L'Épouvante
1 la Guerre des Lems
1
LA GUERRE DES LEMS
Entassez des montagnes de cadavres près d’Austerlitz et de Waterloo, Enterrez-les et laissez-moi travailler – Je suis l’herbe. Je recouvre tout. Entassez des montagnes près de Gettysburg
Entassez des montagnes près d’Ypres et de Verdun. Enterrez-les et laissez-moi travailler.
Deux années, dix années passent, et des voyageurs demandent à celui qui
sait :
Que s’est-il passé ici ?
Où sommes-nous ici ?
Je suis l’herbe Laissez-moi travailler.
CARL SANDBURG
— S’il vous plaît, s’il vous plaît…
Les mots n’étaient qu’un balbutiement lamentable et Baird n’était pas très bien disposé envers les indigènes. Il refusa donc de se retourner, de prêter attention à une créature certainement misérable et vermineuse, peut-être pourrie de la tête aux pieds par une atroce maladie.
— S’il vous plaît, s’il vous plaît…
Puis Baird se dit qu’il y avait quelque chose de fascinant, de bouleversant dans cet appel répété, semblable à la prière d’un enfant abandonné par ses parents aux mauvais sortilèges de la nuit. Il se retourna et découvrit une mince silhouette dansante, mal découpée dans la demi-ténèbre de la rue.
— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-il. De l’argent ?
« Quel monde affreux, se dit-il, quel monde impitoyable. »
— Il faut venir avec moi, dit l’étrange créature. C’est très important.
Baird était contrarié. Depuis le matin, il errait en ville ; essayant de noyer sa rancœur, sans y parvenir.
Il y avait eu du courrier. Un courrier officiel, provenant de l’Amirauté. En termes laconiques, définitifs, on le prévenait que sa demande de mutation loin de Celaeno de Peroyne avait été rejetée. L’exil s’éternisait. Le terrible exil, semblable à la mort.
« Personne ne peut plus rien pour moi. Je suis un mort-vivant. »
— Je ne suis pas fatigué de vivre, dit Baird. Montre-moi au moins ton visage. Comment pourrais-je savoir si je dois te faire confiance.
— Il faut que tu te fies à ton instinct, dit la voix. Seul ton instinct peut te répondre. Mais dépêche-toi, car le temps nous est mesuré.
Il soupira, cherchant dans sa mémoire des souvenirs atrophiés. Il lui semblait en effet avoir déjà entendu cette voix quelque part, au hasard du temps perdu, sur un autre monde qui appartenait déjà à un ailleurs imprécis où régnaient de vagues divinités aux pensées ombrageuses. Il s’approcha de quelques pas, mais une main se leva, dans la pénombre de la rue, l’arrêta :
— Non, vraiment, vous ne devez pas faire un pas de plus. Je ne compte pas : je ne suis qu’un messager. Un second rôle dans une pièce très complexe…
Depuis qu’il se trouvait en route parmi les étoiles et plus précisément depuis le début de son exil sur Celaeno de Peroyne, le lieutenant Baird avait fini par s’habituer aux circonlocutions des habitants des autres planètes. Au début, comme tous les gens de son espèce, il n’avait pu se défendre de réactions racistes, se réfugiant prudemment derrière la crainte qu’inspirait l’uniforme des Forces confédérées. Maintenant son hostilité ressemblait davantage à de l’agacement. D’ailleurs, il était beaucoup trop préoccupé par son propre sort pour accorder à des humanoïdes plus ou moins bien civilisés plus d’importance qu’il n’était absolument nécessaire.
— Je vous en prie, venez avec moi, maintenant, supplia l’inconnu.
« Je ne comprends pas la raison de cet acharnement… »
Après tout ; il n’était qu’un petit officier subalterne, vaguement neurasthénique, égaré dans les méandres d’une guerre fluctuante et interminable.
« Fie-toi à ton instinct », avait dit la voix. Mais que lui disait son instinct ? Rien, les voix de son subconscient demeuraient inaudibles, tellement lointaines qu’elles se perdaient en échos imprécis. Puis, bizarrement, un tumulte naquit dans sa tête et il s’ébroua tel un chien sous l’impact d’un flot de particules sonores :
« Le monde est un océan de flammes, disait le tumulte, un vaste marécage d’absence et d’angoisse. Tu dois suivre le messager que je dépêche vers toi. Il peut te conduire dans les labyrinthes de la nuit. »
Brian Wendell Baird, lieutenant de la Flotte confédérée, en disgrâce et en exil, murmura quelques paroles qui pouvaient à la rigueur passer pour un acquiescement, puis il demanda d’un ton raffermi :
— Tu n’oserais pas entraîner un officier dans une aventure mortelle. Tu sais bien que tu ne t’en sortirais pas…
Une musiquette résonna dans son cerveau, effaçant l’empreinte de ses propres pensées. Il avait l’impression soudaine, assez intolérable, que les ténèbres, dans cette rue étroite, déjà masquée par les rebonds des façades, s’étaient appesanties, comparables à une masse grouillante, indescriptible de bestioles hideuses. Celaeno de Peroyne était un monde étrange où la réalité semblait aussi instable que la composition de certaines substances chimiques qui passaient leur temps à sauter d’un état à l’autre (gazeux, liquide, solide) : un vrai sortilège. Dans cette atmosphère étouffante, l’uniforme avait quelque chose de rassurant : il symbolisait un univers où toute chose était à sa place, où les uns donnaient les ordres que les autres exécutaient, sempiternellement, à perte de pensée. Les ordres ne se discutent pas.
Befehl bleibt Befehl.
Command ! We shall obey !
Gli ordini non se discutono !
Même la mort avait l’air de prendre des gants quand il lui arrivait de prélever son tribut sur l’immense armée des Confédérés. Elle avait presque l’air de s’excuser, la camarde… Mais une fois de plus c’était la trêve. Les guerriers restaient sous les armes, et leurs navires de combat, immenses forteresses aux reflets de platine et d’iridium, continuaient de patrouiller entre les étoiles.
Le lieutenant Baird se mit à suivre l’étrange silhouette vaguement claudicante et il lui apparut soudain qu’il respirait plus à l’aise malgré l’étreinte bizarre des ténèbres, malgré l’incertitude dans laquelle il se trouvait. Il était débarrassé du terrible fardeau qui venait de peser sur ses épaules, l’air pénétrait profondément dans ses poumons, pur et roboratif, débarrassé des miasmes visqueux de cette serre morbide qui avait nom Celaeno de Peroyne.
Il leva les yeux, craignant un bref instant de ne découvrir au-dessus de sa tête qu’une lugubre flaque d’obscurité, sans la moindre lueur stellaire, mais les étoiles étaient bien là, répandues généreusement dans l’axe de la ruelle, telles des éclats de silex étincelants.
« Peut-être suis-je en train de rêver tout cela. Peut-être suis-je étendu dans la moiteur de ma chambre, ivre ou drogué, ou les deux à la fois. Dans cette torpeur, dans cette moiteur, dans cette vie à la dérive… »
Depuis longtemps, les nuits de Port-Jaïra étaient pour Baird dénuées de surprises. La vie de garnison, depuis les temps lointains des premières conquêtes spatiales, n’avait guère changé. Alcools, drogues, bordels, maladies tropicales et intrigues incessantes conditionnaient le passage des jours et des nuits.
Port-Jaïra (à peine 30 000 âmes perdues !) était une des cités de la côte de la mer d’Offuz. Un étagement de terrasses souvent pestilentielles. On y devinait les restes d’une civilisation ancienne et puissante, lentement saisie par la décadence. Mais Baird n’avait jamais désiré réfléchir sur les crises de croissance et les retours d’âge des civilisations interstellaires. Pour lui, toutes les civilisations étaient mortelles, irrémédiablement promises au chaos et au silence. Le reste n’était que bruit et fureur inutiles, même à présent que la paix était signée entre les belligérants, la Confédération et l’Empire de Lémura, une paix qu’avec énormément d’emphase et une bonne dose d’hypocrisie les uns et les autres appelaient la Trêve des Cinq Siècles.
Malgré une méfiance bien compréhensible – après tout le conflit armé, entrecoupé de pauses trompeuses et de négociations essoufflantes, durait depuis un nombre presque incalculable d’années ! –, une paix hallucinante s’était installée dans les cieux. Les deux Géants s’acagnardaient dans une sécurité fallacieuse, semblables, dans leurs professions de foi, à de vieux chats fatigués que leurs griffes empêchaient de dormir du sommeil du juste. Finalement, et ils ne l’ignoraient pas, la concorde leur semblerait bientôt ennuyeuse comme un mariage de raison. L’innombrable soldatesque de chair, d’acier et de matière(s) synthétique(s) s’était brusquement retrouvée en disponibilité. Surtout depuis qu’une formidable expédition punitive avait bouté les infatigables pirates orkandes hors des sphères d’influence des deux Géants. On l’avait occupée, tant bien que mal, à toutes sortes de travaux secondaires, à des missions inutiles ou farfelues. Mais on savait aussi que la moindre étincelle suffirait à remettre à feu et à sang une zone de plusieurs milliers de parsecs de diamètre. Cette situation de statu quo hypocrite, Baird l’avait surnommée la mauvaise guerre. Non qu’il pût y avoir pour lui de bonnes ou de justes guerres, mais les ambitions contraires déguisées en entente cordiale lui faisaient l’effet de détonateurs à l’échelle galactique. Quelqu’un, quelque part, poserait fatalement le pied au bon endroit… et l’espace redeviendrait rouge…
Les rues étaient atrocement vides.
Mais inhabituellement propres.
Vertigineusement rectilignes. On aurait pu se laisser gagner par une confiance fascinante. Oui, certainement… on aurait pu, avec un peu de mépris pour de vieilles inquiétudes, se laisser fasciner tout à loisir par cet enchevêtrement d’odeurs, de sensations, par cette avance, cette pérégrination dans le monde du froid (ou de la fraîcheur ?… du silence ?).
Chassée la touffeur tropicale des rues de Port-Jaïra. Et avec elle, la pesanteur des jours, la mollesse dégradante des nuits.
Les nuits surtout, les terribles, les interminables nuits de Port-Jaïra dans le flamboiement vénéneux de la lune, une lune qui semblait distiller des poisons insidieux qui minaient l’énergie des dormeurs comme les mancenilliers, ces arbres légendaires de vieux récits terriens. Les nuits qui semblaient couver sans cesse des menaces répugnantes. Et dont il fallait chasser les cauchemars par l’abus des drogues et des alcools…
Un vent frais venu de hautes cimes perdues dans des nuages indissolubles avait l’air de balayer maintenant les ruelles désertes, s’engouffrant dans les vêtements de Baird, comme pour l’emporter au loin, par-delà les infertiles limons des ténèbres. Il marchait avec grâce et légèreté, et se disait : « Je viens d’acquérir un corps tout neuf ; toutes les cellules de mon organisme ont été miraculeusement régénérées. »
Il échappait à la médiocrité de sa condition, au triste destin des malheureux guerriers dispersés dans les zones perdues de la galaxie. Les rouages encrassés de sa machine interne, instantanément remis à neuf, fonctionnaient avec force et régularité.
Quand il s’éveilla de cette merveilleuse torpeur, il constata qu’ils étaient parvenus au pied de l’ancienne citadelle, une vieille forteresse ruinée qui dominait la ville et qui attestait encore la gloire passée de Port-Jaïra. Effectivement un vent plus frais que de coutume soufflait de la mer, apportant d’étranges parfums qui faisaient frémir délicieusement les narines de Brian. « On dirait que ce monde est en train de se métamorphoser. De reprendre vie… » Il écarquilla les yeux pour chercher au-dessous de lui, étagées au-dessus des jetées, les lumières de la cité, mais on aurait pu croire qu’une brume répandue sur les divers quartiers de Port-Jaïra empêchait d’en distinguer les grandes lignes topographiques. Son cœur commença de battre plus vite. Il se tourna vers son guide et s’écria :
— Tu m’as entraîné dans un guet-apens !
Mais il n’alla pas plus-loin, la poitrine transpercée par le poignard de l’angoisse : il se trouvait seul au milieu des ruines.
« De telles choses sont impossibles. Elles ne peuvent pas ÊTRE. »
Alors la voix qui lui avait parlé tout à l’heure résonna une nouvelle fois dans son esprit : « Tu dois te fier à ton destin. Ici tu es en sécurité. Personne ne touchera à un cheveu de ta tête. »
Des formes aériennes se mirent à évoluer autour de Brian Baird, le frôlant parfois, mystérieusement, et à chaque attouchement, il s’imaginait (ou bien alors était-ce la réalité ?) qu’une force et une énergie toutes neuves lui étaient injectées par ce simple et léger contact. Les présences immatérielles qui hantaient ces lieux d’un autre temps semblaient le guider vers les hautes murailles qui cernaient le cœur de la citadelle. Il parcourut ainsi des couloirs désolés, des cours austères où luisaient les anneaux de serpents endormis, des salles dénuées de toit au-dessus desquelles resplendissaient les étoiles.
Celaeno de Peroyne, planète perdue, monde maudit, Cloaca Imperii !
Une garnison peut-être sacrifiée à la Confédération. À la périphérie des combats. Une terre que les Lems n’avaient même pas cherché à disputer aux hommes, une île de l’espace dont l’exploration et la mise en valeur s’étaient soldées par un de ces échecs non pas fracassants mais subtilement déprimants qui avaient marqué de tristes balises la route de la conquête et de la gloire…
Et pourtant certains vestiges prouvaient que cette planète avait connu en des temps peut-être pas tellement lointains quelque chose comme un âge d’or. Et la Citadelle qui dominait Port-Jaïra avait certainement servi de résidence fortifiée à des monarques remplis de rêves ambitieux.
Baird se sentait bien, en confiance, en paix avec l’univers. Il ne regrettait plus cet exil, son éloignement des terres où régnaient le luxe et la débauche de la civilisation des Oligarques. D’ailleurs, s’il était bien honnête et franc avec lui-même, n’était-il pas depuis longtemps tombé sous le charme malsain de Celaeno de Peroyne ? N’avait-il pas eu l’impression, chaque fois qu’il revenait, pour de brefs congés, en terre confédérée, que le temps courait sans lui, tel un bolide lancé à fond de course, vers une destination inconnue. Les rares amis qui daignaient le revoir encore, à l’occasion de languissantes beuveries, le traitaient avec un dédain, rendu presque imperceptible par les maniérismes de la conversation, mais bien réel pour un individu que la vie avait profondément marqué de son sceau. C’est pourquoi, sans trop vouloir se l’avouer, le lieutenant se sentait presque soulagé quand les ombres de l’espace se refermaient sur lui et qu’un des grands oiseaux métalliques de la Confédération l’emportait vers ce monde peuplé de spectres faméliques et de créatures indifférentes au passage du temps et aux orages de la guerre hégémonique qui opposait depuis infiniment d’années les armadas de Lémura et de la Concorde oligarchique.
La salle où il se trouvait à présent resplendissait comme en plein jour, tandis que résonnaient des sonorités étranges et grêles, et que des murmures soyeux se pourchassaient de coin en recoin. Il ferma les yeux, afin de se mieux concentrer, de recevoir par tous ses pores ces bienfaisantes décharges énergétiques. Puis il eut conscience d’une présence plus charnelle et leva lentement les paupières : un homme se tenait devant lui. De taille moyenne et sans signes particuliers, il avait revêtu, pour cette insolite rencontre parmi les témoins du passé, une tenue qui devait symboliser quelque autorité ancienne.
— Je suis heureux de vous voir, lieutenant Baird… dans ce cadre qui convient parfaitement à une conversation élevée. J’espère que le messager que j’ai envoyé vers vous a bien transmis mon message… Ce n’est pas moi qui vous ferai un discours sur les difficultés de communication entre les espèces… même évoluées.
Il essaya de graver les traits de cet homme dans sa mémoire, afin de pouvoir le reconnaître si un jour il le retrouvait sur son chemin, mais il y avait comme une lourde masse qui pesait sur son front, sur ses paupières vaguement douloureuses.
— Non, vous ne rêvez pas toutes ces choses, ces rues bizarres, ces monuments effrités par le temps, cette forteresse devenue aussi inutile que les vôtres le seront un jour. Je vous ai observé, lieutenant, et je vous ai fait suivre constamment par l’un ou l’autre de mes compagnons. Je sais que vous êtes différent des autres militaires cantonnés à Port-Jaïra, mais aussi que de tous les officiers qui vivent parmi nous vous êtes le plus démuni d’ambition et le moins fait pour la vie belliqueuse…
Le discours de l’inconnu, logiquement, aurait dû agacer Brian. Personne, en effet, n’apprend avec plaisir que des étrangers fouillent sa vie privée comme si elle n’avait guère plus de valeur qu’un paquet de vieilles hardes. Mais non, il demeurait là, les yeux écarquillés, recevant ces paroles comme si leur contenu avait quelque chance de lui révéler prodigieusement la solution à ses problèmes.
L’inconnu, d’ailleurs, poursuivait ses considérations, toujours sur le même mode, un peu endormant, avec une douceur qui devait recouvrir une force de caractère peu commune.
— … Même un vieux peuple comme le nôtre. La paix est revenue entre vous et les armées de Lémura. Une paix qui nous concerne peu, il est vrai, puisque vos troupes continuent d’occuper nos villes, sans tenir compte de ce que nous pensons et ressentons. En votre qualité d’officier (même subalterne !) de l’armée confédérée, vous ne pouvez prendre nos malheurs en considération. Et le voudriez-vous, que vous seriez encore trop préoccupé de votre propre misère morale…
Pendant que ces paroles tombaient sur lui, avec une lenteur presque majestueuse, Brian se sentit complètement libéré de ses peurs, de ses terribles appréhensions. Cette voix qui résonnait dans les profondeurs de l’ombre était apaisante, semblable à un baume qui aurait coulé sur des blessures déjà anciennes mais toujours suppurantes et douloureuses, compagnes lancinantes des nuits sans sommeil et des journées inutiles.
« Un vieux peuple comme le nôtre… une guerre qui nous concerne peu, et une paix où personne ne trouvera son compte… mais le monde est vieux, tellement vieux, lieutenant Baird, que vous, pauvre grain de sable jeté dans l’ouragan du temps, ne pouvez l’appréhender dans toute son odieuse pérennité… »
L’odieuse pérennité du temps.
Des images flottaient autour de Baird, les unes fulgurantes et colorées, semblables aux éclairs violents jaillis des canons-lasers, d’autres aux teintes pastel estompées par les imprécisions de la mémoire… d’autres encore, tels de simples météores traversant l’écran de ses rêves éveillés, étoiles fugaces de ciels d’été.
L’odieuse pérennité du temps.
Les présences étaient revenues, attentives, silencieuses, une assemblée secrète, tenant dans ces ruines de mystérieuses assises.
— Mais que me voulez-vous, à la fin ? Que cherchez-vous à me dire ? Je ne vous comprends pas ! QUI êtes-vous ?!
Des rires légers résonnèrent dans les salles voûtées, le long des corridors, au fond des oubliettes de la vieille forteresse, comme si l’énigmatique compagnie trouvait ses paroles incongrues, ses questions dénuées de sens.
— Lieutenant Baird, vous n’êtes pas encore en mesure de comprendre, mais n’ayez crainte : votre heure viendra. Votre heure viendra, fatalement.
Les images basculèrent dans la nuit luminescente, comme si une main d’ombre, décharnée, avait balayé dans le vide tous ces faux-semblants, ces subterfuges, rétablissant la réalité du monde environnant dans toute sa virile simplicité.
Une musique vague, notes étirées dans toutes les hauteurs sonores, le fit glisser le long du toboggan de la nuit de Celaeno de Peroyne, Anaconda Toboggan, gigantesques montagnes russes de la planète-illusion, balançoire fantastique d’un monde en trompe-l’œil. Il tomba à la renverse dans une fantasmagorie de visages tournoyants, de lèvres entrouvertes, de paroles douces, de frôlements furtifs… (rires-chuchotis) murmures ondoyants dans les ruines ténébreuses !
— Vous n’êtes pas encore en mesure de comprendre, dit une voix féminine, une voix qui évoquait, dans sa raucité prenante, des plaisirs anciens, des joies (presque) sans mélange. Votre heure viendra cependant. Elle viendra, fatalement…
Cette voix mystérieuse fit frémir Brian d’une sorte de sauvage appréhension : crainte et plaisir mêlés, comme si des mains de femme remplies de douceur et de gel lui avaient lentement, complaisamment caressé la colonne vertébrale.
Le brouillard qui l’entourait parut se dissiper tandis que les ombres s’éloignaient dans une rumeur qui ressemblait aux battements d’ailes soyeuses. Seules demeurèrent présentes à ses yeux deux formes humaines encore indiscernables, rigoureusement immobiles. La voix qui l’avait entouré d’une plénitude de sensations confuses provenait de l’une d’elles :
— Les vieux peuples sont parfois comparables à des volcans : ils portent en eux les germes de futures éruptions.
Maintenant le visage de la femme était clairement visible, comme découpé sur un écran de flammes jaunes ; ses contours semblaient crépiter dans une brume dorée.
« Je veux graver les traits de cette femme dans ma mémoire, afin de la reconnaître le jour où sa route croisera la mienne. »
Mais sa fascination était si grande qu’il se laissa captiver par le regard étincelant de la jeune femme, par le magnétisme qui se dégageait de son corps dont les formes demeuraient dissimulées sous les plis d’un vêtement dénué de grâce et que ce fut presque sans transition aucune qu’il tomba dans une sorte de demi-sommeil où il lui était plus que jamais impossible de distinguer le rêve de la réalité. Les yeux luisants de la belle inconnue, ses hautes pommettes, sa bouche sensuelle le poursuivirent encore dans les corridors hantés du temps. Musique à nouveau, et la sensation affolante de perdre l’équilibre, de tomber à la renverse, de glisser sans retenue sur le monstrueux toboggan de la nuit. Il entendit crier dans les ruines et comprit que c’était sa propre voix qui résonnait ainsi, pauvres stridulations de criquet broyé entre les mâchoires de l’inconnu.
Puis : rassurante, telle une main tendue par-dessus un noir désert battu des vents, la voix masculine revint, et il s’arrêta de tomber dans l’abîme fulgurant.
« Nous pouvons parler encore, disait-elle, à la fois ferme et convaincante, mais il faut que tu l’oublies, ELLE. Il faut que tu la chasses de ton esprit jusqu’au moment où d’autres révélations, plus importantes, te seront faites.
Le bras de l’inconnu vint se glisser sous le sien, le guidant le long des couloirs de la citadelle. Brian n’avait pas honte de se laisser conduire ainsi comme un enfant ou un homme qui a perdu toutes ses forces dans un combat épuisant.
Et pendant qu’ils gravissaient ensemble les marches de la plus haute tour de guet, toute la cruelle vacuité de la guerre apparut à nouveau dans l’esprit du lieutenant. Symbolisée par une averse d’images violentes : bourrasque de feu liquide/explosions silencieuses dans le vide interstellaire/corps brûlés par les lasers/visages déchirés par une angoisse et une souffrance inexprimables/landes oxydées par les bombes/colonnes hurlantes de mercenaires fous/villes disloquées frappées en plein cœur/civilisations anéanties sur le passage des belligérants/génocides en tous genres et bien sûr la peur, la haine, la cruauté, la mort et un désespoir plus glacial, plus définitif que la nuit de l’espace.
Ils progressaient en silence et Baird était comme sourd aux sons du Dehors ; il n’entendait même pas le bruit que produisaient ses bottes en frappant les marches. L’escalier de la tour semblait interminable, mais le lieutenant était devenu insensible à la fatigue et… quand enfin, les étoiles de Celaeno de Peroyne resplendirent au-dessus de sa tête, il eut l’impression qu’il venait de franchir des distances incommensurables, d’immenses portions de territoire galactique et qu’il était retourné en arrière dans les brèves années de sa jeunesse. Des visages qu’il avait cru oubliés défilèrent dans la nuit du temps.
La mer d’Offuz se parait de teintes somptueuses ; comme si dans ses profondeurs d’étranges alchimies étaient en cours.
Plus tard, quand il fut confronté, à bord de l’Épouvante, à des événements de plus en plus fantastiques et désappointants, il essaya vraiment de retrouver la mémoire de ces heures étranges passées parmi les ruines. De se remémorer les traits de cet interlocuteur bienveillant qui avait semblé le comprendre mieux que ses pareils et lui avait parlé presque comme à un ami. Ce ne fut que peu à peu, et dans les tourments de journées confuses, qu’il retrouva, dans les détours de son esprit, quelques-unes des paroles de l’inconnu.
Il lui avait confié, cette nuit-là, des secrets bien minces mais qui étaient le brin de laine qui dépasse d’une tapisserie aux teintes incertaines et qu’un jour, poussé par on ne sait quelle révélation soudaine, on saisit entre le bout de deux doigts. Sans trop savoir comment, on se retrouve alors devant une trame entièrement défaite, comme si tout n’avait tenu qu’à ce fil.
Toujours est-il que cette belle nuit-là, le lieutenant Brian Wendell Baird demeura plusieurs heures parmi les ruines et qu’il échangea avec cet homme surgi des encoignures de la Citadelle des propos qu’un vertige inexplicable noya peu de temps après qu’ils se furent séparés.
S’il avait pu garder l’entier souvenir de cette entrevue, peut-être se serait-il senti moins tranquille en descendant vers Port-Jaïra endormi, sans doute même se serait-il arrêté de temps à autre pour regarder derrière lui la haute silhouette de la forteresse saccagée, guettant les ombres qui se bousculaient dans la nuit. Mais durant tout le temps qu’il lui fallut pour parcourir en sens inverse l’itinéraire compliqué par lequel il était parvenu à la Citadelle, il n’y eut place dans son cœur et dans son esprit que pour des pensées sereines ou joyeuses.
« Je suis soulagé, réellement soulagé, se disait-il, par exemple, que l’Amirauté ait tout bonnement refusé de prendre ma demande de mutation au sérieux. J’ai désappris le monde… rien ne m’attire plus là-bas. La longue guerre a endurci les cœurs de ceux que j’aimais. Je suis devenu un étranger et je sais que la solitude est mon lot. Une solitude que je partage avec tant de milliers d’hommes que le hasard des combats a emportés à des dizaines, des centaines, des milliers d’années de lumière de chez eux. Ce temps est sans âme ni pitié, et il se peut qu’il nous tue jusqu’au dernier, ou, à défaut de nous tuer, qu’il nous enlève notre âme. »
Mais il se disait toutes ces choses sans amertume réelle : c’était plutôt comme de tenir une récapitulation de sa vie passée. Tandis qu’il descendait une rue étroite, fortement pentue, il essaya de s’imaginer ce qu’aurait pu être sa vie si, tant d’années auparavant, alors que les hommes se jetaient frénétiquement sur les routes de la conquête, il y avait eu autre chose « au détour » de la nuit du cosmos que les terribles équipages de Lémura. S’il avait pu choisir une autre voie que la carrière des armes… Mais la guerre durait depuis trop longtemps, la routine de la vie militaire s’était trop acharnée sur lui pour qu’il fût encore capable de penser une existence de civil.
Une voix qui n’était pas la sienne, mais qu’il lui semblait très bien connaître, résonna dans le silence nocturne, renvoyé par les façades aveugles : « Tu as raison, tout est bien ainsi. Tu peux retourner la question dans tous les sens, tu peux essayer de réfléchir interminablement sur le pourquoi et le comment des choses, tu en reviendras toujours au même point. Et ce même point où, fatalement, tu devais aboutir un jour, c’est ce monde que vous nommez Celaeno de Peroyne. »
Le ciel au-dessus de la tête de Brian était une majestueuse fournaise d’étoiles. Une multitude de soleils, anonymes pour la plupart. Peut-être des milliers d’empires sur le déclin ou en gestation. L’une d’elles couverait peut-être le monde d’où naîtrait une nouvelle nation de proie mille fois plus redoutable que celle des hommes ou des Lems. Mais cette probabilité ne pouvait rien contre la paix de cette nuit.
Ce fut seulement lorsqu’il sentit monter dans ses narines la familière odeur de pourriture des quartiers portuaires qu’il songea à consulter sa montre et qu’il se rendit compte que quelque chose « clochait » dans son emploi du temps. Que plusieurs heures du passé immédiat s’étaient comme évaporées dans le silence oppressant de la nuit. Cette constatation lui empoigna le cœur et il s’appuya un instant contre la façade d’une maison tortueuse dont les portes et les fenêtres avaient été soigneusement barricadées. À nouveau, le décor lui parut hostile, perverti, presque monstrueux. Cette paix qui l’entourait n’était que leurre, exactement comme la trêve signée avec les Lems. En réalité, le péril se trouvait partout et on ne pouvait faire confiance à personne, pas même à ceux qui portaient le même uniforme.
« Dans quelques heures, le soleil se lèvera. Je me rendrai à mon travail et j’oublierai toutes ces chimères. Je parlerai en phrases toutes faites, réglementaires. Ou alors, je plaisanterai grassement, entre deux portes, avec d’autres officiers. Ils diront : Putain de bled ! On crève ici ! On crève, et ces salauds, là-bas, se paient les plus belles putes de la galaxie. C’est une de leurs constatations favorites : On crève ici ! Mais il est vrai que ce monde est vraiment celui de la tristesse et de la mélancolie. »
À nouveau, il sentit le piège se refermer sur lui, le piège aux mâchoires intemporelles et glacées. Des crocs de gel lui traversaient les poignets et les chevilles, le mordaient cruellement. Des larmes lui jaillirent des yeux, comme si la douleur était réelle, comme si du sang coulait véritablement de ses avant-bras et de ses jambes meurtris.
Quand il regagna son appartement, il grelottait de fièvre. « Voilà l’explication, se dit-il, je suis malade et j’ai dû errer dans ces chiennes de rues pendant des heures. »
Il but ce qu’il restait d’une bouteille d’alcool importé des planètes de la Munificence mais son estomac se révolta tant et si bien qu’il courut se soulager dans la salle de bains. Une douleur familière naquit dans ses viscères, et il se jura une fois de plus de s’amender, de consulter le médecin-major (qui buvait autant que lui mais supportait bien mieux le climat !) et de se consacrer à des passe-temps moins inavouables.
Il lutta près d’une heure contre la souffrance, car les médicaments tardaient à agir. Enfin, épuisé, les tempes broyées par la fièvre, il sombra dans un sommeil agité.
Il rêva de hautes tours dressées au-dessus de la mer d’Offuz, de murailles impressionnantes, témoins d’une gloire resplendissant de ses feux les plus splendides. Il y avait un ciel immanquablement bleu, une mer constellée de taches blanches ou rouges, qui étaient autant de voiliers prenant habilement le vent. C’était une image paisible, celle d’une civilisation prospère et heureuse qui avait confié son sort à des administrateurs pacifiques. Ils n’avaient, ces hommes et ces femmes pleins de sagesse, que mépris pour les grands enthousiasmes guerriers qui avaient jadis bouleversé quelques-unes des nations de la planète.
Seules les hautes tours de la forteresse qui dominait Jaïra rappelaient des temps moins heureux, quand il fallait guetter sans relâche l’horizon, dans la crainte d’y voir paraître les voiles des pirates de Gazal.
Brian flottait dans une nef cotonneuse, au-dessus des courtes vagues que les courants sous-marins chassaient vers la côte. Il luttait contre l’asphyxie. Il aurait voulu descendre vers les flots, se poser sur la mer comme un oiseau, mais de violents souffles d’air chaud l’éloignaient sans cesse de la surface bleue. Une fois, fendant l’atmosphère à vive allure, il croisa la route d’un navire triplement mâté, chargé d’une voilure tissée de fils d’or. Un instant, Baird put incurver son vol jusqu’à raser la pomme du grand mât où flottaient des oriflammes. Quelqu’un qui se tenait sur le gaillard arrière du grand navire leva les yeux vers Brian. Leurs regards se rencontrèrent, luttèrent brièvement, avant qu’une nouvelle saute de vent ne fît remonter Baird vers la flamboyance du soleil. Rapidement, le navire ressembla à une minuscule goutte de couleur sur la vaste nappe azurée de la mer d’Offuz.
« Ces yeux, ce regard… », se dit-il quand la douleur l’extirpa du rêve.
Il avait l’impression que la réalité se défaisait autour de lui, qu’il était devenu la victime d’une obscure machination.
Quelques secondes plus tard, son ordonnance frappait à sa porte pour le prévenir qu’il était temps de se lever. Il avait rendez-vous avec le commandant du port à 10 h 30, heure locale. « Je deviens cinglé, se dit-il. Je vais dégueuler sur son bureau si je ne me reprends pas en main ! … C’est ça, B.W.B., prends-toi en main et tâche de te comporter bravement. Ta vie n’est plus qu’une succession de barouds d’honneur. »
Le commandant du port, après lui avoir fait part de ses regrets (il était bien évidemment au courant des démarches de son subordonné !), passa aux consignes du jour : le nouvel officier était arrivé. Un pied-tendre dénommé Sigurd. Pour lui apprendre son métier, il servirait quelque temps en qualité de second officier à bord de l’Épouvante.
— J’espère que vous ferez bon accueil à ce garçon, dit le commandant du port, du ton qu’il aurait pris pour dire : « Les fournitures de la Marine ne sont plus ce qu’elles étaient. »
Le lieutenant sourit, malgré la peine qu’il lui en coûtait.
— Je prendrai ce jeune homme sous mon aile.
Juste au moment où il prétendait cela, un jet d’acide lui brûla les entrailles. Il s’affaissa légèrement dans son fauteuil, et son supérieur lui jeta un regard soupçonneux.
— Vous n’êtes pas bien, lieutenant ? demanda-t-il.
Il y avait très peu de sollicitude dans sa voix. Plutôt une sorte d’ennui teinté d’exaspération et d’hostilité.
— J’ai passé une mauvaise nuit, s’excusa le lieutenant. Un peu de fièvre, je suppose.
Malgré les ventilateurs, l’air, dans le bureau du commandant, demeurait quasiment immobile. Les insectes qui y bourdonnaient semblaient englués dans l’atmosphère et peut-être s’ils avaient cessé d’agiter leurs ailes seraient-ils demeurés suspendus à deux mètres du sol.
« J’en étais sûr. J’ai droit au nouveau. »
C’était la règle tacite qui voulait que le moins populaire des officiers de la garnison héritât des pieds-tendres. Le moins populaire, ou à défaut le moins doué ou le plus mal noté.
Brian eut soudain envie d’insulter ce visage grotesque, de se laisser aller à un acte de brutalité gratuite, une de ces actions inutiles et désespérées qui permettaient à leur auteur de profiter soit d’une retraite anticipée, soit d’un peloton d’exécution rédhibitoire pour la poursuite de sa carrière militaire.
— Le sous-lieutenant Poritzky ne vous rejoindra plus à bord, lieutenant. L’Amirauté a jugé bon de le tenir à sa disposition. Pour l’instant, il profite d’une prolongation de congés. Oserai-je vous avouer que je ne suis pas éloigné de l’envier ?
Des paroles tombaient de la bouche molle du commandant, mais ses yeux avaient acquis la fixité de ceux des insectes. Ils étaient comme dénués de regard. « Je vis dans un monde d’insectes, se dit Baird. Un monde qui grouille telle une fourmilière dérangée par les coups de pied d’un imbécile… Tant mieux pour cet intrigant de Poritzky. Oui, tant mieux pour ce gandin distingué, victime d’une brève disgrâce. Chacun à sa place… Ainsi, il n’y aura plus de doute. Et quand les hommes et les Lems recommenceront de se crêper le chignon, on saura de quel côté il faudra distribuer les médailles. » Mais Baird aurait donné toutes les médailles de l’univers pour un organisme en bon état.
Le cercle des officiers de Port-Jaïra était un ancien palais réquisitionné par l’Armée et restauré dans le goût oligarchique. Seuls le parc et le verger qui entouraient les bâtiments échappaient au style pompier de l’ensemble.
Le déjeuner était terminé et maintenant les officiers de la garnison prenaient le café et fumaient sous les grands arbres du parc. Le commandant Dugommier, un vieux requin aux deux tiers édenté, était justement occupé à tenir un discours amphigourique sur la politique actuelle de la Confédération. Ses propos étaient heureusement assez diffus pour lui éviter quelques jours d’arrêt.
Écroulé dans son fauteuil d’osier, le lieutenant Baird suffoquait, un verre à demi vide serré dans la main droite.
Avant de passer à table, on lui avait présenté le petit Sigurd. Un garçon très propre, impeccablement vêtu, ressemblant en tous points à l’image que l’on pouvait se faire d’un jeune enseigne de vaisseau sortant tout droit des salles de cours de l’Académie. « Un cuistre, avait-il pensé immédiatement. Mais il faudra bien qu’il s’y fasse. »
Dugommier attaqua la dernière partie de sa démonstration, qu’il termina tant bien que mal, bien qu’il eût perdu une bonne partie de ses arguments en route.
— À propos, demanda Baird à son voisin, le lieutenant Mortimer, vous qui vous intéressez à l’histoire et à l’archéologie, pouvez-vous me dire l’âge de la Citadelle ?
D’un doigt vague, il indiqua la direction de la vieille forteresse.
— Là, vous me posez une colle, mon vieux. Laissez-moi un jour ou deux, et je tâcherai de vous donner satisfaction.
— Ne vous mettez pas en peine pour moi, dit Brian… Un simple accès de curiosité…
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