Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

AJ Kauffman · Chapitre 5 sur 18

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Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

Chapitre 5

 

 

Je n’ai pas pu sauver ma mère, comment pourrais-je l’aider ?

Je me suis répété cela le reste du week-end – enfin le peu d’heures où j’ai pu rester conscient – tout en me demandant si ces mots faisaient référence à Magalie. Oui, bien sûr que oui. C’est le premier dossier que je traite depuis mes débuts qui me fait tant repenser à mon passé.

Qui peut être au courant de ce dossier, alors que je n’ai pas eu la confirmation quant à sa suite ?

Qui pourrait m’envoyer ce genre de lettre à part une personne proche ? Mais je n’ai personne de… proche, juste des relations de travail, à part Tom. Il est mon ami, il ne ferait jamais une telle chose, jamais. Seule Aurélie connaît ce dossier, mais elle m’a affirmé que j’étais comme son… son frère, ce serait la pire des trahisons, pour moi. Luca et Stéphane, même si je ne les porte pas dans mon cœur, ils sont les meilleurs amis de Tom, donc rayés de ma courte liste.

 

Les trois jours suivants, je n’ai pas eu le temps de tergiverser sur cet évènement, mais cet après-midi, en arrivant au bureau, je suis frappé de plein fouet. Mon sang ne fait qu’un tour, et ma colère s’accentue. Je ferme rageusement la porte du cabinet, faisant sursauter Aurélie et sa très chère amie Maureen, négligemment accoudée contre le bureau, en train de rire.

Maureen ! Bien sûr ! Pourquoi ne m’en suis-je pas douté plus tôt ? Pourquoi est-elle ici ? Essaye-t-elle d’avoir d’autres informations concernant le dossier de Magalie ? Que sait-elle sur moi ? Ce n’est pas pour rien si finalement, j’ai été invité chez elle la semaine dernière. Aucune coïncidence, tout n’est que calcul. Au final, tout est de la faute d’Aurélie !

D’un pas déterminé, et d’un sourire hargneux, je m’approche d’elles.

— Salut Axel ! me lance Aurélie.

— C’est maître Frémont sur notre lieu de travail. Dois-je te le rappeler ?

Elle manque de s’étouffer, se lève brusquement de sa chaise, me dévisageant. Maureen, reste scotchée, bouche ouverte.

— Non, euh… non… bien sûr, bégaye-t-elle tout en remettant en place un dossier, et essuyant une larme sur sa joue.

Je le vois, je viens de la blesser, cependant, je n’ai pas le moindre remords.

— Des messages, pendant mon absence ? continué-je sur un ton tranchant.

— Je ne crois pas, dit-elle les yeux toujours rivés sur le bureau.

— Euh… je… je te laisse, annonce Maureen.

— Vaudrait mieux. Ici, nous travaillons, ce n’est pas un lieu de divertissement, dis-je en me retournant vers elle. Au revoir mademoiselle.

Je ne sais pas son nom et je ne désire pas le savoir. Sans autres formes de politesse, je lui désigne la porte de sortie, avant de me focaliser de nouveau sur ma secrétaire.

— Alors ?

Elle relève enfin la tête. Ses yeux sont rougis et des larmes coulent le long de ses joues.

— Non, pas de messages, souffle-t-elle.

— Bon. Que personne, et je dis bien personne ne me dérange.

Je ne prononce pas un mot de plus et vais me réfugier dans mon bureau. Assis, les coudes sur mes genoux, je passe les mains sur mon visage.

— Nom de Dieu, dis-je.

Je tremble et commence à suffoquer. Je sens la crise de panique monter en moi, sauf que là, contrairement aux fois précédentes, je n’arrive pas à l’endiguer. Je souffle, encore et encore, mais c’est de pire en pire. Des bouffées de chaleur me parcourent le corps, si bien qu’il faut que je défasse ma cravate et déboutonne ma chemise. J’ai besoin d’air, absolument. Je me dirige maintenant, d’une allure affaiblie, vers la fenêtre et l’ouvre en grand. Malheureusement, la chaleur de ces derniers jours s’est accentuée et m’étouffe un peu plus. Mon rythme cardiaque s’accélère et je dois me raisonner, mais je n’y arrive pas. À cet instant, une seule chose peut me calmer : compter.

Je me laisse glisser le long du mur, ramène mes genoux entre mes bras et commence ma litanie.

Un, deux, trois…

Souffle Axel.

Quatre, cinq, six…

Respire.

Sept, huit, neuf…

Ça va aller, calme-toi, me dis-je mentalement, avant de sombrer.

Quand je reprends conscience, je sens une présence à mes côtés, je n’ose pas relever la tête de peur que ce soit lui, qu’il soit non loin de moi. Une main solide et forte se pose sur mes épaules, et par réflexe, mon corps se raidit.

C’est lui, je le sais, cela ne fait aucun doute.

Je pensais être sorti de cet enfer depuis bien longtemps, mais apparemment, je me suis trompé. Oh mon Dieu ! Je ne veux pas relever la tête. Je ne veux pas le voir. Je ne veux pas lire sur son visage toute la haine qu’il ressent envers moi, la subir me suffit amplement.

— Axel ! Hé, mon pote ! Ça va ?

Cette voix grave, je la reconnais, mais ce n’est pas la sienne.

— Hé, réponds-moi.

J’attends un court instant et m’autorise, même si cela me coûte, à me montrer faible devant mon seul et unique ami, Tom. Je vois ses traits se figer en me regardant. Moi aussi, je me fais peur de temps à autre quand je suis dans cet état.

— Désolé, articulé-je difficilement.

— Je… je ne sais pas quoi te dire. Depuis combien de temps fais-tu… enfin, tu sais ? Ce que tu viens d’avoir ?

— Un moment, murmuré-je.

J’essaie de me lever, mais Tom m’en empêche.

— Non, non, non. Ne bouge pas. Tu n’es pas en état.

— J’ai besoin, d’un verre d’eau, dis-je en me raclant la gorge.

— J’y vais.

— Merci.

Je demeure immobile, les yeux fixés sur la porte où Tom a disparu, à attendre, puis tout devient noir, une nouvelle fois. À cet instant, je ne suis plus dans mon bureau, j’en suis à mille lieues. Je suis là où j’ai passé trois années de ma vie, là où j’attendais des heures et des heures que l’on m’apporte ce fameux verre d’eau.

 

— Bois, dit-il.

J’avance à quatre pattes comme je le peux, mais mes liens m’empêchent d’accéder à ce verre. Il est face à moi, et me regarde en souriant. Il est bedonnant, édenté, crasseux, et heureux. Une lueur de malice brille dans ses yeux. Me voir ainsi lui plaît. Il aime cela, bien plus qu’il ne m’aime et qu’il ne m’aimera jamais.

— Bois, répète-t-il, en haussant la voix.

Je me mets en boule de peur qu’il recommence et attends sagement la sentence. Il fait un mouvement vif dans ma direction, et je me recroqueville un peu plus, dans l’idée de disparaître. C’est à ce moment précis que j’entends le son qui va me pétrifier jusqu’aux os. Il rit. Il rit de bon cœur, tandis que le mien vient de se fissurer un peu plus. Il me déteste, j’en suis certain. Avant de partir, il n’oublie pas de renverser le verre qu’il m’a apporté, m’obligeant à boire l’eau sale qui croupit dans un petit trou. Je frotte, gratte, lèche le sol dans l’espoir d’estomper ma soif, seulement la réalité reprend sa place et c’est la moquette rugueuse et grise que je suis en train de laper comme un pauvre animal sans défense.

 

Mon Dieu, faites que je sois en train de rêver, s’il vous plaît !

Je passe ma paume contre le sol. Ce n’est ni du béton, ni froid, ni de la terre battue.

Mon Dieu !

— Ce n’est pas possible, murmuré-je.

J’ai honte, horriblement honte.

— Je ne suis pas fou, assuré-je à Tom, sachant très bien qu’il se trouve face à moi.

— Je ne l’ai jamais pensé, et en aucun cas je ne le penserais.

— Mais… ce que tu viens de…

— … On a tous des instants de faiblesse.

— Pas comme les miens.

— Peu importe Axel. On a chacun notre histoire. Libre à toi de m’aider à comprendre ce qui t’arrive. Je t’ai lancé des perches plusieurs fois, tu en saisiras une quand tu seras prêt. Je serai toujours à tes côtés quoi que tu fasses, quoi que tu me dises.

— Merci.

— De rien. Allez redresse-toi et bois un peu. Prends ton temps, dit-il en me tendant un verre d’eau.

Je hoche la tête en signe d’acquiescement. Il reste à mes côtés plusieurs minutes, juste le temps nécessaire qu’il me faut pour ressaisir. 

— J’ai renvoyé Aurélie chez elle. Elle n’était pas en état de rester.

— Désolé, dis-je une nouvelle fois.

— Ce n’est pas à moi que tu dois présenter des excuses, Axel.

— Bien au contraire, le contré-je. Il n’y a qu’à toi que je les dois, pour m’avoir vu ainsi, dans un état lamentable. Aurélie a eu juste ce qu’elle mérite.

— Sérieusement ?

— Absolument, lancé-je vigoureusement.

Tom secoue la tête, dépité et sort de mon bureau.

Je n’ai pas de cœur, je ne le sais que trop bien. Personne n’est arrivé à briser la carapace que je me suis forgé depuis des années, même pas… elle.

Légèrement revigoré, je me relève et rajuste mes vêtements, ma montre, mon bracelet, dans l’intention de rentrer chez moi, mais je m’étrangle presque en rajustant ces deux derniers. Qu’il ait vu ce qui se trouve dessous serait pire que tout. Je souhaite réellement que ce ne soit pas le cas, sinon… Sinon, rien. Je n’aurai d’autre choix que de lui raconter mon histoire, et je ne suis pas prêt à la retracer.

J’ai la main sur la poignée de la porte de mon bureau. Je la tourne lentement, et passe ma tête dans l’embrasure. Je jette un œil face à moi, puis à gauche, personne. Je peux souffler et sortir tranquillement. Arrivé sur le trottoir, je remarque que la nuit commence à tomber, je m’oriente néanmoins vers mon havre de paix.

Un, deux, trois…

Je compte les pas qui me rapprochent de mon but, comme je le fais à chaque fois. Même si j’ai l’air calme et serein, je ne le suis aucunement.

Mille huit cents, mille huit cent un, mille huit cent deux…

Toujours le même nombre ni un de plus ni un de moins. J’avance toujours et encore un peu plus, sauf qu’aujourd’hui, je ne ralentis pas la cadence. J’accélère, jusqu’à ce que je sois près d’elle.

Mille huit cent douze…

Enfin.

Je tends ma main et dépose ma paume contre la pierre froide. J’ai besoin de la toucher, de sentir son aspect rugueux, et de ressentir sa force. Je la regarde, puis fais le dernier pas. J’écarte mes bras de façon à ce que tout mon corps soit collé contre, et là je m’autorise à respirer. Je reste dans cette position, longtemps, bien trop longtemps. C’est une tape sur mon épaule qui me fait sortir de mon état léthargique.

— Monsieur ?

Je me détache de mon amie de pierre et me retourne lentement.

Ce n’est pas possible ! On doit me haïr !

— Oui.

— Est-ce que vous allez bien ?

— Absolument, annoncé-je d’une voix ferme.

— Vous n’en avez pas l’air en tout cas.

— Désolé, mais en « avoir l’air », comme vous émettez ne veut strictement rien dire.

— Veuillez vous déplacer au centre, que je puisse vous voir un peu mieux.

— Non.

— Savez-vous à qui vous vous adressez ?

— Contrairement à vous, moi, je le sais.

Je le vois souffler et essayer de garder son calme.

— Présentez-moi votre carte d’identité, Monsieur, s’il vous plaît.

De pire en pire, il a fallu que je tombe sur un agent qui fait du zèle ! Je la cherche dans mon imper et la lui tends une fois trouvée.

— Merci, m’annonce-t-il en me la rendant.

— De rien.

— Néanmoins, je vous emmène au poste de police. Je dois vérifier votre taux d’alcoolémie.

— C’est une blague, hurlé-je.

— Absolument pas, railla-t-il en souriant. Suivez-moi.

Après plusieurs minutes à rouler dans la ville, les tests et vérifications d’usage, je suis assis attendant calmement, dans un petit bureau en désordre.

— Alors ! annonce fièrement l’agent de police, avec un sourire arrogant.

— À vous de me le dire, Monsieur L’agent.

— Ne faites pas le malin. Ce n’est pas parce que le test s’avère négatif que vous n’êtes pas un danger pour autrui.

— Expliquez-moi en quoi suis-je un « danger ».

Je mime les guillemets, ce qui me vaut un regard noir de la part de mon interlocuteur.

— Vous ! dit-il en pointant son stylo sur moi avant de continuer. Vous n’allez pas vous en tirer comme cela. Je vous ai à l’œil. Je vais faire en sorte de vous faire redescendre, vous et votre arrogance, de votre perchoir.

— Hé bien ! Ça fait deux choses que vous allez devoir approfondir, car là, tout de suite, je ne vous suis absolument pas, Monsieur l’agent.

Je le vois devenir rouge et souffler.

— Vous ne me suivez pas ! Non bien sûr que non ! Allez levez-vous. Je vais vous faire également un dépistage de drogue. Y’ a bien quelque chose qui cloche chez vous.

— Non, dis-je d’une voix calme.

— Ce n’est pas à vous de décider ou non. Vous voyez où vous êtes ? Vous voyez mon badge ? me demande-t-il en me le montrant du doigt et en tapotant dessus. Alors pas de discussion, où j’ajoute « outrage à agent » à votre dossier.

— Dossier qui, si mes souvenirs sont bons, est vierge.

— Si vous le dites. Je ferais les vérifications en temps voulu. Levez-vous, et suivez-moi.

— La réponse est toujours non. Elle l’était déjà il y a une minute, l’informé-je en regardant ma montre. Soit soixante secondes, si vous savez compter.

Je le vois s’approcher de moi, serrer et desserrer les poings, juste avant d’agripper ses menottes. Je le regarde faire et je déglutis difficilement.

Il faut que je sorte d’ici, et vite ! Pas les anneaux de métal, non pas ça !

Un, deux, trois…

Je me lève d’un bond avec l’intention de partir.

Quatre, cinq, six…

Je prends mes affaires et je suis coupé dans mon décompte. Une main forte et puissante qui s’empare de mon avant-bras. Je relève la tête à la hâte et me dégage violemment.

— Je vous INTERDIS, hurlé-je.

L’agent se recule face à mon attaque, tout en posant sa main sur son arme de service.

— Calmez-vous, dit-il.

— Je suis parfaitement calme ! Ça ne se voit pas ? Vous êtes aveugle ? Nom de Dieu, où avez-vous appris votre métier ? Vous l’avez gagné dans un paquet de Bonux ? Vous n’êtes qu’un incapable !

Je débite ces questions et affirmations à toute vitesse, en hurlant, avant de m’arrêter à bout de souffle. L’agent face à moi reste muet.

— Alors ! continué-je, d’un ton neutre.

Il ne dit toujours rien, mais attend patiemment. Je secoue la tête le voyant, là, statufié, comme un pauvre petit. Je contracte mes mâchoires et fais trois pas dans sa direction. Il ne se recule pas, mais regarde derrière moi. Je vois des gouttes de sueur perler le long de ses tempes puis ses épaules se relâcher. J’entends alors un « clic ». Je me retourne en un éclair.

Merde !

La poisse, la poisse totale !

— Bien, Monsieur Frémont, mon collègue va vous escorter jusqu’à votre cellule, annonce l’agent qui m’a « arrêté ».

Je sens mon corps se crisper, puis je renonce à lutter comme je l’ai fait tant de fois pas le passé.

— C’est Maître Frémont.

Il pâlit sous l’effet de l’annonce.

Eh oui comme quoi !

Je me déplace et scrute son collègue, qui est exactement dans le même état.

— Allons-y, dis-je.

— Euh… Monsieur… euh… Maître Frémont. Il y a peut-être eu un malentendu, annonce mon agent.

Je hausse les sourcils.

Tiens donc !

— Un quiproquo, une erreur, une méprise, une confusion. Peu importe l’adjectif que vous utilisez. La finalité est la même. Vous avez abusé de votre fonction, et cela est inadmissible.

— Non, non pas du tout, dit-il en remuant ses mains devant moi. J’ai juste fait mon devoir.

— Ha bon. Je me renseignerai auprès de votre supérieur pour constater si votre « devoir » a bien été respecté. À tous les deux, bien entendu.

— Mon collègue n’y est pour rien, se défend-il.

— Vous vous êtes fait votre propre opinion, je me ferai la mienne. Je pense que je peux rentrer chez moi, non ?

— Absolument, se hâte-t-il de me signifier.

Je me racle la gorge, leur fais un signe de tête et sors de cette pièce.

Il était temps, grand temps même !

Je longe le couloir, et me remets à compter, c’est un automatisme ancré en moi depuis bien trop longtemps.

Un, deux, trois…

Je touche du bout des doigts le crépi jaune paille.

Quatre, cinq, six…

Un mini sourire se dessine sur le coin de mes lèvres.

Sept, huit, neuf…

Je pousse la porte.

Dix.

Je suis dehors, l’air frais me fouette le visage. Je respire enfin. L’entretien aurait pu mal se finir, surtout quand il s’est emparé de mon bras, mais pour une fois, je n’ai pas cédé à la panique, ou du moins, je me suis un tant soit peu contrôlé. Heureusement, car je ne suis pas comme lui, et je ne le serais jamais… Jamais, je ne pourrai faire de mal à quelqu’un intentionnellement, bien que mes actes soient parfois considérés comme du mépris envers mes interlocuteurs. Sauf, que pour moi, c’est un moyen de me protéger. Il est quatre heures du matin, et ce petit intermède a été des plus contraignants.

 

Vendredi matin, je n’ai pas le cœur à aller travailler, mais je n’ai pas le choix. J’ai des obligations envers mes clients. La journée est calme, je n’aperçois ni Aurélie ni Tom. Je reste seul cloîtré dans mon bureau. J’ai relu les comptes-rendus, regarder attentivement, une à une, les photos du dossier de mademoiselle Lepage ; et c’est comme une évidence, je ne dois pas lui laisser le temps de la réflexion. Il faut qu’elle aille au bout de ce qu’elle a entrepris et ne surtout pas laisser « ce crime » impuni.

Je regarde rapidement ma montre, vingt heures. Je compose son numéro de téléphone, puis finalement, je raccroche. Je me lève et vais me poster devant ma fenêtre. Je regarde au travers de la vitre et contemple les passants, puis un groupe de jeunes attablés en terrasse. Ils rient, s’amusent, n’ont pas l’air de se soucier du lendemain, et semblent heureux.

Aurais-je pu être comme eux, si mon enfance avait été différente ?

Différente… Différente, par rapport à qui ? Par rapport à quoi ?

Je m’imagine un instant avec eux. Discutant de ma journée, de mon week-end, de mes projets, de mes futures vacances, et de beaucoup d’autres sujets. J’aurais pu être un jeune homme de trente-deux ans « normal ». Malheureusement, je suis moi, Axel. Seul avec mes blessures, mes pensées, mon passé. Je reste encore un instant à les observer, puis me détourne, les yeux embués de larmes. Je regrette qu’il m’ait volé mon enfance, qu’il m’ait volé ma mère.

Ma mère…

Je n’ai plus que des souvenirs d’elle. Ceux où elle me réconfortait, m’apaisait, m’enveloppait dans ses bras, m’embrassait. La forme de son visage, son sourire, son rire, la couleur de ses yeux, de ses cheveux, ou sa voix, je ne m’en souviens pas, même si je cherche au plus profond de mon âme. Parfois, j’aimerais tellement avoir la chance de la regarder, de discuter, de la serrer contre moi et lui dire combien je l’aime. Juste une fois, une ultime fois, car on ne sait jamais à l’avance quand ce sera la dernière, seulement je ne peux pas, je ne peux plus. Seules des photos d’elle, de nous, pourraient raviver nos meilleurs instants, malheureusement, je n’en ai aucune de nous deux, rien. Tout a été détruit le vingt et un octobre mille neuf cent quatre-vingt-neuf, juste avant que l’on ne me retrouve, agonisant. Et puis de toute façon, tout avait dû être jeté ou bien brûlé juste après sa disparition… Par contre, ses cris, ses pleurs, ses blessures sont gravés dans ma mémoire, et je m’en souviendrais jusqu’à ma mort. Je lui en veux tellement, à lui, pour tout ce qu’il nous a infligé, mais le mal est fait depuis bien longtemps et rien ne pourra panser les plaies qui sont ouvertes depuis. Je souhaite juste une seule et unique chose, qu’il souffre autant que nous avons souffert.

L’air commence à manquer, et j’expire bruyamment, n’ayant pas envie de faire une nouvelle crise. Ma semaine fut déjà assez chargée et difficile, alors si en plus, je repense à eux… Je secoue la tête, pour enrayer le flot d’émotions qui menace de me submerger. J’attrape mes affaires, et sors. Je m’attarde une poignée de secondes devant le bureau vide d’Aurélie, avec tout de même un pincement au cœur, malheureusement les mots « compassion » et « pardon » ne font pas partis de mon vocabulaire.

Une fois hors du cabinet. Je prends garde à bien verrouiller, puis à mettre l’alarme avant de rentrer chez moi. Ce soir, je suis d’une humeur maussade, plus que les autres jours. Je décide alors de faire un détour, pour ne pas emprunter le boulevard de La Rochelle et entrevoir, encore une fois, tout ce bonheur. Je me dirige alors vers la droite, trois cent vingt-deux pas de plus à faire, mais peu importe, au bout de ce trajet, la paix.

Ce n’est qu’au milieu du parcours que je songe à Magalie. Je n’aurais jamais dû essayer de l’appeler. C’est à elle de revenir vers moi, même si un peu plus tôt j’ai pensé différemment.

Elle reviendra, j’en suis sûr !

Je poursuis mon chemin, et je stoppe soudainement.

Merde !

Trois cents ? Deux cent cinquante ? Deux cent quatre-vingts ? Ahhhh, je ne sais plus. Je suis perdu. Je sais toujours le nombre exact de pas qu’il me reste et où j’en suis. Je me frotte les yeux, et passe une main dans mes cheveux.

Est-ce que je le fais ?

Est-ce que je vais avoir l’air… bizarre ?

Personne ne me remarquera de toute façon !

Je regarde à gauche, à droite.

Personne.

Je peux faire demi-tour, tranquillement. Je dévale rapidement la descente afin me retrouver devant le cabinet au plus vite. Je pose ma main contre la porte en PVC beige, soulagé. Je peux enfin recommencer à zéro. Je suis enfin dans mon élément et rassuré. Parfois, je me demande si avec le temps ce TOC qui me rassure faiblira.

Arrivé devant chez moi, je déverrouille la porte et entre. Me connaissant, je vais m’y enfermer une bonne partie du week-end, sachant que je dois encore m’occuper du cas des deux agents de police. J’ai pris la décision qui s’imposait, en pesant le pour et le contre. Je ne peux pas laisser de tels agissements se produire. Je suis avocat et il est de mon devoir de défendre toutes personnes en ayant besoin qu’ils soient coupables ou innocents, et hier je l’étais bel et bien. Par contre, je ne veux pas que cela s’ébruite au bureau, je m’occuperai donc personnellement du dossier. Rien de bien méchant, une simple lettre. Une enveloppe annotée « Maître Frémont » les fera certainement réfléchir.

Je ne prends pas le temps de me doucher ni de manger, et me dirige vers mon ordinateur dans l’intention de me mettre au travail, mais des coups frappés contre ma porte m’arrêtent dans mon élan. Je la regarde, incrédule, tandis que les coups redoublent. Je m’avance lentement, sachant pertinemment que rien de bon ne peut m’attendre derrière. Je fais quelques pas de plus, déverrouille et entrouvre la porte.

Je suis sous le choc face à mon visiteur, et reste pantois.

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