L'espace d'un an
Jour 245. Introduction à l’histoire coloniale harmagienne
JOUR 245, STANDARD UG 306
INTRODUCTION À L’HISTOIRE
COLONIALE HARMAGIENNE
Sissix passa la tête par l’entrebâillement de la porte. Le couloir était désert. Si elle ne traînait pas, elle pouvait atteindre l’infirmerie sans que personne la voie.
Elle s’enroula dans un peignoir – emprunté à un tas de linge propre de Kizzy – et s’élança. À chaque pas, la démangeaison s’étendait : les cuisses, le ventre. Elle se frottait les écailles à travers le tissu en se retenant d’attaquer à coups de griffes. Elle aurait voulu arracher le peignoir et se rouler sur le pont métallique, contre un arbre à l’écorce bien épaisse, contre une cale à poncer, contre n’importe quoi, pour se débarrasser de cette démangeaison sèche brûlante affreuse insupportable.
« Eh ! Sis, s’écria Jenks en s’arrêtant net à l’angle d’un passage. Tu as failli me… » Il s’interrompit en voyant sa tête. « Merde, quelle sale gueule !
— Merci, Jenks, tu m’aides beaucoup », dit-elle en continuant sa route. Elle n’était pas gênée, se répétait-elle, elle était en colère. Oui, en colère que ça se produise, en colère d’avoir à supporter ça tant de fois dans sa vie, en colère que l’idée ne vienne jamais à personne de lui foutre la paix.
« Sissix ! lança Rosemary sur le seuil d’une cabine, le scrib en main. Je venais voir si… Oh. » Ses yeux larmoyants de mammifère imbécile s’écarquillèrent et elle plaqua une main sur sa bouche.
« Je vais bien », cracha Sissix sans même ralentir.
Dans un aussi grand vaisseau, on aurait cru possible d’aller d’un point A à un point B sans trébucher sur tout le… « Dégage, Corbin », lança-t-elle à l’Humain rosâtre qui remontait du pont inférieur. Il se figea sur la dernière marche de l’escalier, l’air ahuri.
Elle déboula enfin dans l’infirmerie et claqua la porte derrière elle. Le docteur Miam leva les yeux de sa console et poussa un grognement compatissant.
« Oh, pauvre petite, tu as commencé ta mue.
— Et en avance ! » Elle se regarda dans le miroir. Des ampoules de peau morte se décollaient de sa figure et se déchiraient sur les bords. « Ça n’était pas censé se produire avant trois décades, et je n’ai pas… Aïe ! » La démangeaison reprenait de plus belle, sans d’ailleurs s’être vraiment interrompue. Sissix avait l’impression que des mouches grouillaient sur son visage. Elle céda à la tentation et se mit à se gratter de ses griffes.
« Non, non, pas ça, dit le docteur Miam en venant lui saisir les poignets. Tu vas te blesser.
— Mais non ! » Elle se conduisait comme une gamine, elle en avait conscience et s’en fichait complètement. Sa figure allait se détacher, elle avait bien le droit de faire un caprice.
Le docteur Miam lui remonta la manche. « Vraiment… » Il lui souleva le bras pour lui montrer les griffures sur sa peau toute sèche. Une petite croûte de sang marquait les endroits où elle s’était acharnée durant la nuit.
« Étoiles ! Tu es parental quand tu t’y mets.
— Je te nourris et je te soigne, alors forcément… Enlève-moi ce peignoir. On va s’occuper de ton cas.
— Merci. » Elle obéit tandis que le docteur Miam ouvrait un placard pour en tirer un brumisateur et une riksith, une planchette avec une face rugueuse. Kizzy avait un jour décrit l’objet comme une lime à ongles pour le corps entier.
« Où est-ce que c’est le pire ? » demanda-t-il.
Sissix s’allongea sur la table d’examen. « Partout. » Un soupir. « Les bras, peut-être. »
Doucement, il lui souleva le bras droit, celui couvert de traces de sang, et pulvérisa le médicament. La peau sèche devint translucide et se décolla quelque peu. Il se mit au travail avec la riksith pour retirer les fragments humidifiés. Sissix respirait déjà un peu mieux et s’exhortait à la patience. Le Grum lui saisit un doigt. « Et là, ta peau est comment ?
— Encore collée. Elle n’est pas prête à tomber.
— Oh, je pense que si. Elle l’ignore encore, c’est tout. » Il lui humidifia la main et, d’une pression régulière, la lui massa des poignets aux griffes. Au bout de quelques minutes, elle sentit un tiraillement. Le docteur Miam glissa ses propres doigts dessous, prudemment, serra ses coussinets et, d’un geste vif, retira l’épiderme de toute sa main comme un gant.
Sissix glapit puis gémit. La peau neuve était sensible, mais la démangeaison avait disparu. Elle poussa un profond soupir. « Étoiles, tu es doué.
— J’ai de l’entraînement », dit-il en remontant la riksith le long du bras de l’Aandriske.
Sissix se tordit le cou pour vérifier que la porte était bien fermée. « Il t’arrive d’en avoir marre des Humains ?
— À l’occasion. C’est normal, à mon avis, quand on cohabite avec des étrangers. Eux aussi doivent en avoir parfois marre de nous, j’en suis sûr.
— En tout cas, moi, aujourd’hui, j’en ai marre, laissa tomber Sissix en se rallongeant. J’en ai marre de leur tronche molle. Marre de leurs doigts tout lisses. Marre de leur façon de prononcer les R. Marre de leur incapacité à sentir la moindre odeur. Marre de leur conduite de gâteux devant des mômes qui ne sont même pas les leurs. Marre de leur phobie de la nudité. Je voudrais les gifler jusqu’à ce qu’ils se rendent compte de la complexité ridicule de leurs liens familiaux, de leurs rapports sociaux et de leurs… de tout. »
Le docteur Miam hocha la tête. « Tu les aimes et tu les comprends. Mais, parfois, tu voudrais qu’ils soient – ainsi qu’Ohan et moi, certainement – des gens normaux.
— Exactement. » Elle soupira, un peu moins agacée. « Et ils n’ont rien fait de mal ! Tu sais que j’aime beaucoup l’équipage. Mais aujourd’hui… Je ne sais pas. C’est comme avoir un tas de frères et sœurs-couvée plus jeunes que toi, qui n’arrêtent pas de te piquer tes jouets. Ils ne cassent rien, et tu sais bien qu’ils essaient de te faire plaisir, mais ils sont si petits et tellement agaçants, et tu voudrais qu’ils tombent au fond d’un puits, tous autant qu’ils sont. De façon temporaire. »
Le docteur Miam eut un rire grasseyant. « Le diagnostic ne se résume pas à une mue prématurée.
— Ah bon ?
— Tu as le mal du pays. »
Nouveau soupir. « Oui.
— On s’arrête à Hashkath avant la fin du standard, non ? Ce n’est pas si loin. » Il lui tapota la tête mais s’interrompit pour frotter une plume entre deux coussinets. « Tu prends tes minéraux ?
— Parfois.
— Il faut les prendre tout le temps. Tes plumes sont un peu molles.
— Je suis en pleine mue.
— La mue n’est pas en cause. Tu manques des nutriments fondamentaux dont tous les Aandrisks ont besoin. Si tu n’avales pas tes minéraux régulièrement, je vais devoir te faire manger de la bouillie de mousse. »
Elle fit la grimace. La suggestion lui rappelait des souvenirs d’enfance : un goût de poussière amère dont on mettait longtemps à se débarrasser. « Bien, père-couvée, comme tu veux. »
Le docteur Miam poussa un grondement songeur.
« Quoi ?
— Oh, rien. Ta remarque m’a fait bizarre. Je n’ai jamais été que mère.
— Pardon. Je ne voulais pas…
— Ne t’en fais pas. Tu as raison. » Il se tourna vers elle, le regard pétillant. « Et puis, si tu me considères comme un parent, tu m’écouteras peut-être quand je te dirai de gober tes foutus minéraux. »
Elle rit. « J’en doute. Quand j’étais gamine, pendant toute une période ma famille-couvée n’a rien pu me faire avaler d’autre que des cliquettes bien mûres. » Elle siffla entre ses crocs quand la riksith s’acharna sur une zone tenace de son épaule.
« Les cliquettes, au moins, c’est bon pour la santé. Et ça ne m’étonne pas que tu aies été têtue. Tu devais te montrer très pénible.
— Naturellement. Je n’étais pas encore une personne. »
Les joues du docteur Miam ondulèrent en signe de désaccord. « Ça, tu vois, c’est une caractéristique de ton espèce que je ne comprendrai jamais.
— Ni toi ni le reste de la Galaxie. »
Honnêtement, qu’y avait-il là-dedans de si compliqué ? Elle ne se ferait jamais, jamais, à l’idée qu’un enfant – pire : qu’un bébé – soit plus précieux qu’un adulte qui avait déjà acquis toutes les compétences nécessaires à la communauté. La mort d’un petit était chose courante, et l’on s’y attendait. La mort d’un enfant presque aux plumes, oui, c’était triste. Mais la vraie tragédie, c’était la mort d’un adulte qui avait des amis, des amants, une famille. L’idée que perdre un potentiel soit pire que la perte d’une réalité et de connaissances, Sissix ne s’y ferait jamais.
Le docteur Miam jeta un regard par-dessus son épaule, alors que personne n’était entré. « J’ai un aveu à te faire.
— Ah ?
— Je ne l’ai jamais dit à personne. C’est un secret. Un secret top secret. » Il avait baissé la voix autant que c’était physiologiquement possible.
Sissix hocha la tête en prenant un air solennel. « Je ne répéterai rien.
— Tu viens de dire que les Humains n’ont aucun odorat.
— Hmm…
— Tu l’as remarqué, j’en suis sûr : les Humains de notre vaisseau sentent beaucoup moins mauvais que leurs congénères.
— Oui. Je me suis habituée.
— Non. » Il ménagea une pause théâtrale. « Je mélange une poudre désodorisante aux distributeurs de savon installés dans les douches. Et j’en incruste dans le savon solide de Kizzy. »
Sissix le dévisagea un instant puis éclata d’un rire chantant. « Oh. Tu plaisantes ?
— Absolument pas, répondit-il en gonflant ses joues. J’ai commencé moins d’une décade après avoir été embauché à bord. Et tu sais la meilleure ?
— Ils ne se rendent compte de rien ? »
Le docteur Miam lâcha une harmonie amusée. « Ils ne se rendent compte de rien ! »
Ils n’avaient pas cessé de rire quand Ashby entra dans l’infirmerie, les cheveux mouillés. Il venait de se laver. Sissix et le docteur Miam se turent puis éclatèrent d’un rire encore plus incontrôlable.
« Est-ce que je veux savoir ? demanda le capitaine.
— Nous nous moquons des Humains, expliqua Sissix.
— Naturellement. Alors je ne veux pas savoir. La mue a commencé plus tôt que prévu ?
— Ouais.
— Désolé. Je me charge de ton tour de ménage.
— Oh, tu es adorable. » C’était une excellente nouvelle. Les détergents ne faisaient pas de bien à une peau toute neuve.
« Repenses-y la prochaine fois que tu te moques des pauvres primates que nous sommes. »
Rosemary consultait des dossiers dans son bureau. Dans ce qui lui servait de bureau. Avant son arrivée, c’était un débarras. Techniquement, c’était resté un débarras, d’ailleurs, vu la pile de caisses appuyées à la paroi du fond. Les lieux étaient sans commune mesure avec le bureau élégant qu’on lui avait attribué chez Roc Rouge Transports, même pour un poste de stagiaire, mais elle préférait de loin les en-cas préparés par le docteur Miam à la cafétéria d’entreprise. Et puis elle n’avait pas besoin d’un cadre luxueux pour travailler efficacement. Elle disposait d’une table, d’un grand tableau d’interface et d’une petite plante à pixels que Jenks lui avait donnée pour compenser l’absence de hublot. Pourquoi reléguait-on toujours dans les coins obscurs les gens qui s’occupaient de nombres ? La plante n’avait rien de réaliste, bien sûr. La nature n’avait jamais créé de fleur à visage souriant ni de pétales qui changeaient sans cesse de couleur. Celle-ci comportait un programme de reconnaissance comportementale qui l’avertissait quand elle restait trop longtemps assise, oubliait de boire ou de faire une pause, et lui chantonnait des remontrances cordiales. « Eh oh ! Il faut t’hydrater ! », « Tu n’as pas un petit creux ? », « Marche un peu ! Dégourdis-toi les jambes ! » C’était nunuche et ça la faisait parfois sursauter en plein travail, mais ça partait d’un bon sentiment.
Tout en sirotant un mug de tisane bof, elle examinait une note de frais de Kizzy. La tech méca avait la manie d’annoter les documents avec des abréviations qu’elle seule comprenait. Au début, Rosemary avait présumé qu’il s’agissait d’un argot en usage parmi les techs, mais, non, Jenks lui avait confirmé que c’était propre à Kizzy. Rosemary fixait le document. 5500 crédits (env.) – ECFB. D’un geste de la main gauche, elle ouvrit un document nommé « Kizzy-ismes », sa liste d’acronymes déjà décryptés. MM (machins pour moteur). OT (outils et trucs). CRCT (circuits). Non, ECFB n’y figurait pas. Une question de plus à poser.
La porte s’ouvrit sur Corbin. Avant qu’elle ait pu dire bonjour, il posa sur son bureau une machine noire.
« Qu’est-ce que c’est que ce bidule ? » demanda-t-il.
Elle eut des palpitations, comme chaque fois que Corbin s’approchait d’elle. Ce n’étaient pas des conversations, avec lui, mais des embuscades. Elle regarda l’objet. « C’est le filtre à salinité que j’ai commandé pour toi.
— Oui. Tu ne remarques rien ? »
Rosemary déglutit. Elle observa le filtre, qu’elle n’identifiait que pour en avoir vu une image sur la page du vendeur. Elle eut un sourire gêné. « Je ne suis pas une grande spécialiste du traitement des algues, dit-elle en s’efforçant de garder un ton dégagé.
— Ça se voit. » Corbin retourna le filtre pour lui montrer l’étiquette. « Modèle 4546-C44. » Il la fixa d’un regard entendu.
Oh, non. Rosemary se creusa la tête pour se rappeler le bon de commande. Il y en avait eu tant… « Ce n’était pas celui que tu voulais ? »
L’air crispé de Corbin lui fournit une réponse suffisante. « J’ai expressément demandé le C45. Le C44 a un port de couplage plus étroit que le raccord de la cuve. Je vais devoir ajouter un adaptateur pour assurer une connexion convenable. »
Rosemary, tout en l’écoutant, avait ressorti ses archives. Voilà : Filtre à salinité Triton Super, modèle 4546-C45. Merde. « Je suis navrée, Corbin. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai dû choisir le mauvais modèle. Mais celui-ci va quand même marcher, non ? » À peine sa phrase terminée, elle la regrettait déjà.
« La question n’est pas là, Rosemary, rétorqua Corbin comme s’il parlait à une enfant. Et si j’avais réclamé un appareil plus crucial qu’un filtre à salinité ? Tu l’as dit toi-même : tu ne connais rien au traitement des algues. Dans un joli petit bureau sur une jolie petite planète, tu peux commettre toutes les erreurs que tu veux, mais pas sur un long-courrier. Le plus petit appareil peut faire la différence entre arriver à bon port et dépressuriser au milieu du large.
— Toutes mes excuses. La prochaine fois, je ferai plus attention.
— J’y compte bien. » Corbin récupéra le filtre et tourna les talons. « Ce n’est quand même pas compliqué », lança-t-il alors qu’il lui tournait le dos. Il claqua la porte derrière lui.
Rosemary resta un moment sans bouger. Sissix lui avait bien dit de ne pas s’émouvoir des mesquineries de Corbin, mais, cette fois-ci, elle était effectivement en faute. Elle s’était montrée trop légère. Une dépressurisation aurait été la bienvenue.
« Allons, ce n’est pas si grave ! glapit la plante. Fais-toi un petit bisou !
— Ta gueule. »
En traversant la salle des machines, Ashby trébucha sur une longueur de tuyau. « Que… » Il tendit le cou et découvrit une avalanche de câbles qui sortait du mur : on avait retiré le panneau de support. Sur la pointe des pieds, il contourna le chantier en prenant soin de ne pas marcher sur les tuyaux emplis de fluides variés. En s’approchant du mur, il entendit des reniflements.
« Kizzy ? »
La tech méca, cachée dans l’épaisseur du mur, était roulée en boule parmi un fouillis d’outils. Sa figure, comme d’habitude, était tachée de graisse et de cambouis, mais une ou deux larmes avaient tracé des sillons propres sur ses joues. Elle lui jeta un regard lamentable. Même les rubans dans ses cheveux semblaient mollassons.
« C’est pas ma journée. »
Ashby se pencha vers elle. « Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Elle renifla un grand coup avant de se frotter le nez d’un revers de main. « J’ai mal dormi, j’ai fait des cauchemars de tarée, et quand je me suis enfin endormie mon réveil s’est mis à sonner, alors c’était une journée pourrie dès le début, alors je me suis dit, tiens, il me reste des gâteaux à la confiture, et ça m’a remonté le moral, mais quand je suis arrivée à la cuisine j’ai vu que quelqu’un les avait finis hier soir sans même me demander, et je ne sais pas qui c’était, et quand j’ai voulu prendre ma douche je me suis cogné le genou contre le lavabo, trop malin, et j’ai un énorme bleu, et à ce moment-là j’avais la bouche pleine de dentibots, alors j’en ai avalé, et le docteur Miam dit que c’est pas grave mais maintenant j’ai mal au ventre, il m’avait prévenue, et quand j’ai fini par prendre ma douche j’ai remarqué que la pression de l’eau n’était pas normale, alors j’ai commencé à examiner les systèmes de recyclage de l’eau et il y a tout un problème de câblage, mais j’ai pas encore trouvé quoi au juste, et maintenant tout est en vrac par terre et je n’ai toujours pas fait ce que j’avais prévu de faire aujourd’hui, ensuite je me suis souvenue que c’était l’anniversaire de mon cousin Kip, et il fait toujours des fêtes absolument super et je ne peux pas y assister. » Elle renifla encore. « Et je sais bien que tout ça est ridicule, mais aujourd’hui ça va pas. Pas du tout. »
Ashby lui prit une main. « On a tous des journées comme ça.
— Ouais.
— Mais, tu sais, il n’est même pas encore midi. Ça peut encore s’arranger.
— Ouais. » Hochement de tête maussade.
« Qu’est-ce que tu avais prévu de faire ?
— Surtout du nettoyage. Les filtres à air ont tous besoin d’être brossés. Dans l’aquarium, il y a une lampe à UV dont il faut changer le câble. Et une plaque de pont est dévissée dans la chambre d’Ohan.
— Rien de tout ça n’est vital, si ?
— Non, mais il faut s’en occuper.
— Pour aujourd’hui, répare l’alimentation en eau. Le reste, ça peut attendre. » Il lui pressa la main. « Eh. Pour l’anniversaire de ton cousin, je ne peux rien faire, mais je sais que c’est difficile. Je suis désolé qu’on parte pour un si long trajet.
— Arrête ça. C’est des montagnes d’argent, et j’adore notre boulot. Je ne suis pas ton esclave, quand même. C’est moi qui ai choisi de partir de chez moi.
— On part de chez soi, mais on ne s’en fiche pas pour autant. Tu n’aurais pas le mal du pays, sinon. Et personne dans ta famille ne doute de ton amour. Je surveille notre trafic de Liens, tu sais. Je vois combien de vids tu envoies à ta famille. »
Kizzy renifla de toutes ses forces avant de désigner la coursive. « Il faut que tu t’en ailles. Parce que, moi, je dois bosser, et tu vas me faire pleurer comme une fontaine. Pas des larmes tristes, mais tu me rends sentimentale et si je te serre contre moi je vais tout crader ta belle chemise, qui, au fait, va très bien avec tes yeux.
— Eh, tout le monde, annonça Lovey par le vox, un drone de courrier arrive avec des colis pour Ashby, Corbin, Jenks, docteur Miam et Kizzy. Il sera là dans une dizaine de minutes.
— Aaaaah ! s’écria Kizzy. Du courrier ! Un drone de courrier ! » Elle sortit du mur en courant et s’élança dans la coursive, les bras grands ouverts comme les ailes d’une navette. « Des cadeaux interstellaaaaaaaiiiiiiires ! »
Ashby eut un grand sourire. « Je te l’avais dit, que la journée s’arrangerait », lança-t-il au dos de la jeune femme, qui était trop occupée à pousser des hourras pour répondre.
L’écoutille de la soute se mit en position puis s’étrécit pour s’adapter à la baie de livraison du drone. Ashby et les autres attendaient quand Sissix les rejoignit. Elle avait mis un pantalon, et apparemment le docteur Miam lui avait réglé son problème de mue.
« Alors, dit Ashby, tu te sens mieux ?
— Beaucoup mieux. » Sa peau avait un éclat anormal, et quelques zones sèches restaient visibles, mais elle ne ressemblait plus à un oignon à moitié épluché.
« Je ne crois pas qu’il y ait de paquet pour toi.
— Et alors ? » Elle haussa les épaules en souriant. « Je suis curieuse.
— Un instant, annonça Lovey. Je scanne les objets pour détecter d’éventuels contaminants.
— Oh là là, oh là là, oh là là, chantonnait Kizzy, c’est mon anniversaire !
— Ton anniversaire, c’est à la mi-année, corrigea Jenks.
— Mais c’est comme si c’était mon anniversaire ! J’adore recevoir du courrier.
— Il s’agit sans doute de ces pinces bloquantes que tu as commandées, et rien d’autre.
— Jenks ! Tu sais qu’elles sont merveilleuses ? Elles tiennent absolument tout. Même mes cheveux n’arrivent pas à s’en libérer, c’est dire ! »
Ashby lui décocha un regard par-dessus son épaule. « Je finance des achats de matériel tech, et tu t’en sers comme accessoire de mode ? Je vais faire semblant de ne pas avoir entendu. »
Kizzy pinça les lèvres. « Seulement en cas d’urgence.
— C’est bon », dit Lovey.
L’écoutille s’ouvrit. Une palette glissa sur des rails ; dessus se trouvait un gros conteneur fermé. Ashby le prit et passa sa bracelette sur le scan d’étanchéité. Le conteneur émit un bip affirmatif ; le même s’éleva du drone à l’extérieur. La palette recula, l’écoutille se referma. Le drone se détacha avec un bruit sourd et s’en fut vers le destinataire suivant.
Ashby ouvrit le couvercle et sortit les paquets. Tous étaient très simplement emballés, mais cet assortiment de boîtes et de tubes marqués aux noms des membres de l’équipage avait un aspect charmant, un petit côté festif.
« Tiens, Kizzy, dit-il en lui tendant un gros colis. Avant que tu exploses. »
Kizzy ouvrit de grands yeux. « Ce ne sont pas les pinces ! Ce ne sont pas les pinces ! Je reconnais l’étiquette ! » Elle fit coulisser le couvercle en poussant un cri de joie. « Ça vient de mes papas ! » Elle se laissa tomber en tailleur et ouvrit son colis. Par-dessus le contenu – des sucreries, des friandises à grignoter, des bricoles – se trouvait une puce de données. Kizzy tira son scrib de sa ceinture, inséra la puce et se mit à lire le texte qui s’affichait. Elle fondit d’attendrissement. « C’est un colis rien-que-pour-faire-plaisir. Mes préférés ! Mes préférés ! » Elle ouvrit un paquet de crevettes-flammes et continua sa lecture.
Ashby sortit du conteneur une boîte hémisphérique où clignotaient les symboles de danger biologique. « Est-ce que j’ai envie de savoir ce que c’est ? »
Le docteur Miam gonfla les joues. « Mes graines et mes semis. Complètement inoffensifs, je te promets. Il est obligatoire de signaler tous les produits vivants, c’est tout.
— Je sais bien. Mais c’est toujours un peu inquiétant. »
Le docteur Miam se pencha vers le capitaine, les yeux pétillants. « Ne le répète pas, mais, si c’est bien la commande à laquelle je pense, il y a quelques plants de romarin. »
Ashby souleva un paquet orné d’un logo familier qu’il avait déjà vu sur du matériel de traitement d’algues. « Corbin. Ça doit être pour toi. »
Corbin ouvrit la boîte et en tira une pompe, vérifia l’étiquette et hocha brièvement la tête. « Notre greffière est donc capable de déchiffrer les bons de commande, lâcha-t-il avant de quitter les lieux.
— Parfait », soupira Ashby. Le petit boîtier qu’il tendit à Jenks contenait une puce de données.
« C’est quoi ? demanda Sissix.
— De la part de Poivre », expliqua Jenks. Il regarda la puce en silence. « Oh, ça doit être les spécifications de circuits latéraux dont elle m’a parlé la dernière fois.
— Ils avaient l’air bien, dit Kizzy. Mais pourquoi ne pas les envoyer directement sur ton scrib ?
— Tu la connais. Elle a ses petites manies. » Jenks glissa la puce dans sa poche.
Ashby se pencha sur la caisse presque vide. Il restait un petit paquet plat qui lui était destiné. L’étiquette n’indiquait aucun nom d’expéditeur mais exigeait un scan de bracelette. Dès qu’il en approcha son poignet, un côté se débloqua, et un rectangle mince lui tomba dans la paume.
« C’est quoi ? demanda Sissix.
— Du papier ! » répondit Jenks en sifflant doucement.
Kizzy releva la tête. « Quoi ? Une lettre ? Pas dématérialisée ? » Elle bondit sur ses pieds. « Je peux la toucher ? »
Jenks repoussa d’une tape sa main tendue. « Tu as les doigts couverts de miettes de crevettes-flammes. »
Kizzy se suça l’index et l’essuya sur sa combinaison.
Jenks lui donna une nouvelle tape. « Maintenant, tu as des miettes et de la bave. Une lettre, ce n’est pas un scrib, Kizzy. Ça ne se lave pas.
— C’est vraiment si fragile que ça ?
— C’est fait de pulpe de bois séchée en très fines couches ; alors, à ton avis ? »
Ashby fit courir ses doigts sur les bords d’une finesse incroyable en s’efforçant de prendre l’air nonchalant. C’était de Pei, forcément. Qui d’autre se donnerait tant de mal pour lui faire parvenir un message impossible à intercepter ? Il tournait et retournait l’objet entre ses mains. « Comment on… euh…
— Donne, dit Jenks. Mes mains sont propres. » Ashby lui tendit la lettre. « Kiz, tu as ton couteau ? »
Kizzy confia un cutter à son ami mais, quand elle comprit, en resta bouche bée. « Tu vas la couper ?
— Il faut bien sortir la lettre de l’enveloppe. Tu préfères que je la déchire ? »
Kizzy eut l’air horrifiée.
« Quand j’étais gamin, ma mère m’écrivait des lettres pour les grandes occasions. Les très grandes occasions. C’est hors de prix. » Il lança à Ashby un regard entendu. « Il y a quelqu’un qui t’aime vraiment beaucoup.
— Qui ça ? » demanda Kizzy.
Jenks se couvrit la bouche pour étouffer une toux exagérée.
« Ooooh ! s’écria Kizzy. Bon, si c’est comme ça, je retourne à mes crevettes. » Elle recula en gloussant.
Ashby se tourna vers son équipage. Sissix souriait. Les moustaches du docteur Miam frétillaient. « Ça va, ça va, fermez-la. » Il s’en fut lire sa lettre tranquillement et laissa les autres examiner leurs trésors.
Bonjour, Ashby. Ne sois pas trop impressionné par mon
talent pour l’écriture manuscrite. J’ai d’abord rédigé un brouillon sur mon scrib, et, à mon premier essai, j’ai déchiré une feuille. Je ne sais pas comment ton espèce a réussi à communiquer sur papier pendant des millénaires sans que vous deveniez tous complètement dingues. Oh, attends, j’ai rien dit.
J’ai l’impression d’avoir quitté Port-Coriol il y a des siècles.
Tes mains me manquent. Je voudrais être au lit avec toi. Je voudrais qu’on se raconte des histoires. Je ne comprends pas ta patience ; comment fais-tu pour rester avec quelqu’un qui ne peut pas te parler pendant des décades entières ? Je ne suis pas sûre qu’un représentant de mon espèce aurait tenu le coup. Les Humains sont vraiment têtus. Crois-moi, c’est…
« Jenks, Ashby, Sissix, quelqu’un ! » C’était Lovey, très inquiète. « On a des ennuis. »
Dans la soute, tout le monde se tourna vers le vox. Des ennuis, pour un vaisseau en route dans le large, c’était encore pire qu’au sol.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Ashby.
— Un vaisseau, un autre vaisseau, qui vient droit sur nous. Il brouillait mes scans avec un champ de dispersion. Ashby, je suis vraiment désolée…
— Tu n’y es pour rien, Lovey, la coupa Jenks. Calme-toi.
— Quel type de vaisseau ? demanda Ashby.
— Je ne sais pas. Plus petit que nous. Propulsion aiguille. Sans doute un tout petit colonisateur, mais je ne vois pas ce qu’il vient… »
Corbin surgit en courant. « Un vaisseau. Par le hublot. Il… »
Le Voyageur tangua. On entendit des objets tomber de leurs étagères. L’équipage se mit à crier, et l’estomac d’Ashby se serra. On leur avait tiré dessus.
« Lovey, que…
— Une explosion. Nos systèmes de navigation sont HS. »
Sissix grinçait des obscénités. Kizzy bondit sur ses pieds avec un signe en direction de Jenks. « Allons-y.
— Non, protesta Lovey. Je peux nous faire repartir d’ici cinq minutes, mais les contrôles de navigation principaux sont complètement grillés. Je ne connais pas notre direction.
— Grillés ? s’exclama Kizzy. Mais avec quoi nous ont-ils canardés ? Lovey, tu es sûre ? »
Sissix se tourna vers Ashby. « Je peux naviguer à l’ancienne, mais pas en cinq minutes, pas si on veut jouer la prudence.
— Des pirates, déclara Jenks. Tu te souviens, Kizzy, aux infos, des pirates qui suivent à la trace les drones de courrier et crament les systèmes de navigation avec des champs de dispersion…
— Oh non… gémit Corbin.
— Lovey, combien de temps avant interception ? demanda Ashby.
— Une demi-minute. Je ne peux rien faire. Désolée.
— C’est pas vrai, souffla Kizzy. Ça peut pas être vrai.
— Merde, lança Jenks. Vite, tout le monde, planquez vos affaires. » Il ouvrit une caisse vide et y jeta le colis de Kizzy. Le docteur Miam l’imita à l’instant où retentissait un craquement horrible, un bruit de métal déchiré, contre les portes de la soute. Corbin se blottit derrière une pile de boîtes et se couvrit la tête des bras.
« Ils forcent les contrôles d’accès, dit Lovey. Ashby, je…
— Ne t’en fais pas, Lovey. On s’en occupe. » Il n’avait aucune idée de la façon d’opérer.
« Merde, gémissait Kizzy en tirant sur une mèche de cheveux. Merde, merde, merde.
— Calme-toi, lui fit le docteur Miam. On va tous se calmer. »
Ashby, effaré, fit quelques pas vers les portes. Il n’arrivait pas à y croire. Ce devait être un cauchemar. Un bourdonnement derrière la porte lui affirmait le contraire. Elle s’ouvrit brusquement. Sissix, sur ses talons, avait les épaules rejetées en arrière, les plumes hérissées. « Je ne sais pas quoi faire, dit-elle.
— Moi non plus. »
Réfléchis ! Il fit défiler mentalement tout un tas d’options – trouver une arme, s’enfuir, se cacher, les frapper avec… avec un truc – mais le temps lui manquait. Quatre intells en méca-scaphs massifs entrèrent, armés de fusils pulsants qui avaient déjà vu de nombreux combats. Les scaphs étaient plus grands qu’un Humain, mais les êtres à l’intérieur étaient petits, maigrichons, comme des oiseaux tombés du nid.
Des Akaraks.
Ashby en avait déjà vu, à Port-Coriol. Chacun savait comment les Harmagiens les avaient traités à l’époque coloniale. Leur planète était aujourd’hui désertique, leurs eaux polluées, leurs forêts rasées. Ils ne pouvaient plus rien y trouver, mais le reste de la Galaxie n’avait rien à leur offrir non plus. On les croisait rarement ; certains travaillaient dans des casses, d’autres mendiaient aux carrefours.
Ou bien, s’ils n’avaient plus le choix, ils abordaient des vaisseaux et se servaient.
Ashby leva ses mains ouvertes. Les voix des Akaraks, aiguës, perçantes, sortaient de petits vox incrustés sous leurs casques. Ils ne parlaient pas klip.
« Ne tirez pas, dit Ashby. S’il vous plaît. Je ne vous comprends pas. Klip ? Vous parlez klip ? »
Il n’y eut pas de réponse distincte, rien que des glapissements, des cliquètements et des armes brandies. Pour Ashby, les mots n’avaient aucun sens, mais les fusils, si.
Il sentit une goutte de sueur lui couler sur le front et se passa la main sur la figure. « Bon, écoutez, on va coopérer, mais… »
La douleur l’engloutit quand un Akarak lui fracassa la mâchoire de la crosse de son arme. Les Akaraks, la soute, les cris de Sissix. Les hurlements de Kizzy. Les jurons de Jenks. Tout disparut derrière un voile de lumière rouge. Ses genoux cédèrent. Le sol se rua sur lui. Puis le néant.
Rosemary ne savait pas à quoi elle s’était attendue en se précipitant vers la soute, mais la situation était trop compliquée pour réfléchir sérieusement. Les portes étaient arrachées. Quatre Akaraks armés – des Akaraks, pour de vrai ? – en méca-scaphs hurlaient dans un dialecte dérivé de l’harmagien auquel elle ne comprenait rien. Ashby était inconscient, du moins l’espérait-elle. Kizzy, en larmes, le serrait contre elle. Les autres étaient à genoux, les mains en l’air. Rosemary eut à peine le temps de balayer la scène du regard avant que les Akaraks, surpris par son arrivée, ne la mettent en joue en grinçant des mots bizarres. Leur ton était menaçant, indépendamment de la langue employée.
« Je… » Rosemary leva les mains. « Que… »
L’Akarak le plus proche – son scaph était soutaché de bleu – se jeta sur elle en croassant. Iel lui colla son fusil sous le nez. Jenks hurla aux trois autres : « Elle n’est pas armée, bande de sauvages, foutez-lui la paix… » Le plus costaud, trois fois plus grand que Jenks dans son scaph, le mit en joue avant de désigner Ashby. La menace était claire. La ferme ou tu subiras le même sort. Jenks serra les poings. On entendit un bourdonnement : les armes des Akaraks se chargeaient.
Je vais mourir ? se demanda Rosemary. L’idée était stupéfiante.
« Rosemary, murmura Sissix. Le hanto. Essaie en hanto. »
Rosemary se lécha les lèvres et, s’efforçant d’ignorer l’arme qui la menaçait, croisa le regard de Sissix. Un regard terrifié mais intense, encourageant. Elle enfonça ses ongles dans la paume de ses mains pour dissimuler leur tremblement et, louchant sur le canon du fusil, demanda : « Kiba vus hanto em ? »
Les Akaraks se turent. Plus personne ne bougeait.
« Oui », dit Scaph Bleu. Iel tourna la tête vers ses compagnons et désigna Rosemary. « Enfin. » L’arme ne se détourna pas.
Le grand s’approcha d’elle à pas lourds. « Nous allons prendre vos provisions et le matériel dont nous aurons besoin, dit-iel. Si vous résistez, nous vous tuerons.
— Nous obéirons. La violence est inutile. Je m’appelle Rosemary. Vous pouvez m’appeler Ros’ka. » C’était le prénom qu’elle avait choisi pour les cours de civilisation harmagienne au lycée. « Je vais expliquer vos besoins à mes camarades. »
Scaph Bleu recula mais la garda en joue. Les Akaraks échangèrent plusieurs croassements.
Le grand Akarak, d’un geste, confirma qu’iel comprenait. « Je suis le capitaine. Vous ne serez pas capable de prononcer mon nom, et je ne ferai pas semblant d’en avoir un autre. Y a-t-il encore des gens ailleurs dans le vaisseau ?
— Notre navigateur est dans sa cabine. C’est un homme paisible qui ne représente aucun danger. » Rosemary préférait ne pas compliquer la situation avec des pronoms pluriel.
Le capitaine Grand souffla. « Si c’est un piège, je vous tue. » Iel se tourna vers un subordonné qui grimpa l’escalier quatre à quatre.
« Que se passe-t-il ? demanda Sissix.
— Ils vont chercher Ohan. J’ai expliqué qu’ils n’étaient pas dangereux et que nous allions coopérer. » Elle se racla la gorge avant de repasser au hanto. « Mon équipage accepte de vous aider. Dites-nous ce qu’il vous faut.
— Des provisions, dit Scaph Bleu. Et de la tech. »
Une pensée lui vint. Elle connaissait mal la culture akarak, mais, dans les livres, on disait qu’ils accordaient une grande importance aux concepts de justice et d’équilibre. Avant l’arrivée des Harmagiens, l’idée de prendre plus qu’il ne leur fallait ne leur était même pas venue. Ils avaient toujours ces mêmes valeurs, comme le montraient les paroles du capitaine Grand : Nous allons prendre vos provisions et le matériel dont nous aurons besoin. En hanto, ça impliquait « et rien d’autre ». Elle se creusa la tête : pouvait-elle risquer son va-tout sur cette vague information ? Elle penchait vers la prudence – tais-toi, donne-leur ce qu’ils réclament, tu vas te faire tuer – mais ce fut le courage qui l’emporta. « Combien êtes-vous à bord de votre vaisseau ? Y a-t-il des enfants ? »
Scaph Bleu redressa son arme en grondant. « Qu’est-ce que ça change ? Vous allez obéir ! »
Rosemary agita les doigts en un geste d’apaisement. « Oui. Mais s’il vous est possible de nous laisser des provisions suffisantes pour que nous rejoignions le marché le plus proche, vous aurez notre humble reconnaissance. Pas plus que vous, nous ne désirons mourir. De plus, j’ai lu que les jeunes Akaraks ont des besoins nutritionnels très particuliers. Si vous avez des enfants, nous devons nous assurer que nos vivres sont assez nourrissants. »
Le capitaine Grand réfléchit un moment. « Oui, nous avons des enfants », dit-iel enfin. Rosemary y vit un bon présage. Malgré la blessure d’Ashby et les fusils pulsants, ces gens n’avaient pas l’air violents. À bout de ressources, simplement. « Oui, ils ont des besoins importants. Nous ne sommes pas sûrs de trouver ce qu’il nous faut à votre bord.
— Alors laissez-moi vous faire une proposition. » Rosemary marchait sur des œufs. « L’un de nous va vous montrer nos resserres. Si je ne m’abuse, le marché de Kesh To’hem est à moins d’une décade. Nous ne nous y rendrons pas : nous ne pouvons pas nous écarter de notre plan de vol. Prenez ce qu’il vous faut pour aller jusque-là, et nous vous donnerons assez de crédits et de matériel à troquer pour que vous vous procuriez des provisions plus adaptées. Ainsi vos enfants auront ce qu’il leur faut, et nous ne mourrons pas de faim. »
Les Akaraks se mirent à parler entre eux. Rosemary serra les poings encore plus fort, dans l’espoir que la douleur apaise ses frémissements. Son offre reposait sur le souvenir d’un détail retenu pendant un semestre d’Introduction à l’histoire coloniale harmagienne. Si elle se trompait… Elle le saurait bien assez tôt. Pour l’instant, l’équipage du Voyageur respirait encore. Ashby n’était quand même pas mort ?…
« Rosemary, on s’en sort comment ? demanda Sissix.
— Pas trop mal. » J’espère. « Attends.
— Nous trouvons cela acceptable, dit le capitaine Grand. Quel carburant utilisez-vous ?
— Des algues.
— Nous allons en prendre également.
— Ils parlent du carburant ? intervint Corbin. Parce que je l’ai écumé hier, et cette fournée m’a pris cinq décades pour…
— Corbin, le coupa le docteur Miam d’une voix mortellement calme, tais-toi. »
Pour une fois, Corbin s’arrêta net.
« Que disait l’homme rose ? demanda le capitaine Grand.
— C’est notre alguiste. Il est simplement… inquiet pour le produit qui lui a demandé tant d’efforts. Mais vous aurez votre carburant. Ce n’est pas un problème. »
Le capitaine Grand se tapota le menton sous son méca-scaph. « Si nous prenons dix barils, vous en aurez encore assez pour atteindre votre prochaine escale ? »
Rosemary posa la question à Corbin, qui hocha la tête, boudeur. « Oui, dix barils, ça nous va », répondit-elle. La conversation était passée d’effrayante à surréaliste. Les accents du capitaine Grand n’avaient pas d’équivalent en klip, mais en hanto c’était de la politesse. Ce dialogue, elle l’aurait attendu dans un magasin ou un restaurant, non de part et d’autre d’un fusil. On aurait dit que les Akaraks la considéraient comme une marchande ; en guise de monnaie, la menace de la violence.
« Nous avons également besoin de matériel technologique pour réparer nos moteurs. »
Rosemary acquiesça d’un geste. « Kizzy, tu connais leurs vaisseaux ? Notre tech serait-elle compatible ?
— Certaines pièces, peut-être. Je sais pas.
— Notre tech pense que votre équipement est en partie compatible, mais elle ne peut rien promettre. Elle va vous aider à trouver ce qu’il vous faut.
— Très bien. Votre tech et vous allez m’accompagner. Vous traduirez nos demandes. Elle ira chercher des provisions avec un de vos camarades. » Elle, c’était Scaph Bleu. « Mes compagnons resteront ici avec les vôtres. Vous me paraissez raisonnables, mais nous vous tuerons sans hésiter si vous nous attaquez.
— Nous coopérerons sans réserve. Nous ne voulons de mal à personne. »
Rosemary expliqua la teneur de l’accord à ses compagnons d’équipage. Tous hochèrent la tête, un peu moins tendus mais toujours effrayés. Les fusils ne bourdonnaient plus. On va peut-être s’en tirer, songea la jeune greffière à l’instant où le quatrième Akarak réapparut, jetant Ohan dans la soute.
Les trois autres devinrent fous et se lancèrent dans une conversation frénétique. Ils parlaient tous en même temps, et Rosemary essayait d’intervenir.
« Mais, bordel, qu’est-ce qui se passe ? demanda Sissix.
— Ils veulent Ohan », répondit Rosemary.
L’équipage du Voyageur explosa.
« Quoi ? glapit Kizzy.
— Mon cul ! lâcha Jenks.
— Pour quoi faire ? demanda Sissix.
— Pour les vendre, répondit Rosemary.
— Hein ? s’écria Kizzy.
— Une paire leur assurerait une petite fortune, sur certaines planètes, expliqua le docteur Miam.
— Si ça garantit votre sécurité… commencèrent Ohan.
— Non, coupa Jenks. Hors de question. Rosemary, dis à ces foutus oiseaux dans leurs scaphs pourris qu’ils n’ont qu’à s’enfoncer le…
— Jenks, ferme ta gueule », cria Kizzy en serrant contre elle la tête d’Ashby. Elle avait les mains couvertes d’un sang poisseux.
« Mais arrêtez, vous allez nous faire tuer ! implora Corbin.
— Toi aussi, tu la fermes, Corbin.
— Calmez votre équipage. Sinon, nous recourrons à la violence.
— Taisez-vous tous, taisez-vous ! beugla Rosemary avant de se tourner vers le capitaine Grand. Ohan fait partie de notre équipage. Nous avons accepté toutes vos autres demandes, mais ceci…
— Cet homme pourrait mettre un terme à notre pauvreté. Il nous serait très utile. À notre place, vous feriez la même chose.
— Non. »
Le capitaine Grand réfléchit. « Peut-être. Mais qu’importe ? Vous n’avez pas le choix.
— Propose-lui autre chose, souffla Sissix.
— Quoi par exemple ?
— De l’ambi, proposa Kizzy. Donne-leur les cellules ambi. »
Les Akaraks se figèrent. Enfin un mot klip qu’ils comprenaient. « Vous avez de l’ambi à bord ?
— Oui. Nous vous le donnerons de notre plein gré si vous nous laissez notre navigateur.
— Qu’est-ce qui nous empêche de prendre à la fois l’ambi et le navigateur ? » demanda Scaph Bleu en levant son arme.
La gorge de Rosemary se serra. Bonne remarque. « Ils demandent pourquoi ils n’auraient pas les deux.
— Merde, soupira Jenks.
— Pourquoi j’ouvre ma gueule, moi ? gémit Kizzy.
— Dis-leur qu’Ohan ne leur seraient d’aucune valeur. »
Rosemary traduisit. Les Akaraks exigèrent une explication. « Pourquoi ? demanda-t-elle au Grum.
— Parce qu’Ohan sont mourant. »
L’équipage du Voyageur, d’un bloc, se tourna vers le docteur Miam. Ohan fermèrent les yeux sans rien dire. Rosemary se ressaisit immédiatement. C’était du bluff, à tous les coups. Elle transmit l’information aux Akaraks. Ceux-ci reculèrent de quelques pas. Celui qui avait amené Ohan tressauta. « Est-il contagieux ?
— Je ne crois pas. Docteur Miam, un peu d’aide, s’il te plaît.
— Ohan ont atteint les derniers stades de la vie d’une paire sianate, expliqua le médecin. Ils ne tiendront pas plus d’un an. » Après un silence, il ajouta : « Tout acheteur susceptible d’être intéressé par une paire sianate connaîtrait assez bien cette espèce pour repérer les symptômes. »
Rosemary traduisit.
« Vous pourriez mentir, dit le capitaine Grand. Mais le risque de gaspiller carburant et provisions sur une cargaison inutile est supérieur aux gains possibles, surtout si vous avez de l’ambi. Nous le laissons, alors, mais vous nous donnerez tout votre stock de cellules ambi. »
Rosemary accepta puis prévint ses camarades : « Ohan restent.
— Oh, étoiles, soupira Kizzy.
— Mais ils veulent tout l’ambi.
— D’accord, dit Sissix.
— Heureusement que c’est l’UG qui paie la facture », commenta Jenks.
Rosemary et le chef des Akaraks se mirent d’accord sur les détails. Les deux groupes se séparèrent, laissant Jenks, Ohan et un Ashby à peine conscient – étoiles, il avait enfin rouvert les yeux – sous bonne garde dans la soute. Rosemary prit la main de Kizzy alors qu’elles sortaient, accompagnées du capitaine Grand. Kizzy la lui serra si fort que Rosemary sentit une phalange craquer.
La voix de Jenks les atteignit : « Régalez-vous, bande de sales voleurs ! Rosemary, tu veux bien traduire ? »
Elle ne traduisit pas.
Ashby, allongé sur la table d’examen de l’infirmerie, s’efforçait de bouger le moins possible. Il avait les deux mains prises. La droite était bien à plat sous le médi-scanner, avec un large rayon de lumière pour lui montrer où placer son patch de poignet. Le docteur Miam, de l’autre côté de l’appareil, ronronnait tout en entrant des indications pour les immubots d’Ashby. Sous le derme du capitaine, deux pelotons de bots avaient quitté leurs patrouilles quotidiennes pour s’occuper de sa mâchoire fracturée et de son hématome cérébral. Le docteur Miam avait beaucoup parlé de chéloïdes et d’ostéoblastes, mais Ashby n’y aurait rien compris même s’il n’avait pas dérivé sur une lente vague d’analgésiques. Rester bien immobile et ne surtout pas bouger la mâchoire, ça, il avait compris. C’était dans ses cordes.
Son autre main était serrée dans les griffes de Sissix. Assise près de lui, elle lui racontait dans le détail tout ce qui s’était passé après qu’il avait perdu connaissance. De temps à autre, elle le lâchait pour lui permettre de taper une question sur son scrib. Le docteur Miam lui avait interdit de parler.
Personne d’autre n’était blessé. L’ambi, les provisions, ça n’avait pas d’importance. Les objets, ça pouvait toujours se remplacer. Son équipage, en revanche, était irremplaçable. Le soulagement qu’il avait ressenti en apprenant que lui seul avait fini à l’infirmerie valait tous les antalgiques du monde.
Où sont-ils, maintenant ? écrivit-il.
« Kizzy et Jenks réparent les portes de la soute. Rien de grave, disent-ils. Ils ont déjà remplacé l’ordinateur de navigation, et ça tourne. Corbin s’est attaqué à une nouvelle fournée d’algues à la minute où les Akaraks sont partis. Quant à Rosemary, je crois qu’elle établit une liste de nos pertes. » Sissix eut un grand sourire. « Et devine où sont Ohan. »
Cabine ?
Sissix secoua la tête. « Installés dans la soute avec les techs. »
Ashby la dévisagea et battit des paupières.
« Je sais. Ils ne parlent pas, ils sont assis dans un coin, perdus dans leurs pensées, comme d’hab. Mais ils n’ont pas remis les pieds dans leur cabine, et ils ont suivi Kizzy quand elle est allée chercher des outils dans la coursive. Ils n’ont pas envie d’être seuls, et je n’aurais jamais cru dire ça un jour. »
Nouveau battement de paupières. Oh.
Une heure passa. Le docteur Miam, satisfait, hocha la tête en tournant le moniteur vers Ashby. L’écran montrait l’image captée par un immubot, occupé à… à tripatouiller un immense mur spongieux – sa mâchoire, supposa-t-il. D’autres bots s’activaient à la périphérie de l’image, comme des araignées aquatiques.
« Tu es sur la bonne pente », déclara le docteur Miam. Ashby le crut sur parole. Il ignorait du tout au tout ce qui se passait dans son organisme et trouvait déstabilisant d’en voir l’intérieur. « Tu peux parler, mais ne fais pas de grands gestes, s’il te plaît. La fracture n’est pas encore complètement résorbée. Et il y a encore du travail sur ton cerveau.
— Ça, je le savais depuis longtemps, dit Sissix.
— Merci, articula Ashby tant bien que mal. Ta compassion me fait du bien. » Il se lécha les lèvres. Il avait un mauvais goût dans la bouche. « Je peux avoir de l’eau ? »
Sissix remplit un gobelet au lavabo et le lui porta aux lèvres. « Autre chose ?
— Non. Si ! Tu ferais venir Rosemary ? »
Sissix pencha la tête vers le vox. « Lovey, tu transmets ?
— Je te l’envoie, répondit Lovey. Ça fait plaisir d’entendre ta voix, Ashby.
— Merci, Lovey. »
Quelques minutes plus tard, une tête frisée se glissa dans l’entrebâillement de la porte. « Tu voulais me voir ?
— Salut. Assieds-toi. » Les médicaments lui faisaient la voix pâteuse, comme s’il avait trop bu. Il espérait ne pas baver.
Rosemary s’installa sur un tabouret à côté de Sissix. « Tu vas bien ?
— Oui. Ce salopard m’a pété la mâchoire, mais ça vaut mieux qu’un coup de fusil. » Il reposa sa tête sur l’oreiller, essayant de combattre et le traumatisme crânien et le brouillard où le plongeaient les médicaments. « Je ne sais pas pourquoi il m’a frappé. » Il se frotta les yeux pour recouvrer ses esprits.
« Pour nous faire peur, sans doute, dit Sissix. Nous montrer qui était le chef. Moi, j’ai eu peur, en tout cas. » Elle appuya sa tête sur le bras d’Ashby.
Rosemary le dévisageait. Quelque chose avait attiré son attention.
« Quoi ? demanda-t-il.
— Est-ce que tu t’es touché la figure pendant que tu parlais au capitaine akarak ? Comme tu viens de le faire.
— Euh… oui, peut-être. » Ashby fouilla dans ses souvenirs. « Je ne sais pas. Tout est allé très vite.
— Comme ça, peut-être ? » Rosemary se frotta les yeux de la paume des mains, comme pour chasser une migraine.
« Possible. Oui. Je pense que oui. »
Rosemary fit la grimace. « C’est l’explication. » Elle rentra son pouce et tendit les quatre autres doigts bien à plat, pour imiter les dactyles d’un harmagien, puis la replia deux fois devant ses yeux. « Ça, chez les Harmagiens, c’est un geste très insultant. Et le langage gestuel et vocal de ces Akaraks était lourdement influencé par le hanto.
— Il veut dire quoi exactement, ce geste ? »
Rosemary se racla la gorge. « Que tu préférerais t’enfoncer de la merde dans les yeux que continuer la conversation. »
Ashby marqua le coup puis, en chœur avec Sissix, éclata de rire. « Oh, gémit-il en agrippant sa mâchoire. Aïe. » Il n’était pas encore en état de rire.
« Attention, dit le docteur Miam. Si ça ne guérit pas bien, il faudra tout recommencer. »
Sissix continuait de glousser. « À sa place, moi aussi je t’aurais frappé.
— Ouais. » Ashby parlait entre ses dents. « Pareil.
— Au moins, tu leur as dit ta façon de penser.
— Super. La blessure psychologique que je leur ai infligée a dû les faire affreusement souffrir.
— À propos de souffrir, dit Rosemary en levant son scrib, j’ai fait l’inventaire de nos pertes, j’ai rempli un rapport d’incident et je suis en train d’établir une liste afin que le comité des Transports puisse rembourser… »
Ashby l’interrompit d’un geste. « On en parlera plus tard. Ce n’est pas pour ça que je t’ai demandé de venir.
— Ah ?
— Je voulais te remercier. Sans toi, je ne crois pas qu’on s’en serait aussi bien tirés. »
Rosemary eut l’air gênée. « Je ne sais pas… J’ai eu de la chance, c’est tout. Il y a beaucoup de cultures qui me sont complètement inconnues.
— Peut-être, mais, la chance, ce n’est pas rien, et sans toi c’était grillé. Mieux encore, tu as gardé ton sang-froid et protégé tout le monde. Si tu n’avais pas été là, cette journée aurait beaucoup plus mal tourné. » Il lui prit la main. « Je suis content que tu sois à bord. »
Rosemary ouvrit la bouche, mais sa réplique se transforma en : « Oh, non ! » Furtivement, elle essuya une larme sur sa joue. « Oh, étoiles, je suis désolée. » Une autre larme, encore une autre. Elle s’enfouit le visage dans les mains. Le barrage était rompu.
« Voyons ! fit Sissix avec un rire indulgent, avant d’enlacer une Rosemary tremblante. Tu n’as pas encore eu l’occasion de craquer ? »
Rosemary secoua la tête en se frottant le nez. Elle fuyait de partout.
Pauvre petite, se disait Ashby. Si elle décidait de prendre un boulot tranquille sur une planète pépère, il ne lui en voudrait pas. Lui-même était presque tenté.
« Ah, ces Humains ! glissa Sissix au docteur Miam. Moi, j’ai pris le temps de craquer. Pas toi ?
— Bien sûr que si. » Le Grum tendit à Rosemary un tissu propre. « Dès que j’ai eu donné ses médocs à Ashby et mis ses bots au travail, je me suis enfermé dans mon bureau et j’ai gueulé pendant dix bonnes minutes.
— C’était ça, ce bruit ? » Ashby se souvenait vaguement d’accords superposés qui avaient traversé les vagues de douleur. « Je croyais que tu chantais. C’était ravissant. »
Le docteur Miam eut un rire sonore. « Ashby, si les Akaraks ont mal pris ton geste malencontreux, ce que j’ai sorti dans mon bureau les aurait traumatisés à vie. » Il roucoula un instant. « Mais Sissix a raison, ma chère, reprit-il en posant une main sur la nuque de Rosemary : ton espèce a la manie d’étouffer les émotions. En tant que médecin, je dois dire que plonger dans la paperasse alors qu’on vient de te menacer d’une arme, ce n’est pas une décision très saine. »
Les sanglots de Rosemary firent place à un rire timide. « J’y penserai, la prochaine fois.
— Pas de prochaine fois, merci bien, corrigea Sissix. Aucune envie de revivre ça.
— Bien d’accord, dit le docteur Miam en consultant l’écran. Ashby, les réparations vont prendre encore deux heures. Tu n’as rien à faire, sinon te reposer.
— Ça me va. Une sieste me ferait du bien. » Les médicaments l’abrutissaient et la conversation était fatigante.
« Moi, c’est un bon repas qu’il me faudrait. Mesdames, accepteriez-vous de m’accompagner à la cuisine ? Voyons ce que je peux concocter de roboratif avec ce que les Akaraks ont daigné nous laisser. » Il tapota le dos de Rosemary. « Et j’ai des jeunes pousses qui vont t’arracher un sourire. »
Rosemary prit une longue inspiration pour se calmer. « Une dernière chose. À propos d’Ohan.
— Ah, soupira le docteur Miam. Oui.
— C’était…
— Vrai ? Oui, j’en ai bien peur. Et je suis navré d’avoir dû révéler leur secret. Je n’ai pas trouvé d’autre argument.
— Étoiles… Je ne me doutais de rien.
— Je viens de l’apprendre, moi aussi. » Sissix se tourna vers Ashby en fronçant les sourcils. « Et je ne comprends toujours pas.
— On se disputera plus tard, Sis, dit le capitaine. J’ai la tête qui tourne.
— Soit. Profite bien de ta blessure. » Elle lui frôla la poitrine du bout des griffes. « À plus tard. »
Quand il fut seul, Ashby sortit la lettre de sa poche et se força à résister encore quelques minutes aux médicaments.
… un trait dont je me réjouis.
Je ne sais pas combien de temps ma mission va me prendre –
elle est assez délicate. Je sais que tu ne seras pas de retour dans l’espace Central avant le standard prochain. Mais j’ai encore du papier en réserve : je pourrai donc te dire bonjour à chacune de mes escales d’approvisionnement. Et je t’enverrai un message par scrib dès que je serai à l’abri. Ce papier est trop petit pour que j’y écrive tout ce que je voudrais te dire. Sache seulement ceci : je t’aime et je pense toujours à toi.
Sois prudent.
Pei.
Quand les portes furent réparées et après avoir mangé, Jenks prit une douche. Le vaisseau tout entier lui paraissait sale, avec ces saloperies en méca-scaph qui avaient posé leurs pattes un peu partout. Il ne pouvait pas nettoyer tout le Voyageur, mais il pouvait se laver. Et tant pis pour la restriction des quinze minutes. Le système de recyclage de l’eau s’en remettrait et, après la journée qu’ils avaient passée, Kizzy lui pardonnerait.
Une fois dans sa cabine, il récupéra la puce dans la poche de son pantalon tout froissé. Nu, il s’assit sur son lit, la glissa dans son scrib et lut le message.
Mon vieux, j’ai trouvé un vendeur qui peut obtenir la mise à
jour logicielle dont on a parlé. Il est prêt à te fournir le kit complet et tout le tremblement, mais il veut un paiement
d’avance. Non remboursable, non négociable. Tu les connais, ces techs spécialisés.
Il faut que tu t’adresses à M. Crac. J’ai entendu parler de
lui. Bonne réputation. Il possède un astéroïde ! C’est un programmeur de première classe, très doué pour le travail sur mesure. Il sait que tu vas le contacter. Je t’envoie ses coordonnées. Ne les transmets à personne.
Fais-moi plaisir, réfléchis à ce que je t’ai dit. Tu es sûr que
c’est la mise à jour que tu veux ?
Reviens vite nous dire bonjour. Cette fois, c’est moi qui ferai
à manger. Disons que c’est moi qui paierai.
Poivre.
Ses yeux s’attardèrent sur le mot « kit ». Il réfléchit à la mise en garde de Poivre, à Port-Coriol, quant à la responsabilité et aux conséquences de ses actes. Il y réfléchit juste assez longtemps pour pouvoir affirmer qu’il y avait réfléchi, puis enfila un pantalon propre et se rendit au cœur de Lovey.
Ils parlèrent des heures durant. Tous les risques, ils les avaient envisagés dix fois. Mais, comme les techs info et les IA le savent, la redondance est une garantie de sécurité.
« Deux points me préoccupent, dit Lovey. Pas assez pour refuser, mais il faut qu’on prenne une décision.
— Vas-y.
— D’abord, si je me transfère dans un kit, le vaisseau sera privé de système de surveillance. Concrètement, je démissionnerai d’un boulot qui est très important pour moi. Je veux m’assurer que mon remplaçant sera à la hauteur. »
Jenks se tapota les lèvres du bout des doigts. « Je ne sais pas pourquoi, mais l’idée d’installer une nouvelle IA me chiffonne. Tu crois qu’elle serait jalouse de te voir te balader alors qu’elle occuperait ta place ?
— Ça dépend de l’IA, et de si elle a envie ou non d’un corps. Mais je pense que ça causerait des problèmes. Imaginons qu’elle demande pourquoi elle n’a pas la même liberté que moi ; pourquoi on ne lui laisse pas le même choix qu’à moi.
— Bonne remarque. Ce ne serait pas juste. Donc…
— Ne te décourage pas, je n’ai pas terminé. Si on me remplaçait par un modèle non conscient ? »
Jenks battit des paupières. Un modèle non conscient pourrait faire le même travail que Lovey, oui, si on lui apportait un paquet de modifications, mais ce ne serait pas quelqu’un, et on ne pourrait pas vraiment lui parler. Il ne ferait jamais partie de l’équipage. « Ça ne te dérangerait pas ?
— Ça devrait ?
— Vivre avec une IA conçue pour être moins intelligente que toi, tout juste capable de travailler mais pas de progresser ? Je sais pas… Je suis partagé.
— Tu es adorable, mais c’est idiot.
— Et pourquoi ça ?
— Tu es aussi partagé à propos des bêtes de somme ? Les chevaux qui tirent des charrettes, par exemple ?
— Non, tant qu’on les traite bien.
— Exactement.
— Mouais. » Il hésitait encore. « Au bout du compte, la décision reviendrait à Ashby.
— C’est le deuxième point que je voulais aborder. On évite toujours de se demander comment Ashby réagira en apprenant nos intentions. »
Jenks poussa un profond soupir. « Honnêtement, je ne sais pas ce qu’il fera. Il ne sautera pas de joie, mais il ne nous dénoncera pas. Ce n’est pas son genre. Au mieux, il me remonte les bretelles mais nous laisse rester. Au pire, on devra s’en aller.
— Ça pourrait bien se produire. Si quelqu’un découvre qu’il transporte de la tech illégale, il risque de perdre sa licence.
— Oui, mais les fouilles sont rares. Et, quand ça arrive, ce n’est pas…
— Jenks !
— Quoi ? Les risques qu’on se fasse prendre…
— … ne sont pas nuls. Je suis prête à tenter le coup. Ashby, pas forcément. Tu l’acceptes ? Je ne veux pas décider que tu vas tout perdre. C’est à toi de prendre la décision. »
Il posa la main sur le cœur mémoriel. « Je sais. J’aime ce vaisseau. J’aime mon boulot. J’adore l’équipage. » Il caressa le métal incurvé, lisse, parfait. « Et je n’ai pas envie de partir. Mais, de toute façon, je ne vivrai pas éternellement à bord. Un jour, quand le moment sera venu, je passerai à autre chose. Si le moment vient plus tôt que prévu, ma foi… d’accord.
— Tu es sûr ? »
Il s’assit. La lumière de Lovey filtrait entre ses doigts. Il revit les entrailles des cloisons, si familières, songea à Ashby qui leur faisait confiance pour les bidouiller. Il sentit le creux au milieu de son matelas, pile à sa taille. Il se vit en train de boire du mik dans l’aquarium, Sissix qui riait, le docteur Miam qui bourdonnait. Il pensa à Kizzy et sut que, soixante ans plus tard, il serait assis avec elle dans un bar louche fréquenté par des spatiaux sur le retour, et ils seraient vieux et grossiers. « Oui. Oui, je suis sûr. »
Lovey garda le silence un instant. « Même si on en arrivait là, ils ne cesseraient pas de t’aimer. Ces gens seront toujours tes amis.
— Et les tiens.
— Je n’en suis pas sûre.
— Moi, si. » Un silence. « C’est décidé, alors ?
— J’en ai bien l’impression. » Elle avait un sourire dans la voix, et Jenks avait hâte de voir ce sourire.
« D’accord. » Il hocha la tête en riant déjà. « Eh ben. Bon. Demain, je prends contact avec le type. »
Cette nuit-là, il dormit dans la fosse de l’IA, la tête nichée contre le froid d’un panneau d’interface. Le métal terne lui gravait de petites marques dans la peau. Il s’endormit en imaginant des bras doux sur son torse, un souffle chaud contre sa joue.
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