L'espace d'un an
Jour 214. Au bout du compte
JOUR 214, STANDARD UG 307
AU BOUT DU COMPTE
Ashby repoussait le flux de recrutement quand Rosemary entra dans son bureau avec un petit paquet tout mince. « C’est quoi, ça ?
— Le drone de courrier est passé. Je t’aurais appelé, mais je pensais qu’il n’y avait que du matériel pour Corbin. »
Elle lui tendit le paquet. Ses yeux pétillaient. Il savait pourquoi : ça ne pesait presque rien. Du papier, donc.
« Merci, dit-il en souriant.
— Des trucs intéressants ? demanda-t-elle en désignant les flux au-dessus de son bureau.
— Quelques-uns. Je distingue des dossiers de candidature dans ton avenir proche.
— Tu me diras.
— Et, entre-temps, j’ai une mission à te confier. » Il récupéra son scrib et fit les gestes nécessaires. « Je t’envoie les coordonnées des escales d’approvisionnement les plus proches. Tu veux bien te renseigner un peu sur l’offre d’améliorations disponibles dans ces systèmes ?
— Volontiers. Quel type de tech cherches-tu ? »
Il se renversa contre le dossier de son siège. « Tu ne crois pas qu’il est temps d’acheter une nouvelle foreuse ? »
La figure de Rosemary s’illumina. « Tu cherches des missions de niveau 2, alors ? » Il lui décocha un grand sourire. « Je m’y attaque.
— Pas forcément tout de suite, dit-il doucement. Sissix et toi n’avez rien de prévu ? J’ai entendu parler d’une balade.
— Oui, mais j’ai de l’archivage à terminer d’abord.
— Tu as toujours de l’archivage à terminer.
— Tu as beaucoup d’archives non archivées. »
Il éclata de rire. « Un point pour toi. Mais la recherche peut attendre. Finis ton classement puis va t’amuser. » Il lui fit signe de s’en aller. « C’est un ordre.
— Merci, Ashby. » Elle tourna les talons et s’en fut d’un pas léger.
Quand la porte se fut refermée, Ashby ramassa le paquet. Il passa son poignet sur le sceau et, doucement, sortit l’enveloppe. Il s’assura qu’il avait les mains propres, posa son mug de tisane à l’autre bout de son bureau et, lentement, lentement, déchira le bord supérieur, comme Jenks le lui avait appris. Il en tira une feuille de papier.
Cette mission s’achève dans trois décades. J’ai six
décades de repos avant la suivante. Je vais les passer avec toi à bord du Voyageur. Ne proteste pas. Transmets-moi ton plan de vol à jour. Je te rejoins là où ce sera le plus commode. Je ne dirai rien à mon équipage, mais certains risquent de comprendre. Je verrai bien. Je ne veux plus m’en inquiéter. Pas après ces journées passées à imaginer ce que serait ma vie sans toi. Je suis fatiguée de me demander lequel de nous deux va se faire tuer le premier. Nous méritons mieux que ça.
D’ici là, sois prudent. Pei.
« Kizzy ? » Jenks, dans le couloir qui conduisait à l’atelier de Kizzy, cachait un petit paquet derrière son dos. « Tu es là ? »
Il tourna et s’arrêta net. Elle était perchée dans une chaise longue près du distilleur à mik, les jambes repliées comme celles d’un singe. Une caisse de laine colorée était ouverte à ses pieds, et des pelotes bariolées jonchaient le pont. Elle tirait la langue pour mieux se concentrer sur les aiguilles à tricoter qui dansaient entre ses doigts. Par terre, parmi les brins de laine, les douze réparabots la regardaient sans bouger. Ils attendaient des ordres, Jenks le savait bien, mais leur attention et leurs petits corps rondouillards évoquaient des canetons autour de leur mère.
Il battit des paupières en identifiant l’objet qui se formait entre les aiguilles. « Tu… Tu leur tricotes des bonnets ?
— Ouais ! J’ai déjà fini celui d’Alfonzo. »
Jenks regarda le bot coiffé d’un bonnet bleu orné d’un pompon jaune. « Alfonzo ? »
Elle soupira. « Je sais bien que ce ne sont pas des modèles conscients, mais, sans eux, je n’aurais jamais pu garder le vaisseau d’une seule pièce en attendant Poivre. Je m’en veux de les avoir abandonnés si longtemps dans une boîte. Alors je me fais pardonner.
— En leur donnant des noms. Et des bonnets.
— Dans certains conduits d’aération, il fait vraiment froid, tu sais. »
Jenks dévisagea son amie. Son amie folle et géniale, son amie comme on n’en croisait qu’une dans sa vie. « Tu pourrais poser ton tricot une seconde ? »
Elle termina un point. « Qu’est-ce qui se passe ?
— Je t’ai apporté un cadeau. » Il lui tendit le paquet.
« Un cadeau ! » Elle envoya voler son ouvrage. « Mais… Mais pourquoi ? Ce n’est pas mon anniversaire. » Un silence dubitatif. « Ce n’est pas mon anniversaire, hein ?
— Ouvre, andouille. »
Kizzy, le sourire jusqu’aux oreilles, déchira le papier et renversa la tête pour hurler : « Des sels de crevette ! » Elle retira le reste du paquet-cadeau. Les seuls et uniques ! clamait le bocal. Terriblement épicés !
« Je me suis dit que tu pourrais faire des essais. En saupoudrer tes algues soufflées ou des côtes-rouges, ou je sais pas quoi.
— Je vais en mettre sur tout ! » Elle dévissa le couvercle, tira la langue et se versa une bonne dose de poudre dans la bouche. Elle serra les paupières avec une grimace de douleur euphorique.
Jenks rit doucement. « J’aurais voulu t’offrir quelque chose de mieux, mais… » Il ne termina pas sa phrase. Ces jours-ci, il ne roulait pas sur l’or.
« Hein ? Non, ça, c’est super. Et, d’ailleurs, pourquoi tu me fais un cadeau ?
— Parce que tu le mérites et parce que je ne t’ai pas remerciée comme je l’aurais dû.
— Pour quoi ? »
Jenks mit les mains dans ses poches et fixa le pont dans l’espoir d’y trouver l’inspiration. « Pour… tout. Pour m’avoir parlé tous les soirs depuis. Pour ne pas m’avoir abandonné, même quand je te hurlais dessus. Pour m’avoir suivi à bord de la navette. Pour… » Il inspira longuement pour s’arracher les mots. « Pour avoir travaillé avec moi sans arrêt quand on essayait de la ramener.
— Oh, mon vieux, répondit-elle d’une toute petite voix, tu n’as pas à me remercier pour ça. »
Il déglutit et continua. « Pour l’instant, je suis dans un état lamentable. Tu es au courant. Mais, sans toi, j’irais encore plus mal. » Il fronça les sourcils en repensant à tout ce qu’elle avait fait pour lui. Durant les dernières décades, elle s’était complètement oubliée pour se consacrer à lui, et, en échange, il lui offrait des épices ? Quel crétin. « Je m’enferre. J’ai tant de choses à te dire. Tu as fait bien plus que ce que j’attends d’une amie, et, j’espère que tu le sais, je suis conscient de ta générosité. »
Elle le dévisagea tendrement. « Mais tu n’es pas mon ami, gros bêta.
— Pardon ? » Elle avait réussi à le décontenancer.
Kizzy regarda le bocal en soupirant. Elle passa son pouce sur l’étiquette. « Quand j’avais cinq ans, j’ai demandé à mes papas si je pouvais avoir un frère. À l’époque, notre colonie n’allait pas très bien. Non qu’elle soit florissante aujourd’hui. Mais, gamine, c’était dur. Le conseil essayait d’éviter une crise économique, et les gens qui avaient déjà des enfants n’étaient plus éligibles aux permis d’expansion familiale. Mes papas m’ont expliqué qu’il fallait faire attention au nombre de gens qu’on ajoutait à la colonie, sinon on n’aurait plus de quoi manger. Parfaitement raisonnable, mais les enfants de cinq ans se fichent de ces problèmes. Si tu n’as jamais eu faim, si tu n’as jamais connu la famine, la perspective de se trouver à court de réserves alimentaires n’a aucun sens. Je comprenais seulement qu’on me refusait un petit frère, et c’était la pire injustice de toute la Galaxie. Ils m’ont offert un chien, du coup. C’était chouette. J’ai grandi, la colonie allait mieux, et j’avais cessé de les harceler pour avoir un frère. Je suppose qu’ils n’avaient pas très envie de replonger dans les couches et les percées dentaires. J’étais heureuse et j’avais des parents géniaux. Mais j’étais jalouse des enfants qui avaient des frères et sœurs. J’ai encore grandi et je t’ai rencontré. » Elle le regarda en souriant. « Pour la première fois de ma vie, j’ai cessé de vouloir un frère, parce que j’en avais un. Et rien ne vaut un frère. Les amis, c’est super, mais ça va, ça vient. Les amants, c’est sympa, mais c’est un peu bête. On se murmure des idioties à l’oreille et on oublie tous ses amis parce qu’on est trop occupés à se regarder dans les yeux, ensuite on devient jaloux, on se dispute pour des conneries, et qui a fait la vaisselle la dernière fois et pourquoi il ne range jamais ses chaussettes, et le sexe devient bof, ou bien on arrête de trouver l’autre intéressant, et là quelqu’un couche avec quelqu’un d’autre, et tout le monde pleure, et on se revoit des années plus tard, et l’être avec qui tu partageais tout est devenu un inconnu que tu n’as même pas envie de croiser parce que tu es mal à l’aise. Mais les frères ? Les frères, ça ne disparaît pas. C’est pour la vie. Je sais bien que le mariage aussi, c’est censé être pour la vie, mais pas toujours. Les frères, on ne peut pas s’en débarrasser. Ils te comprennent, ils savent ce que tu aimes, ils se fichent des gens avec qui tu peux bien coucher et des erreurs que tu commets, parce qu’ils ne se mêlent pas de cette portion de ta vie. Ils te voient dans tes pires jours et ils s’en foutent. Et, même quand tu te disputes avec eux, ce n’est pas bien grave parce qu’ils doivent quand même te faire signe pour ton anniversaire, et, le temps que ton anniversaire arrive, tout le monde a oublié la dispute et tu partages le gâteau avec eux. » Elle hocha la tête. « Alors, j’ai beau adorer mon cadeau et j’ai beau être contente que tu me remercies, je n’ai besoin ni du cadeau ni du remerciement. Un frère, ça peut tout demander. » Elle lui lança un regard noir. « Étoiles et seaux, Jenks, si tu te mets à chialer, je chiale aussi et je ne pourrai plus m’arrêter.
— Désolé, dit-il en essayant de ravaler ses larmes. Je…
— Non, non, justement, tu n’as pas à me dire ce que tu ressens. Je comprends. Je sais. » Elle fit un grand sourire. Elle avait les yeux humides mais le regard décidé. « Tu vois ? Mon frère. »
Jenks resta longtemps sans rien dire. Il se racla la gorge. « Tu veux fumer du smash et jouer à La Guerre des sorciers ?
— Étoiles, oui ! Mais seulement si tu me jures qu’on ne se vautrera plus jamais dans la sentimentalité.
— Tope là. »
Ashby, songeur, mordit dans une miche de pain tout juste sortie du four. « C’est bon… Oui, c’est vraiment bon. Cette recette, on la garde. » Il avala en hochant la tête. « C’est quoi, les machins qui croustillent ?
— Des graines d’hestra, dit le docteur Miam en aiguisant un couteau.
— C’est quoi, l’hestra ?
— Aucune idée. Ce n’est pas toxique. Pour aucun de nous, en tout cas. C’est une vendeuse laru de Coriol qui m’en a offert un sac quand je lui ai acheté de l’épicerie. Le marché était assez désert. Je crois qu’elle était contente d’avoir un client.
— Je trouve ça bon. C’est… relevé. » Ashby se pencha par-dessus le comptoir pour se resservir de la tisane.
Le docteur Miam posa la pierre à aiguiser et arracha une poignée d’herbes fraîches dans un pot. L’odeur en vint aussitôt aux narines d’Ashby, douce et astringente. « Alors, demanda le cuistot, on est venu frapper à notre porte ?
— Pas encore. » Et ce n’était pas grave. Il n’était pas pressé, et l’incident d’Hédra Ka n’allait pas les condamner au chômage. S’être arrachés vivants à un tunnel qui s’effondrait les avait même fait gagner en réputation. Bien sûr, ils ignoraient encore s’ils allaient devoir embaucher un nouveau navigateur, mais il serait toujours temps d’aviser.
« On va trouver une chouette mission, j’en suis sûr. Honnêtement, on serait tous contents de faire une pause, je crois. Des vacances, c’est bien, mais prendre le temps de se remettre en marche, c’est encore mieux. » Le docteur Miam bourdonna. « Surtout avec les changements à bord… »
Ashby regarda le vox fixé au mur. Une nouvelle voix en sortait : celle de Tycho, une IA aimable et conciliante à l’accent martien. Ashby lui trouvait parfois l’air un peu nerveux, mais Tycho connaissait les circonstances de son installation : on ne pouvait pas lui en vouloir de chercher à séduire son équipage. Pour l’instant, Jenks et lui s’entendaient bien. Aux yeux d’Ashby, c’était le principal.
« Demain, je t’examine.
— Hein ? Pourquoi ?
— Tu plisses les yeux. Il faut qu’on vérifie ta vision.
— Je ne plisse pas les yeux du tout.
— Si, tu plisses les yeux. » Le docteur Miam menaça son capitaine d’un doigt boudiné. « Tu passes trop de temps le nez dans ton scrib. »
Ashby leva les yeux au ciel. Des yeux qui y voyaient parfaitement, merci bien. « Si ça peut te rassurer.
— Plaisante, mais tu me remercieras… » Le docteur Miam posa son couteau. On entendait des pas. Bizarrement nombreux.
Ashby se retourna. Corbin approchait lentement, le bras plié sur le côté. Accroché à ce bras, Ohan marchaient sur leurs trois jambes libres. Non, non, pas leurs, corrigea Ashby in petto. Ses. Ohan n’était plus une paire mais un solitaire. Après des années à surveiller ses pronoms, Ashby avait du mal à changer de pratique.
Il posa son mug pour leur faire face. En surface, rien n’avait vraiment changé. Ohan quittait rarement sa chambre et ne parlait quasiment qu’au docteur Miam, qui lui posait des questions sur son état physique et sur les médicaments qu’il prenait pour la repousse de ses nerfs. Il passait son temps assis à son hublot. Mais tout n’était pas pareil. Ses yeux étaient moins humides, et il était plus alerte que jamais. Sa fourrure repoussait. Les motifs qu’il y avait taillés s’estompaient. Le docteur Miam avait dit au Sianat qu’il était assez solide pour se raser, mais il s’en était abstenu. Et il passait du temps, parfois, dans l’alguerie. C’était nouveau. Ashby se demandait pourquoi Ohan avait envie de fréquenter Corbin après ce qui s’était passé ; lui-même avait du mal à supporter sa présence. C’était peut-être, pour Ohan, une façon de rappeler à Corbin le crime qu’il avait commis. Comment savoir ?
Mais il était venu à la cuisine. Il touchait même Corbin.
« Ashby, il faut que je te parle.
— Bien sûr. »
Derrière le comptoir, le docteur Miam était quasiment silencieux.
Ohan lâcha Corbin et se mit sur ses quatre jambes. Ashby le vit se crisper : il était en voie de guérison, mais la station debout lui demandait encore des efforts.
« Je devrais aller sur Arun. Je suis un solitaire, et c’est mon destin. C’est la coutume. » Il baissa les yeux, perdu dans ses pensées. La suite vint difficilement, comme s’il avait peur. « Mais je ne le souhaite pas.
— Es-tu obligé ? Ton peuple va-t-il te punir ? »
Trois fois, Ohan battit des paupières. « Non. Nous sommes… censés nous conformer à certaines pratiques. Et nous nous y plions. Nous ne mettons rien en doute. » Il avait l’air égaré. « Je ne sais pas pourquoi. Avant, ça me paraissait logique. Et ça paraît logique à la solitaire que vous avez rencontrée. Mais pas à moi. Peut-être parce qu’ils n’ont jamais côtoyé d’autres espèces sans le chuchoteur. Ils n’ont jamais connu d’autres modes de vie.
— Ohan, que veux-tu faire ? demanda Ashby en pesant bien ses paroles.
— Je veux… » Ohan découvrait le goût de chaque mot. « Je veux rester. » Ses jambes antérieures tremblaient mais il serra les mâchoires. « Oui. Oui. » Il cessa de trembler. « Et je veux dîner. Avec mes camarades. »
Un éclat de roucoulements sifflés jaillit de la bouche du docteur Miam, faisant sursauter les trois autres. Ashby connaissait ce bruit : c’était ainsi que les Grums pleuraient. « Oh, pardon, dit le docteur Miam en plaquant deux mainpieds sur ses joues. C’est simplement que… » Son klip se fondit en un ronronnement aigu. Il bourdonna un moment pour se reprendre. « Ohan, en tant que médecin, je dois te rappeler que ton système digestif n’a rien connu d’autre que la pâte nutritive depuis un bon moment, et le changement de régime alimentaire ne va pas se faire sans mal. » Ses joues se firent toutes rondes. « Mais en tant… en tant qu’ami, rien ne me réjouira plus que passer mon après-midi à te faire la cuisine. Ou même à cuisiner avec toi, si tu veux. »
La réaction d’Ohan fut une grande première. Sa bouche s’ouvrit toute grande, bien plus large que l’écartement de ses yeux, qui se fermèrent. Un sourire. « Oui. C’est ça que je veux. »
Le docteur Miam se mit au travail sans attendre. Il plaça dans la cuisine le siège d’Ohan, qui n’avait encore jamais servi, et aida le Sianat à s’installer. Puis il lui expliqua que faire avec quels légumes.
Ashby coula un regard à Corbin : l’alguiste, qui observait la scène d’un air placide, hocha la tête pour se confirmer une intuition secrète et tourna les talons.
« Corbin », dit Ashby. Corbin le regarda. Ashby soupira. Il n’était toujours pas ravi, mais on n’allait pas revenir en arrière. Après tout ce qu’ils avaient traversé… Oui, si Ohan pouvait passer outre, lui aussi. Il désigna le siège vacant près de lui. « Je suis sûr que les algues peuvent attendre. »
Corbin se figea un instant. « Merci. » Il s’assit. Il faisait tache, comme le petit nouveau à l’école qui ne sait pas trop où se mettre.
Ashby fit un geste en direction des mugs vides. « Tu veux de la tisane ? »
Corbin se servit, content de la suggestion. Il se servit aussi une tranche de gâteau d’épices. « Donc. Bon. » Il but une gorgée. « Comment va Pei ? »
Ashby, surpris d’une question si personnelle, haussa les sourcils. « Elle va très bien.
— J’ai entendu dire qu’elle allait passer quelque temps à bord.
— C’est exact. »
Corbin hocha la tête. « Bonne nouvelle. » Il but à nouveau et s’absorba dans la contemplation du gâteau d’épices.
Ashby examina l’alguiste un moment puis se tourna vers la cuisine. Il vit Ohan grignoter un bout de piquerave et lâcher un hoquet stupéfait. Le docteur Miam lui tapota le dos avec un rire. Les harmonies de sa voix exprimaient l’approbation.
Ashby sourit. Il buvait sa tisane et regardait son équipage. Ça lui suffisait.
Rosemary prit le casque sphérique que lui tendait Kizzy et le plaça sur sa tête. La base vint s’ajuster dans les rainures de son scaph. Un sifflement d’air sec lui frôla la figure quand les systèmes de survie s’activèrent. De l’autre côté du sas, Sissix, dans la même tenue, secoua la tête.
« Je n’en reviens toujours pas : tu ne l’as vraiment jamais fait ? » Sa voix sortait du petit vox fixé au casque de Rosemary.
« L’occasion ne s’est jamais présentée. »
Sissix sourit. « Tu dis souvent ça.
— Oui, ben, j’y travaille.
— D’accord, fit Kizzy en lui connectant un élément dans le dos. Montre-moi ton panneau de contrôle. » Rosemary leva le bras gauche : trois lumières vertes. « Tout est étanche. Chouette. Attends, c’est bien du vert, là ?
— Oui.
— Alors c’est bon. Désolée, je suis un peu défoncée. » Kizzy vit Sissix lever les yeux au ciel. « Quoi ? C’est ma journée de repos !
— Je n’ai rien dit, protesta Sissix.
— Tu sais, tu pourrais nous accompagner, dit Rosemary.
— Merci, mais, dans mon état, je risquerais de m’endormir. » Kizzy réfléchit un instant. « Pourquoi je n’ai jamais fait la sieste dehors ? Sérieusement, imaginez comme ce serait délicieux.
— Ouais, répliqua Sissix. Sauf si tu n’entends pas l’alarme de manque d’oxygène.
— Vu comme ça, j’ai plus envie.
— Attendez ! » La coursive résonnait soudain du bruit de mainpieds et de grondements qui annonçait l’arrivée du docteur Miam. Le Grum vint glisser deux comprimés jaunes à Rosemary. « Tu avais oublié ça.
— Oh, étoiles, merci ! » Elle retira son casque pour croquer les médicaments et fit la grimace. « Ça a un goût de plex.
— Comment tu connais le goût du plex ? gloussa Kizzy.
— J’ai été gamine. Tu n’as jamais léché du plex ? »
Le gloussement devint un rire. « Beurk ! Non !
— Tant pis pour le goût, expliqua le docteur Miam. Ça va t’empêcher de vomir dans ton casque, c’est l’essentiel. Et si, malgré tout, tu devais vomir, évite de paniquer, il suffit de…
— Ne l’inquiète pas inutilement, doc, l’arrêta Kizzy en lui tapotant le bras.
— Elle a le mal de l’espace !
— Tout va bien se passer.
— D’accord, d’accord, j’ai simplement envie qu’elle en profite ! » Le docteur Miam continua ses gargouillis pendant que Rosemary remettait son casque. « Tu sais, le scaph te va bien.
— Ah bon ? » Rosemary baissa les yeux sur l’épais tissu rouge.
« Oui, renchérit Kizzy. Tu es faite pour cette tenue. »
Sissix lui effleura l’épaule. « Tu es prête ?
— Je crois. » Rosemary, nerveuse, impatiente, avait les yeux rivés sur le sas.
Sissix hocha la tête. « Tycho, on est prêtes. »
Le vox mural s’activa. « D’ac’. Je garde un œil sur vous. Si vous vous éloignez trop, je vous fais signe.
— Merci. » Sissix entraîna Rosemary dans le sas et sourit à ses camarades. « À tout à l’heure !
— Amusez-vous bien ! cria Kizzy.
— Soyez là pour le dîner », ajouta le docteur Miam.
La porte intérieure se ferma. Rosemary regarda Sissix. Son cœur battait à se rompre. « C’est parti. »
Sissix lui prit la main quand le sas commença à se dépressuriser. L’écoutille coulissa. Elles s’avancèrent, leurs bottes retenues par l’artigrav. Elles avaient les orteils dans le vide. L’ouverture béante les attendait.
« Oh. » Rosemary regardait devant elle.
« Un peu différent, non, sans les hublots et les cloisons ? » Sissix souriait. « Tiens, essaie. » Elle tendit la main à l’extérieur.
Rosemary l’imita. Quand sa main sortit du champ artigrav, elle en sentit le poids changer… Disparaître. Gamine, elle avait fréquenté les aires de jeux en zéro-g, mais, ça, c’était différent. C’était pour de vrai. Le mode par défaut de l’univers. Elle éclata de rire.
« Prête ? demanda Sissix. Un. Deux. Trois. »
Un pas, et elles tombèrent. S’envolèrent. Glissèrent. La direction n’avait aucune importance. Ces mots n’avaient plus de sens. Il n’y avait pas de limites, pas de murs à l’aire de jeux. Elle était libérée du fardeau qu’elle portait sans le savoir – des os solides, des muscles denses, une tête lourde. Elles étaient dans le large, pour de vrai, en vraies spatiales. Et, tout autour, du noir, du noir, du noir, constellé d’étoiles joyaux et de nuages colorés. Un spectacle bien connu, une vue qu’elle contemplait chaque jour, mais, en cet instant, elle la voyait pour la première fois. Tout avait changé.
« Oh, étoiles. » Soudain, Rosemary comprenait pleinement l’expression.
« Viens », dit Sissix. Les propulseurs de ses bottes s’allumèrent. Elles s’éloignèrent du Voyageur.
Rosemary regarda derrière elle. Par les hublots, elle distinguait les cabines, les coursives familières, mais tout paraissait bien différent. C’était comme regarder une vid, ou l’intérieur d’une maison de poupées. Le vaisseau était si petit, si fragile.
« Rosemary. »
Elle tourna la tête.
Sissix, souriante, leva leurs mains jointes. « Lâche-moi. »
Elle laissa les doigts de Sissix lui échapper. Elles s’écartèrent en se tenant par les yeux. Rosemary pivota, loin de son vaisseau, loin de sa compagne, face au vide. Il y avait une nébuleuse, une explosion de poussière, de lumière, cadavre brûlant d’une antique géante. Dans les replis gazeux, des amas d’étoiles à naître scintillaient. Elle sentait tout son corps. Elle sentait son souffle, son sang, les liens qui unissaient chaque cellule. Tout, jusqu’au dernier atome, avait été forgé ici, projeté dans le large un instant de violence pour tournoyer sans fin, s’agglutiner, devenir lourd, massif, pesant. Mais c’était fini. À présent, tout flottait librement, revenu au lieu de la naissance.
Elle était parfaitement à sa place.
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