Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

AJ Kauffman · Chapitre 9 sur 18

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Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

Chapitre 9

 

Je sors du cabinet en trombe. J’ai du mal à reprendre ma respiration si bien que je m’accroupis le temps que ma colère passe.

Un, deux, trois.

Inspire.

Quatre, cinq, six.

Expire.

Sept, huit, neuf.

Inspire.

Dix.

 

Je me relève, toujours le souffle court puis j’entame ma marche afin de me rendre chez moi. Je regarde ma montre, il me reste exactement quarante-cinq minutes pour rentrer, me doucher et rejoindre mademoiselle Lepage.

Mademoiselle Lepage…

Magalie…

Penser à notre… rendez-vous ? entretien ? réunion ? tête à tête ? de ce soir m’embarrasse autant qu’il m’apaise. D’une part, me retrouver à ses côtés sachant qu’elle n’a pas eu, elle non plus une vie facile et qu’elle s’en est admirablement sortie me réconforte, car d’une certaine façon si elle y est arrivée, je dois y arriver aussi. Mais de l’autre, penser à cette soirée me stresse. Je me demande si finalement j’ai bien fait d’accepter. C’est une cliente ! Je me rends chez une cliente ! Magnifique qui plus est. Malgré tout, elle me donne des frissons, d’agréables frissons qui me parcourent l’échine jusqu’au point sensible de mon désir. Je n’ai jamais essayé de ressentir ce genre de choses pour des femmes. Je ne le pouvais pas, je ne le devais pas. Je n’ai jamais autorisé quelqu’un à franchir la limite que je me suis imposé avec les femmes. Aller plus loin que camarades de classe était pour moi tout bonnement interdit. Mais ce soir, tout est diffèrent, je ressens comme un lien qui nous connecte, qui nous uni, si illogique que cela puisse paraître. En sa présence, je me sens bien et pour la première fois de ma vie, j’ai envie de passer du temps avec elle, une femme.

Magalie.

Magalie.

À force de ruminer, je n’ai pas prêté attention au fait que je suis arrivé devant la porte sombre de mon appartement. Je la déverrouille et entre à toute vitesse, à bout de souffle et tendu. Tendu à un point qu’il me faut prendre une douche froide, très froide afin de me calmer.

Arrête Axel ! C’est une cliente ! Et puis tu sais très bien ce qu’il se passera quand elle saura tout, ou du moins une infime partie, car celle-là, tu ne pourras pas la cacher !

Je me déshabille à la hâte, jette mes vêtements par-ci, par-là, enlève mon bracelet et ma montre, puis je pénètre dans la cabine de douche. Je positionne le mitigeur sur froid, voire très froid.

Enfin !

Je lève mon visage et l’eau tombe comme une pluie fine dessus, glisse le long de mon corps, contourne mes cicatrices avant d’aller s’écraser dans le bac. J’attrape mon gel douche, le fais mousser entre mes mains, puis je frictionne mon corps. Je passe lentement ma main sur mon sexe tendu de désir. Je le serre à la base, puis enlève immédiatement cette dernière, honteux d’avoir pu penser à cela. Je recule et me cale contre le carrelage, les mains de chaque côté de mon corps. Je respire, halète, puis baisse la tête et la secoue lentement.

Je ne peux pas. Non, je ne le peux pas.

Je prends quelques instants afin de laisser retomber la pression, mais celle-ci retombe immédiatement lorsque l’on sonne à ma porte. J’attends un instant, l’intrus va partir et me laisser me remettre de cette déconvenue.

BAM, BAM, BAM.

Ce sont des coups qui sont actuellement portés.

Axel, fais le mort ! C’est le meilleur moyen de t’en débarrasser, qui que ce soit.

Saleté de proprio ! Il ne pouvait pas réparer le code digital de la porte commune ? Non, c’était trop demander.

BAM, BAM, BAM, dring, dring, dring.

Nom de Dieu !

— J’arrive ! crié-je.

Je me sèche à la hâte, passe un pantalon de survêtement et un tee-Shirt.

BAM, BAM, BAM.

— Une minute !

Je cours presque pour aller « accueillir » cette personne qui n’a aucun respect. J’ai la main sur la poignée et pousse un profond soupir avant d’ouvrir à…

— Huguette ! dis-je surpris.

— ch’voi qu’qu’un d’aut’ ?

Je la regarde, les yeux ronds comme des soucoupes.

Qu’est-ce qu’elle baragouine ?

— S’toi d’la !

Elle me pousse avec sa canne et entre.

Mais elle se croit où ?

— Huguette, dis-je sur un ton dépité, n’ayant pas envie qu’elle s’installe.

Malheureusement, c’est peine perdue, elle est déjà assise sur l’une des deux chaises.

— Achit’oi.

Je hausse les sourcils me demandant ce qui ne tourne pas rond chez elle. Est-ce qu’elle a bu ?

Je reste un instant sur le seuil de la porte, mais quand elle frappe sa canne me désignant la chaise face à elle, je n’ai d’autres choix que de refermer la porte et d’aller m’installer.

Je m’approche lentement, tout en passant les mains dans mes cheveux et m’assieds.

— Que puis-je faire pour vous, Huguette ?

— Ch’ m’emb’ter, alor’ch’ui v’nue.

— Vous allez bien Huguette ?

Elle lève les deux pouces et me sourit.

Oh Mon Dieu !

Je me pince pour ne pas rire. Ce n’est pas drôle… comment vais-je le lui dire ?

— Huguette ?

— Voui.

Je me racle la gorge et essaie de reprendre contenance.

— Comment dire…

— ‘cousse.

— Huguette, soupiré-je

Je fais un signe circulaire en désignant mon visage, espérant qu’elle comprenne.

Huguette ouvre grands les yeux, puis se penche du côté droit, fouille dans sa poche et en sort son dentier, lève le bras comme elle peut, comme si elle avait trouvé un trésor, puis l’enfourne dans sa bouche.

— Désolée, me dit-elle en me montrant toutes ses dents comme une enfant.

— Quel bon vent vous amène alors, Huguette ?

Elle hausse les épaules, prend un mouchoir dans sa poche gauche, puis s’essuie une larme invisible.

— Vous savez, je suis seule. Je n’ai pas eu de visites depuis que vous êtes venu la dernière fois. Personne ne vient voir une petite vieille qui perd la boule. Alors – elle déglutit difficilement –, j’avais juste envie de parler un peu. Vous m’avez l’air d’être quelqu’un de sympa, et la dernière fois, vous m’avez écouté. Alors, je ne sais pas… je suis juste venue.

— Vous avez bien fait, Huguette.

Que pouvais-je dire d’autre ?

— Merci.

— De rien, ce n’est pas grand-chose, vraiment.

Je vais aider les enfants en détresse, pourquoi ne pas écouter ma voisine quelques minutes, même si ce n’est réellement pas le bon soir, Magalie m’attend. Je tends ma main afin de regarder l’heure qu’il est et me fige.

Merde !

A-t-elle vu ?

Non, à son âge, la vue doit baisser.

Je me tortille sur mon siège, et place mes mains, sur mes genoux.

Ni vu ni connu.

— De quoi avez-vous envie de discuter ?

— Peu importe, votre compagnie me suffit, vous savez. Le seul fait d’avoir une présence, c’est bête, mais c’est réconfortant.

— Je comprends, dis-je la boule au ventre.

— Vous savez, vous êtes un peu comme moi ?

— Comment cela ?

— Vous non plus vous n’avez personne.

Je lui fais un petit sourire contrit. Elle a raison, et encore plus depuis peu. Non je n’ai personne.

— Vous avez raison, soupiré-je.

Le silence se fait, sans qu’il ne soit pesant. On se regarde juste dans les yeux. On n’a pas besoin de parler, j’ai l’impression que l’on se comprend. Les minutes passent puis Huguette se lève et se dirige vers la porte, d’un pas assuré pour son âge et sans sa canne.

— Huguette ?

— Oui.

— Merci d’être venue.

Elle acquiesce et soupire.

— Il avait raison.

Hein ?

— Quoi ? Qui ?

— Éric.

— Mais… mais… comment ?

— Tu croyais que j’allais le laisser seul dans sa voiture ? Je l’ai vu monter, descendre les marches, hésiter… on a sympathisé… On s’est tout de suite compris. Il m’a demandé de veiller sur toi. C’est ce que je fais en venant te voir, dit-elle en secouant la tête. Malheureusement, il m’avait prévenu que tu n’étais pas bavard, je lui avais pourtant affirmé le contraire. Le peu de fois où je t’ai vu... tu as été… et la dernière fois pour mon ampoule… enfin bref, nous en reparlerons plus tard. Je dois y aller… l’infirmière… et tu dois avoir d’autres choses à faire que de rester avec une vieille bique.

— Non, ce n’est pas…

Elle me fixe avec ses prunelles remplies de tristesse, et dépose sa main sur mon épaule.

— Je comprends. Qui voudrait s’encombrer d’une vieille comme moi ? J’ai du mal à marcher, j’oublie de mettre mon dentier, je me fais pipi dessus… Certaines choses m’échappent… mais, compte sur moi pour revenir bientôt. Nous allons avoir une longue discussion.

— Sur vous ou sur moi, dis-je d’un air triomphant.

— Sur toi et sur ça, dit-elle en désignant mes poignets d'un mouvement circulaire similaire à celui qu'elle m'a vu faire quelques minutes plus tôt.

Je me raidis instantanément, mais elle poursuit.

— J’ai beaucoup de défauts, mais je ne suis pas aveugle. Ou nous commencerons par ta décoration… Tu as de la chance que j’ai une couche, car mes vieux os n’auraient pas supporté le bois de cette chaise plus longtemps.

Sur ce, elle ouvre la porte et quitte mon appartement.

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