Les larmes du passé Tome 1 - AJ Kauffman
Chapitre 2
On est vendredi soir, et comme la semaine précédente Tom est dans l’embrasure de ma porte, attendant ma réponse.
— Non, dis-je.
— Aller ! Fais un effort.
— Je te rappelle que j’en ai déjà fait un, il n’y a pas si longtemps.
— Justement, ce n’était que le début.
— Je te le répète, c’est sympa, mais la réponse est toujours non.
— Tu vas manquer un super truc.
— Si tu le dis.
— Maureen sera là.
— Et alors ?
— Et alors ? Non, mais tu as quel âge ? Réveille-toi un peu ! Tu lui as tapé dans l’œil, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
— Je n’ai pas le temps pour ce genre de choses.
— Cette « chose », comme tu le dis si bien, est une bombe. Je ne te comprends pas.
— Fais-toi plaisir, en ce qui me concerne, je ne la connais pas.
— Tu es illogique ! Tu ne la connais pas, mais tu ne veux pas venir à la soirée.
Il commence réellement à m’agacer, mais dans le fond, il n’a pas tort.
— C’est où ? demandé-je à contrecœur.
Un sourire se dessine sur son visage. Il sait qu’il vient de gagner la bataille.
— Chez Maureen.
Vingt heures quarante-cinq, installé à l’arrière de la voiture d’Aurélie, une Fiat 500, je suis saucissonné entre Luca et la vitre côté passager. Nous n’avons pas beaucoup de chemin à parcourir, mais ces trois kilomètres me paraissent être une éternité. Entre la super conductrice qui fait des écarts sur la route et Tom qui chante à tue-tête...
— Sors de ta coquille, me dit Luca pendant que nous montons les quelques marches.
— Aux dernières nouvelles, je ne suis ni un escargot ni un quelconque autre mollusque.
— Axel, déride-toi un peu ! T’es vieux avant l’âge.
J’allais répondre sèchement, mais notre hôte nous ouvre la porte, tout sourire.
Passé les salutations d’usage, nous nous dirigeons tous vers le jardin attenant à la maison, où d’autres convives débattent sur divers sujets. Je fais la connaissance du frère de Maureen : Julien, et à mon grand étonnement, je ne reste pas en retrait et prends part à la discussion. Je suis bien, détendu et pour une fois je veux juste profiter de ce moment. Les sujets s’enchaînent, puis au bout de deux heures, je ressens le besoin de m’éloigner un peu, d’être seul.
— Tu vois, ce n’est pas si difficile, me lance Luca alors que je suis tranquillement accoudé à la balustrade, buvant une bière, eh oui, une bière.
— À quel propos ?
— T’ouvrir au monde ! Ne pas te renfermer sur toi-même !
— Je ne te savais pas grand psychologue, dis-je sur un ton sec.
— Je ne le suis pas, mais je vois bien que quelque chose cloche chez toi. Tu n’es pas normal.
Je le regarde d’un œil mauvais et m’approche un peu plus de lui.
— Répète !
Luca blêmit face au ton employé.
— Rien. Vraiment, dit-il en reculant.
— Ah oui ? On ne lance pas ce genre d’accusation à la va-vite. Alors, répète-moi, bien en face ce que tu viens d’insinuer. RE-PE-TE, si tu es un homme. Vas-y !
— Hé mon pote, calme-toi.
— Je le suis.
Je serre et desserre mes mains dans mes poches afin de ne pas lui sauter dessus.
— J’attends ! continué-je, voyant Luca devenir rouge.
Je m’approche de lui un peu plus, lentement, tel un prédateur, prêt à bondir sur lui, puis c’est le choc. Il lève les mains pour se protéger le visage et là c’est la douche froide.
— Je ne suis pas comme lui, murmuré-je, avant de me retourner et partir.
Je suis maintenant hors de leur vue. Je commence tout d’abord par marcher, normalement, puis de façon soutenue, avant de me mettre à courir. Je n’ai plus qu’une idée en tête : rentrer chez moi.
Un, deux, trois…
Une voiture.
Quatre, cinq, six…
Une seconde voiture.
Sept, huit, neuf…
Une troisième.
La nuit est tombée depuis longtemps, mais je continue mon périple, mon décompte. Je suis bientôt à la maison, le seul endroit qui m’apaise. Arrivé chez moi, je m’y enferme et vais me coucher, encore sous le choc de ce que j’aurais pu faire un peu plus tôt.
— Axel, mon grand.
Je m’approche de maman. J’ai les yeux baignés de larmes.
— Oui, dis-je d’une petite voix.
Elle s’accroupit face à moi, essuie le sang qui coule au coin de sa bouche, puis replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Elle dépose ensuite ses mains sur mes épaules et regarde derrière elle avant de continuer.
— Tu es un grand garçon. Tu le sais ?
Je fais « oui » de la tête, même si à cinq ans, je doute en être un.
— Bien, continue-t-elle.
— Annie ! Viens ici tout de suite !
Je regarde ma mère transie de peur et tremblante.
— Tu vas me répondre oui !
Maman me serre fortement dans ses bras, me fait un énorme baiser avant de me tirer par le bras et m’entraîner dans ma chambre. Elle ouvre la porte de mon armoire, puis me cache à l’intérieur.
— Reste ici mon chéri.
Elle passe sa main sur ma joue pour en essuyer les larmes qui coulent.
— Mais, maman.
— S’il te plaît, ne fais pas de bruit, je reviens te chercher quand… je pourrai, d’accord ?
Je fais un nouveau signe de tête, puis elle referme la porte et s’en va, me laissant dans le noir. Je me cale au fond de l’armoire, me recroqueville sur moi-même, puis me bouche les oreilles comme je peux, pour ne pas entendre ses cris.
— Maman, dis-je dans un sanglot.
Un, deux, trois…
Un cri…
Quatre, cinq, six…
Un bruit sourd…
Sept, huit, neuf…
Après quelques minutes, je n’entends plus rien, juste le bourdonnement dans mes oreilles tellement j’appuie fort. J’ouvre les yeux, toujours le noir, seul un trait de lumière filtre à travers le trou de la serrure. Je m’approche, colle mon œil contre.
Rien.
Personne.
— Axel !
Je sursaute en entendant mon prénom. Je suis dans mon lit de fortune à bout de souffle, haletant. Mon torse se soulève à une vitesse anormalement élevée. Je me redresse, passe mes bras autour de mes jambes, et cale ma tête entre, les yeux clos.
Combien ? Depuis combien de temps ? Hein… Depuis combien de temps n’ai-je pas refait ce cauchemar ?
— Oh mon Dieu, maman. Je suis désolé, tellement désolé. Me pardonneras-tu ?
Je me balance sur moi-même, comme je l’ai fait tant de fois par le passé. Tout ce mal-être, tous ces souvenirs me font mal au cœur. Une unique larme coule le long de ma joue en repensant à ce qu’a été notre vie.
Peut-on appeler cela une vie ?
Je reste ainsi tout le week-end, allongé dans mon lit, à regarder le plafond. C’est la première fois depuis des années que je ressens ce besoin. Je dois faire le point sur ce qui aurait pu arriver si je n’étais pas parvenu à maîtriser la colère sous-jacente. Puis lundi matin arrive enfin, je me lève comme je le peux et me dirige vers la salle de bains, chancelant, afin de me préparer pour aller au bureau.
J’ai à peine fait deux pas dans le hall qu’Aurélie accourt vers moi.
— Axel, dit-elle en me scrutant.
— Oui.
— Est-ce que ça va ?
Je hausse les sourcils, perplexe.
— À quel sujet ? demandé-je.
Elle n’a pas le temps de répondre à ma question, Tom est déjà à mes côtés.
— Hé mon pote ! Que fais-tu ici ?
— Je suis sur mon lieu de travail, non ?
— Évidement, mais je ne pensais pas te voir. Tu ne devrais pas être là.
De quoi parlent-ils ?
— Pourquoi ?
— …
— Tom ?
— …
— Aurélie, dis-je en la regardant.
— Ta mère, me dit finalement Tom, avec une moue crispée.
Je recule sous le choc.
Ma mère ? Pourquoi fait-elle partie de cette discussion ? Ils ne savent rien d’elle. Personne.
Un flot de questions m’envahit. Je n’arrive pas à prononcer un mot.
Tom pose une main sur mon épaule.
— On est tous avec toi, sache-le. Si tu as besoin de quoi que ce soit, on est là. On est tes amis et en tant que tel, je te conseille de rentrer chez toi.
Je fronce les sourcils en signe d’incompréhension face à ses paroles.
— Tom, annoncé-je d’une voix faible.
— …
— Tom, répété-je.
— Ça va aller mon grand ? Mais, rentre, j’insiste. Reste à ses côtés.
Mon grand ?
Pourquoi m’appelle-t-il comme ma mère ?
Pourquoi rester auprès d’elle ?
— Je suis perdu, dis-je à mon ami.
— On le serait tout autant, continua-t-il en me désignant la sortie.
Je suis maintenant à l’extérieur. Je lève la tête, des gouttes d’eau froide tombent lentement sur mon visage, puis un peu plus fortement jusqu’à devenir glacées. Je fais un pas en arrière pour me protéger de ce déluge, mais je me cogne contre quelque chose de dur et froid. Je me retourne et c’est là que je le vois.
Le carrelage blanc.
Je suis dans ma douche, chez moi. Je me frotte les yeux et secoue la tête.
Un rêve éveillé ? Une hallucination ? Peu importe, je me demande juste comment le passé et le présent ont pu interagir.
— Maman… dis-je d’une voix brisée par l’émotion, avant de me taper le front contre les carreaux face à moi.
Je mets plusieurs minutes avant de reprendre pied, puis je m’habille, avale un café, et sors en trombe de mon appartement, enfin, je l’espère.
J’ai à peine fait deux pas dans le hall qu’Aurélie accourt vers moi.
— Axel, dit-elle en me scrutant.
— Oui.
— Est-ce que ça va ?
Je la fixe longuement avant de répondre.
Est-ce que ça recommence ?
Pour en être sûr, je passe une main dans la poche de mon pantalon et me pince la cuisse. Je retiens une grimace, mais au moins j’en ai la preuve, je suis bel et bien au cabinet.
— Absolument, dis-je en arborant un sourire tout ce qu’il y a de plus faux, mais rassurant pour mon interlocutrice.
— On s’est tous inquiétés vendredi soir… Tu aurais pu…
L’intonation de sa voix sonne comme un reproche.
— Désolé, dis-je simplement.
Elle me fixe longuement, puis souffle sachant qu’elle n’en tirera pas plus de moi.
— Mademoiselle Lepage est dans ton bureau. Dépêche-toi avant qu’elle ne parte, j’ai eu du mal à la retenir.
— Comment cela ?
— Elle arrivait à peine à parler. Elle cherchait ses mots, bafouillait, et tenait difficilement sur ses jambes. Elle venait annuler son rendez-vous. Je n’ai pas compris pourquoi elle s’était déplacée si elle voulait reporter l’entretien…
Je ne laisse pas Aurélie continuer ses explications, je suis déjà devant mon bureau. Je prends quelques secondes, pour souffler et me préparer à ce qui peut m’attendre derrière cette porte, puis j’entre. Elle est là, assise sur l’une des deux chaises qui ornent la pièce, la tête dans ses mains, sanglotante. Je me racle la gorge pour lui signifier ma présence, afin de lui laisser le temps de se reprendre. Elle se redresse et se mouche alors que je m’installe dans mon fauteuil, face à elle.
— Bonjour Mademoiselle Lepage.
— Maître, dit-elle les yeux rougis par les larmes.
J’évite son regard au maximum, ne voulant voir ni sa tristesse ni son désespoir.
— Que puis-je faire pour vous aider ?
Elle hausse les épaules.
— Rien.
— Pourquoi ?
— Personne n’a pu m’aider.
— Justement, expliquez-moi.
— Non, c’est trop dur.
Elle pleure de plus en plus. Ses joues sont maintenant marbrées par son mascara noir. Je me frotte les tempes, ne sachant pas vraiment comment aborder le sujet. J’hésite un instant et me lance.
— Écoutez Magalie, dis-je en utilisant son prénom pour être sûr d’avoir toute son attention. Je sais que ce n’est pas facile pour vous. Vous allez devoir vous replonger dans quelque chose que vous essayez d’oublier depuis des années, mais comme vous me l’avez dit vous-même lors de notre dernier entretien, « Je ne veux pas que d’autres enfants subissent cela ». Je reprends mots pour mots ce que vous m’avez confiée, Magalie.
Je stoppe un instant pour lui laisser le temps de réfléchir à ce que je viens d’énoncer. Elle me regarde avant de baisser une nouvelle fois la tête.
— Magalie, regardez-moi ! N’ayez pas honte. Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous n’étiez qu’une enfant.
— Je le sais, murmure-t-elle.
— Mais… ?
— Mais tout cela me paraît insurmontable. Je n’ai personne pour me soutenir, ni même pour me comprendre. Je n’ai pas de famille, je suis seule, tellement seule.
— Ne dites pas cela, on a tous quelqu’un de proche, un ami, un collègue de travail sur qui l’on peut compter.
Axel, c’est le comble ! Toi-même tu ne fais confiance qu’à une poignée de personne, et encore !
— Non, sanglote-t-elle de plus belle. Je suis seule, vraiment seule.
— Vous n’avez pas gardé contact avec les membres du personnel hospitalier ou avec vos camarades ?
— Non.
— Pas de petit ami ?
— Non.
— Ni même des voisins, ou je ne sais qui d’autre.
— Vous êtes bouché Axel ?
Elle insiste délibérément sur mon prénom, signifiant qu’elle a remarqué que j’avais fait de même.
— Je n’ai PER-SO-NNE ! Personne. Vous êtes content là, maintenant ! Hein ! Vous m’avez fait encore plus prendre conscience que je ne suis rien sur Terre, que je ne vaux rien, même pas que l’on s’attache à moi. Alors merci, merci de tout cœur !
Magalie se lève et moi je reste immobile, sous le choc de ce qu’elle vient de me dire. Je refais surface quand la porte de mon bureau claque fortement.
— Eh merde, me dis-je. Comment ai-je pu être aussi bête ?
Je me lève à mon tour, et sors en trombe de mon bureau.
— Aurélie, annule tous mes rendez-vous de la journée.
— Mais…
Je n’ai rien besoin d’ajouter, le regard noir que je lui lance suffit à ce qu’elle ne finisse pas sa phrase.
Je suis maintenant sur le trottoir, droite ? Gauche ? Tout droit ? Peu importe, de toute façon j’arriverai au même point.
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