L'Épouvante

Daniel Walther · Chapitre 5 sur 11

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L'Épouvante

4 la Canonnière

4

 

LA CANONNIÈRE

 

les courtes luttes du soir

et les angoisses du matin

les oiseaux éparpillés comme des gouttes noires sur les collines de la nuit

battez battez battez

cognez la peau de vos paumes mystiques

mille cris mille râles

mille lèvres fendues par les cris

défaites par les râles

battez battez battez

cognez la peau de vos phalanges de sable

 

(TAM-TAM d’AIMÉ CÉSAIRE) D.W., 1961

 

L’ÉPOUVANTE

 

Officier commandant : Lieutenant de vaisseau Brian Wendell Baird, Commandant en second : Enseigne de vaisseau Rolf Sigurg, Premier-maître : Nero Mazzini,

Second-maître : Konradin Foersen, dit Cheveux d’Ange, Maître d’Armes : Draco Illić,

Quartier-maître : Hugo Maltravers.

 

Principales caractéristiques du navire :

longueur : 54 m.

largeur : 12 m.

tonnage : 250 tonneaux.

vitesse max. : 20 nœuds,

armement : 12 canons.

 

Équipage : 24 hommes et fusiliers(3).

 

— Mon cher, dit Baird à Sigurd, la vie à bord d’une canonnière n’est pas très mondaine. Mais d’un autre côté, vous verrez du pays. Un arrière-pays plutôt. Le Hinterland du Diable. De la jungle et des marécages, des créatures de cauchemar et des tribus dégénérées qui vivent comme des animaux. Nous n’avons jamais cherché à entrer en contact avec ces pauvres bougres… et de toute façon ils nous fuient comme la peste. Mais de vous à moi, lieutenant, je me demande si pour les mondes sous-développés nous ne sommes pas quelque chose de pire que la peste !

Sigurd se raidit. Son visage exprima une réprobation absolument sincère qui n’en sembla que plus ridicule à Baird. N’était-il pas un peu anachronique, ce jeune officier qu’une erreur fâcheuse avait exilé si loin des hauts lieux de la Galaxie ? Son respect de la tradition, ses manières guindées, son parler trop distingué appartenaient-ils réellement à un être fait de chair et de sang ou bien ce parfait prototype de soldat sortait-il tout droit des éprouvettes de l’Amirauté ?

Il régnait dans le véhicule blindé une chaleur étouffante mais le règlement stipulait que les officiers devaient rejoindre le mouillage de leur unité dans une voiture militaire et non pas par leurs propres moyens.

— Si cet abruti n’accélère pas, nous serons rôtis avant d’arriver à l’embarcadère.

Baird défit les boutons dorés de sa vareuse blanche et soupira mélancoliquement. La vie à bord s’annonçait encore plus morose que d’habitude avec un compagnon tel que le jeune Sigurd. Le lieutenant Poritzky était un intrigant, certes, et un gandin aux allures de dandy qui se permettait des extravagances en matière d’uniforme chaque fois que l’occasion s’en présentait, mais au moins il avait la conversation facile et assez de culture pour parler aisément de presque n’importe quel sujet. « Faut-il que je sois tombé bas pour regretter la compagnie de ce danseur de tango ! »

La route qui menait de Port-Jaïra à l’embarcadère fluvial, situé plus loin sur l’estuaire de l’Ez, ne valait guère mieux qu’une piste, mais sur Celaeno de Peroyne, la civilisation se contentait de peu. Parfois un cahot plus violent qu’un autre arrachait un juron à Baird, une grimace à Sigurd. Puis les choses rentraient dans l’ordre, la voiture blindée se contentant de rouler et de tanguer au rythme de croisière. « On a peine à croire, se dit le lieutenant, qu’une portion de l’univers est en proie aux luttes hégémoniques. Qu’à l’heure actuelle deux puissants empires, deux prédateurs gigantesques se livrent une lutte sans merci entrecoupée de trêves hypocrites. Le vieux jeu de l’oie galactique : sautez deux cases, gagnez trois points, retournez en arrière, attention aux sargasses interstellaires, aux chausse-trapes, aux trous noirs, aux novae prêtes à vous éclater à la figure. Oui, on a peine à croire, dans cette garnison éloignée des plaques tournantes de l’histoire, que la vie peut être autre chose que cet inexorable enlisement dans les marécages de l’ennui, cette descente irrésistible aux enfers du temps. »

— Jouez-vous aux échecs ? demanda Baird, à brûle-pourpoint.

— Cela m’est arrivé…

« Cela m’est arrivé ! Où vous a-t-on appris à parler, à vivre, lieutenant Sigurd ? Savez-vous que le monde n’est pas cimenté par le règlement, que l’univers n’est qu’un gigantesque magma bouillonnant où l’on chercherait vainement la trace de l’Esprit créateur. Savez-vous, lieutenant Sigurd, que vous et moi ne sommes que des liserons, des… »

La voiture freina violemment et Baird fut interrompu dans son monologue intérieur. L’interphone grésilla puis la voix nasillarde du chauffeur s’insinua dans l’habitacle :

— Mon lieutenant ! Il faut que vous voyiez ÇA ! C’est fantastique !

Baird, ruisselant de sueur, et contrarié par ce nouvel incident, se pencha à la fenêtre qui ressemblait davantage à une meurtrière. Il comprit immédiatement que le conducteur ne l’avait pas dérangé pour rien : un ballet d’oiseaux furieux remplissait le ciel. Ils avaient l’air de se livrer une gigantesque bataille et, ainsi que Baird l’avait remarqué quelques jours plus tôt, en abordant à Kardalla, leurs évolutions semblaient obéir à des rites très anciens. Mais aujourd’hui ils étaient plus violents dans leurs démonstrations aériennes, car ils se heurtaient du bout des ailes, tombaient alors (parfois) comme des pierres vers les vagues crêtées d’étincelles, fendaient l’air de leur bec brandi tel un poignard sacrificiel. Baird, peu à peu, commençait à percevoir leur jacassement, et il fut surpris de sa véhémence.

Maintenant la voiture blindée était arrêtée au milieu de la piste et le chauffeur, un homme entre deux âges, était descendu de son siège pour mieux voir. C’était contraire au règlement, bien sûr, mais le lieutenant semblait aussi fasciné que son subordonné par le comportement inhabituel des oiseaux.

— C’est à faire peur, dit le chauffeur. Qu’est-ce que ça signifie, mon lieutenant ?

Les anciens avaient coutume d’interroger le vol des oiseaux avant de livrer une bataille décisive. Ils observaient leur façon de se ranger dans le ciel, et les prêtres, qui détenaient les clés de ce langage subtil, interprétaient les messages ainsi transmis à leur sagacité. Car, ils le savaient, les oiseaux, étaient ceux qui portaient vers les guerriers les directives capricieuses des dieux.

— Pourquoi nous arrêtons-nous ? demanda Sigurd, le visage ruisselant de sueur. Ce sont les conditions atmosphériques qui rendent ces bêtes complètement folles.

« Évidemment, se dit Baird, tu dois avoir une explication toute prête pour n’importe quel phénomène. C’est l’enfance de l’art militaire. »

L’art militaire – comme la plupart des arts d’agrément que prônait la Confédération ! – était le plus souvent et en ce qui concernait ses manifestations visibles le fruit du hasard. Le tactique et la stratégie n’étaient là que pour faire croire que l’Histoire avait un sens et que les généraux qui faisaient manœuvrer leurs troupes aux quatre coins de la Galaxie (ou de l’univers exploré/exploité) avaient fini par apprivoiser la Destinée. Des milliers de personnages abstraits, déguisés en samouraïs des Ténèbres, arpentaient l’échiquier cosmique, arborant des mines sévères et prophétiques. Mais il était particulièrement décevant pour eux de devoir constater que le grand silence universel feutrait leur pas martial et conquérant jusqu’à en étouffer l’écho viril. La guerre spatiale ressemblait peu ou prou à une pantomime grotesque. Silhouettes austères, les berserkers du grand cauchemar erraient dans l’infini, pareils à des fantômes insatisfaits, hantant d’un bord à l’autre le champ de bataille galactique.

Maintenant ils se tenaient tous trois à côté de la voiture blindée, masse anguleuse, rébarbative, agressivement symbolique. Et ils levaient vers le ciel des visages anxieux.

Au bout d’un moment, Sigurd n’y tint plus :

— La pression atmosphérique, s’écria-t-il excédé par le contretemps, c’est la pression atmosphérique qui les rend irritables.

Mais le lieutenant Baird songeait à des généraux romains défaits ou tués parce qu’ils avaient méprisé les prophéties des haruspices. En ces temps de batailles et de trêves, de coups de semonce et d’atermoiements politicards, d’agressions et de replis stratégiques, on interrogeait plus volontiers les pythonisses de l’informatique. Question à la machine : Si nous brisons la trêve, si nous attaquons maintenant, immédiatement dans plusieurs secteurs à la fois, profiterons-nous de l’effet surprise ? Clic/clic/clic/… clic/clic/clic/… Les innombrables cellules grises du cerveau électronique fouillaient comme autant de nécrophages dans le magma informe des probabilités. Quelle différence entre les haruspices de Trasimène et les équationnistes douteux du siècle nouveau ?

— Vous avez certainement raison, dit Brian. Il est vrai que les bêtes sont plus sensibles que nous aux sautes d’humeur du temps. Pourtant, il me semble que le ciel ne nous prépare rien de mauvais… dans l’immédiat du moins. Je ne connais pas assez les mœurs des oiseaux de Celaeno pour me livrer à des spéculations précises. Voyez ! Cet oiseau là-bas, celui qui descend tout droit vers la terre, comme s’il voulait se suicider…

— Ou comme s’il était touché par un projectile, corrigea l’enseigne de vaisseau. C’est fascinant, en effet.

Pour la première fois, le jeune homme ne semblait pas sur ses gardes. Il avait l’air vraiment fasciné par le spectacle des oiseaux, par cet étrange simulacre guerrier. Mais peut-être ne s’agissait-il que d’un commencement de déformation professionnelle. Les yeux levés vers le ciel éclatant, la main en visière sur le front, Sigurd ne bougeait plus et quand il parla, sa voix était bizarrement feutrée, comme si elle avait parcouru une très longue distance avant de parvenir aux oreilles de Brian. Et combien d’années de lumière le jeune officier avait-il mises entre ses proches et lui, entre les promesses de l’Académie militaire et les dures réalités de ce monde périphérique ? « Il doit y croire, se dit Baird, comme à la sainte Croix. La victoire finale de la Confédération, même si elle tarde un peu à venir, ne doit pas être mise en doute. Le défaitisme n’est pas admis quand il s’agit de combattre des adversaires comme les Lems. Oui, cher garçon, mais la paix vient d’être signée avec l’ennemi héréditaire, et dans les milieux bien informés, on prétend que cette fois-ci les armes risquent de rouiller dans les râteliers… Ce serait bien ta chance ! »

— Venez, dit le lieutenant, venez, nous n’avons pas toute la journée.

Il se sentait mal à l’aise avec cette marionnette belliqueuse à qui le règlement devait tenir lieu de code moral.

Un peu plus tard, quand le véhicule blindé se fut remis en route, il se dit que Sigurd n’avait certainement pas connu les cloaques de la vie militaire. La gloire, en effet, n’avait jamais fait faire de folie à Baird. Au contraire, il s’était laisser pousser sur l’échiquier de la guerre, conscient de son impuissance, tellement préoccupé de survivre qu’il en avait oublié les règles essentielles du grand jeu guerrier. Mais ces longues années d’errance lui avaient révélé tous les visages de ce conflit, et surtout les plus désespérants et les plus odieux.

Mobilisé à dix-neuf ans, il avait été jeté dans le tourbillon de batailles dérisoires, d’escarmouches sans importance. Deux ou trois actes de courage (de ce courage né du désespoir et de la vacuité de l’existence) lui avaient ouvert pour un temps une voie moins étroite. Il sortit du rang, comme on dit, et finit par obtenir un brevet d’officier. Mais quelques remarques acerbes sur l’absurdité de la condition humaine lui avaient fait faire la culbute : il se retrouvait à près de quarante ans officier de marine subalterne dans une des pires garnisons de la Confédération : Celaeno de Peroyne (jungle et océans, neurasthénie, drogues ravageuses, cirrhoses du foie incurables). L’ancienneté aidant, on avait tout de même fini par le sortir de son bureau étouffant de Port-Jaïra, par l’arracher à ses bouteilles brûlantes d’alcool dévastateur, pour lui confier, non sans une certaine réticence, le commandement de l’Épouvante, un joli bâtiment, moderne sans plus, douze bouches à feu, vingt-quatre hommes d’équipage, quatre sous-officiers tarés, deux officiers (l’autre étant le petit Sigurd, que le règlement le forçait à appeler lieutenant Sigurd !).

Malgré la chaleur, Brian s’assoupissait. Il commençait tout doucement à confondre la réalité et le rêve, le présent et le passé. Entre ses paupières qui se fermaient contre sa volonté, il distinguait à peine le visage de l’enseigne de vaisseau. Une flaque pâle dans la pénombre de l’habitacle : « Mon Dieu, se dit-il, quelle chaleur. » N’était-il pas indécent de s’endormir ainsi devant son subordonné, d’avouer sa faiblesse devant les petites fatigues quotidiennes, de montrer ainsi qu’on était un homme fini ? « Tu as beau jeu, toi. Tu ne vois que le côté manichéen de cette existence ! La fin justifie les moyens. La fin était la victoire du Bien (la Confédération) sur le Mal (l’Empire de Lémura).

 

Le passé ! Avec son cortège d’ombres. (Éclairs de magnésium !)

Deux cents soleils roulés en boules de feu. Douze mille fusils à rayons, cinq mille astronefs de combat, bardés de fer, ourlés de flammes mauves, peinturlurés de haine, éclaboussés de sang.

(Et maintenant nous allons vous faire parler !) (Les crocs, les chiens de métal, les arracheurs de testicules, les peleurs de cervelle, les grattoirs !)

ÔTE TES VÊTEMENTS SOIS GENTILLE NON NE DISCUTE PAS SOIS GENTILLE ÔTE TES VÊTEMENTS TE DIS-JE ÇA ME TRAVAILLE COUCHE-TOI SOIS GENTILLE COUCHE-TOI

Les milliers de chiens à gueule d’acier, à gueule de feu, dévoreurs de briquettes d’uranium – cerveaux d’acier, crocs meulés en pointe, acérés comme des aiguilles hypodermiques. Les étoiles luisent comme des lames de couteau : dans le trou noir du vide, les astronefs sont des cônes miroitants.

(Le croc de métal vient se planter entre les côtes, s’installer dans les chairs, confortablement, fouiller la profondeur des organes… Craaac ! des éclats d’os voltigent à droite et à gauche. Le cœur étranger, mis à nu, bat son dernier rythme. Des visages se penchent, des yeux reflètent une intense concentration. Cela ne peut faire aucun doute : l’homme est en train de mourir.)

Des cônes de feu renversent la masse mouvante des étoiles, et on dirait que tout un compartiment de ciel vient de s’effondrer dans un océan de réglisse. L’escadre fugitive disparaît dans la géométrie des constellations… D’une planète peu éloignée, qui gravite autour d’un petit soleil falot, jaillissent d’autres astronefs, et l’espace se remplit de crachements multicolores. Quelque part, dans l’accordéon poussif de l’espace/temps, la bataille s’engage. Inégale. Parfois un croiseur ou un destroyer coupé en deux par les vomissements de lumière blanche des canonslasers secouait dans la nuit sidérale des grappes de cadavres rapidement congelés, qui s’en allaient valser vers l’autre bord du monde.

(Sur l’estrapade, le corps de l’homme pantelle. Par terre traînent des esquilles d’os sanglants. Les êtres difformes/différents aux attitudes équivoques, ceux-là mêmes qui l’ont torturé des heures durant, avec une science imperturbable, sortent de la salle, un à un, pour le laisser mourir en paix. Dans la salle dallée de blanc et de rouge, des ruisselets écarlates coulent doucement dans des rainures de section triangulaire.)

« Je crois, dit Brian qui était jeune encore, que si les livres pouvaient se venger sur leurs auteurs des âneries qu’ils leur font dire, il n’y aurait plus grand monde pour se risquer à la littérature ! »

« On se fout de ta littérature, mon vieux. »

Il haussa les épaules. Il était en permission après tout. Et il avait l’habitude de passer pour un rétrograde. Le monde était pourri. Et là-bas, au delà du monde, au delà de ce petit système solaire, les choses n’allaient guère mieux. La suspicion était partout, la guerre s’éternisait en épisodes baroques et pervers. En permission, il faut s’efforcer, même si on se trouve très loin de sa patrie, d’oublier la guerre. C’est difficile d’oublier la guerre. S’évader ? Personne ne pouvait s’évader, car même les rêves contenus dans les livres ne pouvaient l’aider à sortir de sa peau – à retrouver son chemin à travers le labyrinthe de la souffrance de la tristesse de la guerre de la mort…

« L’amour, disaient-ils, la chair, le sexe, l’alcool, les herbes à fumée, ce sont des remèdes. » (S’il vous plaît, murmura la jeune femme dans le noir, s’il vous plaît. Ce que vous me faites là me laisse absolument froide, comprenez-vous ? Je ne jouis pas pour un sou. Si c’est tout ce que vous savez faire (son ton s’amplifia dans la noirceur de la chambre), je préfère me rhabiller tout de suite !)

L’amour/le sexe/la mort : l’éternelle trilogie !

La guerre : les films de propagande. Le monde s’embrasait, craquait de partout, menaçait ruine. (Je vais la frapper, je vais la forcer à admettre que je suis un être vivant. Je vais lui dire, par exemple :

— On ne parle pas ainsi de ces choses-là !

— De quelles choses veux-tu parler ?

— Du sexe, de tout ça !

— J’en parle comme je veux. Ne me touche plus. Tu n’es qu’un vicieux.

Paradoxalement, il préféra ses insultes et son tutoiement. Cela valait mieux que son indifférence. Puis il la frappa, mais elle lui rendit coup sur coup. Vicieusement, aurait-on dit. Et avec cette technique qu’elle ne pouvait avoir acquise que dans les « mauvais quartiers » de la ville.

(……des milliers d’années. Il nous faudrait des milliers d’années pour réparer le monde. Mais est-ce qu’on ré-pa-re un monde comme on rapièce quelques désillusions ?

/il ne pouvait s’empêcher d’y songer à cette foutue guerre. Qui durait depuis qu’il avait appris à penser, à réfléchir. Qui durait depuis que les hasards du destin l’avaient amené à signer un engagement dans les rangs de la Confédération. Il avait fini par croire (comme tant d’autres !) que la guerre durait depuis le début des temps. Le temps ! Cela ne signifie rien. Cela signifie n’importe quoi.

Elle hochait la tête (comment s’appelait-elle encore, cette autre fille ? Celle dont le pubis sentait la citronnelle ?), elle se penchait, avec une certaine grâce :

— … mais moi je n’aime pas que tu m’en parles sans cesse !

En fait, elle avait raison. Elles avaient toutes raison, raison de vouloir penser à autre chose. Pourtant il y avait des jours où il ne pouvait s’empêcher de songer à l’astéroïde accroché dans l’espace amorphe. Quelque part, à demi enfoui dans une plaine de cendre et de roche poreuse, il y avait un dôme de métal, et sous ce dôme un millier de soldats menés à la trique, un certain nombre d’officiers… et un bordel. Le bordel, dont on n’aurait su nier l’importance psychologique, était bien sûr peuplé de féminoïdes inusables, inaltérables, infatigables et indéfectiblement affectueuses.

Car : il en fallait des coups de fouet pour remonter le moral de mille troupiers neurasthéniques.

— Je crois que c’est sur cet astéroïde que je me suis damné ! expliqua Brian.

— Damné ?

— Je veux dire que c’est là-bas que j’ai perdu mes dernières illusions. Les dernières illusions qui me restaient à propos de l’homme. De sa mission divine dans l’univers. Toutes ces choses que l’on dit ou bien que l’on répète, sans se rendre compte de leur imbécillité. Je ne crois pas qu’un homme puisse croire encore en quoi que ce soit après qu’il a vu torturer à mort des centaines et des milliers de prisonniers…

Elle s’était retournée contre le mur, lui montrant son dos bronzé sur lequel coulaient des traînées de miel, et sa croupe rebondie. Il avança la main droite pour lui caresser les fesses :

— Y a-t-il vraiment une grande différence entre une femme et une féminoïde ? demanda-t-elle, visiblement préoccupée de changer de sujet de conversation.

(Certains préféraient une féminoïde aux autres. Ils demandaient à coucher avec une telle ou une telle, plutôt qu’avec celle-ci ou celle-là… Mais lui, il n’avait jamais réussi à s’habituer à l’idée qu’il copulait avec une créature artificielle programmée pour singer le plaisir mais incapable de ressentir quoi que ce fût.)

— C’est traumatisant.

— Qu’est-ce qui est traumatisant ? demanda-t-elle, impitoyablement.

— De coucher avec une féminoïde… De mettre sa queue dans le ventre d’une machine. De se sentir pompé par une machine, de…

(Mais c’était surtout le souvenir de la torture qui le rendait malade. Pour leur ôter leurs « scrupules », on leur montrait des films tournés par l’ennemi et récupérés dans les laboratoires de mort que les Lems entretenaient dans leurs vaisseaux géants ou dans leurs bases galactiques. « Vous avez vu ce qu’ils font à leurs prisonniers ? – Bon sang, vous n’allez pas dégueuler, les gars ? – Pensez plutôt à leur faire payer ça, et cher ! »

Le corps de l’étranger bondit sous les impacts électriques, les chairs squameuses frissonnent, tandis que les yeux exorbités n’expriment plus rien que la poignante détresse de la souffrance. Maintenant les hommes en blouse blanche appliquent les microlasers. Avec ces instruments de précision, on peut opérer superchirurgicalement. Mieux (bien mieux) que les bourreaux de l’empereur de Chine ou ceux des Camps de la Mort. On parvient à découper un être vivant millimètre par millimètre, sans bavures.

Et comment peut-on continuer de croire en la mission divine de l’homme dans l’univers ? Il aurait voulu attacher cette fille par les chevilles et les poignets, la forcer à tenir la tête droite pendant que sur l’écran de la trivid toutes ces scènes effroyables auraient défilé les unes après les autres !

— Pourtant il y en avait parmi nous qui ne semblaient plus faire de différence. Je crois même que quelques-uns avaient fini par s’habituer à leur univers gelé, aux passes mécaniques entre les jambes irréprochables des féminoïdes. Tous les goûts, prétend-on, sont dans la nature.

Il vit que les yeux de la fille brillaient. Comme si les allusions aux scènes luxurieuses qui se déroulaient dans les lointains bordels enterrés dans la poussière des astéroïdes perdus avaient le don de l’émouvoir sexuellement. Ce fut donc avec une sorte d’amère satisfaction qu’il poursuivit :

— Parfois quand j’allais voir une féminoïde et qu’elle prenait ma verge entre ses lèvres artificielles, mon cœur se serrait. Et si elle se détraquait soudain, pensais-je, si elle…

— Raconte-moi… comment était-ce… dans ces moments-là ?

La voix de la fille vibrait bizarrement dans la nuit.

(« Espèce de dégonflé ! Vous n’allez pas me dire que vous êtes un de ces putains de pacifistes ! PACIFISTE ! Nous sommes en guerre. Et en temps de guerre, il n’existe plus de pacifistes, plus de civils, plus personne ! Il n’y a plus que des SOLDATS ! Vous êtes un SOLDAT, et en tant que tel vous devez obéir aux ordres, à tous les ordres, à n’importe quel ordre ! Maintenant, prenez ce microlaser dans votre main droite… Vous avez envie de dégueuler ? Nom de Dieu ! Ça vous passera ! »)

— Tu ne peux pas comprendre ! Cette chose qui tenait mon sexe entre ses lèvres…

Elle respirait bruyamment, comme si l’air venait de se raréfier dans la pièce. Allongée sur le dos, les cuisses agitées par des soubresauts nerveux, faisant monter et descendre ses seins comme deux petites collines blanches prises dans un tremblement de terre, elle paraissait devoir suffoquer à chaque instant. Il hésitait entre le désir et l’écœurement, retrouvait soudain des obsessions, des peurs anciennes…

— Continue, continue !

Il lui caressa la vulve du bout des doigts, mais elle sursauta violemment ; se retourna sur le ventre, les jambes soudain resserrées.

— Tu dois me raconter ce qui se passait ensuite !

(Éclairs de magnésium/douze mille fusils à rayons/cinq mille astronefs/des kilomètres de film de mauvaise propagande/comment continuer à croire en la divine mission de l’homme dans l’univers/dans l’univers des millions de chiens à gueule de fer)

• comment continuer de croire ? • comment se sert-on de ce truc que vous appelez microlaser ? • comment fais-tu l’amour ? • comment peut-on être pacifiste ? • la guerre c’est la guerre • dans la nuit sidérale des grappes de cadavres congelés s’en vont valser vers l’autre bord du monde •

— Je contemplais ses yeux morts. J’y cherchais l’étincelle d’une vague conscience cybernétique. Je frissonnais tandis qu’elle m’aspirait de plus en plus goulûment. Ses mains expertes, pendant que ses lèvres s’activaient sur ma verge, me caressaient les cuisses et les reins. Moi, je demeurais parfaitement immobile. J’avais l’impression d’être mort ou alors brusquement transformé en statue de…

— En statue de pierre ! C’est le cas de le dire !

Soudain Brian eut envie de la frapper, puis de lui faire l’amour très vite. Dire que l’on appelait ÇA faire l’amour. Ôte tes vêtements, sois gentille, ne discute pas… Couche-toi, ne fais pas de manières… Elle respirait si fort qu’on aurait pu croire qu’elle ronflait. Il vit qu’elle avait glissé sa main droite entre son bas-ventre et le drap et qu’elle s’agitait rythmiquement. Les cuisses entrouvertes, à la dérive d’un songe cruel.

— Tu pourrais penser à moi, dit-il. (Sa voix résonnait dans un tunnel, dans un cratère de volcan éteint ; s’enfonçait telle une gouge dans une mousse de bois mort, pulvérulent.)

— …Raconte, raconte, raconte… comment te dévorait-elle ?

Il se pencha, et ses muscles se gonflèrent d’une façon un peu dérisoire, comme des baudruches prêtes à éclater. Il essaya de la maîtriser, de se jeter sur elle, de la prendre de force, mais elle était vigoureuse, se débattit avec hargne, en hurlant des obscénités. Ses seins frémissaient ; ses cuisses vibraient ; la sueur jaillissait de tous ses pores. Elle parvint à libérer une de ses mains, là jeta vers les yeux de Brian, faisceau tranchant de griffes nacrées. Alors il abandonna le combat, alla s’habiller dans un coin de la pièce à demi obscure. Pendant qu’elle reprenait haleine, toute gémissante encore, sur le lit défoncé.

Quand il sortit de la chambre, en évitant de la regarder, elle se remit à l’insulter.

« Peut-être est-elle autant à plaindre que moi… », se dit-il, et il prit soin de ne pas claquer la porte.

Dans le couloir de l’hôtel, des veilleuses lugubres s’étiolaient comme des fleurs oubliées.

 

Dehors. Hors de sa mémoire. Hors des cris qui l’avaient rejeté dans la solitude et la peur.

Il y avait un début d’aube. Des véhicules militaires passèrent dans l’avenue, entre les géants de verre/métal/plasticol. Sur les plates-formes, des hommes pâles étaient assis, hébétés. Leurs armes luisaient, posées sur leurs genoux ou debout entre leurs cuisses d’uniforme. Ils ressemblaient à des loups fatigués. Ou à des chiens faméliques qu’on allait lâcher dans l’univers, dans la nuit cosmique, sur une création en trompe-l’œil. Ils roulaient vers l’astroport.

« ÇA ne sera jamais fini, se dit-il. Jamais, jamais, jamais, jamais fi-ni. »

D’étranges fulgurations au zénith de la ville.

Éclairs de magnésium.

Une main le secoua énergiquement. Juste au moment où un nouveau véhicule militaire s’engageait dans l’avenue, chargé cette fois-ci de prisonniers aux visages marqués par les épreuves de la captivité et les privations. Ce n’étaient pas des Lems. Des insoumis, certainement, et des objecteurs de conscience. Les mains des uns et des autres étaient enchaînées. L’un des prisonniers tourna son visage vers Brian et ses lèvres remuèrent comme s’il avait voulu dire quelque chose à ce jeune soldat égaré dans la nuit finissante, mais – une main le secouait énergiquement.

Il se retrouva dans l’habitacle de la voiture blindée, un peu honteux de ne pas avoir su résister au sommeil. Sa tête lui faisait mal et ses yeux le brûlaient. Il grommela quelques excuses, faillit appeler Sigurd Poritzky et s’empressa de descendre, avant de commettre de nouvelles bévues.

Ils se tenaient tous trois sur la jetée, Sigurd, Baird et le chauffeur, face à la silhouette étincelante de la canonnière, sagement rangée le long du quai. Une bête de proie endormie.

— Je vous présente l’Épouvante, lieutenant, dit Brian.

 

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