L'Épouvante

Daniel Walther · Chapitre 6 sur 11

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L'Épouvante

5 le Señor Chavez

5

 

 

LE SEÑOR CHAVEZ

 

Prenez garde, quand vous parlez, qu’un morceau de vérité indigeste ne surgisse à l’improviste de derrière la herse de vos dents.

 

GUNTER KUNERT

 

La vie à bord d’un bâtiment comme l’Épouvante manquait considérablement d’épisodes palpitants. Remonter le cours de l’Ez, aussi appelé la Grande Rivière, puis descendre le fleuve jusqu’à Port-Jaïra. Des jours durant, jusqu’à la pestilentielle mer d’Offuz. Repos, rapport, puis la même chose, en sens inverse. Affronter les courants jusqu’à cet embarcadère pourrissant dans la serre chaude de la jungle. Repos, rapport… Ce travail ingrat trouvait sa justification – aux yeux du Gouvernement – dans l’affriolante hypothèse d’un complot de créatures hostiles se cachant adroitement dans les profondeurs de la forêt.

L’expression « la pestilentielle mer d’Offuz » était de cet imbécile de Poritzky. Mais Brian ne partageait pas sa répulsion. Les pestilences de l’océan, pour réelles qu’elles fussent quand revenait la mauvaise saison, se trouvaient compensées par des explosions parfumées, des archipels privilégiés, des horizons où la vie avait parfois l’air de l’avoir définitivement emporté sur la mort. Mais de toute façon, des phraseurs comme Poritzky n’étaient pas des interlocuteurs valables.

La sempiternelle « mission » de Baird comprenait également l’inspection inutile et oiseuse des cinq postes alignés le long de la rive droite de l’Ez (la moins sauvage !) et de sept autres disséminés sur la rive gauche (qui passait pour plus dangereuse !). C’était tout. La canonnière – une sorte d’obus effilé aux deux bouts – poussait un coup de gueule, venait se ranger contre le wharf, et l’administrateur arrivait à bord pour boire un verre et se lamenter sur sa chienne de vie. C’était à chaque fois un autre administrateur, mais il chantait toujours la même chanson… L’Épouvante repartait, Baird emportant un stock de lettres et un début de cuite… Les lettres renfermaient à quatre-vingt-dix pour cent des messages larmoyants destinés aux prostituées de Port-Jaïra, et il ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi, dans un temps où les communications par ondes rapides permettaient des confidences de vive voix à travers les vastes étendues, les hommes s’ingéniaient encore à coucher leur douleur par écrit. Mais Baird n’avait personne à qui destiner sa correspondance.

 

Baird se tenait sur la tourelle de l’Épouvante et laissait errer son regard sur l’opulence de la végétation. La mélancolie de la journée finissante pesait lourdement sur son esprit inquiet. Pourtant, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter, de craindre la survenue d’événements extraordinaires. Depuis que la canonnière remontait et redescendait l’Ez, avec son équipage désenchanté, les incidents avaient été rarissimes. Il y avait évidemment les tribus dégénérées dont on apercevait parfois quelques individus sur les rives, mais elles ne représentaient aucun danger pour les foudres de guerre de la Confédération. Les explorateurs avisés que les pontes de l’armée avaient envoyés dans la touffeur de la jungle avaient été formels : il n’existait pas dans ces régions de Celaeno de Peroyne d’individus « supérieurs ». Pour les éminents ethnologues rétribués par l’armée, l’anthropocentrisme était depuis toujours une religion et une condition nécessaire et suffisante de l’évolution. Pour des raisons diverses, sur lesquelles les rapports des mêmes experts étaient demeurés d’une extrême discrétion et d’une superficialité remarquable, les pauvres restes de la civilisation s’étaient fixés sur les territoires côtiers.

En manière de plaisanterie, un officier avait déclaré :

— Sans doute la vie sur cette planète est-elle venue de la mer, et la voici qui retourne à l’océan. Avec un peu de patience, nous les verrons tous se précipiter dans les flots, exactement comme ces petits animaux que sur Terre, jadis, on appelait lemmings.

Par la suite, les officiers avaient toujours été priés de considérer les autochtones, quoi qu’il pût arriver, comme des représentants d’une espèce inférieure, même si leur apparence était trompeuse. Et le règlement stipulait que les rapports entre la population citadine et les forces d’occupation devaient rester assez distants pour empêcher « certaines collusions regrettables ».

Ces considérations n’avaient évidemment plus cours derrière les murs des bordels. Les bordels ayant toujours été les hauts lieux où s’abolissaient les fiertés coloniales. Il n’en restait pas moins que les représentants officiels de la Confédération avaient déclaré, en fin d’enquête, qu’il ne pouvait plus être question, sur Celaeno de Peroyne, de civilisation indigène véritable, et qu’il fallait considérer les créatures de la forêt comme des formes de vie inférieure. Ils rejoignaient dans leur mépris et leur morgue les conquistadores espagnols qui avaient aplani leurs difficultés et balayé leurs scrupules en faisant des Indios des gentes sin razon, des êtres dénués de jugement, cantonnés par arrêté gouvernemental dans les bas âges de l’intelligence.

Souvent, quand il se trouvait ainsi, dans cette étrange solitude qui précédait la tombée de la nuit, Baird se surprenait à guetter les mouvements de la forêt, les ondulations végétales, les moindres soubresauts des basses branches traînant dans le courant. Parfois, il lui arrivait d’apercevoir un ou deux indigènes, mais ceux-ci disparaissaient presque immédiatement dans les profondeurs de la jungle, bien plus effrayés qu’hostiles.

Il savait que les soldats stationnés dans les postes de surveillance se livraient parfois à des excès de toutes sortes et que certains ne répugnaient pas à chasser les pauvres créatures de la forêt telles des bêtes. Ils les tiraient au fusil ou au pistolet, faisaient des paris et rapportaient en souvenir de leurs exploits cynégétiques qui une tête conservée dans un bocal, qui une main adroitement empaillée. En principe ce « sport » était interdit, mais les autorités de Port-Jaïra fermaient les yeux sur ces défoulements sans conséquence. Après tout, les hommes de la forêt avaient leur chance dans ces jeux virils, davantage sans doute que les grands poissons carnivores que les officiers poursuivaient à bord de leurs aéroglisseurs au ras des vagues de la mer d’Offuz.

Il avait eu au sujet des indigènes de Celaeno de Peroyne quelques conversations très intéressantes avec le lieutenant Poritzky. Ce dernier avait affirmé sans ciller que les hommes de la forêt étaient évidemment des crétins parfaits mais que dans certaines circonstances même les pires crétins pouvaient devenir dangereux.

En pensant une nouvelle fois aux affirmations de Poritzky, le lieutenant fut pris de frissons de haine rétrospectifs. Il se rendit compte à quel point il détestait cet homme et avec quelle facilité dérisoire il aurait été capable de le précipiter dans les flots de la Grande Rivière. Une chute dans les eaux limoneuses de l’Ez était infiniment plus dangereuse qu’une partie de chasse dans les ténèbres de la forêt. En effet, elles grouillaient d’une vie prolifique, hargneuse, dévorante : crocs minuscules, suçoirs avides, ventouses innombrables, longs flagelles préhensiles, dagues luisantes taillant le courant, tous dans l’attente hystérique d’une proie, sempiternellement aux aguets.

Il alluma une cigarette au piment jaune et son cœur se liquéfia progressivement dans un lac de coton. Ses mains posées sur la rambarde frémirent doucement puis la fumée chassa ses angoisses et sa nervosité. La puanteur qui montait des vagues, par intermittence, fit place à des parfums variés et délicats. Il en reconnut quelques-uns qui lui étaient devenus familiers. Ensuite la flamboyante lucidité de la drogue s’installa dans sa tête à la place des odeurs dérivantes. Il se sentait capable d’appréhender ses problèmes avec une énergie nouvelle, inépuisable. Mais l’effet du piment jaune ne durait que quelques minutes et on retombait toujours de plus haut, et la chute faisait toujours un peu plus mal. « C’est la vie, se dit Brian. Rien que la vie. Et la vie c’est… »

Brian aurait voulu qu’un de ces foutus crétins de l’Amirauté lui dise ce qu’était la vie, la vie, la vraie vie, merde. En un mot deux points s’il vous plaît ouvrez-moi les guillemets à deux battants la vie ouvrez-moi les veines les artères et laissez-moi la regarder la vie partir la vie merde.

Le technicolor de la jungle sous les nuées.

Lointaines, provenant de la hauteur des frondaisons, des rumeurs. Qu’est-ce qui peut s’agiter ainsi dans les forêts de l’ombre ?

La sirène de l’Épouvante résonna soudain, l’arrachant aux retombées sulfureuses du piment.

L’Épouvante était arrivée au terme de son voyage aller.

 

L’Administrateur aimait plaisanter. Il régnait sur une centaine de baraques hideuses à demi enfouies dans la vase et les fougères arborescentes, mais il cultivait un certain sens de l’humour, très personnel. Et d’un cynisme finalement assez madré. Son visage expressif présentait à peu près tous les symptômes de la décrépitude alcoolique mais son cerveau, dans cet océan spongieux qui l’emportait vers l’autre côté du miroir, demeurait étonnamment lucide. De tous les administrateurs que Brian avait coutume de fréquenter, il était le seul à ne pas se lamenter sur son sort.

L’Administrateur se nommait Strickmann, mais son identité n’intéressait personne et il y avait longtemps qu’il l’avait jetée aux poissons carnivore de l’Ez.

Strickmann se déclara enchanté de faire la connaissance du jeune Sigurd et proposa aussitôt un dîner de bienvenue. Baird, qui se méfiait de ce genre d’invitation, essaya de trouver une excuse, bien qu’il sût qu’il n’en existait pas, mais leur hôte insista tellement et fit tant d’ouvertures au jeune officier qu’il fallut bien accepter.

Et ils se retrouvèrent tous trois sur la véranda assiégée par des moustiques gros comme le poing, dans la nuit chaude et gluante de la jungle, avec comme toile de fond les arbres inclinés par les sortilèges de la lumière et les figements gélatineux que la lune faisait naître sous la loupe des nuages. Des ombres allaient et venaient, remplissant les verres, s’effaçant dans cette fantasmagorie tropicale et reparaissant telles les figurines blafardes d’un bien étrange ballet de zombis. Des doigts d’araignées surgissaient alors du théâtre nocturne et accomplissaient les gestes révérencieux que l’on attendait de leur compétence. Brian, tandis qu’il feignait de s’intéresser au monologue de Strickmann, se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il avait de la peine à avaler ; sa gorge lui semblait grosse et obstruée, promise à l’explosion.

Brian remarqua bientôt que la verve de l’Administrateur semblait pour le moins tarie. Sa faconde avait l’air très forcée et de sa propension à considérer les choses sous l’angle du cynisme, il ne restait pour ainsi dire rien. Bien sûr, pendant la première heure, il s’efforça de donner le change, mais ses plaisanteries et ses beaux mots d’esprit tombèrent le plus souvent à plat, tel ces plongeurs qui s’envolent vers le soleil et qui viennent s’écraser maladroitement sur la surface de l’eau, éclaboussant autour d’eux, pantins grotesques, désarticulés par la violence du choc. Il essaya de pousser le jeune officier « dans ses derniers retranchements », tenta de lui faire perdre contenance, mais Sigurd se défendit comme un beau diable, montrant qu’il avait pour le moins retenu ses leçons de stratégie. Finalement Strickmann renonça et, l’alcool aidant et l’heure se faisant plus tardive, entra dans la voie des confidences. « D’étranges phénomènes s’étaient produits dans la forêt, expliqua-t-il. Une activité sporadique, mais réelle, agitait parfois les alentours du camp. »

— Les hommes deviennent extrêmement nerveux. Nous avons eu des cas de dépression et un autre de folie hallucinatoire. Mais je n’ai pas voulu alerter les autorités de Port-Jaïra, car je n’ai jamais laissé les bureaucrates se mêler de mon travail…

Malgré les effets de l’alcool, Baird se sentait très tendu dans cette nuit obsédante où l’on devinait des présences inhabituelles. Il aurait volontiers imposé silence à Strickmann mais il n’avait aucune envie de se livrer à un quelconque esclandre. La sueur perlait sur son visage et des bourdonnements insolites résonnaient à ses oreilles. Ce fut avec des doigts tremblants qu’il alluma une nouvelle cigarette lénifiante :

— Ce que vous dites là, monsieur Strickmann, me donne à réfléchir. Je dois vous avouer que moi-même, depuis quelque temps…

« Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, mes paroles bousculent ma pensée. Je ne tenais certainement pas à confier à cette vieille loque mes réflexions les plus secrètes ! »

Brian avait l’impression que Sigurd lui lançait maintenant des regards désapprobateurs, mais il poursuivit, comme par défi, son discours vaguement incohérent. Et tandis qu’il parlait ainsi, presque en dépit du bon sens, des images bizarres, aux contours flous, naissaient dans son esprit : les cruels frelons de la mémoire. Sur un astéroïde désertique, exilé dans l’espace froid et aveugle, ses compagnons et lui traquaient une ombre chancelante, une silhouette prisonnière d’un ample manteau aux teintes incertaines, que le vent brassait avec hargne. Quel ouragan pouvait bien souffler sur ce monde mort, dénué d’atmosphère ? quel prestige suscité par les thaumaturges cachés dans les replis secrets du temps ? Les hommes lancés aux trousses du mystérieux fugitif faisaient des bonds de sauterelles, de criquets affamés. Seuls les casques et les respirateurs les empêchaient de pousser des hurlements de triomphe. Quand l’inconnu se retourna, Brian constata qu’il ne portait pas de casque. « Il va mourir, se dit-il alors, car personne ne peut survivre ainsi. » Mais l’homme ne mourut pas. Au contraire, il fit de grands signes au lieutenant, et ses lèvres s’ouvrirent pour dire : « Où en étions-nous restés, la dernière fois ? » Puis il ajouta, comme si les soldats armés qui tentaient à présent de l’encercler n’étaient que des figurants inoffensifs : « Suivez-moi jusqu’à la Citadelle, nous y serons plus tranquilles pour nous entretenir. » Et Baird vit en effet, debout sur l’horizon, une haute silhouette de pierre.

— …content de savoir à présent que je ne suis pas le seul à… et dans ces conditions… serait plus adéquat… confronter nos points de vue… avant votre départ pour Port-Jaïra… Ah ! j’ai failli oublier l’essentiel, lieutenant ! Vous allez avoir un passager.

Un passager ! Le règlement était formel : il fallait une lettre officielle des autorités militaires de Port-Jaïra pour qu’un civil fût accepté à bord d’un bâtiment tel que l’Épouvante…

— N’ayez crainte, lieutenant Baird, vous serez couvert. M. Chavez – c’est le nom de votre hôte – dispose de toutes les paperasses exigées par le règlement.

Les yeux de Strickmann flamboyèrent, mais peut-être n’était-ce qu’un reflet des lampes que les domestiques indigènes avaient apportées sur la véranda. Étrangers au tumulte de la vie ainsi qu’aux aléas de la guerre, ces tristes simulacres humains semblaient une vivante illustration des thèses colonialistes.

— Je me suis pourtant laissé dire, mon cher Baird, déclara l’Administrateur avec une sorte d’emphase assez ridicule, que Chavez joue fort bien aux échecs. Vous pourrez disputer quelques parties entre ici et Port-Jaïra.

— Quelles sont exactement les fonctions de ce Chavez ? demanda Baird, avec ennui.

— Je n’en sais trop rien mais je puis vous dire qu’il a mis son nez partout et que c’est un sacré fouineur. À mon avis, il doit travailler pour un quelconque service secret de la Confédération. Bien que de vous à moi, je me demande pour quelle raison les puissants du monde commenceraient à s’intéresser aux pauvres insectes que nous sommes. Le plus étrange dans tout ceci, mon cher lieutenant Baird, c’est que ce Chavez est sorti un beau jour de la jungle, suivi d’une demi-douzaine d’indigènes gâteux. Il a toujours répondu à côté à toutes les questions que j’ai pu lui poser. Je lui ai notamment demandé par quel chemin il était venu jusqu’au camp. Et il s’est mis à me raconter une incroyable histoire de gyroplane accidenté, si bien que, au vu de ses papiers de créance, je me suis abstenu de l’interroger plus avant. Après tout ce genre d’affaire dépasse ma compétence. Maintenant tenez-vous bien, mon cher ! Quelques jours après l’arrivée de M. Chavez parmi nous, un petit groupe d’hommes de la forêt est venu déposer tout un attirail de malles et de containers sur le bord du fleuve. Nous n’avions jamais vu ça ! D’habitude les autochtones préfèrent se jeter aux bestioles de l’Ez plutôt que de sortir de leur repaire torride ! Toujours entre nous, lieutenant ! Plus tôt vous m’aurez débarrassé de cet (il se retint au dernier moment et poursuivit, après avoir jeté un regard furtif au jeune enseigne de vaisseau :)… type, mieux cela vaudra. Sauf notre amitié, cela va sans dire… Car depuis que cet homme est sorti de la forêt, il se passe ici des choses inhabituelles, crispantes. C’est comme une menace suspendue au-dessus de nos têtes. Excusez-moi, mon ami, si je vous semble si lugubre aujourd’hui, vous savez que ce n’est pas mon habitude… mais je dois vous avouer que je ne dors plus sans somnifères. Pour un vieux bougre tel que moi, c’est le commencement du déshonneur !

Soudain Baird eut comme une révélation. Une voix qui venait de très loin lui souffla que c’était la dernière fois qu’il voyait Strickmann, qu’il écoutait ses confidences… Une peur irraisonnée l’empêcha pendant deux bonnes minutes de prononcer les paroles que les circonstances présentes exigeaient de lui. Ce fut Sigurd qui rompit le silence :

— Mais que craignez-vous exactement, monsieur Strickmann ? demanda-t-il, avec quelque chose dans le ton qui ressemblait fort à du mépris.

« Pauvre petit con ! se dit Brian. Ce monde est vieux, tellement vieux que nous devons nous attendre à des surprises, de temps en temps… Mais toi, tu as tellement confiance en toi et dans les grandes phrases des théoriciens de la conquête que tu vas finir par prendre tes désirs pour des réalités. »

Strickmann ne releva pas les intonations injurieuses du jeune officier, car son esprit était ailleurs, planait au-dessus de l’impénétrable jungle qui était le cœur verdoyant et moite de Celaeno de Peroyne, fuyait devant les monstrueux oiseaux shayen dont les becs luisaient au soleil comme des yatagans. Il se moquait bien des allusions perfides d’un petit imbécile galonné. Tout son beau cynisme colonial était mort et enterré.

— Je vous en prie ! s’exclama-t-il au bout d’un moment, quand il eut repris contact avec le sol, ne prenez pas tout ce que je viens de dire pour argent comptant, je crois que je suis un peu surmené. On vieillit vite sous ces latitudes, ajouta-t-il, en matière d’explication et d’excuse, et en fin de compte on devient un peu… bizarre. La prochaine fois…

Strickmann cependant brisa net son discours, laissant sa dernière phrase en suspens, comme s’il devinait « qu’il n’y aurait pas de prochaine fois ».

Avec un éclat de rire, il proposa de nouvelles boissons que ses hôtes jugèrent plus sage de refuser.

Le ciel au-dessus de la véranda était effroyable. Une loupe verdâtre parsemée de tavelures écarlates, hideuses : il traînait au ras des arbres comme s’il avait cherché à les écraser de tout son poids, à provoquer l’asphyxie de cet immense poumon végétal, à comprimer pour toujours les battements de ce myocarde hypertrophié dont le rythme s’exaltait dans le silence nocturne tel un tam-tam d’insectes.

 

Ce fut seulement sur le chemin du retour, juste après avoir quitté Strickmann, que Baird ressentit, dans toute son épaisseur, l’angoisse de cette nuit. Elle s’insinuait en lui comme une créature invisible mais invulnérable, un être cruel, aux mille ramifications ; elle étendait ses longs flagelles dans tous les méandres de son système nerveux, prenait entièrement, impitoyablement possession de lui. Rayonnait triomphante à travers son corps frissonnant, pompant dans ses veines et ses artères des poisons subtils et de lancinantes gouttes de vif-argent.

Sigurd qui marchait à côté de son supérieur, légèrement en retrait, comme s’il avait voulu marquer ainsi, non sans ironie, la distance hiérarchique qui les séparait, Sigurd, se dit-il, avait perdu une excellente occasion de se taire quand il avait posé à Strickmann une question bien impertinente. Cette sûreté de soi que le jeune homme affichait parfois avec outrecuidance n’était peut-être qu’une façade après tout – ou alors la preuve d’un manque de profondeur. Seuls les imbéciles échappent parfois à l’emprise de la peur, les imbéciles ou les inconscients.

Un vent mou tentait vainement de remuer les terribles nuages de Celaeno de Peroyne. Ce ciel ! une pâte où des divinités malades avaient laissé l’empreinte de leurs doigts tremblants. Par les trous des nuages dégoulinaient des cascades lentes, comme retenues par quelque sortilège du temps.

— Ce ciel ! s’exclama Brian, la bouche amère et les yeux larmoyants, personne ne peut dire ce que ce ciel nous réserve…

— Monsieur, le coupa immédiatement le jeune homme d’un ton sec, j’ignore ce que le ciel nous prépare, mais REGARDEZ CECI !

Il désignait le semblant de rue, venelle déserte et aux trois quarts obscure qui les menait vers le débarcadère entre les baraquements de fortune et des huttes misérables où croupissaient les « auxiliaires » autochtones.

Baird ne vit d’abord qu’un entrelacs d’ombres, des soubresauts indéfinissables dont il n’aurait su dire immédiatement s’ils étaient dus à des êtres humains ou à des bêtes venues de la jungle. Les sons vinrent avec un peu de retard, comme dans certains films mal synchronisés : rumeurs confuses, difficilement identifiables.

Sigurd avait déjà dégainé son arme : sur le qui-vive, tous les muscles bandés, tous les sens en éveil, il ressemblait maintenant à un jeune animal de proie. Un animal de guerre, efficace et dangereux.

— Je crois que vous feriez mieux de ranger votre artillerie, Sigurd… Manqueriez-vous de sang-froid ?

Mais Sigurd ne se souciait pas de lui. Toute son attention se concentrait sur l’orée de cette ruelle nocturne, mal éclairée par le flamboiement lunaire. Alors Brian se dit qu’il était inutile d’insister ; que ce garçon, tout en réflexes conditionnés, en orgueil et en suffisance, venait d’un autre monde – un monde lointain sans coordonnées géographiques, où lui, Brian Wendell Baird, n’avait jamais vécu et où il n’existerait jamais plus !

Des voix excitées résonnèrent soudain dans la rue tortueuse :

— Ne les laissez pas filer ! Nom de Dieu ! Ne les laissez pas foutre le camp…

De l’ombre qui puisait furieusement, comme un monstrueux céphalopode traqué, des ombres plus petites se détachèrent brusquement ; se découpèrent un bref instant dans une pauvre flaque de lumière vert jade.

— NE TIREZ PAS, LIEUTENANT !

(Vous n’êtes pas encore en mesure de comprendre… mais votre heure viendra… elle viendra fatalement !)

Brian était tout à fait lucide à présent. Les dernières vapeurs de l’alcool avaient été instantanément dissipées.

Deux silhouettes s’étaient inscrites dans le décor de la rue, leur faisaient face, maintenant immobiles, comme en attente. La lumière acide les dessinait progressivement dans les ténèbres vireuses, on aurait dit une photographie lentement révélée et dont on savait d’avance qu’elle serait bientôt d’une insoutenable netteté.

Le bras de Sigurd venait de se tendre, et un rayon de lune fit reluire le canon de son arme. Si la lumière avait été plus crue, on aurait pu voir l’éclat sauvage de son regard tandis qu’il mettait en joue les deux intrus :

— DESCENDEZ-LES, BRÛLEZ CES DEUX SALAUDS !

Les poursuivants étaient là, meute disparate et singulière ; et, comme de bien entendu, ils hurlaient à la mort.

— Je suis le lieutenant Baird, s’écria Brian, sans qu’il eût été en mesure de dire quelle force le poussait à s’interposer, le commandant de l’Épouvante… et je vous ordonne…

Mais les hommes au visage fermé qui se dressaient en face de lui ne l’écoutèrent pas : ils étaient des chasseurs impitoyables et ils n’avaient plus qu’une idée en tête, cruelle, obsédante.

— Ce sont des hommes de la forêt ! hurla quelqu’un. Ils viennent ici nous espionner ! Un jour ils nous tueront tous ! Ne vous mêlez pas de ça, LIEUTENANT TRUC !

— Oui, ne vous mêlez pas de ça ! Allez plutôt vous faire foutre !

— Écartez-vous, monsieur, dit froidement Sigurd, sinon vous mourrez avec ces gens !

« Ce n’est pas possible, se dit-il. Il faut qu’ils m’obéissent. Il faut qu’ils me respectent… »

Une main énergique le repoussa contre le mur d’une baraque tandis que l’ombre épaisse de la venelle se teintait de jaune et de pourpre. Il perdit immédiatement l’équilibre et tomba à genoux dans dix centimètres de boue. « C’est la curée, se dit-il, et je n’ai rien pu faire, rien ! »

Une main nerveuse s’empara de la sienne :

— Venez, dit une voix rauque qu’il ne reconnut pas tout de suite, venez, monsieur, nous n’avons plus RIEN à faire ici.

Sigurd avait raison : la jungle, forcément, était le domaine des fauves.

 

Le petit homme qui se tenait sur le wharf n’avait rien d’impressionnant, et pourtant Baird le considéra de prime abord comme le messager du Destin. Efrem Chavez était maigre et insignifiant, et son sourire dévoilait quelques dents gâtées. Sa barbe était dure, agressivement mal rasée. Il avait l’air, en fait, de sortir d’un ancien livre d’images. « Il ne lui manque qu’un vieux chapeau de paille troué pour tenir son rang dans une bluette vieille de quelque deux cents ans ! »

Pourtant les yeux de Chavez étaient de ceux qu’on n’oubliait plus une fois qu’on avait croisé leur regard : ils étincelaient telles des pierres semi-précieuses vissées dans ses orbites profondes… on aurait dit deux prismes qui captivaient des lumières mystérieuses venues de contrées insoupçonnables. « La Gorgone, se dit Brian, devait jeter sur les humains des regards semblables ! »

— En-chan-té de faire votre connaissance, lieutenant Baird. On ne m’a dit QUE du BIEN de VOUS… et de votre vaisseau. Je constate avec joie qu’ON n’a exagéré ni dans l’UN ni dans l’AUTRE cas !

Lestement, le petit homme aux yeux étincelants monta à bord de l’Épouvante, suivi d’une bonne demi-douzaine de porteurs indigènes qui pliaient sous le poids de malles, de paniers et de bagages divers. Strickmann n’avait pas enjolivé son récit, et l’on pouvait se demander ce que le nouveau venu transportait ainsi à travers des centaines de kilomètres de jungle.

— Soyez sans crainte, déclara Chavez, j’ai tous les papiers qu’il faut ! Dois-je vous les faire voir tout de suite ?

— Je vous en prie, protesta Baird. Nous avons le temps… jusqu’à Port-Jaïra. Puis-je vous présenter mon second, le lieutenant Sigurd ?

— En-chanté, enchanté vraiment. Je me suis laissé dire que vous étiez un jeune et brillant officier, promis à un bel avenir.

« Le salaud, se dit Brian. Il se fout de moi. Cela doit lui sauter aux yeux que je ne suis qu’un officier au rabais… sur la mauvaise pente ! »

— Quand vous serez installé, monsieur Chavez, dit Brian, je serais heureux de vous inviter à boire un verre. Nous appareillons dans une couple d’heures. J’espère que vous avez pris toutes vos dispositions et que rien ne vous retient plus ici.

— Mon Dieu ! s’exclama le passager de l’Épouvante, vous ne parlez pas sérieusement ? Que voulez-vous qui puisse me retenir dans ces lieux sordides. Votre vaisseau (il fallait être snob, idiot ou terriblement pince-sans-rire pour appeler une canonnière un vaisseau, mais Brian s’attendait à présent à toutes les avanies !), oui votre vaisseau, lieutenant, est un véritable bijou. Je sens que je vais m’y plaire. Je puis vous confier, sans trahir de secret, que mon voyage aller fut bien moins confortable.

Agacé, Baird appela le premier maître Mazzini afin de lui donner ses dernières instructions.

Une demi-heure avant l’appareillage, alors que les hommes s’affairaient sur le pont, Strickmann envoya un messager avec une lettre rédigée en ces termes :

 

Cher ami,

J’espère que mes propos de cette nuit ne vous auront pas mis les nerfs à vif mais que vous aurez compris, derrière mes paroles un peu vagues et désordonnées, que je suis en proie à une angoisse indéfinissable. Je ne sais que vous dire sinon que je me suis toujours senti très heureux en votre compagnie. Me croirez-vous si je vous dis que j’avais fini par vivre dans l’attente de ces heures, hélas si rares, que nous étions appelés à passer ensemble ? Ne vous laissez pas embobiner par ce Chavez ! Bon voyage. En toute amitié. Jasper Strickmann.

 

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