Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman
Chapitre 15
Nom de Dieu, mais qu’est-ce qu’il m’a pris !
Pour la première fois de ma vie, j’ai frappé quelqu’un, chose que je m’étais juré de ne jamais faire.
JAMAIS
Je ne me serais pas cru capable de faire comme lui. Même si au vu de ses propos ; il l’a mérité.
Est-ce que moi aussi je les avais mérités
Est-ce que moi aussi j’ai mérité de subir cela ?
Non, en aucun cas. D’une, parce que j’étais trop jeune et deux, parce que je lui adressais rarement la parole, juste pour le nécessaire. Boire, manger, faire mes besoins. Je n’irais pas dans les détails, mais je pense que les détenus dans les pires prisons sont mieux traités que je l’étais.
Avec toutes mes tergiversations, je suis arrivé sans m’en rendre compte, devant le hall de mon immeuble. Je pousse le battant de la porte – qui, soit dit en passant, n’est toujours pas réparé – et tombe nez à nez avec ma charmante voisine qui se débat avec son déambulateur. Curieusement, je n’ai jamais croisé personne d’autre qu’elle ici.
— Huguette, vous avez besoin d’aide ?
— Non, je ne suis pas encore handicapée, à ce que je sache !
— Je n’ai rien insinué de tel.
— Encore heureux, il ne manquerait plus que cela. Les jeunes de nos jours.
— Huguette, vous êtes sûre que ça va ?
— Oui, et ôtes-toi de mon chemin !
Je fais un pas sur le côté afin de la laisser passer. Je vois bien qu’elle n’est pas en grande forme, mais je ne peux rien faire de plus, elle ne veut pas de mon aide.
— Je vous laisse, si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le-moi, ou n’hésitez pas à venir me voir.
— Petit malin, ça te fait rire de jouer avec une personne âgée ?
— Bien sûr que non, mais qu’est-ce qui vous prends ?
— Huguette ! Je vous avais demandé de ne pas sortir de votre appartement. Vous savez ce qui va se passer sinon ?
Je me retourne et me trouve face à son infirmière.
— Bonjour, me dit-elle.
— Bonjour, réponds-je, tout en fixant Huguette rentrer chez elle aidée de son infirmière.
Quelques secondes plus tard, cette dernière revient vers moi.
— Maladie d’Alzheimer
— Depuis quand ?
— Quelques années déjà.
— La semaine dernière, elle avait l’air d’aller bien. Je n’ai rien remarqué de bizarre.
— Vous savez, c’est une maladie dégénérative, ça va plus ou moins vite. Dans le cas de madame Malfeuille, les dernières semaines ont été difficiles. Nous sommes en train de chercher une maison de retraite afin de garantir au mieux sa sécurité. Elle ne va plus pouvoir rester seule très longtemps.
J’acquiesce silencieusement.
— Je dois vous laisser, me dit-elle en désignant l’appartement de ma voisine.
— Oui, oui. Bonne journée. Et tenez-moi au courant des… avancées. Je sais que je suis juste son voisin, mais…
— Je le ferais.
Je lui fais un signe de tête pour la saluer et gravis les marches me menant à mon appartement. Une fois à l’intérieur, je prends le temps de repenser à ce qu’il vient de se passer. La maladie d’Alzheimer… D’un côté, j’ai de la peine pour elle et de l’autre je suis « content ». Oui, au moins je n’aurais pas à subir ses questions concernant ce qu’elle a vu ou cru voir la dernière fois.
Chasser le naturel, il revient au galop ! J’ai beau avoir fait de nombreux efforts ces dernières semaines, mon passé est toujours un sujet très sensible, et il est clair que ne pas avoir à subir les questions d’Huguette me soulage. Je préfère choisir moi-même le moment où il faudra que je franchisse cette ultime et dernière étape.
Une fois la porte verrouillée, je dépose mon carton sur l’une des six chaises qui ornent maintenant mon appartement et vais passer un jogging et un sweat. J’ai besoin de me défouler, de me vider la tête de cette journée des plus éprouvantes. Pour la première fois depuis que j’ai mis en marche le mode « nouvelle vie », je prends un parcours différent. La distance est moins importante aujourd’hui, mais le circuit est deux fois plus difficile. J’ai besoin de ressentir physiquement les choses, mon cœur, mon âme étant morts depuis bien longtemps.
De retour chez moi, je vais prendre une douche rapide puis je m’attarde sur le carton que j’ai posé à la hâte en revenant. À l’intérieur, une petite pierre polie, ma seule amie pendant les deux ans où j’étais seul au monde. Le dossier de mon géniteur, que je n’ai jamais réussi à ouvrir, le dossier de Magalie, ainsi qu’une chaine en argent avec une croix au bout de celle-ci. Et enfin, l’enveloppe qu’Aurélie m’a remise avant de partir. Je la saisis, la retourne dans tous les sens, rien à part le cachet du cabinet. Je la repose dans le carton sans l’avoir ouverte. Certainement la facture de mes frais et honoraires de ce mois-ci. Peu importe, rien de crucial à première vue.
Après un repas rapide, je m’installe dans mon canapé face à ma toute nouvelle télévision et saisis mon téléphone portable. Mon pouce effleure le nom de Magalie et je reste plusieurs secondes dans cette position avant de battre en retraite. Hé oui, c’est bien une bataille contre moi-même que je livre. Si je l’appelle, elle va avoir l’impression que je la harcèle et va s’éloigner. Je n’ai pas envie de courir ce risque, pas maintenant, pas quand il ne me reste qu’elle sur qui je peux compter.
Juste Elle. Seulement Elle.
C’est fou comme en une fraction de seconde votre vie peut changer du tout au tout et reposer sur les épaules d’une seule et unique personne. On place tous nos espoirs sur elle, on croit en elle, on ne vit plus que pour elle. C’est un sentiment étrange, mais j’aime le ressentir, et je ferais tout pour que cela dure.
Je prends de grandes inspirations, puis repose mon téléphone avant de tenter vainement de fixer mon attention sur une émission qui ne me passionne absolument pas, et qui finit par m’endormir.
Le lendemain, je me lève courbaturé. Passer la nuit sur un canapé moelleux n’est pas habituel pour moi. La terre, la pierre, le froid, oui, le confort absolument pas. Je passe la matinée à errer comme une âme en peine dans mon appartement. Je n’ai rien à faire, à part attendre. Oui, mais quoi ? Ce n’est pas en restant cloîtré que je vais continuer mon avancée. Donc tout naturellement, je vais chercher l’enveloppe d’Aurélie, autant en finir une bonne fois pour toutes. Tourner définitivement la page avec le cabinet. J’ai juste à signer cette facture et à leur renvoyer. Il est hors de question que j’y remette les pieds, la seule et unique fois que je le ferais c’est quand je céderais mes parts du cabinet.
Attablé dans la salle à manger et face à mon ordinateur, je décachette l’enveloppe. À l’intérieur deux autres de tailles plus petites, mais blanches, elles aussi. Je les saisis, une à une, me demandant à quoi sert la seconde. Rien dessus également.
Bizarre.
J’en saisis une au hasard, peu importe l’ordre, il me faudra ouvrir les deux d’une manière ou d’une autre. Je ne m’embête pas avec le coupe-papier, et arrache l’un des côtés afin d’en extraire son contenu. Je déplie l’unique feuille qui s’y trouve et mon sang ne fait qu’un tour.
« Tu te crois intelligent de l’aider !
Tu vas le regretter !
Je t’avais pourtant mis en garde ! »
Ce n’est pas possible !
Pas elle, non ! C’est impossible que ce soit elle !
Je lis et relis les mots qui y sont écrits et des larmes perlent de chaque côté de mes yeux. Avec une infinie tristesse, je laisse mon regard s’attarder dessus.
Aurélie…
Jamais je n’aurais pensé cela d’elle. Maureen au contraire, elle avait tous les « atouts » pour être l’auteure de cet horrible canular, de cette première lettre…
C’était bien la peine, de me faire tout un cours sur tu es comme un frère pour moi ! Que des balivernes.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal. D’avoir découvert que c’est Aurélie l’instigatrice de ces lettres – découvert est un bien grand mot sachant qu’elle me l’a remis en mains propres – ou son contenu ?
Je déglutis, et prends la seconde, les mains tremblantes. Tout comme la première, je l’ouvre assez sauvagement. Même chose, une seule et unique feuille. Je la déplie avec rage cette fois-ci, ne m’attendant pas à grand-chose. Bien évidemment, ce n’est pas ma facture d’honoraires, non, une seconde menace, dans la lignée de la première.
« Pauvre petit, tu me fais pitié. Ta nouvelle vie ne sera bientôt
plus que poussière »
Je ris, dépité face à cette attaque qui ne me fait ni chaud ni froid comparé à la première fois que j’en ai reçu une. D’une part parce que je suis conforté dans mon choix de tourner la page avec ce cabinet et ces personnes se prétendant mes amies. Et d’autre part, parce que je n’ai plus à me demander qui est dernière tout ceci.
Je froisse les deux lettres, en fais une boule et vais les mettre à la poubelle.
Hé bien ! En une journée, tout s’éclaircit, et ma route devient on ne peut plus dégagée. Plus de « corbeaux », plus de cabinet, plus de Maureen.
Juste Magalie.
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