L'Épouvante

Daniel Walther · Chapitre 4 sur 11

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L'Épouvante

3 la Mer D’offuz

3

 

LA MER D’OFFUZ

 

nous avons laissé au nord

nos oiseaux familiers

notre coutumier souci de rectitude

déjà les nuits semblent plus chaudes

devant notre avance

inquiète

quand voisinerons-nous

avec la verticale fournaise

et que restera-t-il

de nos rêves profonds et brûlants

— coups de couteau dans

la longue blancheur de nos veines

alors

ne se trouvera-t-il (vraiment)

personne pour lever un masque

ou tirer un trait sous notre bouche

à son couchant

 

D. W. Contrechant, 1963

 

Sur l’île de Kardalla, il y avait un bordel où les officiers de la garnison de Port-Jaïra allaient passer leurs permissions de fin de semaine. Les journées de repos s’y déroulaient selon des rites qui donnaient aux amours vénales des proportions quasi conjugales. Les prostituées de Kardalla possédaient au plus haut point le sens du devoir. Pendant les jours de semaine, elles ne fréquentaient guère d’autres hommes que les officiers mais cela n’empêchait pas l’île d’être plus souvent qu’elle n’aurait dû la scène de violents conflits de préséance. Les officiers de rang élevé avaient chacun (ou presque) leur régulière. Ils ne les échangeaient qu’entre eux. Dans le respect des traditions hiérarchiques…

Seules quelques rares pensionnaires du bordel de Kardalla se tenaient indifféremment à la disposition des uns ou des autres. Les officiers les surnommaient les « fantaisistes ». En général, elles pratiquaient effectivement des fantaisies assez perverses mais qu’elles ne distribuaient qu’à bon escient, sachant fort bien que les habitués de l’île n’auraient pas apprécié des débordements trop désordonnés.

S’il n’avait craint (comme tous ses camarades) les terribles maladies vénériennes qui avaient fait tant de victimes parmi les sous-officiers et les hommes de troupe, le lieutenant Baird aurait certainement préconisé les prostituées de Port-Jaïra qui avaient au moins l’avantage d’une certaine spontanéité. Toujours est-il que chaque fois qu’il allait passer deux jours au bordel de Kardalla, il s’entêtait à ne fréquenter que les « fantaisistes ».

Les relations qu’il avait avec ces femmes le laissaient presque toujours sur sa faim. Et il ne savait plus s’il devait mettre en cause leur technique amoureuse ou la grande fatigue dans laquelle se consumaient son esprit et son corps.

Mais s’il ne trouvait qu’assez peu de charmes aux filles de Kardalla, il n’en était pas de même de l’île dont il savait apprécier le calme et la douceur. Il s’était renseigné : dans le langage des autochtones, cela signifiait « lieu des parfums ». Et cette dénomination correspondait à la réalité. Kardalla, envahie par la végétation et les massifs de fleurs arborescentes, semblait vraiment un lieu oublié par le malheur. Il s’y trouvait des rotondes entièrement masquées par le feuillage où l’on pouvait se bercer de l’illusion que personne ne viendrait vous en déloger, dussiez-vous y passer le restant de vos jours. Il y avait également quelques clairières entourées de hautes cloisons végétales et de lices griffues dont les prostituées disaient qu’elles avaient jadis été des lieux de culte. Mais leur mémoire historique apparaissait bien vite chancelante et on ne pouvait en tirer rien d’autre que des miettes et des bribes de récit.

La fille que Brian préférait entre toutes les « vénales » de Kardalla était ce que l’on aurait appelé, dans sa lointaine patrie, une femme en plein épanouissement. Son visage avait quelques rides un peu tristes, mais ses yeux étincelaient souvent, parfois sans qu’il pût clairement définir les causes de cette bonne humeur. D’habitude, quand il passait une nuit auprès d’elle, le lieutenant cédait au mal du pays et il racontait longuement, les yeux levés vers le plafond ou vers les étoiles, comment on vivait là-bas sur ce monde qui était devenu le jouet de la Grande Tourmente. Elle semblait, cette fille de Kardalla, douée d’une patience peu commune, car elle pouvait rester des heures à l’écouter, sans manifester le moindre signe de fatigue. Un peu injustement, il se disait quelquefois qu’il ne s’agissait pas véritablement d’un être humain mais uniquement d’un réceptacle dont c’était la destination de recevoir sans jamais récriminer toutes les immondices physiques et mentales des Seigneurs des Combats. Mais ensuite, elle avait à nouveau dans le regard cette expression joyeuse et pétillante qui le convainquait du contraire.

Pourtant les exercices purement érotiques auxquels il « s’amusait » avec cette jeune femme demeuraient d’une sensualité de commande. Il ne trouvait dans ces contacts que des satisfactions mitigées et sortait pour la plupart du temps de leurs étreintes à la fois furieux et déçu. Il se sentait maladroit et grossier, un forban débarqué dans une principauté décadente, un soudard aux mœurs mal dégrossies, un primitif que l’on traitait avec une gentillesse mêlée de condescendance et de crainte. Parfois, quand il avait fini de faire l’amour avec elle, il se demandait avec terriblement d’amertume ce qui se passait derrière ces paupières mi-closes et quels rêves bizarres traquaient les pensées de cette courtisane si faussement soumise.

Cette Vassia (c’est ainsi qu’elle se faisait appeler par ses amants) avait, malgré son manque de pudeur, une certaine grâce et même, il était bien forcé de l’admettre, beaucoup de dignité.

 

Maintenant, ils étaient en vue de Kardalla. L’île se tassait dans la mer d’Offuz, silhouette trapue, seulement surmontée d’une colline dévorée par la végétation. On pouvait également distinguer une courte jetée et, assez en retrait, quelques bâtiments d’une blancheur impeccable. Ils étaient quatre à bord de l’aéroglisseur : le capitaine Vanellen, un impitoyable poseur, l’enseigne Sigurd, le pilote, un individu particulièrement taciturne, et Brian. Vanellen, fort de son ancienneté, et très satisfait d’avoir un nouvel auditeur, s’en donnait à cœur joie. Vaguement débraillé, gesticulant avec son cigare malodorant, il remplissait l’habitacle de mensonges et de fumée.

— La plupart des officiers de Port-Jaïra ne souhaitent qu’une chose : foutre le camp d’ici, retrouver les mondes civilisés, lécher des bottes à gauche et à droite pour faire leur chemin, mais moi j’en ai pris mon parti : crever pour crever, je puis tout aussi bien crever ici. D’ailleurs, si je suis bien renseigné, vous avez, tout de suite après avoir pris connaissance de votre première affectation, fait des pieds et des mains, c’est évidemment une façon de parler, pour obtenir une mutation. Vous aviez tort, mon garçon, vous aviez tort…

Sigurd semblait hors de lui : ses yeux étincelaient et ses mains se fermaient d’une manière presque convulsive. Bien qu’il détestât cordialement Vanellen, Baird n’avait aucune compassion pour le jeune homme. Il le trouvait d’une mièvrerie trop agressive. De cette compétence tirée à quatre épingles que l’on découvrait fatalement chez les fils de famille sortis des Académies militaires. Quand il serait mort, dans quelques trop brèves années, d’une maladie tropicale ou de l’abus d’alcool et de drogues, ce gandin-là dirigerait la moitié d’une escadre. Son affectation sur Celaeno de Peroyne découlait certainement d’une erreur qu’une avalanche de quiproquos administratifs avait fini par cautionner. Mais dans un très proche avenir, une note de l’Amirauté viendrait remettre les choses en place, et l’enseigne de vaisseau Sigurd réintégrerait son rang dans le cursus honorum.

Brian sortit de sa serviette un flacon plat rempli d’une liqueur ambrée :

— Si le cœur vous en dit…, proposa-t-il à Sigurd, qui repoussa ses avances d’un mouvement offusqué.

— Vous vous trompez, dit l’enseigne, je n’ai pas l’intention de faire changer mon affectation. Je n’ignore pas que ce sont là pratiques courantes parmi les cadets récemment promus mais j’ai, quant à moi, accepté l’éventualité de toutes les privations quand j’ai décidé de choisir la carrière des armes. J’estime que c’est le devoir de tout officier qui se respecte…

Baird qui venait d’avaler une gorgée d’alcool faillit s’étrangler. Une telle phraséologie n’était pas de mise sur Celaeno de Peroyne. L’intrigue, la calomnie, les coups bas, oui, certes, mais pas cet esprit de salon, cette ambition de vivre et de mourir en gants blancs dans le respect forcené d’institutions poussiéreuses. Sigurd était magnifique, crétin bien évidemment, mais magnifique. Il se demanda ce que le capitaine Vanellen allait rétorquer à cet étalage de grandeur d’âme.

— Foutre ! s’écria-t-il, comme s’il avait mal entendu. Vous ne m’avez pas compris, mais vous saisirez mieux lorsque vous aurez passé une nuit sur l’île. À l’Académie militaire, il y a toutes sortes de choses que l’on oublie de vous enseigner.

Brian regardait fixement l’eau qui fuyait sous l’hydroplane (il trouvait cette appellation plus poétique que l’autre…). Elle avait des nuances bizarrement émeraudées, avec parfois un éclair fugace d’écume sanguine. Pour l’instant, si l’on faisait abstraction du ronronnement du moteur et du « singsong » de la conversation (ou plutôt du monologue de Vanellen), le calme qui régnait sur ces parages était empreint de douceur et de mélancolie, d’un parfum subtil et captivant dont l’âme s’imprégnait aussi profondément que le corps. On aurait pu croire que Kardalla était située dans une autre dimension, dont la guerre et la fureur du monde étaient

exclus, une sorte de Shangri-La galactique(1). Des poissons un peu semblables à des squales évoluaient parfois à quelques brasses du bateau, faisaient des bonds énervés de dauphins puis, rapidement découpés dans le soleil, retombaient pour disparaître dans les profondeurs.

Quand il cligna les yeux, les images se renfrognèrent, rétrécirent, devinrent un chaos de teintes confuses, confondues. On aurait filmé ainsi, à rebours, l’éclosion accélérée d’une grande fleur exotique. La mer d’Offuz ! Il se rappela son rêve. Comme il flottait au-dessus des vagues, rasant les mâtures des voiliers anciens, retrouvant des séquences qui appartenaient à un lointain passé dont il ne restait certainement qu’une mémoire effritée. Des souvenirs lacunaires, lâchement reliés entre eux par les bavardages de la tradition.

Il essayait justement de se concentrer sur ce rêve, sur ces rognures intemporelles qu’il aurait fallu rassembler avec une patience dont il se sentait incapable, quand la voix de Vanellen vint s’échouer telle une lame brutale sur les brisants de son demi-sommeil :

— Votre jeune second est d’un sérieux à toute épreuve. Je parie que vous ne parviendrez pas à le débaucher.

Sigurd était pâle comme un cadavre. La colère l’empêchait de trouver une repartie et, pour un peu, il aurait pleuré de rage. « Ce sont les risques du métier, mon vieux, et tu fais le dernier des métiers : celui de mercenaire des étoiles. Des milliers de générations se sont succédé sur la terre et sur les autres planètes de la Confédération, des milliers de générations d’imbéciles qui ont glorifié la guerre, la conquête, le génocide. Ils ont habillé ces spectres monstrueux et sanglants en conquistadores et les ont expédiés dans des cercueils scellés mais enrubannés jusqu’à l’outrance vers les confins de la Galaxie. Mais sur la route glorieuse, ces larves héroïques ne rencontraient que les privations, la souffrance et la mort. Ceux qui en réchappaient étaient trop honteux de leur déconvenue pour l’admettre publiquement et abondaient dans le sens des propagandistes militaires.

Des milliers de générations vouées au néant, à la peur, à l’humiliation… Combien cela représentait-il d’êtres humains sacrifiés aux Seigneurs de la Guerre ? »

Soudain, il y eut un éclair qui vint disperser les sombres nuées de sa mémoire : le soleil avait, d’un étincelant coup de poignard, frappé la nageoire dorsale d’un grand poisson bondissant. Les écailles reluisaient telles les squames d’une cuirasse ancienne. Formidablement rapide, lancée comme un projectile jailli d’un canon sous-marin, la gueule du rapace happa l’air, se refermant avec un claquement sec à quelques centimètres du bras de Baird mollement accoudé au bastingage de l’aéroglisseur. Le poisson retomba dans les vagues en éclaboussant autour de lui et en frappant violemment l’écume de sa queue fourchue.

— Bon Dieu, s’exclama Vanellen, il a failli vous avoir celui-là ! Vous avez vu ce truc-là, jeune homme… Sur l’Épouvante, ce genre de cochonnerie, ce sera… comment dire… votre pain quotidien !

Tout à fait enchanté de sa plaisanterie, le capitaine vint passer son bras sous celui de Baird :

— Je crois, dit-il au lieutenant, dans un souffle, que votre canonnière vous manque. Je parie que vous êtes moins distrait à bord de l’Épouvante. Ou bien les mauvaises nouvelles de l’Amirauté ont-elles eu raison de vous ?

Quelques instants plus tard ils accostaient à Kardalla.

Tuyati, la Grande Maquerelle, les attendait, selon son habitude, sur la jetée, peinte et chargée de bijoux, vieille comme le soleil, prodigue de sourires, peu avare de paroles. Une survivante du temps où ce monde n’avait pas encore totalement perdu son identité.

— Capitaine ! Lieutenant ! Comme je vois avec plaisir, vous amenez un nouvel officier, un tout jeune homme certainement promis à une carrière des plus brillantes ! Venez, venez, vous êtes attendus avec une telle impatience. Ce n’est pas tous les jours que la monotonie de nos existences oisives est troublée (si vous me passez ce terme, ou plutôt si vous l’entendez dans son acception la plus flatteuse !), non, ce n’est pas tous les jours que notre quotidien est troublé par une intrusion aussi charmante…

Brian observait Sigurd, mais il constata non sans une certaine admiration que le jeune officier avait fini par reprendre le contrôle de ses nerfs. Il souriait à présent, avec peut-être, dans les yeux, une nuance de mépris mêlée d’une étincelle d’appréhension.

Il quitta le bord avec une grande dignité et offrit même son bras à la bonne vieille Tuyati. La Maquerelle en frissonna de plaisir, profondément flattée par le comportement de l’enseigne de vaisseau.

— Par les dieux, s’écria-t-elle, avec une emphase ridicule, je regrette ma peau ridée et mon cœur tremblant. Je donnerais la moitié de mes bénéfices pour avoir quelques décennies de moins. L’existence a été bien injuste avec moi, mais à l’heure qu’il est, je me console comme je le puis. Venez, venez, ne traînons pas, il ne faut pas perdre de temps…

Le lieutenant évita le regard complice de Vanellen et fit semblant de s’intéresser aux évolutions d’une formation d’oiseaux de mer croisant lentement au-dessus des arbres. Leurs ailes traçaient dans l’air des orbes lumineux, ballet incandescent qui semblait prendre, en cette heure trouble de la mi-journée, une signification plus profonde. Les mouvements des ailes, par exemple, le rythme de leur battement auraient pu s’intégrer à un code dont les origines remontaient à l’aube historique de Celaeno. Il s’imagina un instant que ces oiseaux étaient doués d’une intelligence supérieure et qu’ils espionnaient les envahisseurs pour le compte d’une mystérieuse puissance planétaire. « Mon Dieu, se dit-il, où donc suis-je allé chercher tout ça ? »

— Lieutenant Baird, s’écria Tuyati, lieutenant Baird, vous rêvez, ma parole et vous laissez filer le temps, votre seul bien dans votre vie errante !

Cette vieille sorcière l’impressionnait : parfois on avait le sentiment qu’elle en savait beaucoup plus long sur beaucoup de choses qu’elle n’en laissait deviner derrière ses jacasseries au lyrisme de circonstance. Il s’arracha brutalement de sa contemplation et respira profondément les parfums de Kardalla. Des odeurs subtiles, pimentées, le pénétrèrent, s’insinuèrent dans les méandres de sa pensée.

Ils marchèrent sur le wharf, bizarre théorie : Sigurd et la maquerelle bras dessus bras dessous, Vanellen ricanant, et lui, les yeux clignés dans le soleil, la tête un peu lourde. Une demi-douzaine de serviteurs aux vêtements bigarrés surgirent, s’emparèrent des bagages. Malgré la chaleur, le lieutenant frissonna, car une mince lame de gel venait de se glisser entre ses côtes, à l’emplacement du cœur : une présence se tenait, tapie derrière les massifs aux fleurs éclatantes, une présence qui représentait un danger plus sinistre que toute une compagnie de Lems ! Il se laissa distancer, la main posée sur la crosse de son pistolet, les oreilles bourdonnantes.

« Je ne sais pas ce que TU me veux, mais je sais que c’est MOI que TU guettes ainsi, qui que TU sois ! Va-t’en et laisse-moi en paix ! »

Baird fut alors tenté de se ruer sur ces volutes végétales de les piétiner sauvagement, de semer la destruction et la mort. Mais peut-être la présence qui se tenait derrière ce rempart de suavités n’avait-elle pas de forme définie ou alors une morphologie tellement hideuse qu’elle devait se résigner à rester dissimulée aux yeux des humains.

On prit quelques rafraîchissements sur une terrasse enfouie dans la végétation exubérante de l’île. Les bâtiments de la « maison » de Mme Tuyati semblaient littéralement tressés dans la jungle de Kardalla. Une jungle inoffensive, du moins quant à sa faune, car elle ne recelait ni fauves, ni serpents, ni insectes venimeux. Des servantes nues, enduites d’huile aromatique, servirent d’agaçantes sucreries dont la pâte était mêlée de substances aphrodisiaques. Vanellen commença bientôt à s’échauffer, à raconter des insanités et à tripoter les hanches ou les fesses des servantes. Comme Brian, le capitaine était coutumier des irrégulières et des « fantaisistes ». Il se comportait, dans ses rapports avec les femmes, comme un rustre mâtiné de sadique. Les filles de Mme Tuyati le craignaient à cause de ses réactions imprévisibles et de ses exigences cruelles. Mais il faisait partie de la Race des Seigneurs et elles avaient beau se plaindre à la maquerelle, il leur fallait bien passer par les folies du capitaine.

Une fois, Vassia s’était confiée à Brian, lui avait raconté une « séance » avec Vanellen. « Cet homme est profondément mauvais, avait-elle dit, et certaines filles de Kardalla prient afin qu’il contracte une maladie mortelle ou alors qu’il soit muté. Ce ne sont pas tellement les choses qu’il nous demande de faire qui sont laides, mais plutôt la façon dont il nous regarde, nous parle, nous traite, en un mot toute la mise en scène répugnante qu’il lui faut pour arriver à ses fins. »

Quand il eut avalé quelques verres d’alcool, Brian s’excusa. Il se sentait un peu nébuleux et voulait faire quelques pas avant d’aller rejoindre la jeune femme qu’il avait choisie. « Vassia s’ennuie de vous », lui avait rappelé Mme Tuyati, mais il voulait, pour cette fois, une partenaire pour laquelle il ne ressentait qu’une attirance purement physique.

Quand il se leva, l’enseigne Sigurd lui lança un regard désemparé. Visiblement le brave garçon se sentait aussi déplacé dans ce bordel fleuri qu’un malheureux insecte dans une toile d’araignée.

 

Le jour déclinait au-dehors, et des rayons de soleil attardés pénétraient presque subrepticement dans la pièce, se frayant un chemin à travers les jalousies de la porte-fenêtre. Les artifices de la lumière métamorphosaient la jeune femme étendue près du lieutenant Baird en une grande guêpe d’ocre et de nuit. Elle était couchée sur l’autre versant du lit, respirant doucement, une main sur son ventre à mi-chemin du sexe et de la poitrine, l’autre reposant sur le traversin, pareille, en son immobilité tranquille, à un petit animal endormi.

Brian avait le souffle bien plus lourd et l’atmosphère lui semblait chargée d’électricité, la « maison » pleine de rumeurs confuses, impossibles à identifier avec certitude. Longtemps, il avait cherché, au fond de son esprit, quelque chose qu’il aurait pu dire à la jeune prostituée, mais cela lui coûtait trop d’efforts et maintenant il demeurait silencieux dans le vide de la chambre, partagé entre la rancœur et la fatigue.

La fille qui dormait (ou feignait de dormir) à côté de lui avait pourtant été une partenaire très agréable, coopérative et satisfaisante, dénuée de toute vulgarité professionnelle. C’était la première fois qu’il couchait avec elle, car elle était relativement nouvelle à Kardalla. Elle avait une peau extrêmement douce, très agréable à caresser, et une poitrine d’une fermeté superbe. Il remua légèrement, se souleva lentement sur un coude, pour la contempler.

Les yeux étaient fermés et le visage aux traits réguliers avait acquis dans le sommeil une pureté presque émouvante. Une brusque montée de colère lui fit haïr cette étrangère qui paraissait plus équilibrée que lui et peut-être même plus heureuse malgré son métier dégradant. Puis il se détendit, se moqua de lui-même : « D’elle ou de toi, mon vieux, qui fait le travail le plus répugnant ? »

Il continua de la détailler dans la pénombre : son mont de Vénus était comme une colline boisée, pétrie d’odeurs fortes et âcres et prenantes. Il aurait certainement inspiré une strophe sublime au roi Salomon.

 

C’était une femme que Brian avait tendrement aimée.

C’était une femme que Brian avait tendrement aimée jadis.

C’était une belle et jeune femme que Brian avait tendrement baisée jadis.

C’était une très belle jeune femme que Brian avait tendrement aimée et magnifiquement baisée jadis sur sa planète natale.

C’était une belle et jeune et odorante jeune femme : odorante et si baisable que Brian (lui, Brian, lui) avait jadis aimée sur une autre et formidablement) lointaine planète…

Il se penchait sur elle, et sur cette chose qui remuait dans ses yeux quand elle lui récitait des vers de — — —

oh c’était un fantastique/merveilleux poème/ tout simple/ comme tous les magnifiques poèmes de ce monde et des autres/ un poème qui allait COMME ÇA ! :

 

Corps ma maison

mon cheval mon chien

que deviendrai-je

quand vous ne serez plus

Où vais-je dormir

comment vais-je chevaucher

que vais-je chasser

Où irai-je

sans ma monture

si ardente tellement prompte

Comment saurai-je

si les fourrés devant moi

cachent péril ou trésor

lorsque Corps mon bon

chien intelligent sera mort

Comment cela sera-t-il

d’être couchée en plein ciel

sans toit ni porte

et le vent en guise de regard

Avec des nuages pour robe de nuit

comment ferai-je pour me cacher(2).

(merveilleux, fantastique poème tout simple qu’elle lui disait en ces circonstances bien particulières//et elle interprétait sur lui les différents moments du poème. Brian, disait-elle, il s’en souvenait, tu es ma maison, couvre-moi, enveloppe-moi, protège-moi. Enveloppe-moi : je ne suis rien : enveloppe-moi tout entière… comme si véritablement, je n’étais rien…//mais il n’était pas possible d’exister et de ressentir… tout en étant… rien//

Brian (murmurait-elle) tu es mon cheval, laisse-moi maintenant te chevaucher, sans que toi ou moi sachions qui entraîne l’autre dans cette course sans fin !// Brian !//

Brian, s’écriait-elle, tu es mon chien. Alors, bien sûr, tu m’obéis – tu es tout à mes ordres : viens me lécher entre les cuisses, viens, Brian, viens faire bon chien sur moi/dans moi. Je t’aime Brian/mon chien/ah oui/ma maison/ah oui/ mon cheval/oui-oui-oui///merveilleux fantastique tout simple poème

comme tous les magnifiques poèmes de ce monde et des autres !)

Quand il se réveilla, Baird se rendit compte que son drap était trempé de sueur et de sperme.

« Que ne donnerais-je pour rentrer chez moi ?! » Que ne donnerions-nous pour retrouver quelques bribes de ce passé aboli, quelques gouttes de ce vin éternellement jeune qui coulait dans nos artères ? Mais que pourrions-nous donner ?

 

Quand il se réveilla sur Celaeno de Peroyne, près d’une jeune et tendre prostituée qui continuait de dormir paisiblement, le lieutenant Baird eut quelque peine à se défaire du poids de son passé. Un passé qui tombait en morceaux et dont les restes émiettés achevaient de se dissoudre dans les limbes de l’éloignement, mais qui, parfois, quand tombaient les barrières de la volonté, remontait à la surface de son inconscient.

Entre-temps, la nuit était tombée sur l’île… La lune éclairait à peine, et il devinait plutôt qu’il ne la voyait la silhouette de sa compagne. Tendant l’oreille pour apprivoiser le silence, il perçut à nouveau son souffle régulier et envia la fille pour la profondeur et la tranquillité de son sommeil.

« Corps ma maison/mon cheval mon chien/ que deviendrai-je/quand vous ne serez plus/… »

La sueur qui recouvrait son corps était épaisse et grasse. Il se coucha sur le ventre mais une nausée soudaine le retourna prestement et il se força à respirer lentement, profondément, comme s’il craignait d’être terrassé par l’asphyxie. Une main douce sortit de la nuit dans laquelle il s’enfonçait, vint se poser sur sa poitrine. Puis des lèvres humides murmurèrent contre son oreille des propositions mélodieuses. « Sans doute suis-je retourné là-bas, se dit-il. Le monde entier n’est finalement qu’un immense bordel. » Les doigts coururent à fleur de peau jusqu’aux abords de son bas-ventre puis une bouche agile suivit le même chemin.

Des chœurs lointains chantaient des hymnes onomatopéiques, dont les échos s’échouaient mollement dans la nuit de Kardalla. Emporté par le rythme de ces cantilènes, il lança ses mains à l’assaut des ténèbres, brûla ses doigts dans des failles débordant de feu liquide, gémit quand, un peu plus tard, l’étrangère, le montant prestement, vint s’empaler sur lui. Il se sentit merveilleusement désarmé, d’une faiblesse voluptueuse, comme privé de ses bras et de ses jambes, toute sa force et son énergie se concentrant dans son pénis. Sa partenaire, qui avait décidément renversé les rôles, le posséda vigoureusement, tout en jurant comme un homme.

 

Maintenant, incapable de trouver le sommeil, malgré l’état d’épuisement extrême dans lequel il se trouvait, il se tenait sur une des terrasses de la « maison » de Mme Tuyati. La nuit ne serait plus très longue à présent, et il redoutait et souhaitait à la fois le moment où il lui faudrait retrouver Vanellen, Sigurd et les autres officiers qui étaient venus se joindre à eux entre-temps.

Il inspira profondément l’air nocturne chargé du sel de la mer et du parfum des fleurs. Depuis quelques instants, une brise légère rafraîchissait l’atmosphère et il s’avança vers le bord de la terrasse pour faire corps avec le vent. « Bientôt, pensa-t-il avec amertume, il faudra bien que je me contente du pont de la canonnière et des nuits moites de la jungle. Une existence de missionnaire armé jusqu’aux dents… » Instinctivement il se tourna du côté de Port-Jaïra mais il y avait trop peu d’étoiles dans le ciel pour que l’on pût distinguer le relief de la côte et la noire silhouette de la Citadelle, acropole énigmatique vaincue par les sortilèges du temps.

Quelques mètres plus bas, sur un sentier qui s’insinuait sournoisement entre les massifs encore noyés dans les ténèbres, il crut voir bouger une silhouette imprécise. La lune était à ce moment-là à demi cachée derrière les nuages, et il écarquilla les yeux, comme si par un tel artifice, il espérait augmenter leur acuité au delà des limites humaines.

À nouveau, il se sentit observé, scruté par une intelligence étrangère, dont il s’efforçait vainement de saisir les intentions.

— Qui est là ? demanda-t-il.

Mais seul le vent lui répondit en agitant mollement les branches des arbres.

Il se mordit les lèvres, se taxant de stupidité. Il était d’une nervosité excessive. Lentement il tourna le dos à l’inconnu mais aussitôt la sensation revint, plus affolante encore que tout à l’heure. Il y avait quelqu’un, tout près de lui, qui guettait ses moindres mouvements, et cette certitude le remplissait d’un trouble grandissant qui, s’il n’y prenait garde, tournerait à l’obsession.

Il traversa la terrasse, descendit quelques marches pour regagner la chambre qu’il avait partagée avec la petite prostituée. Quand il pénétra dans la pièce, il y respira une odeur lourde, un peu animale qui ne s’y trouvait pas tout à l’heure. La peur fondit sur lui, avec une brutalité de rapace. Il se glissa dans l’ombre, trempé de sueur, le cœur à nouveau emballé par l’angoisse. Comme la porte-fenêtre était grande ouverte, la lumière de la lune tombait exactement sur le lit vide. « Seigneur, se dit-il, Seigneur, j’ai la fièvre. Je divague. Mes sens ne m’obéissent plus. Cette foutue planète a fini par avoir ma peau. »

Quelqu’un était entré dans cette pièce en son absence, quelqu’un ou quelque chose qui poursuivait un but inexplicable, qui obéissait à des injonctions venues de quelque mystérieuse autorité. Il traversa la chambre obscure, en se répétant qu’il était fou et qu’il n’avait rien à craindre dans le bordel de Mme Tuyati où toute chose était à sa place et où les officiers pouvaient dormir sur leurs deux oreilles. Ce fut seulement quand sa main droite, qui tremblait violemment, se referma sur l’étui de son arme qu’il respira plus librement. Le contact familier du vieux compagnon de route, la froide amitié du métal lui firent une sorte de rempart contre l’inconnu. « Je suis parfaitement ridicule… il n’y a personne ici, personne… » Mais l’impression troublante subsistait, et il tira lentement l’arme de sa gaine, comme s’il avait voulu donner le change à la présence redoutable dont l’odeur hantait encore les lieux.

Il revint sur la terrasse, irrésistiblement attiré par le sentier obscur qui s’enfonçait dans le mystère de l’île. Il tenait le pistolet contre sa hanche, serrant presque convulsivement la crosse, et une phrase ridicule s’inscrivit dans son esprit : « Le lieutenant de vaisseau Brian Wendell Baird traque les spectres de Kardalla dans les jardins du bordel. »

La nuit végétale se referma sur lui.

D’abord ce fut comme s’il avait plongé dans l’eau d’une grande hauteur, car ses oreilles se mirent à bourdonner : des masses énormes pesaient sur ses tympans et ses yeux étaient fermés par un grand rideau de soie et de feu sanglants… Lointaines, des vagues épouvantables tonnaient impitoyablement contre des falaises poreuses, et sans doute allaient-elles s’effondrer, l’ensevelissant sous un âcre déluge… puis des formes glissèrent dans l’ombre visqueuse qui le retenait prisonnier. Il distingua bientôt les promontoires de pierre ponce qui étaient en réalité des entassements de buissons fleuris, toute une jungle résumée entre les terrasses du bordel de Kardalla. Ce qu’il avait pris pour un ballet de poissons voraces n’était que le balancement de branches lourdement chargées. Mais cette mouvance végétale lui sembla immédiatement aussi périlleuse qu’un océan déchaîné : elle grouillait de bouches gluantes, de lianes préhensiles, de racines traîtreuses jetées sous les pas des intrus, un labyrinthe hanté où l’on ne s’engageait qu’au mépris de son équilibre nerveux. Oui, les filles avaient raison quand elles parlaient de cultes anciens et de pratiques inavouables. En cette nuit troublée quelque chose, subtilement, avait été dérangé dans l’ordonnance quotidienne du réel. Les digues fragiles, incertaines, que la logique militaire avait édifiées pour empêcher l’irruption de l’Inconnu, craquaient de partout. Vagues et flottantes, telles des images holographiques, des lignes écarlates dansèrent dans la sombre futaie, reconstituant fugitivement les contours d’un visage. « Non, vous ne rêvez pas toutes ces choses, lieutenant Baird. Vous les vivez réellement. Mais votre esprit n’est pas encore libéré, vos yeux ne savent pas encore distinguer les… »

— Nom de Dieu ! hurla quelqu’un dans la nuit. Vous n’êtes pas malade, Baird ? J’ai failli…

Vanellen se tenait au milieu du sentier, complètement nu, les cheveux ébouriffés, les yeux hors de la tête. Son bras droit encerclait la taille d’une des « irrégulières » de Mme Tuyati et Baird entrevit, dans un éclair, les pupilles mydriasées de la fille, pareilles à celles d’un chat en proie à une peur panique.

— Mais qu’est-ce que vous avez à la fin, Baird ? Rempochez-moi cette arme pour l’amour du ciel !

Brian se rendit enfin compte qu’il avait agi dans une sorte de transe et qu’il tenait toujours à la main le pistolet, braqué droit devant lui. Il se dit qu’il lui fallait trouver très vite une explication plausible s’il ne voulait pas devenir la cible des commérages et des calomnies. Le capitaine était en effet un homme perfide, profondément aigri, dont les bassesses ne se comptaient plus.

En essayant de déguiser le tremblement de ses doigts, il tendit le pistolet à Vanessen, la crosse en avant :

— Prenez-le, je vous en prie. Je crois que j’ai la fièvre. En tout cas, je ne me souviens plus de rien !

Le capitaine, que sa nudité ne rendait pas moins arrogant, fit deux pas vers son subordonné :

— J’avoue que la situation est assez cocasse. Où voulez-vous que je mette votre arme, mon cher ?

Il n’avait pas lâché la taille de la jeune femme, et ses longs doigts qui demeuraient posés sur la hanche bronzée avaient quelque chose d’obscène et de dangereux à la fois. On s’attendait à ce qu’ils mordissent cruellement la chair, pour l’arracher par lambeaux. Au lieu de cela, un autre sortilège naquit dans ce décor propre à engendrer toujours de nouveaux fantasmes : le visage de la fille sembla se déformer jusqu’à n’être plus qu’un masque de théâtre antique, figé, d’une teinte de bronze vieilli, avec deux trous noirs à la place du regard effrayé de tout à l’heure, et un ovale ténébreux, la bouche, d’où jaillirent ces paroles : JE SUIS HEUREUX DE VOUS VOIR, LIEUTENANT BAIRD !

 

Journal du lieutenant Brian Wendell Baird, rédigé en cachette.

 

Je me suis réveillé exténué. Le soleil était déjà haut dans le ciel et la lumière entrait à flots dans la chambre. La petite fin de nuit avait été hantée par des cauchemars repoussants. Il s’y mêlait, dans une sorte de sarabande grotesque, la chair livide de Vanessen, un masque de bronze grimaçant, dont les lèvres métalliques croassaient des litanies incompréhensibles, et les deux jeunes prostituées nues qui s’enfuyaient, les cheveux défaits et les seins ballants, dans les allées pénombreuses, sauvagement poursuivies, impitoyablement traquées par des monstruosités impalpables.

J’ai passé tout le restant de la matinée à fuir les autres : Vanellen, Sigurd et tous ceux qui étaient arrivés par la suite. Je voulais rester entièrement seul, pour mieux réfléchir à cette série d’incidents ambigus. En fait, je redoutais surtout les allusions et les sarcasmes du capitaine, cette vipère aux mœurs dissolues. Je me passai donc de déjeuner et courus me réfugier à l’extrême pointe de l’île, dans un endroit où j’étais venu à plusieurs reprises avec Vassia.

J’ai vainement essayé de reconstituer, avec les éléments dont je disposais, une scène qui me hantait et dont j’avais été un des protagonistes, une scène dont il ne restait dans ma mémoire saccagée que des lambeaux, des haillons aux teintes imprécises. Je savais que les événements qui m’obsédaient ainsi s’étaient produits récemment, très probablement le jour où je m’étais « égaré » dans les rues de la vieille ville. Fugaces, des images traversaient mon esprit, mais il m’était impossible de les focaliser, de me concentrer sur elles. Chaque fois que je croyais avoir dégagé de cette brume d’impressions anarchiques quelque chose qui ressemblait à une trame, le kaléidoscope se remettait en marche. Le présent se mêlait à des scènes de mon passé lointain, à des souvenirs douloureux comme ceux qui, poussant sur la détente de mon subconscient/inconscient, avaient redonné forme et vie au spectre de mon amour.

Une fois, en regardant fixement la côte, je repérai sur les hauteurs l’acropole de Fort-Jaïra et je me sentis soudain comme oppressé par un sentiment bizarre, un mélange de culpabilité et de frustration. Une silhouette frissonna sur la mer, enrobée d’une pellicule de mercure frémissant. Puis cette fata morgana disparut, me laissant plus perplexe encore et plus désemparé.

Je résolus alors d’aller retrouver les autres.

 

Le lieutenant s’attendait à des remarques sarcastiques, des allusions à peine voilées à son étrange comportement nocturne, mais Vanellen semblait avoir tenu sa langue, car la conversation des officiers roula sur des sujets anodins ou graveleux. Les servantes de Mme Tuyati avaient revêtu des vêtements d’une décence toute bourgeoise et leur dignité naturelle contrastait de manière frappante avec les propos de leurs compagnons.

La table était dressée dans un grand jardin aux parfums capiteux comme des vins rares et anciens. Les régulières des officiers étaient là, installées à leurs côtés telles des épouses ou des concubines bien élevées. Elles souriaient aux plaisanteries de leurs hommes et quand les mains s’égaraient entre leurs cuisses ou venaient flatter leurs seins ou leur croupe, elles émettaient de petits rires cascadants qui étaient autant d’encouragements rétribués à ces hommages virils mais peu délicats.

Assis, tout raide, près d’une fille aux yeux bridés, le jeune Sigurd mourait, une fois de plus, mille morts. Le col de sa vareuse était ouvert, mais ce détail mis à part, il demeurait impeccable, gravure de mode militaire égarée dans les avant-postes de Babylone.

Baird se renversa dans son fauteuil, lentement gagné par une somnolence doucereuse à laquelle se mêlait un peu de contemplation cynique. « Ah, si j’avais le temps, se dit-il, le temps… » Il but un peu d’alcool et ses oreilles se remplirent d’un bourdonnement lointain : on aurait dit qu’une nuée d’insectes s’approchait de l’île…

 

Une nuée d’insectes s’approchait de l’île.

Semblables à de grandes guêpes ou des frelons vrombissant avec fureur. Ils volaient en formation de combat, encadrés par des vétérans à l’instinct infaillible, guidés avec efficacité par des éclaireurs aguerris. Leurs corselets reflétaient la lumière du soleil.

Ils parcoururent à une allure stupéfiante les dernières lieues qui les séparaient de Kardalla.

Brian les voyait. Il les voyait fort bien, masse nuageuse s’entreposant entre le soleil et la mer. Et il se demandait pourquoi ses compagnons ne faisaient pas mine de bouger, pourquoi ils continuaient de s’entretenir de choses futiles, pourquoi ils continuaient de peloter avidement les courtisanes de Mme Tuyati, cette vieille maquerelle hypocrite ! Pourquoi ils feignaient de ne pas entendre le bruit bourdonnant qui signalait à leur attention l’approche inexorable de la mort…

Quand ils furent à la verticale de l’île, les insectes se décrochèrent du ciel et fondirent sur les officiers et les femmes qui riaient très fort en portant à leurs lèvres des verres remplis de liqueurs diversement colorées.

Les frelons de l’espace vinrent se poser sur les convives, recouvrant leur visage d’un grouillement de safran et d’ombre, les perçant de leur terrible aiguillon. Les officiers moururent sans même se défendre et les prostituées acceptèrent leur destin sans le moindre cri. C’était un spectacle effrayant…

Quand ils eurent rempli leur mission, les terribles insectes reprirent leurs vols mais plusieurs dizaines de meurtriers ailés restèrent à gésir sur les terrasses de Kardalla, agitant spasmodiquement leur abdomen déchiqueté. Minuscules kamikazes surgis du néant et retournés au silence.

Brian, rivé à son fauteuil, tandis que s’envolaient les derniers tueurs, se souvint des étranges paroles du lieutenant Mortimer : « Vous savez certainement ce qui arrive à beaucoup d’insectes mâles juste après la fécondation de la femelle ? »

Mais il n’y avait aucun rapport entre cette tuerie brutale et les accouplements dont avait parlé le jeune officier. D’ailleurs sa petite allégorie cherchait à illustrer une idée toute différente…

Brian se réveilla brusquement, arraché à ses mornes rêveries, à ses cauchemars chitineux par un rire haut perché, tranchant comme un poignard de glace. Il regarda autour de lui, essayant de découvrir laquelle des femmes réunies dans le jardin avait ri ainsi, d’un rire plein de défi. Mais toutes avaient l’air bien soumises, bien installées dans leur rôle. Les hommes, certainement fatigués des épanchements de la nuit, avaient cessé leurs caresses insidieuses et peu délicates. Ils étaient maintenant au stade des plaisanteries douteuses et fortement éculées.

Sigurd s’était légèrement écarté de la table et ses yeux contemplaient fixement le ciel matinal comme s’il en espérait encore un secours providentiel.

Brian constata une fois de plus l’absence de Mortimer, sans la déplorer pour autant. Il devait méditer sur des inscriptions anciennes ou suer sang et eau sur une tournure linguistique intraduisible. « Pauvre Mortimer, se dit-il avec un vague sentiment de culpabilité… tu n’as pas eu de chance avec moi. » Pourtant, et bien qu’il cherchât à s’en défendre, il avait l’impression qu’une partie de son propre destin était intimement liée aux révélations du lieutenant. Ses réactions lors de cette insolite excursion dans le passé historique du pays n’avaient-elles pas été motivées par un sentiment incoercible d’inconfort mental, de vulnérabilité en face de « terribles évidences » ?

Tout à coup il n’avait plus le moins du monde envie d’apprendre quoi que ce fût concernant la citadelle ou les vieilles pierres de la forêt.

Il réprima un bâillement et s’efforça de prendre part à la conversation. Après tout, il avait encore quelques années à vivre, et au train où allaient les choses, il risquait fort d’en passer une bonne partie sur Celaeno de Peroyne.

 

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