Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman
Chapitre 7
Une semaine s’est écoulée depuis qu’Éric est venu me rendre visite. J’ai passé ces sept jours à ruminer, à être de mauvaise humeur, pour ne pas changer. Il a raison. Je dois aller de l’avant et m’ouvrir un peu plus, sans pour autant dévoiler tous mes secrets.
J’ai eu beaucoup de mal, mais j’ai pris ma décision. Aujourd’hui, c’est le grand jour. Aujourd’hui, je vais laisser pantois mes collègues.
Il est neuf heures en ce lundi matin. Je suis d’une humeur joviale. Je serais presque tenté de chanter et faire de petits pas de danse, tout en descendant la rue pavée. J’ai bien dit presque.
Une fois n’est pas coutume, je passe les portes du cabinet le sourire en coin. Je me dirige directement vers le bureau d’Aurélie.
— Salut Aurél’, ça va ce matin ?
Elle relève la tête rapidement et me scrute se demandant ce qu’il va lui arriver. Je n’ai jamais été aussi amical.
Elle déglutit difficilement avant de me répondre.
— Euh… bien et toi… euh vous… euh Maître Frémont.
Elle bafouille et c’est de ma faute. J’ai été plus que condescendant avec elle la semaine dernière.
— Je m’excuse, dis-je lentement.
Elle écarquille les yeux si bien que j’ai l’impression qu’ils vont sortir de leurs orbites.
— Tu es malade ?
Je fronce les sourcils devant sa question.
— Non.
— Sûr ?
— Bien sûr et pourquoi cette question, dis-je en me renfrognant.
— Hé bien…
— Alors ! Je t’écoute !
— Voilà ! Comment veux-tu que je te parle hein ! Tu prends toujours un air condescendant quand tu t’adresses à nous. Et tu viens de le refaire ! Je t’ai juste posé une question simple, sachant que jamais au grand jamais tu ne t’es excusé de ton comportement, ni envers moi ni envers qui que ce soit d’autre. Alors, permets-moi d’avoir des doutes concernant tes excuses.
Aurélie hausse le ton en prononçant le mot « excuse » et claque un livre sur son bureau ce qui me fait sursauter. Je la regarde stupéfait. Si elle est choquée par mes excuses, moi je le suis par sa conduite. Elle replace délicatement une mèche qui s’est échappée de son chignon et me fixe, les paupières mi-closes.
— Je suis sincère, cette semaine… a été difficile, j’ai revu une personne importante qui a fait partie de ma vie et… enfin bref. Cette personne m’a fait prendre conscience de certaines choses et tu en fais partie. Alors, je suis sincère quand je te demande de m’excuser. Réellement.
— Je les accepte.
— Merci. Tu peux demander à Tom de venir dans mon bureau dès que possible. Toi aussi. S’il te plaît.
— Absolument. Je termine de classer les dossiers, dit-elle en les pointant du doigt et je m’en occupe à moins que ce ne soit des plus urgent ?
— Pas du tout ça fait des années que je me cherchais, je ne suis pas à quelques minutes, finalement.
Aurélie reste perplexe quant à la signification de cette phrase, mais ne me demande pas plus d’explications, de toute façon, j’ai déjà tourné les talons et me dirige vers mon bureau.
Aurélie décroche son téléphone et appui sur la touche raccourci.
— Oui ?
— On a un gros problème !
— Quel genre ?
— Genre… Axel.
Elle l’entend se lever.
— Attends !
— Quoi ?
— Il veut nous voir dans son bureau tous les deux, dès que possible.
— Je ne vois pas où elle le problème.
— Il s’est excusé de son comportement de la semaine dernière.
— Merde, dit-il en se laissant tomber dans son fauteuil.
— Comme tu le dis.
— Ça n’augure rien de bon.
— C’est bien pour cela que je t’ai dit que nous avions un gros problème.
— J’arrive.
— Et ton rendez-vous ?
— Je m’en occupe.
— OK.
Cinq minutes plus tard, Tom et Aurélie se dirigent vers le bureau d’Axel. Elle le regarde, inquiète et frotte ses mains moites contre son jean. C’est Tom qui frappe contre la porte.
— Entrez.
Tom avance d’un pas franc, suivi d’Aurélie avant de s’asseoir.
— Alors mon pote ! Que nous veux-tu ? annonce-t-il d’un ton détaché.
Axel scrute ses deux amis, se frotte les tempes et attend quelques instants avant de lancer sa bombe.
— Je démissionne.
— Quoi ? dirent-ils en chœur.
Il hausse les épaules et réitère sa précédente affirmation.
— Je démissionne. Enfin plus précisément, je vais mettre en vente mes parts du cabinet.
— Mais… ne peut seulement dire Tom, sous le choc.
— J’ai eu le temps de réfléchir toute cette semaine. Je dois aider ceux qui en ont le plus besoin. Et pas pour de l’argent comme je le fais en ce moment.
— Comment vas-tu vivre ? Et tes clients ? Et tu aides déjà des personnes en difficultés, dit Tom.
— Ce n’est pas assez. Je vais me porter bénévole dans une association de maltraitance envers les enfants. Je dois le faire, j’en ai besoin. Mes dossiers si tu pouvais t’en charger Tom, ou du moins me soulager un petit peu le temps que je trouve un remplaçant. Si tu veux me racheter mes parts du cabinet, je n’y vois aucun inconvénient. Pour vivre, j’ai des économies, ne vous inquiétez pas.
— Bénévole dans une association d’enfants maltraités, répète Aurélie.
— Absolument.
— Mais, je ne comprends pas, pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Pourquoi maintenant ? demande une fois de plus Aurélie, pendant que Tom reste silencieux, la bouche ouverte.
— Comme je te l’ai dit en arrivant, j’ai fait une rencontre qui vient de tout remettre en cause.
— Je ne comprends vraiment pas.
Aurélie secoue la tête puis continue.
— Je me doutais que ça n’allait pas quand tu t’es excusé, mais jamais je n’aurais pensé que tu en serais venu à un tel point. Tu abandonnes ce pour quoi tu as travaillé si dur.
— Je n’abandonne pas. Je suis et je serais toujours avocat, sauf que je vais le faire bénévolement. Un jour, peut-être, je vous expliquerai la vraie raison, mais pour le moment je ne peux pas. J’ai besoin de votre soutien. À tous les deux. Je peux compter sur vous ?
Je les fixe un à un dans les yeux. Aurélie est stupéfaite face à cette annonce, tandis que Tom, lui n’a aucune expression sur le visage. Il est tout simplement sous le choc.
— Tom ? dis-je.
— …
— Tom !
— Euh… oui, oui aucun souci.
Aurélie se tourne vers Tom et le frappe de toutes ses forces dans l’épaule.
— Imbécile ! Tu ne vas pas le laisser nous quitter.
Tom hausse les épaules
— Il a toujours fait ce qu’il a voulu, sans que personne ne puisse l’en empêcher, alors, que veux-tu ! dit-il résigné.
— Fais quelque chose !
— Non.
Axel regarde ses amis se disputer et intervient avant qu’il y ait un bain de sang.
— Aurélie, calme-toi ! Tom a raison, cela ne servira à rien. J’ai pris ma décision.
— Tu aurais dû nous en parler !
— C’est ce que je suis en train de faire, non ?
— Non. Tu nous mets au pied du mur. Comme quoi tu t’es excusé pour mieux me poignarder.
— Ce n’est absolument…
Aurélie lève la main et me fait signe de me taire. Elle nous regarde Tom et moi d’un air mauvais, avant de tourner les talons et claquer la porte.
Le silence règne pendant quelques minutes avant que Tom ne le brise.
— Tu as bien pesé le pour et le contre ?
— Absolument, dis-je en jouant avec mon stylo.
— Bien.
— As-tu pris contact avec des confrères ?
— Non. Je voulais vous en parler, enfin t’en parler, puisqu’on est associés.
— D’accord.
— Il faut que je réfléchisse pour le rachat de tes parts, l’annonce est soudaine. Je pensais que nous finirions ensemble jusqu’à la retraite.
— Désolé.
— Ne le sois pas. On a chacun nos buts et nos rêves. C’est juste que je n’ai rien vu venir.
— Moi non plus. Ça a été soudain. J’ai su en le rencontrant, qu’il fallait que je le fasse, que je suive ses traces à lui et à personne d’autre.
— Je ne comprends rien. De qui parles-tu ?
— De quelqu’un qui a été important pendant une certaine période de ma vie, et puis, il n’y a rien à comprendre. J’ai seulement besoin de savoir que tu m’épaules.
— Bien sûr, jamais je ne laisserai un de mes meilleurs amis.
— Merci, dis-je sincèrement soulagé.
Il acquiesce sans dire un mot.
— Quand veux-tu que je reprenne tous tes dossiers ? Tu veux faire un débriefing cette semaine ?
— Je garde un seul dossier, celui de Magalie Lepage. Les autres on verra au fur et à mesure. Je ne veux pas te surcharger. Je serais là le temps qu’il faut. Je veux que tu sois présent aussi pour la recherche du futur associé, vu que c’est toi qui vas travailler avec.
— Bien sûr, bien sûr.
Nouveau silence gênant.
— Je vais te laisser, ma cliente m’attend.
Tom se lève et amorce sa sortie. Il a sa main sur la poignée de la porte quand je m’excuse une nouvelle fois.
— Ne t’inquiète pas, ça va aller.
— Je n’en ai pas l’impression pour le moment.
— Si, si. Ça ira mieux demain.
— Tu veux aller boire un verre ce soir ? demandé-je.
— Sérieux ? demande Tom en se retournant.
— Pourquoi pas.
Il me fait un sourire franc et sincère. Je lui dois bien cela non ?
— Je préviens tout le monde ! À ce soir.
— Attends !
C’est déjà trop tard, il n’est plus dans mon bureau. J’aurais voulu protester, lui dire que seule sa compagnie m’aurait suffi, mais tant pis.
Il me faut quelques minutes pour me remettre de mon annonce. Je l’ai fait. Je l’ai enfin fait. Je vais suivre les traces de quelqu’un qui compte pour moi. Je vais être un homme meilleur.
Après avoir repris mes esprits et m’être passé un peu d’eau sur le visage, je téléphone à Magalie Lepage afin de lui informer de la suite de la procédure. Mais je veux plus que tout qu’elle m’accompagne dans cette association, alors je l’invite à passer au cabinet pour que nous en discutions dès le lendemain.
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