Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman
Chapitre 4
— Maître Frémont ?
— Je n’ai rien à ajouter votre honneur.
— Bien. La séance est levée.
J’entends le maillet du juge s’abattre, puis je me tourne vers mon client.
— Allons-y.
Il me suit sans mot dire. L’escorte lui passe de nouveau les menottes. Nous sommes maintenant hors de la salle d’audience, une longue attente se profile devant nous.
— À votre avis ?
— C’est votre premier délit. Comme je vous l’ai déjà dit, on ne peut pas savoir. Soit il fera preuve de clémence au vu de votre casier judiciaire presque vierge, soit il en fera un exemple.
Je le vois pâlir à vue d’œil. Être un petit délinquant de quartier, n’a plus la même splendeur quand on se retrouve au tribunal, et il vient de le comprendre.
— J’ai besoin de sortir.
— Vous n’en avez pas la possibilité, malheureusement.
Je tends mon index en direction de ses poignets.
— Asseyez-vous donc.
— OK. OK.
Il essaie de trouver une position confortable, sans y arriver vraiment.
— C’est long, me dit-il deux heures plus tard.
— Il y a le délibéré, le procès-verbal d’interrogatoire et l’ordonnance du juge à réaliser.
Je n’ai pas le temps de terminer mes explications, la porte s’ouvre sur le greffier qui nous prie d’entrer.
— Vous pouvez y aller, dit-il.
Je scrute la salle et vois sur le bureau le titre de l’ordonnance. D’habitude, je souffle à mon client ce qu’il en est, mais là je ne dis rien. J’espère que cette épreuve lui servira de leçon. Il tend ses poignets à l’escorte, qui lentement lui retire ses entraves. Moi, je suis là, les yeux dans le vague...
Un, deux, trois…
Pourquoi avoir fait ce métier si tu ne supportes pas leur vue ?
Quatre, cinq, six…
Clic, clic.
Sept, huit, neuf…
Je baisse la tête sur mes avant-bras. Je ne porte rien à part ma montre sur le droit et mon bracelet de cuir à gauche. Je déteste ces anneaux de métal froid qui vous coupe et vous entaille la chair. Je reviens à la réalité en entendant mon nom, puis nous avançons dans la salle d’audience.
— Monsieur Degand, veuillez vous avancer, s’il vous plaît.
Le juge le regarde sévèrement, se racle la gorge, puis commence son monologue.
— À compter de ce jour, le vingt juin deux mille quatorze, et ce, pour les dix-huit prochains mois, vous être placé sous contrôle judiciaire. Vous avez ordre d’aller « pointer » toutes les semaines à la gendarmerie la plus proche, avec interdiction de sortir du département de votre lieu de résidence. Compte tenu de votre casier judiciaire presque vierge, et j’insiste sur le mot presque… – le juge reprend son souffle, tout en le fixant plusieurs secondes – et du fait que vous avez un emploi, nous n’avons pas retenu de condamnation ferme, nous vous laissons, et je pense que vous l’aurez compris une chance de vous remettre dans le droit chemin. Alors, ne nous faites pas regretter notre décision jeune homme.
— Oui. Votre honneur.
— Bien. Vous avez la vie devant vous, à dix-neuf ans, ne la gâchez pas.
— Oui. Votre honneur.
— La séance est levée, annonce le juge, suivis du coup de maillet.
Après la remise des documents officiels à mon client, je le salue et quitte le tribunal. À peine dehors, j’enlève ma robe pour ne pas étouffer avec cette chaleur. Habitant à sept cent vingt-huit pas du tribunal, je ne vais pas directement au bureau. Je me rends à mon appartement dans l’intention de déjeuner. À mi-parcours, une moto rouge freine et s’arrête à quelques mètres devant moi.
Encore ce chauffard !
Arrivé à sa hauteur, je tourne la tête et là, je reconnais Maureen.
— Salut, me dit-elle, tout en enlevant son casque. Je suis ravie de te revoir.
— Bonjour, dis-je simplement.
— Tu vas travailler ?
— Non, je rentre chez moi.
Elle me gratifie d’un sourire on ne peut plus aguicheur.
— Intéressant.
Non, mais je rêve ?
— Écoute, tu m’excuseras, mais je n’ai pas le temps de discuter. Je dois être au bureau dans une heure.
Ce n’est absolument pas vrai, mais elle n’a pas à le savoir.
— Une prochaine fois ? me demande-t-elle, joyeuse.
— Aucun problème. À plus tard.
Sans plus attendre, je reprends ma marche d’un pas plus soutenu jusqu’à ce que j’arrive à destination.
Il est treize heures lorsque je plonge le riz dans l’eau bouillante. À part deux tranches de jambon, je n’ai rien d’autre pour accompagner mon maigre festin. Quand j’y repense le seul bon repas que j’ai fait cette semaine, ou même depuis des jours, ce fut chez Magalie lundi dernier. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis cette fameuse soirée. J’espère qu’elle m’a pris au sérieux quand je lui ai affirmé que je serais présent à ses côtés tout au long du procès, et qu’elle ne tardera pas à reprendre rendez-vous, même si la soutenir va énormément me coûter.
Après m’être sustenté et douché, je repars pour au moins huit heures de travail.
— Aurélie ? Pas de nouveaux messages ?
— Non.
— Sûre ?
— Oui, pourquoi ? Tu devais en avoir un d’important ?
— Pas spécialement.
Je ne sais pas pourquoi j’ai posé cette question, elle me les apporte aussitôt habituellement.
Assis dans mon fauteuil, je regarde le dossier « Magalie Lepage » qui m’appelle comme un aimant, mais je ne l’ouvre pas. En l’absence de son accord, je ne peux rien faire.
Toc-toc-toc
— Verdict ? me demande Tom.
— Contrôle judiciaire pendant dix-huit mois.
Je hausse les épaules, j’ai fait juste mon boulot, rien d’autre. Un autre avocat aurait obtenu le même résultat.
— Au moins, il n’a pas eu de ferme.
— Non, mais ça ne lui aurait peut-être pas fait de mal.
— La prison ? À son âge ? Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ?
— Absolument, ça lui aurait forgé le caractère ! Et il aurait réfléchi deux fois avant de recommencer.
— Tu as été jeune comme lui, Axel. Tout le monde fait des bêtises. Ils ont droit à une seconde chance.
— Certains oui, d’autres non.
— Pourquoi avoir pris son dossier si tu ne voulais pas le défendre ? Tu n’as jamais eu de seconde chance toi ?
— Tu sais tout aussi bien que moi, quand on est commis d’office, on ne peut pas refuser.
— Je ne comprends pas ta logique à cet instant.
— Il n’y a rien à comprendre.
Je me saisis d’un dossier en cours signifiant à Tom que je n’ai pas envie de discuter, surtout de sa seconde question, mais il ne bouge pas d’un centimètre.
— Oui ?
— Je me demande si…
Il me scrute, se frotte le menton, tout en bougeant sa mâchoire inférieure.
Je ne réponds pas, n’ayant pas envie de tomber dans un de ses plans afin de me faire sortir les vers du nez. Il a cette fâcheuse habitude de laisser ses questions en suspens, afin que son interlocuteur embraye sur ce qu’il veut nous faire dire. Il aurait dû faire psychologue, je le lui ai déjà dit. Mais, connaissant son manège, je le laisse poireauter jusqu’à ce qu’il s’en aille.
À peine cinq minutes plus tard, c’est Aurélie qui toque à ma porte et entre.
— Voilà ton planning de la semaine à venir. J’ai eu deux de tes rendez-vous d’annulés. Monsieur Klein est hospitalisé pour une appendicite. Madame Nichols se demande si elle poursuit sa demande de divorce. Elle veut prendre du temps pour réfléchir encore un peu.
— Réfléchir ? Si on fait une démarche auprès d’un avocat, c’est bien qu’elle a dû le faire.
— Axel ! dit Aurélie d’un ton de reproche.
— J’ai tort ?
— Là n’est pas la question. Tu n’as pas à juger tes clients !
— Je ne le fais pas, c’est une constatation.
— Tu es comme les chats, tu retombes toujours sur tes pattes !
Si tu savais ma pauvre… Tom, elle, ils se sont passé le mot ou quoi ?
— Autre chose ?
— Tes audiences sont notées en vert comme d’habitude. Sinon rien d’autre.
— Bien.
— Tu n’as plus besoin de moi ?
— Non.
— Je passe le reste de l’après-midi avec Tom et je m’en vais après. Je ne pense pas te revoir avant mon départ, alors bon week-end.
— De même. N’oublie pas de faire le transfert d’appels vers mon poste.
— Axel ! dit-elle d’une voix dépitée.
— Tu ne vas quand même pas encore passer ton vendredi soir au bureau ?
— Non, dis-je avec un grand sourire.
Aurélie a l’air rassurée par ma réponse, mais c’est de courte durée.
— J’ai passé les deux derniers vendredis en votre compagnie donc, non, c’est le premier depuis trois semaines.
Si elle avait des révolvers à la place des yeux, je serais mort depuis longtemps.
— Fais le malin !
— Loin de moi cette idée, voyons. Allez file, à lundi.
— Tu ne t’en tireras pas toujours aussi facilement.
— Je ne le sais que trop bien, ne t’inquiète pas pour moi.
— Tu es comme…
— Aurélie, la coupé-je.
Je connais la suite de sa phrase. Je suis comme son frère. On est une grande famille. Alors que je ne le ressens pas ainsi, et je ne peux pas encore lui faire de mal en le lui rappelant. Une fois m’a amplement suffi. Une discussion avec Tom et elle s’en était suivie et je ne veux absolument pas la revivre. Je me concentre de nouveau sur mon dossier, mais je ne vois rien. J’ai les yeux remplis de petites taches noires, mais je ne peux pas craquer maintenant, Aurélie est toujours présente. Je fais en sorte de me concentrer au maximum et attends le déclic de la porte, qui arrive enfin. Je lève la tête avec une lenteur calculée, au cas où, heureusement il n’y a personne. Je peux enfin me détendre et souffler. Je me passe les mains sur le visage, me frotte les paupières et ferme les yeux un instant le temps de me ressaisir. Malheureusement pour moi, cet intermède a duré bien plus longtemps que je ne le pensais. Il est vingt-trois heures quand je regarde ma montre, je décide alors qu’il est grand temps pour moi de rentrer.
Après avoir remis en ordre mes dossiers, je ferme mes armoires à clé, puis me dirige vers la sortie, ma veste posée sur mon avant-bras, ma sacoche à la main. J’ouvre la porte et m’apprête à franchir le seuil, quand une enveloppe posée en équilibre contre cette dernière tombe à mes pieds. Je m’abaisse afin de la saisir. Elle est grise de taille A4 avec mon prénom de noter dessus. Je la tourne et retourne dans tous les sens, rien d’autre n’est indiqué. Je me dirige vers mon bureau dans l’intention de la déposer afin de ne l’ouvrir que demain, mais au dernier moment, je la prends avec moi, sors et verrouille le cabinet.
Je suis enfin dehors, la chaleur de ce début de journée n’a pas faibli, je me hâte alors de faire le chemin jusqu’à mon domicile. Il m’a fallu très peu de temps pour parcourir la distance. Quand j’ouvre la porte de mon appartement, l’air frais me saisit. Je dépose mes affaires sur l’une des deux chaises que je possède avant d’aller me désaltérer. Après une bonne douche froide, je ne m’installe pas comme je le fais souvent, en boxer et Tee-shirt devant mon ordinateur, ne termine pas ce que je n’ai pas fait au bureau, je vais me coucher directement, épuisé.
Le lendemain, six heures, je suis prêt pour aller faire mon jogging hebdomadaire. Toujours le même trajet, toujours les mêmes habitués. En début d’après-midi, je pars en direction du supermarché le plus proche afin de faire quelques emplettes. Je ne m’y attarde pas. Je n’aime pas toute cette foule, toutes ses odeurs qui me prennent à la gorge. Je prends le strict minimum et nécessaire avant de retourner dans mon antre.
Malheureusement, madame Malfeuille, une petite grand-mère de quatre-vingt-cinq ans au moins, m’attend sur le pas de sa porte, déambulateur, en travers du passage. Je n’ai d’autre choix que de m’arrêter.
— Huguette, comment allez-vous ?
— Ah vous savez, à mon âge.
Je sens que je vais en avoir pour une heure. Plus vite je lui demande ce qu’elle veut, plus vite je serais tranquille.
— Vous avez besoin d’aide ? De quelque chose en particulier ?
— Je ne voudrais pas vous embêter, dit-elle, toute tremblante.
— Bien sûr que non, voyons. Je vous écoute.
— J’ai besoin de m’asseoir. Ça vous ennuie d’entrer quelques minutes ?
— Absolument pas.
Je lui fais mon plus beau sourire ironique et la suis à l’intérieur de son deux pièces sentant le renfermé, l’urine, et tout un tas d’autres odeurs que je ne préfère pas décrypter. Je fais abstraction bien entendu du papier à fleurs jauni et autres substances qui rampent au sol.
— Alors, Huguette, dites-moi tout.
La pauvre est à peine assise, je lui saute dessus.
— Rien d’important, je voulais juste discuter un peu. Prenez donc une chaise. Vous avez bien un peu de temps à m’accorder ?
Je passe une heure qui m’en a paru cinq, enfermé avec ma voisine de palier avant que l’infirmière ne vienne lui faire ses soins et que je puisse m’échapper. Avant de partir Huguette m’agrippe mon poignet droit et me force à m’abaisser à sa hauteur. Elle me pince les joues, tout sourire.
— Merci mon grand.
Je me redresse d’un coup en entendant ses mots et pars précipitamment, emportant mes achats à la volée. Arrivé chez moi, pour ne pas céder à la panique, j’ouvre en grand la fenêtre. J’ai besoin d’air frais. Je suis chamboulé. Je mets quelque instant à retrouver un souffle régulier.
Elle m’a touché le poignet.
Elle m’a appelé « mon grand »
Après mon dîner, coquillettes, steak haché, simple et efficace, je vais m’installer sur une chaise et entreprends d’ouvrir l’enveloppe qui est négligemment posée sur la table. Comme la veille, je la prends, et la tourne dans tous les sens, avant de l’ouvrir. Je regarde à l’intérieur. Une seule et unique feuille s’y trouve. Intrigué, je la prends et la déplie. Mon sang ne fait qu’un tour en voyant ce que j’ai sous les yeux. Je n’ai qu’une solution, lâcher ce papier qui vient de me brûler les yeux et les mains. Elle n’est pas retombée au sol, que déjà, je suis dans les toilettes, parcouru de spasmes.
Je suis recroquevillé sur le carrelage blanc et froid de ma salle de bains. Mes spasmes musculaires se sont estompés au fil des heures, mais rien ne pourrait atténuer la douleur que j’ai ressentie quand j’ai lu ces quelques mots. Les mots de trop. Je savais que cette affaire allait faire ressurgir mon passé, mais je ne pensais pas que ce serait de manière aussi violente et si tôt. Mes cauchemars ont toujours été présents au fil des ans, sans s’atténuer, mais aujourd’hui, c’est différent. Tout me revient en pleine figure.
Et là, comme si c’était hier, je me mets en boule dans le coin, entre la baignoire et le mur. Je ferme les yeux, me bouche les oreilles et je commence à compter.
Un, deux, trois…
Si j’avais été plus fort pour l’aider.
Quatre, cinq, six…
Si je ne l’avais pas laissé nous faire du mal.
Sept, huit, neuf…
Si j’avais pris sur moi, un peu plus, elle serait toujours avec moi.
Dix…
Et si, et si, et si…
Je continue ainsi jusqu’à ce que je m’assoupisse.
J’ouvre les yeux au bout d’un certain temps, je suis toujours dans la même position. J’ai les jambes engourdies, le sol est froid, mais cela ne me fait plus rien, je suis resté des dizaines de fois ainsi, et bien plus encore. Je me relève comme je le peux, mais j’ai du mal à tenir sur mes jambes. Une fois debout, je me scrute dans le miroir. Je ne me reconnais pas. Je vois juste Axel d’il y a vingt-cinq ans. Le teint verdâtre, les épaules voûtées, des cernes. Les cicatrices sont toujours présentes, plus estompées, mais bien là. Je prends une serviette éponge blanche, l’humidifie et la passe sur mon visage. Je recommence ce même geste plusieurs fois de suite, puis je me gargarise la bouche.
Après quelques minutes, je me dirige vers la sortie, mais je m’arrête dans l’embrasure de la porte. Je prends une grande inspiration avant d’avancer. Je n’ai pas le choix. Arrivé à la hauteur de la lettre, je m’agenouille et agrippe mes cheveux. Je m’en veux. Je m’en veux tellement de ne pas avoir été à la hauteur ce jour-là, mais je ne suis plus ce gamin de sept ans, non. J’ai grandi, je suis bien plus fort maintenant. Je ne dois pas laisser mon passé prendre le dessus sur mes émotions.
Je saisis cette lettre, fixe à nouveau les mots manuscrits, et je m’effondre une nouvelle fois, laissant ces deux phrases me briser toujours plus.
Tu n’as pas pu sauver ta mère.
Tu n’arriveras pas à l’aider !
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