L'Épouvante
7 CRÉPUSCULE DANS LA JUNGLE Récits de Chavez
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CRÉPUSCULE DANS LA JUNGLE
Récits de Chavez
Et il est naturel qu’il en soit ainsi du moment que cette Planète elle-même
tourne, ronde, sur son axe comme une bille de roulette,
De même qu’il est naturel qu’il y en ait qui perdent d’autres qui gagnent à
ce jeu,
À cette roulette cosmique qui ignore et la malchance, et la chance
MIRON RADU PARASCHIVESCU
Brian rêva qu’il entrait dans la cabine de Moyra mais que le lit était vide. Dépité, il montait sur le pont de la canonnière pour y découvrir un spectacle intolérable : la jeune femme gisait dans une flaque de lumière comme sous les feux d’un invisible projecteur, et sa chair nue semblait plus rayonnante encore qu’à l’accoutumée. Les imperfections du visage avaient complètement disparu et Baird se dit que l’enchanteresse qui avait retenu le versatile Ulysse sur les rivages de son île fantasmagorique s’était réincarnée dans cette créature venue du néant. Moyra se vautrait dans cette lumière spectrale, tordant son bas-ventre dans une sorte de danse invocatoire. « Je vais la tuer à présent, se dit-il, à demi conscient de rêver. Je vais lui arracher cette vie factice qui l’habite, ensuite je la rejetterai dans les ténèbres de l’Ez, et nous serons délivrés ! » Puis il découvrit qu’il n’était pas seul sur le pont de l’Épouvante, mais qu’une partie de l’équipage s’y tenait dissimulée, mettant à profit toutes les cachettes qu’offraient les superstructures du navire.
— Je suis le commandant de cette unité de la marine de guerre confédérée, déclara Baird. Je vous ordonne de retourner à vos postes ou alors d’aller dormir. Toute désobéissance sera impitoyablement sanctionnée.
Dans les profondeurs de la nuit de Celaeno de Peyrone quelqu’un applaudit sèchement et une voix s’éleva :
— Bien parlé, monsieur, vous êtes seul maître à bord, et si vous m’y autorisez, je vais me faire un devoir d’expédier cette putain.
Brian constata que l’enseigne de vaisseau avait observé depuis la tourelle tout ce qui s’était passé sur le pont de la canonnière. Les hommes, quant à eux, ricanaient, comme s’ils avaient perdu la raison. Tandis que Moyra Farsán continuait de se tordre sur le sol, les jambes ouvertes sur la végétation odorante de son sexe, en gémissant, taraudée par les affres d’une insupportable attente. Elle suppliait, dans une langue inconnue, telles les possédées de jadis, qu’un démon répugnant vînt l’absoudre, la couvrir, la remplir de sa virilité hypertrophiée, la gonfler de son sperme méphitique.
Et les oreilles de la nuit l’entendirent.
— Non, lieutenant, s’écria-t-il, cette femme est placée sous notre responsabilité et notre protection. Je veux qu’elle soit immédiatement ramenée dans sa cabine et qu’elle y demeure enfermée !
Juste à ce moment-là, les flots de l’Ez se mirent à bouillonner, se fendirent sous la poussée d’une tête cornue et un mufle monstrueux se montra dans la lumière lunaire. Le Démon s’emporta dans les airs et retomba tout gluant sur le pont de l’Épouvante. Quand elle le vit crever les sombres marécages de la nuit, son pénis dressé comme celui d’un satyre, Moyra se contorsionna de plus belle et tendit les bras vers le monstre qu’elle avait invoqué avec tant de fougue.
— Viens dans moi, hurla-t-elle d’une voix qui vibrait comme du métal, hideusement. VIENS DANS MOI !
De l’ombre environnante provenaient les grondements des marins, leurs halètements qui participaient autant de la peur que de l’excitation sexuelle grimpée à son paroxysme, et Brian, de plus en plus persuadé qu’il rêvait mais qu’il aurait fallu bien peu de chose pour faire basculer ce cauchemar dans la réalité, sentit son cœur se briser lentement tel un globe de verre creux secoué par des ultrasons.
Les bras en croix et les cuisses offertes, Moyra reçut le poids de son étrange amant. Et sa bouche déversa un flot d’obscénités triomphantes quand l’énorme piston de chair grumeleuse commença de se frayer son chemin… (Alors Baird devina une autre présence derrière lui, froide et cruelle et déterminée ; une présence qui lui était cependant vaguement familière. Il ferma les yeux et pressa sa main droite sur le côté gauche de sa poitrine, pour essayer de sauver ce qui restait de son cœur broyé. Dans ses oreilles continuaient de résonner les cris et les jurements de Moyra Farsán.)
« …Je me rendis compte alors, comme cela arrive fréquemment dans les rêves, que j’étais nu, ce qui était extrêmement nuisible à ma dignité d’officier commandant. Que j’étais nu et que cette présence qui se tenait derrière moi venait de m’enlacer, que ses mains de glace descendaient lentement de mes pectoraux à mon bas-ventre et s’emparaient de mon sexe. Dans le même instant, une masse rigide et gelée vint s’appuyer contre mon anus. C’était une sensation tout à fait affolante, un début d’envahissement à la fois répugnant et voluptueux. À peine douloureux. Je fus lentement pénétré par cette barre de froid brûlant pendant que des phalanges invisibles massaient rythmiquement mon pénis érigé… » (Journal secret du lieutenant Baird.)
Quelques heures plus tard, Chavez vint dans la cabine du lieutenant avec sous le bras une bouteille d’alcool.
— Monsieur Baird, dit-il, les yeux déjà brillants (car la bouteille était largement entamée), j’ai deux ou trois choses à vous dire. À la lumière des événements récents (si j’ose dire !) et puisque nos amis de Port-Jaïra font les morts, je suis arrivé à la conclusion que vous et moi avons besoin d’un entretien entre quatre yeux. Je suis sûr que vous vous êtes déjà posé des tas de questions me concernant. Vous vous êtes demandé, je prends un exemple : « Qui donc est ce putain de Chavez ? Qu’est-ce qu’il est venu foutre à bord de mon bateau ? Est-il chargé d’une mission importante ? M’espionne-t-il, ce petit con prétentieux ? » (Il ricana :) Ne vous en faites pas, je ne suis pas capable de lire dans vos pensées mais je suis assez bon psychologue, quand je veux bien. Un aveu : vous m’avez été d’emblée tout à fait sympathique. Contrairement à votre Sigurd qui est un sale petit morveux boursouflé. De vous à moi, je n’ai jamais pu encaisser les gens en uniforme. C’est physique. Voyez-vous je suis beaucoup trop individualiste. L’armée c’est la mort de la civilisation. Ou si vous préférez, sans armée pas de civilisation puissante et grâce à l’armée plus de civilisation digne de ce nom. C’est le genre de paradoxe grâce auxquels nous ne ferons pas notre salut ! Mais nous avons pris l’habitude de croire que la conquête et la stabilisation de la conquête grâce aux armes sont les bases inévitables (et inébranlables) de la CIVILISATION ! Cela est radicalement faux, bien sûr, mais personne jamais dont le cerveau habite un corps d’homme ne voudra réellement l’admettre. Toute l’absurde tragédie de la destinée humaine réside dans cette erreur primordiale.
— Vous n’êtes pas venu dans ma cabine pour faire le procès de la civilisation, l’interrompit Brian. Un militaire ne saurait être pour vous un interlocuteur valable.
— Lieutenant, vous jouez à vous faire plus bête que vous ne l’êtes ! Ne devenez pas indécent. Votre intelligence vous dit – et elle est en éveil depuis plus longtemps que vous ne pensez ! – que nous sommes confrontés à des événements d’une exceptionnelle gravité. J’ai assisté à un certain nombre de scènes remarquables qui sont demeurées gravées dans ma mémoire et qui y demeureront pour le peu de temps qui me reste à vivre. Mais avant de monter à bord de l’Épouvante, je savais d’ores et déjà que notre voyage était une croisière sans but. Si vous voulez me prêter votre attention, je vous raconterai ce qui m’est arrivé dans la jungle de Celaeno de Peroyne.
Les yeux de Chavez étaient tout petits maintenant : deux minuscules encoches grises. Il y eut un silence impressionnant durant lequel Baird vola en pensée entre des falaises gigantesques se renvoyant des échos caverneux, se heurtant à des murailles invisibles, essayant de se poser sur des promontoires rocheux qui se transformaient en brume salée dès qu’il s’en approchait de trop près.
— Donnez-moi à boire, dit-il enfin, quelque chose me dit que je vais en avoir besoin.
L’alcool de Chavez était fort et entêtant. Il éveilla cependant ses facultés intellectuelles, à la manière d’une nouvelle drogue.
RÉCIT DE CHAVEZ
Je ne sais pour quelle raison, peu évidente, les jungles de Celaeno sont toujours restées terrae incognitae. Sauf quelques bandes de territoire, nous avons toujours fait très peu de cas de ces étendues sauvages. Aussi fus-je plus que surpris quand le département d’exologie de l’armée fit appel à moi. Les écologistes distingués et les exologues n’avaient jamais compris grand-chose à ce monde lugubre et fascinant. En fait, lieutenant, vous êtes le premier à partager (je le crois) ma passion pour cette planète. Bien sûr, j’ai depuis toujours désapprouvé les honteuses coutumes de vos semblables, chasseurs d’hommes méprisables, badernes uniformées et galonnées, traquant l’indigène comme de la vermine ou du gibier commode. (Aussi, quand j’aurai terminé de vous raconter mon histoire, qui sera brève, rassurez-vous !, j’aimerais assez que vous méditiez cette phrase de Lawrence : « L’humanité n’a jamais dépassé l’étape de la chenille, elle pourrit à l’état de chrysalide et n’aura jamais d’ailes. » Une bien dure sentence, mon cher, mais dont il n’est plus possible de nier la justesse. Car, de vous à moi, qu’avons-nous fait de l’intelligence dont le Créateur nous a fait don ?)
Baird allait dire quelque chose, mais la question de Chavez était toute rhétorique et il l’arrêta d’un geste vif de sa main nerveuse et pâle :
Les explications fournies par le département d’exologie me semblèrent tout de suite assez fumeuses : il y avait eu des « incidents » qui ne cadraient plus entièrement avec les précédentes observations des experts et qui les gênaient un peu aux entournures dans les conclusions de leurs théories. Bref, on voulait me faire faire une enquête discrète, efficace et… relativement bon marché. On me parla d’apparitions. De phénomènes inexplicables, voire de toujours possibles infiltrations lems.
» Et rien ne saurait peiner davantage un expert que le petit grain de sable qui vient faire grincer les rouages de sa petite machinerie particulière. Si vous voyez ce que je veux dire… D’un côté, me disait-on, il n’y avait certainement aucune raison de s’inquiéter, mais d’autre part, estimaient les plus pervertis, il ne fallait rien laisser au hasard. Le hasard, on le sait, n’est qu’un bâtard de la spéculation scientifique et de l’opportunisme magique. Il était toujours possible (bien que l’hypothèse semblât tirée par les cheveux) que nos adversaires se fussent mis en tête d’établir une tête de pont sur ce monde déshérité. Logiquement, Celaeno ne vaut pas que deux supernations interstellaires se massacrent pour sa possession mais le prince Hamlet était parvenu à d’autres conclusions en voyant défiler devant lui les troupes du jeune Fortinbras, le neveu du roi de Norvège. Cette armée partait en guerre contre la Pologne… à cause d’un lopin de terre qui ne valait pas trois sous
mais auquel était accroché l’honneur de deux nations rivales !(5) (Chavez alluma un de ses cigares puants et se servit un nouveau verre d’alcool avant de poursuivre) : Je passerai sur le temps que je vécus dans cette jungle effroyable, à me familiariser avec les mœurs des indigènes et à recueillir des données qui ne valaient pas un clou. Je n’avais pour me guider que deux ou trois pauvres types qui baragouinaient quelques mots de pidgin, un ou deux rapports rédigés par des quasi débiles mentaux et… mon instinct. Ce dernier valait mieux que rien et, grâce à mon aspect inoffensif, je me glissai peu ou prou dans la confiance des autochtones. Bien que vous ayez passé plusieurs années de votre vie à patrouiller sur l’Ez, vous ne savez pas grand-chose des mœurs locales… Vous obéissez aux ordres, en essayant de rester « correct », mais en dépit de vos affirmations, vous êtes un soldat. Un soldat qui supporte l’absurdité de sa condition avec beaucoup d’écœurement mais qui, le moment venu, n’hésite pas à faire tirer « à volonté » sur ses propres compagnons d’armes ! NE DITES RIEN, LAISSEZ-MOI PARLER !
(Baird, qui allait effectivement protester de son innocence et arguer de la force majeure, se rendit compte du ridicule de la situation et jugea plus raisonnable de se taire.)
— Je compris que quelque chose était réellement en train de se produire sur cette planète quand, après plus de six semaines de temps terrien passé dans cette forêt de malheur, je tombai sur un village entièrement différent des autres. D’abord extérieurement, car il était entouré d’une sorte de très haute palissade de pieux affûtés. Comme les autochtones n’étaient pas plus agressifs que des larves à peine écloses et que, de plus, nos chasseurs ne venaient jamais jusque dans ces lieux putrides (le terme n’est pas trop violent !), je ne voyais pas la raison d’un tel dispositif. Pour se protéger des animaux de proie, il aurait suffi d’une enceinte bien plus primitive. Je fus arrêté à l’entrée de cette forteresse de bois par un groupe de chasseurs armés de frondes et d’autres armes rudimentaires. C’était la première fois, depuis que je m’aventurais dans les forêts de Celaeno, que l’on m’opposait de la résistance. D’habitude, j’allais où bon me semblait, précédé par la crainte superstitieuse que les autochtones éprouvent rien qu’à renifler l’odeur de notre transpiration. Intrigué, je commençai à palabrer avec les sentinelles, mais ne réussis qu’à les buter davantage encore. Je finis par m’éloigner du village suivi à distance respectueuse par une poignée d’hommes armés, décidés à surveiller mes faits et gestes. Ce comportement des indigènes de Celaeno, et certes vous ne me contredirez pas sur ce point, va à l’encontre de tout ce que nous savons sur leurs us et coutumes.
» Je campai dans une sorte de clairière maléfique où donnaient des rayons de lune sulfureux. Au matin, après une nuit grise, je dus recevoir tout un consortium de vieux caciques aux yeux fuyants qui essayèrent de me faire comprendre que j’avais intérêt à vider les lieux. Mais je me fis très bête et leur donnai une petite leçon de diplomatie ponctuée de menus cadeaux. Je compris cependant que j’avais tort de prendre ces braves gens pour des imbéciles. Ils acceptèrent mes présents mais les jaugèrent d’un air critique. Comme s’ils se rendaient parfaitement compte que je me foutais d’eux mais qu’il valait mieux n’en rien laisser paraître… J’en fus tout secoué. Finalement le plus vieux des caciques me posa sur l’épaule une main de bois sec et m’expliqua tant bien que mal qu’il ne pouvait pas m’empêcher d’entrer dans le camp mais que ce que j’y vivrais serait à mes risques et périls.
» Quelques minutes après le départ de cette délégation de caciques (j’emploie ce terme bien qu’il ne signifie pas grand-chose dans l’organisation sociale des autochtones), le responsable de mon équipe vint me trouver pour m’expliquer en pidgin circonlocutionneux qu’il y avait de fortes chances pour que je me retrouve bientôt seul dans cette maudite clairière. J’eus beau argumenter, menacer, rien n’y fit, et ils me laissèrent effectivement choir.
Baird avait l’impression qu’il devinerait aisément la suite de l’histoire de Chavez. Sa pensée, bizarrement, précédait maintenant de quelques fractions de seconde les péripéties de cette étrange narration. En fait, pendant que Chavez poursuivait son récit, des souvenirs remontaient les méandres de son fleuve-mémoire, faisaient irruption en flots tumultueux dans l’estuaire de son angoisse.
Le petit homme mal rasé lui raconta comment il finit par pénétrer dans l’enceinte fortifiée et la manière dont il fut aimablement accueilli par les caciques. Ils semblaient avoir totalement changé d’attitude, comme si la longue palabre de tout à l’heure n’avait jamais eu lieu.
— … ou comme si une puissance supérieure leur avait ordonné d’agir de la sorte… (Chavez se versa une dernière rasade, car la bouteille était vide à présent, et poursuivit :) Je ne suis pas un individu craintif, et cette aventure m’intriguait plutôt qu’elle ne m’effrayait, et pourtant je sentais monter en moi une appréhension bizarre, comme s’il m’avait été donné de jeter un regard dans le lointain passé de ce monde incompréhensible. En regardant évoluer les indigènes, en parcourant librement les ruelles et les placettes du village, je me demandai, de plus en plus fréquemment, si ce que nous avions pris pour de l’imbécillité ou de la dégénérescence n’était pas une forme de sagesse élémentaire. En ma qualité d’agent du département d’exologie, j’avais eu affaire aux races les plus diverses et les plus diversement intentionnées, mais jamais je n’avais été traité avec autant d’aimable indifférence. Je demeurai dans le camp retranché durant plusieurs jours et, peu à peu, je dus me rendre à l’évidence : c’était moi le primitif, et on me laissait aller et venir à ma guise, car ma présence n’était finalement pas plus embarrassante que celle d’un animal domestique. Tous mes bagages avaient été gentiment empilés devant la porte de ma hutte, et une femme venait m’apporter à manger trois à quatre fois par jour.
» Et puis, un matin, l’attitude des villageois changea une nouvelle fois. Alors qu’ils avaient vaqué à leurs occupations avec beaucoup de lenteur et une certaine componction, ils commencèrent à s’activer, à s’animer, à s’entretenir avec une certaine vivacité, par petits groupes de quatre, cinq ou six individus, hommes et femmes mêlés. J’essayai, à plusieurs reprises, d’obtenir une entrevue avec l’un ou l’autre cacique mais l’on continua de m’ignorer superbement.
» Tout autre que moi aurait certainement été mortifié, touché au vif de sa fierté raciale, mais j’étais peu enclin aux crises politiques et de plus j’ai atteint un âge auquel on n’attend plus grand-chose de l’existence. Je résolus donc d’attendre, avec autant de patience que possible, la suite des événements. Et les événements ne tardèrent pas à se précipiter.
» Un soir, la population du village se rassembla sur la place centrale, et l’on alluma des feux. Toutes les portes avaient été fermées, je m’en étais rendu compte en faisant le tour de la petite forteresse, et des sentinelles accoutrées de plumes multicolores qui les faisaient ressembler à de mystérieux oiseaux se tenaient immobiles sur les chemins de ronde. Quand je m’approchais trop de l’enceinte, ils me jetaient de petits cailloux, exactement comme des enfants qui désirent éloigner une bestiole importune. Les flammes de torches faisaient luire les prunelles des guerriers et ruisseler les riches teintes de leur plumage. « Ce sont réellement des créatures hybrides, me dis-je, en voyant les masques aux becs de métal, et si elles s’envolaient au-dessus des arbres, je ne serais pas autrement surpris. » Mais les sentinelles demeurèrent à leur poste et les cailloux continuèrent de pleuvoir autour de moi sans jamais m’atteindre.
» Je compris que j’étais captif et qu’on ne me laisserait pas franchir la palissade. Je rebroussai chemin et gagnai la place centrale du village. Là, je me retrouvai soudain en pleine fantasmagorie. Lieutenant, je sais que vous les avez vus ! Il était inutile de cacher ce que vous écriviez tout à l’heure. Car, je le sais : VOUS LES AVEZ VUS ! (Baird sursauta quand la voix de Chavez monta de plusieurs tons, explosant dans l’étroitesse de la cabine.) Vous avez cru rêver. Mais vous ne rêviez pas. Vous n’avez jamais rêvé. Le cauchemar est aussi réel que le malheur qui nous guette et qui… Mais laissons cela, pour l’instant du moins. Sachez seulement, mon cher Baird, que ces créatures existent ! Ainsi que je vous le disais, je suis un grand voyageur, et j’ai vu bien des choses, mais le spectacle auquel j’assistai cette nuit-là me fascina au-delà de toute description.
» Quand je parvins au lieu où brûlaient les bûchers, je vis que l’on avait préparé de grands fauteuils tapissés de plumes rutilantes et que toute la population du village (je l’avais estimé à quelque neuf cents âmes, ce qui est une densité exceptionnelle pour une concentration grégaire primitive, vous en conviendrez !) se tenait par la main, sur six rangs de cercles concentriques. Une étrange paix régnait, un silence que seuls venaient briser les crépitements des tisons. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une cérémonie religieuse ou magique, mais je changeai rapidement d’avis quand je constatai que les indigènes n’étaient aucunement en état de transe. Nulle hystérie ne se lisait dans leurs yeux. Au contraire, une sorte de calme bienheureux semblait les habiter, et je fus étrangement impressionné par la noblesse et la sérénité de l’atmosphère. Au bout d’un moment, je résolus de m’éloigner, malgré la curiosité qui me brûlait le sang, de regagner ma hutte et de me terrer dans un recoin de ténèbre, mais une force qui dépassait celle de ma raison m’obligea bientôt à franchir les derniers mètres qui me séparaient de mes hôtes. Un bref instant, le cercle fut rompu, une main ferme me fit plier les genoux et je me retrouvai soudain incorporé à cette chaîne vivante aux mille maillons. Et mon cœur se mit à battre au rythme de toutes ces vies suspendues dans l’air de la jungle de Celaeno. Mon cher, vous ne pouvez vous imaginer cela, de même que je ne puis rendre avec des mots ce que je vécus alors, pour une trop brève portion de nuit.
» Quand Ils firent leur apparition… quand Ils furent soudain là… au bord du cercle, silhouettés par les flammes, je compris immédiatement que ce monde leur appartenait et qu’il leur appartiendrait jusqu’au moment où il exploserait en mille morceaux pour devenir un essaim de météorites, et que personne ne pourrait leur contester leur droit à la souveraineté absolue sur ses continents et sur ses mers, sur ses montagnes et sur ses forêts impénétrables…
(Tandis que Chavez continuait de parler, plongé dans une espèce de transe qui était peut-être due à l’excès d’alcool dans son sang, Brian fut transporté au delà des jungles étouffantes, vers la mer d’Offuz, vers Port-Jaïra et son étrange acropole. Il lui sembla soudain que des voix douces murmuraient au tréfonds de sa mémoire, tels des chants de sirène, essayant de s’insinuer dans toutes les fibres de son cerveau, de le ramener à la conscience d’événements anciens et d’autres beaucoup plus récents. Du fond d’une brume épaisse provenaient des fluctuations lumineuses : on aurait pu croire qu’un visage essayait vainement de s’y inscrire, une bouche d’y former des sons, des mots, des phrases… Et les paroles de Chavez se perdaient dans un tunnel cotonneux où résonnaient, aurait-on dit, les clameurs féroces et emportées de centaines d’oiseaux shayen.)
— … Vous vous dormez ? C’est bien le moment ! Est-ce que vous ne tenez plus l’alcool, lieutenant ?
L’alcool ! La drogue ! Cette nuit-là, à Port-Jaïra, il avait également voulu mettre son trou de mémoire sur le compte de ces « mauvais compagnons de voyage », mais à présent, à cause de tout ce qui s’était passé durant cette mission, il ne parvenait plus à recoller les morceaux de la réalité quotidienne. L’irréalité venait s’y fondre telle une glu mais elle reconstituait le puzzle du temps avec une sorte d’ironie kaléidoscopique. C’était, il s’en souvenait, comme le soir où, à demi malade, et aux trois quarts hébété par le chaï, il avait accepté de jouer une partie de sa solde aux tarots. Contre plusieurs officiers madrés et trois fois moins « plombés » que lui. « Mon Dieu, s’était-il dit, je ne sais plus compter jusqu’à dix ! » Il avait l’impression de jouer avec des cartes spectrales, sur lesquelles dansaient des inscriptions obscènes, des images évanescentes. Mais, pour l’honneur, il s’était entêté, il avait voulu tenir le rythme, se prouver qu’il n’était pas une épave ballottée par les courants de la nuit. Et, lentement, sûrement, il avait senti son système nerveux se désagréger, tandis que ses réflexes partaient à la dérive et qu’il s’enlisait irrémédiablement dans les sargasses du désespoir. Ils l’avaient littéralement « plumé ».
— Mais peut-être n’avez-vous pas bu suffisamment ! Je vais aller chercher une autre bouteille, lieutenant. Ensuite, vous pourrez à nouveau vous concentrer sur mon récit. Mais rassurez-vous ! j’en aurai bientôt terminé.
— Non, supplia Baird, ne me quittez pas, je suis très bien. Tout à fait lucide et je voudrais connaître la fin de votre histoire… Oui, moi aussi, je les ai vus… Deux créatures bizarrement vêtues qui se tenaient sur la rive et qui nous observaient, qui nous guettaient… Oui, je suis prêt à en témoigner même devant un tribunal militaire !
— Allons, mon cher, il n’est plus question de tribunal et il n’est plus un juge que vous ayez légitimement à craindre. Cessez de vous fourrer la tête dans le sable et laissez-vous guider par votre instinct !
Que venait-il de dire là ? Où avait-il déjà entendu cette phrase ?
LAISSEZ-VOUS GUIDER PAR VOTRE INSTINCT !
Oui, LAISSE-TOI GUIDER PAR TON INSTINCT !
— Écoutez, Chavez, j’ignore quel jeu vous jouez, mais je dois vous prévenir que jusqu’à preuve du contraire je suis responsable de la sécurité à bord de ce navire. Si vous savez quelque chose de précis, quelque chose qui serait à même de nous venir en aide, de nous… en aide… et… qui… si vous avez l’intention… de dissimuler… renseignements… saurai à ce moment-là… faire parler… serait cert… regrettable mais nécess…
(Dans la clairière, entre les arbres qui semblaient monter à l’assaut du firmament, de grandes flammes verticales étincelaient. Des visages anonymes reculaient dans le clair-obscur de la forêt, mais au premier plan, des masques d’or et d’argent rutilaient, ouvrant des bouches artificielles, qui se mirent à répéter inlassablement : « Fie-toi à ton instinct ! Fie-toi à ton instinct ! Fie-toi à ton instinct ! »)
Chavez, ayant compris que son interlocuteur n’était plus capable d’écouter les conclusions de son aventure crépusculaire dans la jungle de Celaeno, se leva et alla mettre le verrou. Puis, avec une vigueur dont on ne l’aurait peut-être pas soupçonné en temps ordinaire, il défit la vareuse du lieutenant Baird et le traîna jusqu’à sa couchette. Avec des gestes délicats, presque tendres, il essuya la sueur qui perlait sur le front de Brian avant de lui faire boire de force quelques centilitres d’une teinture brunâtre contenue dans une fiole qu’il dissimulait dans une des poches incroyablement déformées de son veston de toile.
Quand il en eut fini avec le « maître » de l’Épouvante, il perçut des raclements et des grattements sur la porte de la cabine.
Moyra Farsán se profila dans l’encadrement dès qu’il eut donné du jeu au verrou :
— Le lieutenant est un crétin sentimental. Il dort. Et au point où il est parvenu, ma fille, tu n’en retireras plus grand-chose. Ton travail à bord de ce navire est presque terminé.
La jeune femme sourit avec une lenteur dangereuse, découvrant ses dents luisantes avec un savoir-faire consommé. Elle posa la main droite sur la maigre poitrine de Chavez. Une main qui brûlait comme de la lave jaillie d’une intarissable source volcanique.
— Bon Dieu ! s’écria Chavez, si j’étais plus jeune, ma fille, je banderais comme un alezan ! Tu sais ce que c’est qu’un a-le-zan. C’est un cheval. Un beau cheval couleur de feu et d’or. Si tu voyais bander un cheval, ma fille, tu en serais folle. Pauvre, pauvre chérie ! Viens, entre !
Elle avança dans la lumière, et il se dit que les dieux qui régnaient sur ce monde étaient cruels. Moyra Farsán ressemblait à un joyau de chair serti dans de la tôle fonctionnelle : un diamant enchâssé dans un métal d’une insoutenable vulgarité…
Les dieux de ce monde étaient-ils à ce point froids et calculateurs qu’ils se servaient de la beauté de cette femme comme d’une bombe à retardement ?
Il posa une main légèrement tremblante sur la poitrine de l’amazone muette, se demandant quelle sorte de cœur battait sous le globe délicat du sein. « Je suis un vieux fou, se dit-il, mais si tu crois que tu peux me gouverner à ta guise, comme les autres hommes de ce navire, tu te trompes. Il y a longtemps, et je te l’ai déjà dit, que la seule façon qu’il me reste de jouir des femmes c’est le regard. Je suis un vieux voyeur. Mes yeux me suffisent. Et puis d’ailleurs, nous n’en avons plus pour longtemps à nous torturer l’esprit, le lieutenant et moi. Pardonne-moi, ma fille, mais je suis un peu ivre. Ivre et surtout, très fatigué. »
Moyra s’éloigna de Chavez et alla s’asseoir sur la couchette de Baird. Toujours silencieuse, inhabituellement lointaine, comme détachée des événements. Elle portait toujours son ridicule accoutrement – chemise d’officier, pantalon retaillé, sandales trop grandes de deux pointures… – mais continuait d’être fantastiquement sensuelle. « Je crois, ma fille, que tu es une sorte de mirage, peut-être une projection holographique sophistiquée, je ne sais plus… mais je suis comme tous les autres : ma science et ma méfiance n’y font rien : je suis épris de toi, comme un vieux bouc amoureux d’une chevrette ! Tu vois, cette nuit-là, dans la forêt, tandis que les indigènes célébraient leurs maîtres, le retour des dieux, je ne sais quoi, j’ai cru comprendre une chose (que je supputais déjà !… et depuis quelque temps.) : notre force est devenue notre faiblesse. Notre puissance est le grain dont a germé notre pourriture définitive. »
Moyra, avec des gestes très déphasés les uns des autres, de sorte qu’ils rappelaient une espèce de pantomime complexe, commença de se dévêtir. Le vieil homme comprit qu’elle faisait cela pour lui, que le spectacle qui débutait ainsi lui était réservé. « Seigneur, se dit-il, arrêtez cela ! C’est un jeu trop cruel et trop hallucinant ! » Mais il savait que les ténèbres l’avaient accueilli en leur sein et qu’il y demeurerait captif.
Chavez se dit qu’il fallait se défendre contre cet envoûtement, quitter cette cabine, abandonner le lieutenant à son sort. Pourtant, il demeura immobile, le dos appuyé maintenant à la porte, regrettant de ne plus avoir de quoi calmer sa soif et ralentir les battements de son cœur fatigué.
Moyra était nue jusqu’à la taille, et la lumière glissait sur ses épaules, contournait voluptueusement les aréoles de ses seins, gouttait parcimonieusement jusqu’aux frontières de son ventre. Les yeux mi-clos, elle se mit à défaire son pantalon. On aurait dit la métamorphose d’un papillon resplendissant, se débarrassant lentement d’un vieux cocon tout chiffonné. « Si j’avais quelque chose à boire, se dit Chavez, tout serait pour le mieux dans le pire des mondes possibles ! » Mais quand elle se souleva légèrement, afin de dégager ses hanches et ses fesses, il porta instinctivement la main à sa poitrine, comme pour se prendre le cœur et en contenir le galop lancinant. Maintenant les boucles de la toison pubienne luisaient dans la lueur de la lampe et le pantalon, hideux petit tas de toile beige, gisait sur le sol, au pied de la couchette. Et par petites saccades, Moyra commença d’ouvrir ses cuisses brunes…
Quand ses jambes furent comme les deux branches d’un compas dans leur plus large écartement, elle murmura des choses douces et brûlantes. La perspective qu’elle offrait ainsi aux yeux de Chavez dépassait en beauté et en impudeur les suavités descriptives des poètes arabes ou persans, et le vieil homme comprit qu’elle était en train de combler ses rêves de vieux voyeur brisé par le temps, usé par la réflexion et les désillusions sans nombre. Peut-être était-ce sa façon à elle de le récompenser, de le remercier de ne pas avoir dit TOUTE la vérité au lieutenant ?
Dieu que tu es belle ! dit-il à voix haute, toujours appuyé contre la porte, comme si le battant l’avait aimanté.
Et il ne put empêcher les larmes de rouler sur son visage.
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