Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

AJ Kauffman · Chapitre 3 sur 18

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Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

Chapitre 3

 

 

Un, deux, trois…

Je compte les pas qui me rapprochent de mon but, comme je le fais à chaque fois. Compter m’aide à me calmer, à me rassurer, surtout à me concentrer sur autre chose que l’instant présent.

Mille huit cents, mille huit cent un, mille huit cent deux…

J’avance toujours et encore un peu plus, mais je ralentis la cadence en la voyant au loin. Ma respiration devient haletante, saccadée. Des gouttes de sueur perlent le long de mes tempes, de mon dos, je continue malgré tout ma progression.

Dix, neuf, huit…

Ma vue se brouille.

Sept, six, cinq…

Je souffle à plusieurs reprises, j’ai besoin de reprendre le dessus.

Quatre, trois, deux…

Un.

Le dernier pas et j’y suis enfin.

Je suis en lieu connu. Je suis aux pieds de la tour de l’horloge{1}, mon refuge.

Je viens ici quand j’ai besoin d’arrêter le temps et de me rassurer. Ce matin j’ai fait une énorme erreur que je voudrais ne pas avoir commise, mais malheureusement c’est trop tard. Je suis à côté du monument. Je dépose ma paume contre les pierres froides et je peux enfin respirer – je ne m’étais pas rendu compte que je retenais mon souffle. Je laisse ma main ainsi quelques minutes, avant de l’enlever, m’asseoir et de m’adosser contre la bâtisse. Je commence un long monologue comme à mon habitude, on me regarde bizarrement, mais je m’en fiche, je suis libre.

 

L’horloge sonne dix-huit heures, il est temps pour moi de faire demi-tour et d’aller à la rencontre de Magalie. Je dois m’excuser de mon comportement odieux.

Sept cent trente-huit pas plus tard, je suis chez moi. Je me déshabille et passe rapidement sous la douche. J’enfile un jean et un sweat, tous deux noirs, ainsi que ma paire de baskets avant de sortir en vitesse de mon appartement. Je monte dans ma vieille Twingo bleue qui n’a pas servi depuis des lustres, mais à cet instant, j’ai juste besoin qu’elle veuille bien m’emmener à destination.

La route me paraît longue et interminable, ce qui est peut-être dû au fait que je roule à une allure plus que réduite. J’ai passé mon permis de conduire plus par nécessité que par envie. Je n’aime pas les transports que ce soit en commun ou autre. J’essaie toujours de me déplacer à pied ou à vélo, mais aujourd’hui je n’ai pas le choix.

Après une bonne demi-heure à me faire klaxonner ou encore insulter, j’arrive enfin, et vivant, même si je suis blanc comme un linge, devant une belle bâtisse, neuve à première vue. Il n’y a pas de muret ou de portail, seule une allée de buis ouvre le chemin jusqu’à la porte d’entrée. Je suis garé depuis quelques minutes et je me demande si j’ai bien fait de venir.

Possible que oui.

Possible que non.

— Allez, Axel ! Il est grand temps de prendre ton courage à deux mains.

Je frotte mes doigts et paumes humides sur mon jean avant de les passer dans mes cheveux.

Un, deux, trois…

Je défais ma ceinture.

Quatre, cinq, six…

J’ouvre la portière.

Sept, huit, neuf…

Je suis dehors.

Je prends de profondes inspirations, je souffle et referme la portière. Je fixe la porte d’entrée rouge et j’avance dans cette allée de graviers sans baisser mon regard de celle-ci, comme hypnotisé. Mes pas sont lourds, mais pas aussi déterminés que je l’aurais souhaité.

Trente-huit enjambées et soixante secondes plus tard, mon index appuie sur la sonnette de la maison au crépi beige et aux volets de même couleur.

J’attends. Mon pouls s’accélère. En fin de compte, je regrette d’être venu. Je n’aurai pas dû. Je commence à rebrousser chemin quand la porte s’ouvre sur Magalie. Je reste bouche bée un instant cherchant mes mots.

— Bonjour… Euh… Rebonjour, lui dis-je en bégayant et en me balançant d’un pied sur l’autre.

Elle est maintenant adossée contre l’embrasure de la porte, les bras croisés, attendant patiemment.

— Désolé.

Magalie hausse les sourcils. J’attends que ce soit elle qui prenne enfin la parole. Qu’elle ne me laisse pas ainsi, mais elle le fait quand même.

— Euh…

Je me gratte le front. Mon examen au barreau m’a paru beaucoup plus facile.

— Magalie…

— Bon Axel ! Je n’ai pas de temps à vous consacrer, alors, allez droit au but !

— Est-ce que je peux entrer ?

Je penche ma tête sur le côté droit, essayant de voir au-delà de l’entrée, mais je remarque juste une petite console où est déposé un

bouquet de roses bleues{2}.

Des roses bleues ? Drôle de couleur

Dans une entrée qui plus est.

Je croyais qu’elle n’avait aucun ami, alors qui lui enverrait des roses ?

Un raclement de gorge me fait revenir à la réalité

— Oui ? demandé-je.

— Non.

— Non, quoi ?

— Ce n’est pas possible ! Il est hors de question que vous passiez le seuil de ma porte.

— Ah. Je pensais que…

— Justement, il est un peu tard pour penser. Vous ne croyez pas ?

— Désolé, dis-je encore une fois.

— Je… je vais vous laisser. Je reste disponible si vous avez besoin.

— Bien, me répond-elle.

— Bien.

Je lui fais un signe de tête en guise de salutations et pars en direction de ma voiture.

Un, deux, trois…

Je n’aurais pas dû venir.

Quatre, cinq, six…

Je le savais, c’était une mauvaise idée.

Sept, huit…

— Axel !

Je stoppe ma progression, mais ne me retourne pas.

— D’accord, reprend-elle.

Je reste perplexe. D’accord, oui, mais à quoi ? Je me retourne et lui fais face.

— Appelez ma secrétaire pour convenir d’un rendez-vous.

Elle se mord la lèvre inférieure.

— Non. Enfin, oui. Mais vous pouvez entrer.

J’attends quelques secondes, puis je reviens vers elle. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais c’est la première fois depuis… elle, que je vais être seul avec une femme. Dans sa maison. Je me racle la gorge et arbore un sourire de façade. Arrivé à sa hauteur, elle se détourne et je la suis, troublé.

Passé l’entrée, j’arrive dans un salon-salle à manger où se trouve, sur tout le côté droit, une bibliothèque avec de nombreux ouvrages. Face à moi, une baie vitrée et sur le côté gauche, télévision, home cinéma, lecteur DVD, tout ce qu’il y a de plus high-tech. Le salon est composé d’un canapé et de deux fauteuils gris clair, ainsi qu’une table, une table basse, un buffet bas dans l’angle du retour, le tout en bois clair, presque blanc.

Malgré la chaleur et l’impression de cocon que dégage cette pièce, j’étouffe. Je ne me sens pas à l’aise, mais maintenant que j’y suis, j’y reste, je n’ai pas le choix.

— Je vous en prie, annonce Magalie en me désignant le canapé. Je reviens dans quelques instants.

Je regarde la méridienne, puis dans la direction où elle a disparu, et refait ce geste plusieurs fois de suite. Je n’ose pas m’asseoir. J’hésite, mais prends enfin place. J’ai des frissons, des gouttes de sueur commencent à perler, encore, face à tant d’opulence.

Seulement pour quelqu’un comme toi Axel !

Je me lève d’un bon avant d’aller me poster devant la baie vitrée qui donne sur un jardin bien entretenu.

Elle a la main verte, dit donc !

J’entends des bruits de casseroles que l’on range. Je sens une douce odeur de sauce tomate et de basilic. C’est à ce moment-là que je regarde ma montre et me frappe le front de ma paume.

Imbécile !

J’avance en direction de la cuisine, mais Magalie arrive avant que je ne l’atteigne.

— Désolé. Je n’avais pas vu l’heure. Je dois vraisemblablement vous déranger.

Elle me fait un petit sourire.

Je le savais !

— Écoutez…

— Je vais vous laisser, dis-je en regardant la porte d’entrée.

— Vous êtes impossible quand vous vous y mettez !

Je hausse les épaules.

— Pas spécialement.

— Laissez-moi au moins finir ma phrase.

J’acquiesce silencieusement.

— J’ai l’habitude de dîner seule… Ça vous tente de m’accompagner ?

Je ne réponds pas.

— Alors ? C’est oui ? insiste Magalie.

— Oui, dis-je.

Là, son regard s’illumine et elle me sourit franchement.

Dans quoi me suis-je embarqué ?

 

Après vingt bonnes minutes, nous sommes installés face à face, devant une assiette garnie de pâtes à la sauce tomates avec de petits morceaux de bœuf et de porc. Je ne suis pas à l’aise, et à priori, Magalie non plus.

— C’est très bon, dis-je pour couper le silence de plomb qui a fait son apparition.

— Merci.

Un ange passe de nouveau. Magalie se racle la gorge, joue avec un morceau de viande avant de reposer ses couverts et de me regarder. Ses iris me transpercent, comme si elle arrivait à lire à travers mon âme.

— Désolée, me dit-elle. Je ne suis pas très accueillante.

— Je n’aurais pas fait mieux.

Je ferme les yeux à la vue de cette affirmation. Non je ne risque pas de mieux faire.

— Vous êtes la première personne que j’invite à entrer, à part le jardinier ou le facteur. Ce n’est pas très valorisant, je vous l’accorde.

— Pourquoi ? Vous savez, on n’a pas tous cette faculté à aller vers les autres. Comment faites-vous au quotidien ? Je veux dire dans votre métier.

— Je suis à la recherche d’un emploi pour le moment. J’ai emménagé il y a tout juste six semaines. Le temps que je me familiarise avec mon nouvel environnement… Vous comprenez…

— Absolument. Dans quel domaine travaillez-vous ?

— Je suis dans l’art.

Je hausse les sourcils en signe d’incompréhension.

— C’est vague comme réponse.

— Je vous expliquerai, une prochaine fois…

Magalie laisse sa phrase en suspens, tout en me gratifiant d’un petit sourire en coin. Puis, elle se lève.

— Un café ? Je n’ai rien d’autre à vous proposer.

— Merci, mais ça ira. J’étais juste venu m’excuser par rapport à mon comportement de ce matin. Ce que je n’ai pas fait. Alors désolé. Désolé, je n’avais pas à être odieux avec vous, dis-je moi aussi debout.

— Ce n’est rien vous savez, vu ce que j’ai enduré par le passé… enfin…

— Que fait-on pour le dossier ? Voulez-vous réellement en rester là ?

— Je pense que je me suis précitée. Si j’avais quelqu’un pour me soutenir dans cette démarche, ma réponse aurait été différente, mais là. Je ne suis pas prête à le faire seule.

Elle me fixe avec ses beaux yeux emplis de peine.

— Je serais là, s’il le faut, dis-je.

Je n’ai pas pu faire autrement.

Une larme solitaire roule le long de sa joue droite, et mon cœur fait un bond.

— Merci, dit-elle, émue.

— De rien.

Est-ce que j’ai choisi la bonne solution ?

Est-ce que je vais supporter sa souffrance ?

— C’est beaucoup pour moi.

Pour moi aussi.

— Je vous laisse prendre rendez-vous auprès de ma secrétaire. Encore merci pour le repas.

Je me dirige maintenant vers la porte, et sors. Je me retourne une dernière fois vers Magalie et lui fais un signe de la tête en guise de salutations. Je la laisse enfin dans l’entrée, chamboulée.

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