L'Épouvante
2 Bref (S) Voyage (S) dans le Passé
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BREF (S) VOYAGE (S) DANS LE PASSÉ
Dans le formidable conflit qui nous oppose aux forces armées de l’Empire de Lémura, nous avons appris que la stratégie généralement admise par les grands chefs de guerre de l’histoire ne repose plus sur rien. Lors des engagements classiques, il suffisait de gagner quelques batailles et, profitant d’une supériorité momentanée, d’épuiser les ressources morales et matérielles de l’adversaire avant d’occuper tout ou partie de son territoire. Même les guerres subversives de la fin du e XX siècle n’étaient que des variantes de cette conception de l’histoire conflictuelle. Il suffisait de remplacer les nations belligérantes par des complexes économiques ou des idéologies adverses pour retomber sur tous les vieux poncifs de l’art militaire.
Sur un nouveau théâtre des opérations étiré à l’infini, nous avons essayé d’appliquer les anciennes lois de la guerre, persuadée comme toujours que le sang des Conquérants coulait dans nos veines.(…) (…) Nous refusions d’admettre que le terme Conquête avait perdu toute signification.
Général Marin CONSTANÇA, La Guerre des Lems, ou La Fin des Stratèges, Bande N°3, Enregistrement saisi par ordre du Commandement suprême.
Le lieutenant Mortimer ne se trouvait sur Celaeno de Peroyne que depuis quelque dix-huit mois mais sa passion pour les vieilles pierres en avait rapidement fait l’officier le plus au courant de l’histoire de Port-Jaïra et de ses environs. Dans le civil, il avait enseigné dans plusieurs universités jusqu’au moment où l’ennui était venu lui poser la main sur l’épaule. Il s’était mis à boire et au bout de deux ou trois scandales, un conseil de discipline particulièrement rétrograde lui avait promptement réglé son compte. N’ayant plus le choix qu’entre la guerre et une existence misérable, il s’était finalement décidé pour les armes et leurs nobles incertitudes. Il avait quitté sa planète natale sans enthousiasme, mais ses diplômes et les quelques amis qui lui étaient restés lui avaient permis de gagner rapidement ses galons d’officier. Pourtant ni ses diplômes ni ses appuis n’avaient pu lui éviter une des affectations les plus honnies des jeunes officiers de la confédération.
D’abord il crut qu’il choisirait la voie de la plus grande pente : frustration-ennui-alcoolisme-désespoir-et-mort, puis il se découvrit soudain une sorte de passion pour ce monde perdu, cet îlot baroque dans les marécages de l’infini. Il décida donc de ne pas mourir tout de suite mais de mettre cet exil à profit pour élargir ses connaissances. Il acquit ainsi des livres et des documents et entreprit de s’initier aux langues et dialectes des autochtones. En quelques mois, grâce à des dons exceptionnels, il réussit à se familiariser avec le passé de cette énigmatique enclave qu’était devenue Port-Jaïra. Bien que les autorités militaires de Celaeno de Peroyne vissent d’un mauvais œil les officiers se mêler aux ethnies des planètes conquises, de peur qu’il leur vînt des considérations par trop humanitaires, le lieutenant Mortimer bénéficiait d’une liberté d’action presque illimitée.
Quand il s’aventurait à ses risques et périls dans les lieux les plus sordides de la vieille ville, il ressemblait à un chien de chasse ou à un guerrier primitif sur le sentier de la guerre. Il tenait un journal et disait à qui voulait l’entendre qu’il en tirerait un jour, quand la guerre serait finie, la matière d’un livre. Peut-être espérait-il, dans son for intérieur, se racheter aux yeux de ceux qui l’avaient honteusement mis à la porte du monde civilisé.
Mortimer et Baird avaient quelquefois sympathisé, parce que, dans le milieu frelaté où ils étaient forcés de vivre, ils étaient les seuls (ou presque) à ne pas considérer la culture avec le mépris souverain du militaire. Mais leurs relations étaient demeurées purement superficielles, se bornant à des conversations sans lendemain ou des discussions empreintes de mélancolie. Prudemment, ils laissaient de côté les souvenirs maintenant quasi intolérables des jours meilleurs, ceux où ils étaient encore bien d’aplomb sur leurs deux jambes, aimés ou, à défaut, respectés. Pourtant Brian n’avoua jamais à son jeune compagnon que sa jeunesse avait été étonnamment brève puisqu’il était entré dans l’armée à moins de vingt ans. En se rendant à son bureau, au siège de l’Amirauté, le jeune officier se souvint de la brève conversation qu’il avait eue avec Baird après le déjeuner. Il ne comprenait pas très bien pourquoi le lieutenant manifestait un intérêt si soudain pour la vieille citadelle qui dominait Port-Jaïra. Bizarrement la question concernant l’âge de la forteresse l’obséda pendant toute une partie de l’après-midi.
« Un simple accès de curiosité, avait dit Baird, ne vous mettez pas en peine pour moi. »
Mais le mal était fait et le lieutenant ne pouvait détourner le cours de ses pensées de l’insolite comportement de son camarade. Il se promit de fouiller dans ses propres archives dès la fin de son service mais n’y tenant plus, persuadé que Baird lui cachait quelque chose, il tenta d’entrer en communication avec lui. La ligne était occupée et il dut attendre longtemps avant de voir apparaître le visage de Brian sur l’écran du communicateur. Le lieutenant avait l’air à bout de forces ; ses traits tirés exprimaient une lassitude sans bornes.
— Mon vieux, excusez-moi de vous interrompre en plein travail mais notre petit entretien de cet après-midi n’a pas cessé de me tracasser. Pourquoi tenez-vous tellement à connaître l’âge de la citadelle ?
Baird tenta de sourire mais son visage se tordit en une grimace pitoyable.
— Je vais répondre à votre question par une autre question… qui vous paraîtra certainement peu opportune… Avez-vous déjà eu un trou de mémoire ?
— Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé ! ironisa Mortimer.
— Jolie repartie, mon cher, mais je suis sérieux. J’ai une lacune de quelques heures dans mon emploi du temps de la nuit dernière. Ne souriez pas ainsi, Mortimer, il ne s’agit pas de ce que vous croyez. Le trou de mémoire qui me préoccupe a un rapport quelconque avec la citadelle de Port-Jaïra. Avec son passé historique… Ne me demandez pas comment je le sais. Je le sais, un point c’est tout. Êtes-vous disposé à m’aider ?
— Je veux bien vous apporter mes faibles lumières, Baird, mais j’ai l’impression fort désagréable que vous me cachez quelque chose.
— Si c’était vrai, j’essayerais de me débrouiller tout seul. Je ne commettrais pas l’erreur de mettre quelqu’un dans la confidence.
— Allons, Brian, ne vous offensez pas… Je vous promets mon aide… inconditionnelle. Tant pis pour vous si vous vous attendez à un miracle. Je n’ai jamais eu le pouvoir de rendre la mémoire aux amnésiques.
La nuit était enfin tombée. Mais les étoiles semblaient plus lointaines et plus froides qu’à l’ordinaire. Assis dans l’obscurité, les pieds posés sur la balustrade du balcon, Brian inspirait profondément l’air nocturne. Une masse rugueuse lui comprimait le larynx, et il se dit, avec horreur, qu’un jour il étoufferait ; que les yeux lui sortiraient de la tête ; qu’il lutterait en vain pour faire pénétrer l’oxygène dans ses poumons. La mort le saisirait ainsi, contorsionné de souffrance, hoquetant de façon grotesque, incapable d’appeler à l’aide.
Une vivante caricature de la mort !
Quelques mètres plus bas, la ville étrangère semblait parcourue de frémissements d’élytres, de soubresauts maladifs. Des présences avides le guettaient, levaient vers lui des yeux brûlants, dissimulées dans les encoignures de la rue.
Il essaya de se souvenir d’autres villes, loin, dans un autre univers, dans un autre temps, des dizaines d’années auparavant, quand il était encore libre d’aller et de venir à sa guise. Certaines étaient lumineuses, d’autres silencieuses et froides, d’apathiques entassements de matériaux divers (on aurait pu les croire inhabitées), d’autres encore avaient été isolées du reste du monde par des barrières électromagnétiques et leurs habitants étaient marqués du sceau de fautes anciennes, de graves manquements à l’ordre établi.
Brian avait été un enfant dans une grande ville froide, aux larges avenues empoisonnées où les vivants avaient acquis le masque du dédain et de la mort.
Un jour, il avait une douzaine d’années, ses parents l’avaient emmené en voiture jusqu’aux abords d’une des cités interdites. Il se souvenait de ce spectacle impressionnant : des centaines de véhicules étaient rangés sur un immense parking et des haut-parleurs diffusaient de la musique militaire. Un écran gigantesque dressé contre le ciel resplendissait de toutes les couleurs du prisme. Le cœur battant, Brian appréhendait les événements à venir. Inéluctablement. Il se rappelait le bruissement de son sang dans ses oreilles, le brouhaha de la foule à demi noyé dans les avalanches de notes agressives. Parfois la musique se brisait sur les falaises du soleil éclatant et des voix suaves, androgynes, alignaient des slogans bellicistes. La guerre contre les Lems se trouvait alors dans une phase extrêmement critique pour les humains, car plusieurs escadres confédérées étaient venues se jeter dans les nasses spatio-temporelles que l’adversaire avait tendues dans plusieurs zones de combat. Brian se souvenait également des forces de police qui patrouillaient inlassablement entre les véhicules. Certains étaient des créatures de chair et de sang mais la plupart n’avaient d’humain que leur apparence. Car leurs vareuses rouges aux insignes éclatants ne renfermaient qu’une machinerie électronique des plus sophistiquées.
Plus tard l’écran s’était mis à flamboyer et ils avaient été contraints d’assister à un spectacle répugnant et brutal. En trois dimensions. Il en avait été tellement choqué qu’il avait dû se pencher par-dessus la portière et vomir tout ce qu’il avait dans l’estomac. Les séquences qui défilaient devant ses yeux étaient reliées entre elles par des admonestations et des bribes de discours mais elles glorifiaient toutes le combat que les hommes soutenaient contre l’ennemi héréditaire et dénonçaient en toutes lettres l’indicible cruauté des tueurs de Lémura.
Puis, les véhicules s’étaient vidés rapidement et leurs occupants avaient pris le chemin de la ville. Tandis qu’ils avançaient sur une route dont les talus étaient jonchés de boîtes de bière vides et de débris divers, Brian avait demandé à ses parents quelles sortes de gens vivaient dans cette ville. Il y avait eu un lourd moment de silence puis son père avait répondu, avec une lenteur pénible, comme s’il cherchait ses mots ou si, au contraire, il récitait une leçon apprise par cœur :
— Ce sont des fous, avait-il dit. Des hommes et des femmes qui ont osé mettre en doute les consignes du Parti. Qui ont élevé la voix contre la sainteté de la Guerre. Alors le châtiment est tombé sur eux comme sur les villes maudites de Sodome et de Gomorrhe…
— Étaient-ils tous coupables ? avait demandé Brian. N’y en avait-il pas qui pensaient autrement ?
— Peut-être. Mais la faute des coupables se serait de toute façon répandue comme un virus…
Ensuite ils s’étaient remis en marche vers la ville. ET…
Soudain, déchirant la trame de ses pensées, l’extirpant de sa machine temporelle, la sensation d’une présence, comme si quelqu’un avait ouvert sans bruit la porte de sa chambre.
« Laisse mourir le passé, car le monde que tu as quitté est un monde impitoyable ! »
Il se retourna vivement mais la pièce était vide. Il était entièrement seul avec les monstres du passé.
Il alla se verser à boire…
— Qu’est-ce qui vous arrive, Brian ? Vous avez l’air d’un cadavre !
— Asseyez-vous, Mortimer, ce n’est rien… ou du moins pas grand-chose, un mal déjà ancien auquel il faudra bien que je m’habitue. Que désirez-vous boire ?
Mais le lieutenant insista pour rester debout et voulut se servir lui-même. Il semblait craindre l’excessive générosité de son hôte en matière de boissons brûlantes.
— Vous êtes un drôle de type, Baird, et à cause de vous je me suis mis à patauger dans les marécages de l’histoire… si j’ose dire. Je n’ai pas cessé de penser à votre question à propos de la citadelle et dès la fin de mon service, j’ai fouillé dans mes notes et dans mes bandes sonores. Mais les renseignements que j’ai pu réunir ne sont pas très satisfaisants. Ils se sont même révélés plutôt contradictoires. Ce que je puis vous dire avec certitude, c’est que ce qui reste de la citadelle s’élève sur les ruines d’une autre beaucoup plus ancienne. Cela n’a rien d’exceptionnel : vous savez bien que dans l’univers les civilisations meurent comme les mouches. Sauf la nôtre bien sûr, qui a la peau plus épaisse qu’un pachyderme et dont les têtes tranchées repoussent plus vite que celles de l’Hydre de Lerne.
— Voilà des propos étrangement subversifs. Ne vous méfiez-vous pas de moi ? Après tout mon père était un membre assez important du Parti et j’ai été à bonne école !
Une image dans l’esprit de Brian : une haute silhouette en vêtements très stricts, avec à l’emplacement du cœur l’insigne du Parti qui étincelait comme un astre minuscule. Un être sans visage : son père.
— Oui, mais si j’en juge par votre carrière, vous avez mal appris votre leçon. Bon Dieu, je ne suis pas venu pour discuter l’éthique militaire. Même sur le ton de la plaisanterie. Je suis là pour vous proposer une petite excursion extra muros… Soit dit en passant, bien que je ne sache pas si ceci a quelque chose à voir avec cela : j’ai l’impression d’avoir été suivi.
— Suivi, dites-vous ? Mais par qui donc ?
— Je n’ai évidemment pas pu repérer mon suiveur. D’ailleurs comme je le disais à l’instant, il s’agit davantage d’une impression que d’une certitude.
— Mais pour quelle raison vous surveillerait-on et qui prendrait la peine de guetter les allées et venues d’un officier subalterne ?
— Si je suis pleinement votre raisonnement, vous essayez de me faire comprendre avec plus ou moins de tact que je me prends beaucoup trop au sérieux.
— Vos paroles dépassent ma pensée, Mortimer, mais il y a un peu de vrai dans ce que vous dites. Servez-vous un autre verre et expliquez-moi en quoi consiste cette excursion que vous venez de me proposer.
L’assurance de Baird était feinte, car il se retenait avec peine de frissonner et, le dos tourné vers la fenêtre ouverte toute grande sur la nuit moite de Celaeno de Peroyne, maîtrisait de plus en plus difficilement les battements de son cœur. Il ressentait le besoin de fumer afin de calmer ses nerfs fortement ébranlés mais craignait de révéler son trouble par le tremblement excessif de ses mains. Comment expliquer à son compagnon ses angoisses de tout à l’heure quand il avait soupçonné des présences « avides » de se cacher dans les anfractuosités de la rue, de le guetter sans relâche. Les propos du lieutenant apportaient de l’eau au moulin de sa peur. « Mais que se passe-t-il, bon Dieu, que se passe-t-il ? » Il essaya de trouver un bon jeu de mots, une phrase à l’emporte-pièce qui détendrait soudain l’atmosphère ; qui remettrait les choses à leur véritable place. « Quelque chose EST EN TRAIN DE SE PRODUIRE, ICI DANS CETTE VILLE. SUR CE MONDE DÉRISOIRE NOMMÉ CELAENO DE PEROYNE… »
— Puisque vous vous intéressez subitement à l’histoire et à l’archéologie, mon cher Brian, je voudrais vous montrer quelque chose que j’ai découvert et dont je n’ai encore jamais parlé à personne.
— Vous me flattez, mon vieux. J’espère que votre confiance ne sera pas mal placée.
— Soyez sérieux une minute, Baird, sinon je vous laisserai tomber comme un malpropre. Dès que vous pourrez vous libérer quelques heures, appelez-moi et nous irons faire ensemble un petit pèlerinage dans le passé.
Brian crut bon d’interrompre une nouvelle fois son interlocuteur :
— Je préférerais convenir dès maintenant d’un rendez-vous. Je dois reprendre mon service à bord de l’Épouvante dans quelques jours seulement. Mais auparavant, je vous serais reconnaissant de me donner des précisions sur cette… expédition temporelle !
— Il n’en est pas question. Vous verrez cela sur place mais jusque-là, je n’ai pas l’intention de vous mettre, comme on a coutume de dire, et je trouve cette image très bien venue, dans le secret des dieux.
Peu à peu, au cours de cet échange de propos, Brian avait retrouvé le contrôle de ses nerfs et ses doigts frémirent à peine quand il alluma une cigarette. Mortimer le regarda faire avec une certaine désapprobation.
— Je sais que je me mêle de ce qui ne me regarde pas mais combien de temps encore pensez-vous tenir la rampe en fumant cette cochonnerie ?
Baird ricana, pris en faute, mais décidé à rendre coup pour coup, surtout à présent que les premières bouffées bienfaisantes anesthésiaient son mal de vivre :
— La question est mal posée. Souffrez que j’en rétablisse le sens : il fallait demander : combien de temps tiendriez-vous SANS cette saloperie ?
Plus tard, il rêva qu’il traversait les Âges dans le cocon d’une machine à explorer le temps. La machine correspondait fort exactement aux descriptions qu’en avaient faites certains écrivains anglo-saxons des e XIX et
XX e siècles. Il se trouvait seul à bord et le brouillard du temps l’environnait, tourbillonnait en nuées grises, fascinant, impénétrable. Et la machine fendait cet océan de grisaille, éperon baroque dans l’éther silencieux, rejetant les siècles dans son sillage comme une vulgaire écume d’événements désagrégés. Puis, à un moment donné (ce qui est encore un artifice de langage quand on se trouve dans une machine semblable !), il poussait la manette STOP, et le brouillard se déchirait « immédiatement » dans quelque lieu perdu et sauvage du temps. Il descendait lentement de son siège, la tête bourdonnante, et marchait maladroitement vers la mer qu’il devinait au loin, derrière les dunes balayées par le vent. Des voix mystérieuses, impossibles à identifier, l’accompagnaient jusqu’aux abords d’une cuvette tapissée d’une herbe jaune, extrêmement sèche, dont les bruissements résonnaient en contrepoint.
Il découvrait alors Mortimer couché dans le sable, parmi les herbes sèches et jaunes, entièrement nu, comme crucifié, bras et jambes largement écartés du corps. Alors il s’agenouillait à côté du cadavre et des larmes brûlantes et amères lui jaillissaient des yeux. Jusqu’au moment où un nouveau personnage faisait son apparition, un personnage qui ressemblait étonnamment à son père. D’ailleurs sur le revers de son strict vêtement resplendissait l’insigne doré du Parti.
— Nous avons dû le supprimer, déclara le nouveau venu, car il tenait des propos subversifs.
Au matin, Brian prit ses puissantes jumelles et les braqua sur les tours de la citadelle. Mais il n’y avait là rien de particulier. Pourtant il lui sembla soudain futile, voire déplacé, que l’emblème de la Confédération flottât sur ces vestiges d’une autre civilisation.
— Croyez-vous aux rêves prémonitoires, Mortimer ?
— Non, bien sûr, répondit le lieutenant, sans ambages.
— Vous faites bien, car dans mon sommeil je vous ai vu mort et de mort violente. Le Parti vous réglait votre compte parce qu’on vous avait entendu tenir des propos subversifs…
— Vous êtes vraiment un joyeux compagnon, Brian. Pour ma part, je ne rêve pas très souvent ou, pour être plus précis, je ne me souviens que très rarement de mes rêves.
Le jour était gris et spongieux. Avec un peu de brume jaune traînant presque au ras du sol. Malgré cela, la voiture roulait à une allure assez vive sur la mauvaise route qui menait de Port-Jaïra vers le Territoire de l’Ouest.
Parfois les puissantes chenillettes faisaient voler les cailloux et, sur les talus, des animaux extraordinaires détalaient soudain en poussant des cris agacés.
Quelques années auparavant, les rares garnisons du Territoire de l’Ouest avaient été dissoutes et la route militaire, désormais inutile, se laissait lentement dévorer par le désert et la forêt. Dans le jour gris et jaune elle semblait plus que jamais d’un total anachronisme, d’une mélancolie communicative.
D’une certaine manière on pouvait considérer la voiture comme une machine temporelle puisqu’elle promenait ses occupants dans les décombres du passé. Elle parcourait en sens inverse la trajectoire du temps. Fallait-il s’attendre à voir surgir des entassements de roches volcaniques des pelotons d’hommes casqués et armés, sentinelles attentives et inconditionnelles de ce territoire fantôme ?
— Cette contrée est sinistre, Mortimer, et j’espère que ce que vous avez à me montrer vaut le déplacement…
— Certainement, Baird, certainement… Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour me payer votre tête que je vous ai embarqué dans cette sortie impromptue. Je vous demande encore un peu de patience.
Brian ravala sa mauvaise humeur, due en grande partie à une nuit d’insomnie, et essaya de s’intéresser au paysage.
Jadis, quand il n’était encore qu’un jeune homme déçu, saisi par la guerre, pris au collet par une angoisse dont il ne voyait pas la fin, il aurait aimé n’importe quel paysage, fût-il désolé, incolore, lépreux, pourvu qu’il pût sentir la terre ferme sous ses pieds. C’était au temps où il parcourait l’espace incendié sur la route de la Conquête.
Des monticules d’herbe sèche, des roches volcaniques, d’une teinte indéfinissable, et là-bas, encore dissimulées à leurs yeux, les frondaisons de la forêt. La végétation devait avoir repris ses droits et recouvert la route d’un épais linceul épineux.
Ils approchaient d’une falaise rocheuse plus élevée que les autres, un promontoire surplombant la route qui aurait pu aisément servir de poste de guet. Mais à qui, bon sang, à qui ?
Pourquoi ne pouvait-il se défaire de cette impression d’étouffement, de cette pesante sensation d’incertitude, comme s’il se fût trouvé sur une scène de théâtre devant une salle vide en apparence mais densément peuplée de spectateurs invisibles silencieux ? Il regrettait déjà d’avoir accepté d’accompagner le lieutenant Mortimer dans cette excursion insensée. « C’est ma faute, je pouvais très bien refuser, prétexter je ne sais quoi et lui expliquer que ma question à propos de l’ancienneté de la forteresse n’était due qu’à une fugace curiosité et que je me fous des vieilles pierres comme de la victoire finale ! »
La falaise venait sur eux, avec une sorte de majestueuse lenteur, et il n’aurait pas été terriblement surpris de voir se dresser sur le promontoire de pierre, bien découpé dans la lumière grise et jaune, un assaillant anonyme, venu des entrailles de la terre, braquant sur eux une arme étincelante et mortelle.
— Un lieu rêvé pour une embuscade, dit le lieutenant Mortimer.
— C’est de la transmission de pensée, grommela Brian d’une voix lugubre.
— Non, mon vieux, simplement de la déformation professionnelle !
Après cette innocente boutade du lieutenant, le silence retomba entre eux. Baird concentra toute son attention sur la falaise, comme s’il craignait vraiment quelque guet-apens. En cas d’accrochage, Mortimer ne devait pas être très efficace. Bien qu’il eût combattu à plusieurs reprises, c’était avant tout un intellectuel, trop épris de phraséologie pour défendre sa peau dans un engagement vraiment sérieux. Avec un cynisme bon marché, il imagina son compagnon rampant entre les herbes, les mâchoires contractées par la peur, essayant d’échapper à d’impitoyables agresseurs. Ses pensées reculèrent cependant devant une mise à mort, même factice.
— Nom de Dieu ! s’écria-t-il brusquement, rompant le silence avec une telle brutalité que la voiture fit une embardée. Regardez là-haut !
Quand il eut repris le contrôle de son véhicule, Mortimer jeta un coup d’œil inquiet du côté de la falaise. L’angoisse de Baird était contagieuse. Elle semblait crépiter dans l’atmosphère comme de l’électricité. Les mains du lieutenant poissaient le volant.
— Je ne vois rien, dit Mortimer, plutôt sèchement. Rien du tout.
Baird, encore sous le coup d’une émotion violente, contemplait fixement le sommet de la falaise.
— Je vais m’arrêter, Baird, le temps que vous vous calmiez.
— Non, ne restez pas à découvert. Je suis sûr qu’il y avait quelqu’un là-haut, il n’y a pas trente secondes de cela !
— Écoutez, mon vieux, je ne sais pas lequel de nous deux est en train de déconner, mais j’ai l’impression que notre petite balade est mal partie.
La main de Brian s’abattit brutalement sur le poignet de Mortimer :
— Fermez-la, foutre de merde, et laissez-moi faire !
— Vous dépassez les bornes, mon cher ! Vraiment ! nous allons faire demi-tour et regagner Port-Jaïra. J’en ai assez vu pour aujourd’hui.
Mais Baird n’écoutait plus son camarade. Il poussa la portière de l’auto-chenille et sauta sur a route, le pistolet à la main.
— BRIAN ! BRIAN ! OU ALLEZ-VOUS COMME ÇA ?
La voix de Mortimer était moins assurée à présent et on sentait qu’il ne savait plus très bien ce qu’il devait craindre davantage : les sortilèges d’une nature hostile ou les accès de folie de son compagnon de route. Finalement il alla s’accroupir derrière un rocher et surveilla alternativement le promontoire de pierre grise et la silhouette de Baird se déplaçant maintenant entre ciel et terre.
Brian regrettait déjà de s’être lancé si imprudemment à l’assaut de la falaise. Au début, il avait réussi à progresser très rapidement sur une espèce de sentier naturel qui prenait la roche à rebours mais ensuite, subitement, les choses s’étaient compliquées.
À présent, il luttait pour sa vie, accroché à la muraille grise, et le ciel n’était plus qu’un chavirement de couleurs acides et de sonorités agressives. Dans sa bouche il y avait un goût de métal, et le sang qui coulait de ses doigts déchirés ruisselait sous les manches de sa vareuse, le long des muscles tétanisés de ses avant-bras.
Son entreprise n’avait aucun sens, car si quelqu’un le guettait réellement du sommet de la falaise, il lui serait facile de l’exécuter dès l’instant où il parviendrait à sa portée. Brian avait bien trop à faire de ses deux mains pour pouvoir se servir de son arme quand la nécessité s’en présenterait. Pourtant il s’entêtait, à cause de Mortimer, comme s’il cherchait à prouver à son camarade qu’il était prêt à assumer ses responsabilités.
Il lui fallut encore dix longues minutes avant de parvenir au sommet de la falaise. Le promontoire était vide de toute présence humaine et comme il n’y avait pas un souffle de vent, le silence le frappa en plein visage, tel un défi.
— Il n’y a personne, cria-t-il à Mortimer. Vous aviez raison. Je vais chercher un chemin plus commode pour redescendre.
Avant d’entreprendre la périlleuse descente, il jeta un dernier coup d’œil à la plate-forme rocheuse. Non, vraiment, il n’y avait jamais eu personne ici. En tout cas depuis bien longtemps. Ses craintes n’étaient que les émanations d’un esprit enfiévré.
Mortimer arrêta l’auto-chenille tout près de l’orée de la grande forêt. Comme Brian l’avait supposé, la route était fermée à présent, bouchée par un lacis impénétrable de lianes, d’épines et de feuillage obscur.
— Vous voyez, Baird, à peine avons-nous tourné le dos que l’herbe pousse sur nos conquêtes. Mais peu importe, car ce que j’ai à vous montrer se trouve tout près d’ici. Dans une petite heure de marche nous serons à pied d’œuvre.
— Sérieusement, mon cher, ne trouvez-vous pas que la plaisanterie a assez duré ? J’ai eu plus que ma part d’exercice physique aujourd’hui…
Mais le lieutenant demeura inflexible. L’un derrière l’autre, ils pénétrèrent sous le couvert des arbres.
La marche à travers la forêt se révéla moins pénible que Brian ne l’avait appréhendé. D’abord ils profitèrent de ce qui restait de la route (on y trouvait un passage suffisant, à condition de ne pas aller de front) puis ils s’engagèrent plus avant dans la sylve sur un sentier à peine tracé.
— N’avez-vous pas peur de vous perdre là-dedans ?
— Plus maintenant. Je viens ici souvent, chaque fois que je ne peux plus supporter Port-Jaïra et mes semblables… Sauf votre respect, Brian, sauf votre respect !
Avec leurs sabres de brousse, ils purent progresser assez rapidement et il leur fallut un peu moins d’une heure pour atteindre les ruines.
Évidemment Baird s’était attendu à quelque chose de ce genre et il fut un peu déçu quand il découvrit les vestiges dont son compagnon semblait faire tant de cas. Mortimer avait entouré leur petite expédition d’un tel luxe de précautions et de mystères qu’il s’était imaginé trouver une ville gigantesque dissimulée dans la jungle : des temples surchargés de sculptures, des bâtisses surmontées de symboles inexplicables, des statues hideusement belles, des dragons et des guerriers de pierre veillant sur un passé tellement énigmatique qu’il provoquait chez l’intrus une sorte de crainte religieuse.
Mais évidemment si une telle cité avait existé à une heure à peine de marche de l’ancienne route, cela se serait su, cela aurait fait un trop beau sujet de conversation.
Les ruines n’étaient vraiment rien que des ruines. Il fallait avoir de sérieuses connaissances archéologiques – ou à défaut une énorme bonne volonté ! – pour reconstituer par les yeux de l’esprit la silhouette des bâtiments aux trois quarts recouverts par la végétation.
— Je sais très bien ce que vous avez envie de me dire, Baird. Vous avez envie de me dire que le jeu n’en valait pas la chandelle et que nous aurions mieux fait de laisser dormir ces vieilles pierres sous le manteau du temps. Et de prime abord, vous pourriez bien avoir raison. Mais il faut se garder de juger selon les seules apparences… surtout sur un monde aussi bizarre que Celaeno de Peroyne.
« Cesse de tourner autour du pot, Mortimer, pour l’amour du ciel. Je ne peux plus le supporter. Je sais aussi bien que toi que quelque chose va de travers ici. Toi tu as tes ruines, tes mystères, tes impressions, moi je suis assailli par des rêves, des angoisses, des présences… On dirait que quelqu’un, subrepticement, au moment où on s’y attendait le moins, a introduit un minuscule grain de sable dans les rouages de la machine. »
— Écoutez-moi, Mortimer ! Si je vous ai suivi jusqu’ici sans vous poser de questions c’est parce que je suis moi-même confronté à plusieurs problèmes en apparence insolubles mais nous n’allons pas jouer ensemble au jeu du chat et de la souris.
Les yeux de Mortimer jetèrent soudain des étincelles tranchantes : on aurait dit deux silex rivés dans ses orbites.
— Je n’ai pas de leçon à recevoir de vous… sur mon propre terrain. Je vous ai amené ici par amitié mais si vous le prenez ainsi, nous pouvons rebrousser chemin immédiatement.
Un voile rouge tomba devant les yeux de Baird. Pendant un bref instant, il lutta contre la tentation de se jeter sur son compagnon, de lui défoncer le visage à coups de poing, à coups de crosse… Mais tout aussi brusquement il se souvint de son ridicule comportement lorsque, perdant le contrôle de ses nerfs, il avait entrepris l’escalade du promontoire volcanique, persuadé qu’un guetteur impitoyable en voulait à sa vie.
— Vous avez raison, lieutenant ! Nous sommes arrivés au même point, vous et moi. Et je n’ai pas l’intention de vous imposer mon opinion.
Ils parcoururent les derniers mètres qui les séparaient des ruines dans un mutisme gêné.
On aurait dit qu’un coup de hache brutal venait de briser le cristal du temps…
Mortimer s’arrêta devant une muraille dévorée par les milliers de bouches avides de la forêt. Sous un arceau de pierres disjointes suspendu dans un équilibre précaire, le lieutenant désigna une inscription que les féroces morsures du temps n’avaient pas réussi à effacer entièrement.
— Parfois, dit-il d’une voix grave et tendue, le destin du monde a tenu dans une petite phrase… lapidaire ! Mais je ne suis pas venu jusqu’ici avec vous pour vous faire une conférence philosophique. Je vous dirai même, mon cher Brian, que j’aurais gardé tout ceci pour moi si vous ne m’aviez pas posé cette question à propos de la citadelle. Ce ne sont pas tant vos paroles qui m’ont donné à réfléchir que l’expression de votre visage. On aurait dit que votre esprit planait à une grande hauteur… Mais laissons cela, voulez-vous ?…
(« On aurait dit que votre esprit planait à une grande hauteur… », venait de déclarer le lieutenant Mortimer, et soudain Baird se souvint de son rêve de fièvre, de son envol, de sa dérive à travers l’espace et le temps, au-dessus de la mer d’Offuz où flottaient des vaisseaux oubliés. Il se souvint des hautes tours de la citadelle de Jaïra, silhouettes guerrières dans un monde paisible qui avait voulu oublier que l’univers vivait au rythme des combats. Et, surtout, il se souvint de cette embarcation triplement mâtée, aux voiles tissées d’or, qui l’emportait vers…)
— J’ai l’impression que vous ne m’écoutez pas, Baird. Et pourtant ce que j’aimerais vous confier m’obsède. M’inquiète… Cette inscription, sur ce mur m’a coûté de longs et patients efforts de transcription et de traduction. Mais l’avantage de notre métier tient dans les innombrables loisirs qu’il nous ménage entre deux batailles. Mes studieuses journées ont porté des fruits et je connais maintenant la signification exacte de ces symboles. Cette inscription est rédigée dans la vieille langue du pays, celle que l’on parlait avant notre venue sur Celaeno de Peroyne. Une langue riche, foisonnant d’images, souvent pompeuse, parfois d’une simplicité fulgurante. Une langue de contrastes témoignant, en tout cas, d’une haute culture et d’une intense spiritualité. La langue d’un peuple en parfaite harmonie avec le monde. N’est-ce pas là une chose rare et précieuse ?
Mortimer s’emballait, laissait tomber le masque :
— Avez-vous pu définir son âge ? demanda brusquement Brian.
Le lieutenant, coupé net dans son discours, eut un léger sursaut, comme si un insecte venait de le piquer puis il déclara :
— Voilà une question à laquelle je ne puis répondre très précisément. D’après mes calculs et ceux de l’ordinateur… environ 2000 ans, mais je ne pourrais en jurer. En vérité, quelques siècles importent peu. À présent je vais vous dire, dans notre langue grossière, ce que nous révèlent ces vieilles pierres. En fait, il s’agit d’une prédiction… qui nous concerne. Je veux dire : qui concerne les soldats de la Confédération.
Maintenant Brian se sentait vraiment mal à l’aise. Un gros insecte vint se poser sur son avant-bras et il gesticula violemment dans la pénombre jaune et grise de la forêt chassant l’intrus vers les hauteurs végétales où la lumière frissonnait sournoisement. C’était une sorte de coléoptère aux élytres miroitants, d’un beau vert minéral : un vrai chrysoprase ailé. Mais parfaitement inoffensif. Il se sentit ridicule. « J’ai les nerfs usés jusqu’à la corde ! », se dit-il, conscient de sa vulnérabilité, triste soldat de plomb dans un décor où il n’avait pas sa place. Brutalement, sans doute pour dissimuler son désarroi, il dit :
— Vous savez, je ne crois pas aux prédictions. (Et il ajouta mentalement : « De toute façon, je n’ai plus aucun avenir, n’est-ce pas, jeune homme ? ou bien avez-vous une solution de rechange à me proposer au nom de l’histoire ancienne ? »)
Mortimer sourit. Son calme contrastait si évidemment avec la nervosité de son compagnon qu’on aurait pu les tenir l’un et l’autre pour l’avers et le revers d’une médaille.
— Le texte inscrit ici est le suivant : « Les armées des étoiles viendront pour détruire ce qui était déjà mort, mais des ruines renaîtra la vie. Et les guerriers des étoiles seront tels des insectes mâles après la fécondation… »
Le lieutenant marqua un temps puis il demanda :
— Vous savez certainement ce qui arrive à beaucoup d’insectes mâles juste après la fécondation de la femelle ?!
Brian regrettait une fois de plus de s’être laissé entraîner dans une équipée dénuée de sens, une aventure sans lendemain. « Parfois, se dit-il lâchement, l’ignorance vaut mieux que le savoir. Comment une simple question lancée après déjeuner peut-elle provoquer une telle avalanche de réponses dénuées de signification ? » Il sentait la sueur couler abondamment le long de son échine, chaude et gluante. Une peur irraisonnée s’était emparée de lui, comme tout à l’heure quand, après s’être lancé à l’assaut du promontoire de pierre, il n’avait découvert sur la plate-forme rocheuse qu’un vide poignant, plus effrayant que tous les périls de la guerre. Il crut un instant, un long moment d’éternité, que cette partie de la forêt venait de basculer dans un autre temps (ou dans une autre dimension de l’univers) où guettaient des présences plus sarcastiques et inquisitrices que véritablement hostiles. Et cette sensation d’infériorité devant ces créatures invisibles lui mordait sauvagement le cœur et les entrailles. Lorsqu’il parla, enfin, sa propre voix lui parut lointaine et soudain désincarnée :
— Je ne crois pas, dit-il lentement, à la prospérité renaissante sortant du ventre de la guerre… Sans doute sommes-nous en présence d’une simple coïncidence. Les mythologies humaines en étaient pleines.
— Vous niez tout en bloc, mon vieux, et vous croyez vous en tirer de cette façon… la plus primitive qui soit, et la plus faussement scientifique. Avouez que la coïncidence (comme vous dites, mon vieux !) est troublante !
Brian laissa errer son regard sur les monuments à demi digérés par les sucs de la grande forêt, et ses yeux brusquement se remplirent de larmes, tandis que dans sa gorge une boule de cire chaude grossissait impitoyablement comme pour l’étouffer…
— Partons, s’écria-t-il, allons-nous en d’ICI ! Tout ça pue la pourriture et la mort !
Puis il se souvint que c’était bien de son propre pourrissement que la forêt tirait les substances qui la faisaient revivre. C’était une vieille, une très vieille vérité. Et elle demeurait vraie jusque sur ce monde lointain, goutte de boue pulsatile dans le marécage universel.
Sur le chemin du retour, tandis que les couteaux de brousse élargissaient le sentier, ils évitèrent de parler, de briser l’épais silence végétal. Mortimer semblait furieux ou déçu, ou les deux à la fois. Sans doute regrettait-il déjà d’avoir vendu la mèche et confié son secret à un Béotien, un être aux nerfs ébranlés, en proie à des crises passagères de folie.
Plus tard quand ils reprirent la route, Baird essaya de raccommoder les choses.
— Je vous prie de ne pas me tenir trop rigueur de mes accès de… enfin appelez cela comme vous voudrez, Mortimer !
Le lieutenant éclata d’un rire forcé :
— Voyons ! Mais nous en sommes tous plus ou moins là, mon vieux… Je me suis bien imaginé, l’autre soir, en venant chez vous, que quelqu’un me filait le train. Oui, nous en sommes, tous là…
Il s’interrompit. Sans doute aurait-il préféré se trouver ailleurs. Dans son bureau, peut-être, à consulter ses dossiers, ses vieux livres moisis ou son computeur de salon…
— Peut-être vous suivait-ON réellement. Je veux dire… Comprenez-moi, mon cher ! Je me suis sans doute rendu ridicule à vos yeux quand je me suis mis à escalader cette falaise, persuadé d’y trouver un guetteur armé. Je me suis fié à mon seul instinct. Et mon instinct me disait qu’IL SE TROUVAIT QUELQU’UN LÀ-HAUT QUI ME REGARDAIT. JE SENTAIS SES YEUX POSÉS SUR MOI. Tout le monde connaît cette sensation. Quand on a la pointe d’un regard sur la nuque. Avec la différence que ce regard-là s’était fixé sur mon front… à la manière d’une ventouse.
(« Une image grossière, se dit-il, mais il n’en avait pas trouvé d’autre. Il est vraiment temps de rentrer maintenant ! »)
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