Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

AJ Kauffman · Chapitre 11 sur 18

Pages du PDF

Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman

Chapitre 11

 

 

C’est avec regret que je romps notre baiser. Je m’écarte lentement d’elle, de ses lèvres si douces, tout en gardant mes yeux ancrés dans les siens. Je délace nos mains jointes, puis recule d’un pas, toujours en fixant la moindre de ses réactions.

— Mais…

— Désolé, je n’aurais pas dû.

— Tu… Tu regrettes ? demande-t-elle d’une voix à peine audible.

Je prends une profonde inspiration avant de me lancer.

— J’ai eu un moment de faiblesse, même si j’en ai eu envie et que j’en ai toujours envie. Je ne peux pas, nous ne pouvons pas. Je suis ton avocat, tu es ma cliente. Où est-ce que cela va nous mener ? Et je suis là pour ton dossier qui plus est.

— C’est bien ce que je pensais.

— C’est-à-dire ?

— Tu pèses le pour et le contre.

— Possible.

— Alors, arrête de réfléchir et recommence.

— Pour l’instant, je préfèrerais que l’on se concentre sur ce pour quoi je suis venu ce soir. Le reste, hé bien, nous verrons plus tard.

Magalie recule d’un pas, déçue. Je la comprends. En moins de deux minutes, je l’embrasse et puis je la repousse.

— D’accord, annonce-t-elle en passant les mains dans ses cheveux tout en se recomposant un visage impassible.

Elle me contourne et s’avance jusqu’au salon où elle s’assoit sur l’un des fauteuils. Docilement, je la regarde et lui emboîte le pas afin de m’installer face à elle.

— Alors, vas-y, je t’écoute.

— Euh… oui… euh…

— C’est bien toi, il y a à peine cinq secondes, qui me disais que tu étais là pour mon dossier, alors je suis tout ouïe.

— Oui, oui sauf que je suis parti à la hâte et que je l’ai comme qui dirait oublié chez moi.

Magalie me regarde et sourit.

— Tiens, tiens, comme c’est bizarre. Tu as été déconcentré par quelque chose ou quelqu’un ?

— Oui, dis-je.

Magalie se passe la langue sur ses lèvres et se mord celle inférieure.

— Comme quoi…

— … Oui, ma voisine est venue à l’improviste alors que j’étais sous la douche, éludé-je.

En une fraction de seconde, je vois son visage se refermer pendant que je me repasse mentalement ma dernière phrase.

Axel ! Tu n’es qu’un abruti, ce n’est pas possible !

— Bien, dit-elle. Deux femmes en un soir, génial. Je comprends mieux ta réticence envers moi.

— Ce n’est pas du tout ce à quoi tu penses.

— Ne t’inquiète pas. D’une je n’ai aucun droit sur toi, juste parce qu’on s’est embrassé à peine quoi trente secondes. Ce n’est qu’un baiser rien de plus. Un moment de faiblesse comme tu me l’as dit.

— Les femmes sont-elles toujours aussi jalouses ?

Elle a l’air choquée si bien qu’elle ouvre grand les yeux tout en reculant un peu plus dans son fauteuil.

— Jalouse ! Je ne le suis absolument pas ! C’est une question de principes, ce qu’apparemment tu n’as pas.

Magalie contracte les mâchoires tout comme Tom quand il est en colère et ça me fait sourire. À cet instant, j’ai juste envie de m’amuser encore un peu, légèrement.

Ha oui ! Et à quoi est-ce que ça te servirait Axel ?

— C’était une simple question, bien évidemment. Je ne voulais pas t’embarrasser.

— Évidemment, tout comme la façon de m’annoncer avoir oublié mon dossier quand une femme est venue… haaaaaa bref, revenons-en au principal. Est-ce qu’au moins tu penses qu’on peut avancer ?

— Oui sauf que je n’ai pas les photos.

Magalie se raidit, puis c’est comme si tout à coup elle était désemparée ou bien tétanisée. Je n’arrive pas vraiment à sonder ni son ressenti ni ses sentiments.

— Et… hum… euh… je veux dire, à quoi te serviraient-elles ?

— Hé bien, je dois retracer l’historique de toutes tes blessures. Si tu n’y vois pas d’inconvénients, on pourrait les retracer sur toi, enfin celles physiques. Si bien sûr me montrer des parties de ton corps ne te dérange pas.

Je la vois pâlir à vue d’œil. Son teint si blanc devient verdâtre si bien qu’elle pose une main devant sa bouche, se lève à la hâte et se dirige vers ce que je pense être la salle de bains. Je m’en veux terriblement de l’avoir annoncé de cette façon, mais je n’avais pas le choix. Aurais-je dû la prévenir lors de notre premier entretien qu’à un moment ou un autre je lui demanderais plus d’explications ? Aurait-elle accepté d’aller plus loin ?

Je ne sais pas quoi faire. Est-ce que je l’attends bien sagement ici, ou bien est-ce que je vais la rejoindre ? Si je reste, cela voudrait dire que je n’ai aucune conscience, mais si je vais à sa rencontre, que pensera-t-elle ? Ha… Je ne sais pas. En tout cas, je suis sûr d’une chose, je suis encore en train de peser le pour et le contre, d’analyser la situation.

Je baisse la tête, me passe les mains sur mon visage et me le frotte vigoureusement. Je prends une grande inspiration et me lève. Trop tard bien entendu. Magalie est déjà revenue et se tient face à moi. Combien de temps suis-je resté planté là ? Aucune idée.

— Comment te sens-tu ? demandé-je.

— Comme si un camion avec tout mon passé m’était passé sur le corps.

— Je comprends.

— Axel, je sais que tu es avocat, que dans ta vie professionnelle tu as dû voir des choses plus horribles les unes que les autres. Mais permets-moi de douter de ta compréhension.

— Magalie…

— S’il te plaît non, dit-elle en levant la main pour me faire taire. Je n’ai pas besoin que l’on ait pitié de moi, d’accord ?

— Je ne ressens absolument pas cela !

J’ai haussé le ton, plus que ce que je n’aurais voulu, mais tant pis. Comment peut-elle savoir ce que j’éprouve ?

— C’est ce que tout le monde dit avant d’avoir vu l’étendue des dégâts. Les photos c’est rien comparé à la réalité. Quand tu vois dans leurs yeux, qu’en une infime seconde tout a basculé. Que jamais plus on ne te verra de la même façon. Que dès que tu croiseras ces personnes, elles sauront ce que tu portes non pas seulement sur ton corps, mais aussi au plus profond de ton âme. Tu seras mis à nu en un instant. Et cela, tu ne pourras plus le changer. J’ai déjà vécu cette situation et je ne veux pas que cela se reproduise. Te parler du dossier oui. Voir mes cicatrices sur des photos, oui. Te montrer mon corps, cela je ne le peux pas. Il me faudrait avoir une confiance absolue en ta personne et pour le moment, ce n’est pas que je ne l’ai pas, sachant que je t’ai parlé de mon dossier, c’est juste que c’est un peu tôt. Alors si tu veux bien te contenter des photos, ça m’apaiserait énormément, je ne supporte pas de me voir dans un miroir. Je répondrais à tes questions avec le plus de précisions, mais pas tout le même jour, je ne supporterais pas. Ce n’est pas simple de revenir sur tant de souffrance. Est-ce que tu me comprends ?

Magalie s’essuie une larme qui perle au coin de chaque œil, puis va se poster devant la baie vitrée. Je l’entends souffler, la vois serrer et desserrer ses poings. Que dire après cela ? Rien. Je n’ai qu’une chose à faire, me taire, car ce qu’elle ressent c’est exactement point pour point ce que j’ai déjà eu l’occasion de ressentir. Et c’est pourquoi j’ai mis tant de distance envers tout le monde. Alors non, ce n’est en aucun cas de la compassion que j’ai envers Magalie, mais plutôt de la peine et de la tristesse en sachant ce qu’une enfant, certainement sympathique et merveilleuse, a pu éprouver. Je ne veux plus qu’une seule chose, faire arrêter cet enfoiré qui a détruit une partie de sa vie, de son cœur, de son âme. Je mettrais le temps qu’il faudra, mais pour elle, j’y arriverais, même si ça doit me coûter ma propre santé mentale. Je sais que malgré tout, au bout de ce chemin sinueux, nous en sortirons différents, grandis et sereins, du moins je l’espère. Quand je dis nous, je pense à Magalie, moi je suis une cause perdue depuis bien trop longtemps.

Si j’avais eu le courage de me battre pour nous sauver.

Si j’avais eu la force d’aller demander de l’aide avant de subir toute cette souffrance ?

Si je n’avais pas été aussi renfermé sur moi-même.

Je suis comme pétrifié. Ma respiration se coupe, je déglutis difficilement et ma vue se trouble

— Axel ?

Je regarde Magalie sans comprendre ce qu’elle me dit, seuls des bourdonnements se font entendre.

— …

— Axel ?

Non pas ici, pas de crise, pas maintenant !

Je la sens, elle monte en moi comme un boulet de canon.

Un, deux, trois.

Inspire.

Quatre, cinq, six.

Expire.

Sept, huit, neuf.

Inspire.

Dix.

Elle est en train de prendre le dessus. Je recommence le processus une seconde fois, puis enfin une troisième, quand j’arrive enfin à reprendre pied.

— Est-ce que je pourrais avoir un verre d’eau, s’il te plaît ? demandé-je, haletant.

— Bien sûr.

Elle se dirige vers la cuisine et reviens rapidement avec un verre qu’elle me tend.

— Merci.

J’avale de lentes gorgées tout en reprenant mon souffle.

— Est-ce que ça va ?

— Mieux.

Nous nous scrutons. Lequel de nous deux brisera ce silence gênant ?

— Si le dossier est trop difficile, je peux toujours stopper. J’avais déjà des doutes, alors si en plus tu en as ou si la vue de ce qui se trouve face à toi t’est insupportable, dit-elle en se désignant de l’index, je comprendrais…

— Quoi ! la coupé-je. Il en est hors de question ! Et ne dis pas d’énormité comme cela !

— Je vois bien dans l’état dans lequel tu es alors qu’on a juste parlé des photos. On n’est pas entré dans les détails comme tu le souhaites. Alors, imagine les jurés qui les verront, le choc que ça va leur faire. Toi, tu as eu le temps de « t’habituer » et tu vois ce que ça vient de donner ? Tu étais comme… hors de ton corps, sur une autre planète.

Je souris légèrement. Oui, j’étais bien sur une autre planète, mais pas celle dont j’ai toujours rêvé.

— Nous autres avocats, on est souvent sur la lune. On a des moments d’absence où l’on pense à des détails sur nos dossiers en cours.

— Un dossier ou une femme arrivée à l’improviste ?

C’est dingue quand on pense qu’un sujet est clos, et bien non ça revient sur le tapis comme un boomerang.

— Je pense que pour ce soir, nous avons eu notre lot d’émotions. Je te propose d’arrêter là. Nous reprendrons en début de semaine prochaine si tu le désires.

— Aucun problème.

— Bien.

Je lui fais un signe de tête, vais chercher ma veste puis la passe. Magalie me suit jusqu’à l’entrée. Elle m’ouvre la porte et je la regarde quelques secondes avant de m’abaisser et lui faire une bise sur l’une de ces joues.

— Ce n’est que partie remise pour le baiser, je t’appelle.

Elle acquiesce sans dire un mot. J’ai déjà fait quelques pas dans l’allée quand je me retourne et lui lance.

— Au fait, ma voisine est une jolie petite blonde aux cheveux bouclés. Je pense qu’elle devait être belle plus jeune… dans les années cinquante.

Sans lui laisser le temps de répondre, je referme le portail derrière moi et me dirige vers ma voiture.

OceanofPDF.com