L'espace d'un an

Becky Chambers · Chapitre 22 sur 25

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L'espace d'un an

Jour 169. Le comité

JOUR 169, STANDARD UG 307

 

 

LE COMITÉ

 

« Veuillez placer votre scrib dans le réceptacle, dit l’IA dans l’antichambre.

— Pourquoi ? demanda Ashby.

— L’enregistrement non officiel de sons ou d’images est interdit dans les locaux du Parlement. »

Ashby balaya du regard les rangées de caméras au plafond. Il n’avait pas prévu d’enregistrer, mais ça lui semblait injuste. Après tout, il n’avait autorisé personne à le filmer. Mais il ouvrit sa sacoche, en sortit son scrib et le déposa dans un tiroir mural, comme demandé.

« Merci, dit l’IA. Le comité va vous recevoir. »

Ashby fit un pas en direction de la porte avant de s’arrêter. Il pensa à Jenks qui écoutait patiemment les discours des IA portuaires qu’il avait pourtant entendus des dizaines de fois. « Vous avez un nom ? »

L’IA ne répondit pas tout de suite. « Twoh’teg », dit-elle enfin. Un nom harmagien.

Ashby hocha la tête. « Merci de votre aide, Twoh’teg.

— Pourquoi voulez-vous connaître mon nom ? Vous ai-je offensé ?

— Non, non. Simple curiosité. Bonne journée ! »

En réponse, un silence stupéfait.

Ashby pénétra dans la salle de réunion. Les murs brillamment éclairés étaient ronds. Ni angles ni fenêtres. Le comité – huit personnes en tout – siégeait derrière une longue table en demi-cercle. Des Harmagiens, des Aéluons, des Aandrisks, des Quélins. Ashby avait bien conscience d’être le seul Humain. Il ne put retenir un coup d’œil à sa tenue : pantalon, veste à col, ses plus beaux habits. Kizzy l’avait sifflé en le voyant gagner la navette. Mais ici, devant les tissus magnifiquement teints et les accessoires luxueux des délégués, il se sentait mal fagoté. Crasseux, même.

« Capitaine Santoso, dit une Aéluonne. Bienvenue. » Elle lui désigna un bureau face à eux. Il s’assit. Le bureau, trop haut, le forçait à placer les bras dans une position désagréable mais le siège, du moins, était conçu pour les Humains.

Un Harmagien prit la parole. « Ce comité reçoit le capitaine Ashby Santoso, identifiant 7182-312-95, propriétaire et commandant du vaisseau tunnelier le Voyageur. Capitaine Santoso, comprenez-vous que tout ce que vous direz pendant cette réunion sera enregistré et conservé dans les archives publiques ?

— Oui. » Apparemment, on avait quand même besoin de son autorisation.

« Très bien. Nous allons commencer.

— Capitaine Santoso, dit l’Aéluonne, au nom du comité, je vous présente mes plus profonds regrets pour les dangers que votre équipage et vous avez rencontrés, ainsi que pour les dommages subis par votre vaisseau. Confirmez-vous que le comité des Transports vous a remboursé les réparations et qu’il s’est acquitté de vos honoraires ?

— Oui. » Il avait d’abord été surpris par la générosité de la somme reçue. Il n’aurait pas apprécié de devoir payer les réparations avec les honoraires perçus, au lieu de s’offrir du matériel, mais il aurait compris la logique des administrateurs. Et pourtant ceux-ci avaient paru désireux de l’apaiser. Leurs responsables des relations publiques devaient accumuler les heures supplémentaires.

« Et vous ne déplorez aucune mort, c’est bien ça ? demanda un Aandrisk.

— Nous avons perdu notre IA. Elle a souffert de défaillances en cascade et nous avons dû la réinitialiser.

— Au moins, dit l’Harmagien, personne n’a été blessé. »

Ashby inspira lentement.

« Le comité a pris connaissance de votre rapport sur l’incident survenu à Hédra Ka, dit l’Aéluonne. Mais nous aimerions que vous nous apportiez quelques précisions. »

Ashby hocha la tête. « Je ne demande qu’à être utile.

— Vous n’avez eu aucun contact avec des Torémis avant votre arrivée à Hédra Ka, exact ?

— Exact.

— Et vous n’avez parlé à aucun Torémi, sauf durant la réception à bord du transporteur harmagien, exact ?

— Exact. »

L’autre Aandriske intervint. « Ni dans les couloirs ni dans le sas, pas même quelques mots en passant ?

— Rien du tout.

— Le vaisseau torémi qui vous a attaqué vous a-t-il contacté avant de tirer ? demanda une Quéline.

— Pas un mot. Lovey – notre IA – l’a averti de ne pas pénétrer dans la zone de travaux. Elle n’a jamais reçu de réponse.

— Qu’a-t-elle dit exactement ?

— Je… Je ne sais pas. Elle lui a demandé de garder ses distances. Je suis sûre qu’elle s’est montrée aimable et polie. Elle l’était toujours.

— Je suis certaine que c’était parfait, dit l’Aéluonne en tançant la Quéline du regard. À la réception, un Torémi vous a-t-il menacé ou vous a-t-il mis mal à l’aise ?

— Pas que je me souvienne, non. Ils étaient un peu bizarres, c’est tout.

— En quoi ?

— Différents, tout simplement. D’un point de vue culturel. » Ashby chercha des explications plus utiles. « Je ne sais pas comment l’exprimer.

— Ce n’est pas grave, dit l’Aandrisk. Nous comprenons.

— Dans votre équipage, qui a été en contact avec les Torémis ? demanda la Quéline.

— Ma pilote et moi, c’est tout. À ma connaissance, personne d’autre ne leur a parlé.

— Pouvez-vous le garantir ?

— Si je…

— Observiez-vous votre équipage en permanence ? Pouvez-vous affirmer, avec une certitude absolue, que personne n’a rien dit qui ait provoqué les Torémis ? »

Les joues de l’Aéluonne virèrent au mauve. Ashby connaissait cette réaction : elle était agacée. « Ne nous trompons pas de coupables. Son équipage n’a rien fait de mal.

— Néanmoins, insista la Quéline en dévisageant Ashby de ses yeux noirs, je veux entendre sa réponse.

— Mes subordonnés n’ont pas quitté la salle de réception. Je n’en ai vu aucun parler avec les Torémis.

— Savez-vous si l’un d’eux a prononcé des remarques insultantes à l’égard des Torémis en leur présence, même sans s’adresser à eux directement ? »

Ashby fronça les sourcils. « Je n’en ai aucune idée. Ça m’étonnerait grandement. Mon équipage sait se tenir. » Dans un coin de sa tête, Kizzy et Jenks lui faisaient signe en souriant de toutes leurs dents. Mais, non, même eux ne seraient pas assez bêtes.

« Je n’en doute pas ! intervint l’Aandrisk, qui, lui aussi, adressa à la Quéline un regard noir. À l’évidence, ce conflit a des racines bien plus profondes que votre équipage n’aurait pu en créer.

— Peut-être, dit la Quéline. Mais je trouve intéressant qu’ils aient tiré sur son vaisseau et non sur l’un de nos ambassadeurs.

— Moi, ça me paraît logique, dit Ashby. Nous ouvrions une porte donnant sur un lieu où ils ne voulaient pas aller.

— Ou vers des gens à qui ils ne voulaient pas avoir affaire, ajouta l’Aéluonne.

— Certains d’entre eux seulement, corrigea l’Harmagien. Le clan dominant s’affirme décidé à…

— Nous en parlerons une autre fois », le coupa l’Aéluonne.

Ashby battit des paupières. Ils n’envisageaient pas sérieusement de maintenir l’alliance, quand même ? L’agression faisait une pilule un peu dure à avaler, même en tenant compte de l’attrait de l’ambi.

« Avez-vous assisté à des altercations entre les Torémis et les représentants de l’UG, pendant la réception ? reprit l’Aéluonne. Je sais que vous n’y êtes pas resté très longtemps, mais… »

Ashby réfléchit. « Non, je ne crois pas. Ma greffière, plus tard, a dit qu’à son avis les Torémis n’avaient pas été invités. »

L’Aandriske hocha la tête. « C’est confirmé par nos autres rapports.

— Les Torémis n’ont donc jamais menacé qui que ce soit ? demanda l’Harmagien.

— Non, répondit Ashby. La Nouvelle Mère paraissait aimable. Elle a dit, je cite, qu’elle avait hâte de voir nos cieux.

— Intéressant », dit l’Aéluonne. Elle regarda chacun de ses collègues tour à tour et ses joues s’illuminèrent. « Merci, capitaine Santoso. Nous vous demandons de rester sur cette planète jusqu’à demain, au cas où nous aurions d’autres questions à vous soumettre, mais, pour le moment, vous pouvez disposer. »

Ashby se redressa. « Quoi ? C’est tout ? »

L’Aandriske sourit. « Oui, votre rapport était très complet. »

Ashby se renfrogna. « Excusez-moi, je ne veux pas paraître grossier, mais j’ai fait un long trajet. Pourquoi n’aurions-nous pas pu avoir cette conversation par sib ?

— La politique de l’UG, en cas d’attaque contre des civils, est d’organiser une audience publique comprenant une analyse menée face à face avec les parties concernées, quand c’est possible.

— La politique, dit Ashby en hochant la tête. Bien sûr. » Il inspira profondément et regarda ses mains posées sur le bureau trop haut. « Malgré tout le respect que je vous dois, délégués, votre politique était censée protéger mon équipage. Je vous faisais confiance. J’étais persuadé qu’on ne nous enverrait pas dans un secteur où nous serions exposés à d’autres dangers que ceux inhérents à notre mission. » Il s’efforçait de garder la voix calme. « Vous nous avez envoyés sur une planète où nous n’aurions jamais dû aller. Vous envisagez d’y envoyer d’autres gens. Vous exposez nos vies sans nous en avertir, et, maintenant, vous organisez des réunions pour discuter des politiques à appliquer.

— Merci, capitaine, dit la Quéline d’un ton froid. Ce sera tout.

— Non, dit l’autre Aandrisk. Laissez-le parler. » Il dévisagea Ashby en hochant la tête. « Il vient de loin, en effet. »

Ashby déglutit. Que lui prenait-il ?

« Allez-y, capitaine, dit l’Aéluonne.

— Écoutez, je ne suis pas spécialiste. Je ne suis pas fonctionnaire, je ne siège à aucun comité, vous en savez bien plus long que moi. Je ne sais même pas si mon équipage n’a pas eu des remarques offensantes à l’égard des Torémis. Je ne le pense pas, mais je ne peux pas en jurer. Et quand bien même ? Un spatial dit une bêtise au cours d’une réception, et ça suffit à déclencher une guerre ? Vous voulez ouvrir notre espace à des gens pareils ? Vous savez, mon vaisseau a failli se disloquer, j’ai perdu un membre d’équipage et, oui, honnêtement, je suis content qu’il n’y ait toujours aucun tunnel pour aller chez eux. Vous voulez que des gens comme eux, qui tuent si facilement, se baladent dans les spatioports, circulent dans les voies de cargos ? Bientôt, un marchand se fera tuer pour un désaccord sur les prix, ou un bar sera détruit parce qu’un ivrogne les aura pris à rebrousse-poil. C’est ce que vous voulez ? » Il secoua la tête. « Je ne sais pas pourquoi ils nous ont attaqués. Le problème, c’est que vous non plus. Sinon je ne serais pas ici. Alors, tant que vous n’avez pas établi une politique qui garantisse que plus jamais un Torémi n’ouvrira le feu sur un bâtiment civil, je pense que vous devriez les tenir à l’écart. »

Un long silence. Ashby baissa les yeux. L’Aéluonne finit par prendre la parole. « Vous dites que vous avez perdu quelqu’un de votre équipage. L’IA ?

— Oui. »

Les tentacules de l’Harmagien se courbèrent. Quel qu’en soit le sens, Ashby s’en fichait.

« Je vois. » L’Aéluonne le regarda. Ses joues changeaient lentement de couleurs. « Capitaine Santoso, pourriez-vous attendre quelques minutes à l’extérieur ? »

Ashby sortit. Dans l’antichambre, il s’assit sur un sofa trop mou, les mains croisées, les yeux baissés. Le temps s’écoula en silence.

Un vox s’activa. « Capitaine Santoso ? dit Twoh’teg.

— Oui ?

— Merci d’avoir attendu. Le comité a décidé que vous n’auriez pas à répondre à d’autres questions. Les délégués apprécient beaucoup que vous ayez pris le temps de venir aujourd’hui. Vous êtes libre de quitter la planète.

— Oh. Je les ai mis en boule, alors ? »

Un silence. « Pas du tout. Mais ne m’en demandez pas davantage, je n’ai pas le droit de parler de ce qui se passe en comité. » Le tiroir mural contenant le scrib d’Ashby s’ouvrit. « Bon vol, capitaine. »

Source ux : Le Fil – site d’informations o ciel

pour la Flotte exodienne (public/klip)

Nom/date item : Résumé ash info – Négociations d’alliance Torémis –

222/306

Encryption : 0

Chemin traduction : 0

Transcription : 0

Identi ant nodal : 7182-312-95, Ashby Santoso

Après des décades de délibérations, le Parlement de l’UG a voté la dissolution de l’alliance avec les Torémis Ka. Le vote a été serré ; la dissolution l’a emporté de neuf points. La plupart des représentants ont respecté les alignements d’espèces, mais les Harmagiens ont fait preuve d’une grande disparité : les pour et les contre étaient presque aussi nombreux.

L ’opposition était conduite par l’Aéluonne Tasa Léma Nimar et l’Aandrisk Reskish Ishkarethet. Léma, opposée à l’alliance depuis les premiers jours du projet, a déclaré aujourd’hui dans la salle du Parlement : « Le bien-être de nos citoyens doit être la priorité des activités parlementaires. Introduire la violence dans notre espace au nom du béné ce matériel, et au prix de vies civiles, serait irresponsable. Tant que nous ne pouvons pas assurer la sécurité de nos concitoyens, il est inacceptable de maintenir l’alliance. » Les déclarations d’Ishkarethet allaient dans le même sens : « Après avoir parlé avec ceux qui ont eu la chance de revenir vivants d’Hédra Ka, je n’ai pas le moindre doute : la porte doit rester fermée. »

L ’Harmagien Brehem Mos Tosh’mal’thon, l’un des principaux artisans de l’alliance, a objecté : « La déléguée Léma cherche à ne pas trop disperser les troupes aéluonnes bien plus qu’à protéger les civils. Elle prend soin d’oublier que les escarmouches militaires entre nos espèces respectives ont débouché sur la fondation de l’UG. Les nouvelles alliances comportent toujours des risques et rencontrent souvent des obstacles au cours de leur mise en chantier. Bien sûr, les vies perdues à Hédra Ka sont une tragédie, mais nous ne devrions pas trop nous hâter à rompre tout contact suite à cet incident. Les béné ces potentiels pour nos espèces l’emportent sur les risques. » Après le vote, Tosh’mal’thon a déclaré qu’il continuerait de soutenir les échanges avec les clans torémis « proches des valeurs de l’Union galactique ».

Il n’y a actuellement aucun vaisseau de l’UG dans l’espace torémi, mais les rapports émis depuis la zone frontalière indiquent que le con it armé entre les clans n’a pas molli.

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