna et pencha la tête vers le jeune homme qui se tenait juste au pied de la tourelle :

— Qu’allez-vous faire, maintenant, dans cette situation… difficile ?

Sigurd lui lança un regard plein de haine :

— On dirait, balbutia-t-il, que vous vous réjouissez de ce qui arrive !

— Ne faites pas le pitre, lieutenant ! Personne ne peut se réjouir d’une telle catastrophe, mais il faut bien avouer que nous ne l’avons pas volée ! Prenez le commandement !

Les yeux de l’enseigne de vaisseau étincelèrent et il porta instinctivement la main à son ceinturon d’arme :

— Sans blague ! Vous voudriez me tuer, lieutenant Sigurd ! En cet instant précis où vous pouvez faire la preuve de votre dévouement inconditionnel à la cause que vous défendez ! Quelle sottise !

« Seigneur ! se dit Baird. Mais qu’est-ce qui me prend de le provoquer ainsi. Si je ne me tais pas, il va réellement falloir qu’il me tue ! »

Mais le jeune officier se détourna vivement, laissa tomber ses deux bras le long de ses hanches et demeura immobile. On aurait pu croire qu’il boudait.

 

Baird ne s’était pas trompé : les hommes sautèrent sur le quai désert en hurlant de rage et de haine. Toute la peur qu’ils avaient refoulée au fond d’eux-mêmes pendant toutes ces heures d’angoisse et d’insupportable attente, de mortelle dérive entre deux rives hostiles, se donna enfin libre cours : cherchant qui tuer, ils abandonnèrent le navire à la hâte et disparurent dans les rues encore épargnées par l’holocauste. Certains chantaient des chants guerriers aux paroles dérisoires, pauvres défis que ces marionnettes lançaient à un monde absurde où leurs maîtres les avaient exilés et dont ils faisaient maintenant les frais.

Sigurd essaya de retenir l’un des fuyards par la manche de son uniforme ; mais il fut brutalement repoussé tandis que les insultes les plus ordurières se mettaient à pleuvoir sur lui. Il tenta de dégainer son pistolet pour rétablir l’équilibre des forces, et Baird le vit tituber brusquement et porter ses deux mains à son bas-ventre.

— Lieutenant, s’écria-t-il, laissez cela, vous ne pouvez plus rien faire à présent !

Mais le jeune officier ne l’entendait déjà plus : il gisait sur le pont, à quelques mètres seulement de la passerelle que les hommes avaient hâtivement jetée entre le bastingage et le quai, et sa pâleur effraya Brian.

Il sortit son pistolet de sa gaine et visa le fuyard :

— Vous, là-bas, revenez immédiatement, sinon je vous abats…

L’homme se retourna et leva les yeux vers la tourelle :

— Va te faire foutre, enfant de putain ! Les officiers c’est fini ! La guerre est terminée et le monde est foutu !

Interdit par cette étrange tirade, Baird laissa retomber son bras. Cet homme avait raison et Sigurd, lui, n’avait que ce qu’il méritait. Il avait été le zélateur d’une puissance impitoyable, dont la seule philosophie était l’inextinguible soif de domination. Il avait pris ses responsabilités et il en avait subi les conséquences jusqu’à l’ultime limite de leur logique absurde.

— Lieutenant Baird ! hurla soudain le matelot. Vous pouvez me tirer dans le dos si vous voulez. Mais je me barre d’ici !

 

Quand le pont de l’Épouvante fut entièrement désert, à l’exception du corps inanimé de l’enseigne de vaisseau, il descendit une dernière fois dans les entrailles de la canonnière. Les cadavres de Chavez et de Foersen avaient été enveloppés dans des bâches lestées et précipités dans les eaux fumantes de l’Ez mais Moyra était toujours dans la cabine, muette et immobile, plongée dans un état catatonique qui ne l’effrayait plus à présent. On avait oublié (ou négligé ?) de la couvrir d’un drap, et sa nudité lui semblait maintenant d’une pâleur presque spectrale. Elle paraissait bien innocente et sans défense devant d’éventuels agresseurs surgis des frontières du silence. Ses yeux contemplaient fixement le plafond, l’une de ses mains était posée sur le drap près de sa hanche tandis que l’autre recouvrait le nombril, et ses cuisses mollement resserrées semblaient couver les prodiges de son ventre.

Brian se pencha, essaya de découvrir dans la fixité du regard une étincelle de vie, mais seul le léger rictus qui découvrait partiellement les dents de Moyra contenait un vestige de ce qu’elle avait pour lui représenté durant toute cette croisière hallucinée. En fait, ce sourire de morte-vivante ressemblait plutôt à un ultime défi.

Il laissa courir ses doigts tremblants sur le visage, les seins, les cuisses, comme s’il avait essayé de se souvenir de tactu de ces heures furieuses et cruelles qui avaient embrasé son imagination jusqu’à la haine la plus primitive puis il alla prendre une couverture propre et en recouvrit le corps de la jeune femme, ne laissant dépasser que le visage et les épaules.

Il sortit de la cabine sans même lui accorder un dernier regard.

Sur le pont, il se laissa fasciner un instant par les flammes qui montaient vers le ciel de jusquiame et de vermillon puis il braqua une nouvelle fois ses puissantes jumelles sur la Citadelle. Son corps battait fortement, lui occasionnant par moments de brefs mais douloureux élancements et il se rendit compte qu’il était resté plus d’une dizaine d’heures sans fumer ni boire.

Au bout d’un certain temps ses yeux commencèrent à larmoyer et il allait interrompre ses observations quand il vit apparaître sur une des plates-formes extérieures de la vieille forteresse une silhouette familière.

Celle-ci se précisa dès qu’il poussa au maximum la mise au point et il se retrouva face à face avec le visage de son destin. Le regard traversa la distance comme s’il savait exactement qu’on l’observait depuis cette carcasse de métal échouée dans le port, et les yeux de Baird furent comme des portes livrant passage à une volonté étrangère.

Quand il abaissa ses jumelles, des hurlements déjà lointains et les sifflements caractéristiques des armes confédérées lui parvinrent : quelque part dans la ville incendiée, une dernière et inutile bataille venait de s’engager.

Pendant quelques minutes, il demeura là, sans oser bouger, écoutant les tonnerres décroissants du combat, contemplant le cadavre de Sigurd, respirant dans l’atmosphère un mélange indéfinissable d’odeurs les unes vaguement familières, les autres encore inidentifiables : les exhalaisons d’un monde en train de mourir et de naître… Il lui fallait s’habituer à l’approche de sa nouvelle vie, dépouiller sa vieille guenille… Lointaine, comme étouffée par la proximité de la mort, une voix lui cria :

« Maudit traître ! Tu nous as livrés à nos ennemis ! » Mais la colère l’envahit, et il hurla dans le vent et dans la suie tourbillonnante qui sortait du ventre de feu : « Ta gueule, Vanellen, tu es mort comme sont morts tous tes semblables ! Il n’y avait pas de place ici ni pour toi ni pour les tiens ! »

Il claquait des dents, de rage, d’impatience, de fièvre…

Le ciel tout entier crépitait d’étincelles.

Un peu plus tard, il franchit la passerelle.

Avant de prendre la route qui menait à la Citadelle, il se retourna une dernière fois vers la masse grise de l’Épouvante et crut entendre toute une série de craquements lugubres ébranler ses superstructures, agiter ses entrailles de métal.

Le ciel était une bouillie de fiel et d’or liquide.

 

Alors qu’il allait s’engager dans une des rues étroites, une voix résonna : celle d’une femme qui l’appelait par son nom.

Un coup de poignard le frappant entre les omoplates, le figeant sur place… Une douleur vive, presque physique : vivifiante aussi : le retour à la conscience, se dit-il, après un long sommeil peuplé de cauchemars.

La voix de Moyra Farsán transformée, comme métamorphosée (chrysalide perçant enfin le cocon de la longue nuit de Celaeno de Peroyne !) retentit pour la seconde fois.

Lentement il lui fit face.

Elle se tenait debout sur le pont de la canonnière, et les reflets de l’incendie projetés jusqu’aux nuages – caillots de feu et de sang – lui faisaient une lourde crinière de flammes.

En découvrant le nouveau visage de la jeune femme, des émotions anciennes l’assaillirent, lointaines, presque noyées dans le lac immobile de sa mémoire. (Corps ma maison/mon cheval mon chien.) Ces paroles très vieilles, venues d’un autre monde, de par-delà les abîmes de l’espace et du temps, semblèrent s’enfoncer lentement dans une mer de métal en fusion. Il fut pris de vertige et manqua de perdre l’équilibre mais ne put détacher ses regards de la silhouette de Moyra dressée dans le jour rouge. Elle avait triomphé de la bête d’acier qui avait été son navire, qui avait été sa prison, qui avait été son univers.

ET LA BÊTE DE MÉTAL SE MIT À CRAQUER DE PLUS BELLE, À CHANTER DE TOUTES SES MEMBRURES, SE DÉFAISANT, SE DISLOQUANT COMME POUR SE DISSOUDRE DANS LE VENT DU TEMPS.

Il sentait sur sa nuque l’haleine pesante de la ville, entendait ses rumeurs et ses grondements.

Le monde se courbait, se brisait irrémédiablement, telle une branche d’arbre sous le poids d’un oiseau monstrueux. Il allait se désagréger comme l’Épouvante, navire spectral égaré sur l’océan de la nuit.

« Les armées des étoiles viendront pour détruire ce qui était déjà mort, mais des ruines renaîtra la vie. Et les guerriers des Étoiles seront tels des insectes mâles après la fécondation. »

Pauvre vieux Mortimer. Transcripteur des miracles, discret imbécile, tu étais dans le vrai, tu avais touché la vérité du bout du gros orteil ! Certes, tu aurais mérité mieux qu’une mort misérable, mais que veux-tu, on ne choisit pas son destin. Pas plus maintenant que jadis quand les hommes étouffaient dans les cités de la misère, traqués sans relâche par les chiens courants de la mort.

Sans doute n’y a-t-il plus, à part moi, un seul homme vivant dans cette ville, un seul humain-humain, un seul mercenaire de la Corruption !

Moyra était sur la passerelle et Brian crut la voir chavirer un instant balancée par un vent furieux, mais ce n’était qu’une illusion, un artifice de la lumière :

Il se rappela l’ardeur qui l’avait brûlé jusqu’à la moelle des os quand il s’était penché sur cette femme pour la première fois, quand il avait touché, caressé son corps profondément endormi ; quand il s’était laissé emporter par l’étrange tourbillon surgi de la nuit…

Il aurait voulu ressentir du désarroi, une immense pitié pour tous les hommes qui venaient de mourir, dans les rues de Port-Jaïra ou ailleurs, sur Celaeno de Peroyne, mais il se sentit paisible et détendu, et lorsque la jeune femme lui posa la main sur l’épaule, il réussit même à sourire. Il trouva tout naturel qu’elle se fût levée d’entre les morts et qu’elle ne reposât plus, marionnette aux fils rompus, dans les flancs de l’Épouvante.

— Tu vois, dit-elle avec une lenteur tranquille, les événements ont suivi leur cours…

Ils marchèrent côte à côte dans des rues dévastées.

Sur une place, ils tombèrent sur le cadavre de Vanellen.

Les yeux grands ouverts fixaient le ciel embrasé mais ils n’exprimaient rien sinon, peut-être, la surprise.

La mort l’avait frappé de profil.

 

Dans Port-Jaïra livré aux flammes, des silhouettes indolentes, bizarrement accoutrées, erraient sans inquiétude. Parfois le feu inclinait vers elles ses têtes innombrables, venant leur prodiguer de chaudes caresses, avant qu’elles ne passent leur chemin.

La mer d’Offuz, tel un grand miroir de vif-argent, rutilait sous le soleil levant.

 

Juin, juillet, août 1978.

 

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ÉDITIONS J’AI LU

31, rue de Toumon, 75006-Paris

 

diffusion

France et étranger : Flammarion – Paris

Suisse : Office du Livre – Fribourg

Canada : Flammarion Ltée – Montréal

 

« Composition réalisée en ordinateur par IOTA »

 

IMPRIMÉ EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN

7, bd Romain-Rolland – Montrouge.

Usine de La Flèche, le 03-08-1979.

6287-5 – Dépôt légal 3e trimestre 1979.

ISBN : 2-277-11976-8

 

rel.1 / oct.2013

 

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1 Allusion au merveilleux roman de James Hilton : Horizons perdus. Shangri-La est un monastère dissimulé dans une vallée

inconnue du Tibet, où la vie s’écoule dans le bonheur que seuls peuvent apporter la sagesse et la paix de l’esprit. (NdA)

2 Ces lignes sont la traduction intégrale d’un poème de May Swenson : Question. (NdA).

3 Au cours des années, la terminologie militaire ayant considérablement évolué, il serait vain de comparer les grades en usage

dans ce récit avec ceux de l’armée ou de la marine actuelles. (NdA)

4 Celaeno : une des Harpies. Dans la mythologie grecque, on leur donnait pour géniteur Poséidon, Thaumas ou Pontos, pour mère

soit la Terre, soit une déesse marine. Si Hésiode et Homère les décrivent comme des vierges ailées, personnifiant les tempêtes,

les mythographes plus tardifs sont bien moins tendres pour elles. Les plus connues parmi ces créatures fabuleuses étaient

Aello, Ocypété et Céléno (ou Celaeno), ce qui signifie tempête, vol rapide et la sombre. Messagères du roi de l’Olympe, elles

étaient, nous rapporte-t-on, appelées communément les chiennes de Zeus. Tantôt belles, tantôt franchement grotesques ou

hideuses, elles passaient pour enlever les enfants ou entraîner les âmes vers les Enfers. Virgile, par exemple, en fait des

hybrides infernaux. Leur mauvais caractère est en tout cas devenu proverbial. Visage de femme, corps de vautour, serres

cruellement tranchantes, elles sont devenues, ces harpies toujours affamées, symbole de corruption. Elles répandaient, nous

disent certains spécialistes des mythes grecs, une odeur infecte, et laissaient l’empreinte indélébile de leur souillure sur tout ce

qu’elles approchaient. (NdA)

5 Hamlet : … je vois vingt mille hommes marcher à la mort, et, pour une fantaisie, pour une gloriole, aller au sépulcre comme au

lit, se battant pour un champ où il leur est impossible de se mesurer tous et qui est une tombe trop étroite pour couvrir les tués !

(Hamlet, IV, 4. Traduction de François-Victor Hugo).

 

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