L'espace d'un an

Becky Chambers · Chapitre 16 sur 25

Pages du PDF

L'espace d'un an

Jour 45. 25 octobre

JOUR 45, STANDARD UG 307

 

25 OCTOBRE

 

« Alors, demanda Ashby, tu peux réparer ? »

Jenks inspecta les entrailles exposées du scrib d’Ashby avec l’attention d’un chirurgien. « Je peux t’arranger ça, mais ça ne sera pas une réparation permanente. Il faut remplacer la matrice pixellaire. Facile à bricoler, mais je n’en ai pas sous la main.

— Tu peux au moins l’empêcher de sauter de flux en flux ?

— Oui. L’image risque de se dégrader d’ici quelques décades, mais pas… Attends. Oh-oh. » Une pause. « Tu entends ? »

Ashby tendit l’oreille. Des cris dans le couloir. Ça venait de l’alguerie. « Oh non, encore ? » soupira-t-il.

Jenks leva les yeux au ciel. « Franchement, on gagnerait du temps si l’un des deux avait la gentillesse de balancer l’autre dans l’espace une bonne fois pour toutes. »

Ils suivirent le bruit des voix, ce qui ne leur donna pas grand mal. En s’approchant, ils discernaient des bribes de la dispute.

« … absolument incompétente… » C’était Corbin.

« … n’étais pas un emmerdeur professionnel… » Sissix.

« … aucun respect pour mon travail… »

« … communiquer comme un adulte normal au lieu de… »

« Je communique ! Mais tes sales oreilles de lézard ne… »

Merde, Corbin ! Ashby pressa le pas.

« Hisk ! Ahsshek tes hska essh…

— Oui, oui, siffle tant que tu veux, ça ne change rien au fait que je…

— Ça suffit ! » lança Ashby quand il entra dans l’alguerie.

Jenks resta sur le seuil, assez loin pour se montrer poli, assez près pour ne rien manquer.

« Ashby ! s’écria Sissix, plumes hérissées, dis à ce gros connard spéciste que…

— J’ai dit : “Ça suffit.” » Ashby les foudroya du regard. « Je veux savoir de quoi il s’agit. »

Corbin et Sissix se mirent à gueuler en même temps. Ashby leva les mains : « L’un après l’autre.

— Ta pilote, dit Corbin du même ton qu’un père excédé dit “ta fille” à sa partenaire, a poussé les lignes d’induction au-delà de leur capacité. Ce qui a fait griller mes valves de pression, et maintenant regarde. » Ashby se tourna vers le distributeur de carburant. Il ne voyait pas le problème, mais, dans certains tuyaux, la boue verte ne circulait plus.

« Je ne pouvais pas deviner qu’il avait remplacé la valve par un modèle inférieur. » Sissix jeta à Corbin un regard noir. « Et je ne comprends toujours pas ce qui lui a pris.

— C’était la seule que j’avais sous la main ! Au cas où ça t’aurait échappé, ça fait un bail qu’on n’a pas eu d’escale d’approvisionnement. Soit je me contentais d’un modèle inférieur, soit je remplaçais l’appareil tout entier. Ce que je vais devoir faire, grâce à toi.

— Oui, c’est de ma faute, parce que tu avais pris la peine de me prévenir. Oh, attends, non ! Tu ne m’avais rien dit.

— J’en ai parlé avant-hier dans la cuisine.

— C’est pas à moi que tu parlais ! Tu te plaignais au docteur Miam ! Comment j’étais censée savoir que ça se répercuterait sur ma marge de manœuvre pour piloter…

— En d’autres termes, tu as délibérément choisi de ne pas prêter attention à ce que je disais. Peut-être que, si tu tenais un tant soit peu compte des besoins des autres au lieu de te regarder le nombril, tu…

— Stop. » Ashby inspira profondément. « Laissez-moi vérifier que j’ai bien compris. Cette dispute, qu’on entendait depuis le pont supérieur, concerne un incident mineur et une valve endommagée.

— Mineur ? Non, ça va me prendre la journée pour…

— Mineur. Tu as perdu un système sur six. Le carburant circule toujours, oui ou non ?

— Oui, grogna Corbin, mais c’est une question de…

— Très bien. Alors, à l’avenir, toi, Corbin, tu préviendras Sissix de toutes les modifications matérielles que tu feras, parce que tu ne peux pas espérer qu’elle soit télépathe ou qu’elle devine ce qui se passe ici. Et tu ne prononces pas ce mot à bord de mon vaisseau, c’est bien compris ? Ni devant Sissix ni devant personne. C’est inacceptable. Présente-lui tes excuses immédiatement.

— Je n’ai pas…

— Immédiatement ! »

Corbin vira à l’écarlate. « J’m’excuse, grinça-t-il.

— Quant à toi, Sissix, vas-y plus doucement quand on saute : cette valve n’aurait jamais dû griller aussi vite.

— On est en retard, expliqua Sissix. Il faut bien…

— Je me fous qu’on soit en retard d’une décade. Je me fous qu’on soit en retard d’un standard ! Je ne risquerai pas de me retrouver à la dérive après être arrivé si loin. Sois plus prudente. » Il les fusilla tous les deux du regard. « Je ne le dirai qu’une fois : arrêtez ces chamailleries. Ça me rend dingue. Ça rend dingue l’équipage tout entier. Je sais que le voyage est long, et je sais qu’on est tous crevés, mais je refuse de faire le trajet jusqu’au noyau en vous écoutant beugler. Faites la paix. Si c’est au-dessus de vos forces, faites semblant. Je ne veux pas recommencer la même conversation… »

Le vox s’activa. « Eh, Ashby ? » C’était Kizzy. « J’ai besoin de toi. Pour un truc.

— Ça peut attendre ?

— Euh… ben, pas vraiment, non, sauf si peut-être je lui dis…

— Si tu dis quoi à qui ? »

Un bruit de pas. La voix de Rosemary remplaça celle de Kizzy. « Ashby, on est en communication avec un exécuteur quélin. »

Derrière la greffière, Ashby entendait Kizzy demander : « Tu crois que je l’ai mis en colère ? Je ne me rends jamais compte, vu que leurs figures ne bougent pas. »

Ashby ferma les yeux et poussa un long soupir. « Lovey, transfère l’appel ici. »

Corbin s’écarta pour laisser Ashby s’asseoir à son bureau. Les pixels se mirent en place. Un Quélin mâle apparut, ses traits blindés impassibles, ses yeux brillant d’un éclat noir.

« Ici le capitaine Ashby Santoso. Que puis-je faire pour vous ?

— Ici l’exécuteur Bével du Bureau de défense interstellaire. Selon la section 36-28 de l’amendement de sécurité frontalière, vous êtes sujet à une fouille complète de votre vaisseau et à une inspection de tout votre équipage.

— Nous avons déjà été scannés à notre entrée dans l’espace quélin. Avons-nous fait quelque chose de mal ?

— C’est une fouille aléatoire. Le Bureau de défense interstellaire a le droit de fouiller tous les vaisseaux qu’il désire, indépendamment de toute infraction potentielle.

— Je suppose que ma greffière vous a envoyé notre licence de tunnelage et notre plan de vol.

— Nous avons reçu les documents nécessaires, et votre droit de traverser notre espace a été confirmé.

— Je ne veux pas causer de difficultés, mais nous sommes pressés. Ai-je le droit de refuser cette fouille ?

— Tout refus entraînerait la saisie possible de votre vaisseau et l’incarcération de tous les passagers. Le refus d’obtempérer aux ordres donnés par les inspecteurs est une violation de notre accord d’adhésion à l’UG et peut entraîner les poursuites prévues par l’ordre exécutif 226-09.

— Nous vous attendons à bord.

— Préparez-vous à notre arrivée dans dix minutes », conclut l’agent Bével avant de couper la communication.

Les pixels se dissipèrent.

« Un type charmant, commenta Jenks. Dans les fêtes, il doit mettre une ambiance de dingue.

— Seulement après avoir rempli le formulaire adéquat, corrigea Ashby en se frottant l’arête du nez. Ça fait chier ! »

Le monte-charge s’ouvrit. Rosemary et Kizzy en sortirent. « Tout va bien ? demanda Kizzy. Je nous ai causé des ennuis ? En fait, je ne devrais jamais répondre, je perds tous mes moyens…

— Personne n’a d’ennuis, mais il faut les laisser nous fouiller à nouveau.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils l’ont décidé, parce qu’ils sont quélins et parce que ce ne sont pas des gens qu’il faut contrarier.

— Il paraît que, les fouilles, c’est vraiment pénible, dit Sissix.

— La dernière s’est bien passée.

— Oui, mais il s’agissait d’un scan sommaire destiné à détecter la présence de tech illégale et d’armes. Cette fois-ci, crois-moi, ils vont tout retourner. Il paraît même qu’ils procèdent à des analyses de sang.

— Dans quel but ? » demanda Rosemary.

Jenks soupira. « À cause de l’enfoiré qui avait le sang plein de bots explosifs, je te parie. Tu te souviens ? Ça remonte à quelques standards. Un crétin de spéciste qui voulait marquer le coup en passant une frontière. Il ne les avait même pas programmées convenablement. Il n’a réussi qu’à se faire exploser la caboche.

— Marrant, ça, c’est toujours les spécistes qui gâchent la vie des gens normaux », laissa tomber Sissix. Corbin grogna, mais elle s’éloigna sans lui laisser le temps de répondre. « Je vais chercher Ohan. »

Ashby regardait Kizzy et Jenks tour à tour. « Vous deux, vous avez planqué de quoi les faire hurler ? Même un tout petit truc ?

— Je ne crois pas, dit Jenks après avoir bien réfléchi.

— Non, confirma Kizzy. On a fini le vlan maison d’Ours la décade dernière. » Elle s’interrompit et porta la main à sa bouche. « Oh, cul !

— Quoi ? » demanda Ashby.

Sa main remonta vers le sommet de son crâne pour se tordre une mèche de cheveux. « J’ai un sac de smash dans mon tiroir à chaussettes.

— Heureusement que tu y penses maintenant. Va le jeter dans le moteur.

— Mais… » Les épaules de Kizzy s’affaissèrent. « Ici, au milieu de nulle part, le smash, c’est introuvable. Je le gardais pour une grande occasion. »

Ashby n’était pas d’humeur à supporter les raisonnements de Kizzy. « Je ne t’ai pas demandé ton avis. Jette-le dans le moteur. Tout de suite.

— Allez, Kizzy. » Jenks lui prit le poignet pour l’entraîner vers le monte-charge. « Allons commettre cet acte tragique.

— Je déteste les Quélins, gémit-elle. Ce sont des petits chefs débiles et personne ne peut les blairer. » Elle baissa le ton en pénétrant dans la cabine. « Et si on le fumait en vitesse, tu crois qu’ils s’en apercevraient ?

— Je t’entends parfaitement, Kizzy, lança Ashby.

— C’est normal que j’essaie », rétorqua-t-elle alors que la porte se refermait.

Rosemary, même si elle avait déjà vu des Quélins en vid, n’était pas préparée aux machins cliquetants qui franchirent les portes de la soute. Malgré tous ses efforts pour trouver un autre moyen de les décrire, elle en revenait chaque fois à « homards centaures ». Des exosquelettes chitineux de couleur bleue, de longs abdomens horizontaux, des torses segmentés hérissés de membres aux trop nombreuses articulations, le tout surmonté d’une sorte de masque. Les carapaces étaient marquées de symboles et incrustées de pierres polies. Certes, on ne devait pas juger une espèce à son apparence, mais, entre leur physique noueux et la communication vid qui avait précédé leur arrivée, elle ne les trouvait guère sympathiques.

Le reste de l’équipage n’était pas plus à l’aise, ce qui la réconfortait. Tout le monde savait que les Quélins étaient xénophobes, et on les voyait rarement hors de leur territoire. D’après les lectures de Rosemary, leur inclusion dans l’UG était un arrangement pratique. Les Quélins disposaient de vastes réserves de ressources naturelles, et c’étaient les Harmagiens, riches de crédits et de tech avancée, qui avaient proposé de les accueillir au sein de l’UG. Non que les Quélins et les Harmagiens s’apprécient, mais l’appât du gain l’emportait toujours sur l’antipathie.

Six Quélins pénétrèrent dans la soute. À leur tête marchait celui à qui Ashby avait parlé : l’exécuteur Bével. Il donna des ordres à ses subordonnés – du moins Rosemary, qui ne parlait pas tellerais, le supposait-elle. Quatre s’en allèrent en brandissant des scanners qui bipaient sans cesse. Leurs pattes pointues claquaient sur le pont métallique.

« Alignez-vous pour le scan », dit Bével. Un préambule chaleureux.

L’équipage obéit. Rosemary se retrouva à côté de Sissix. Les deux femmes échangèrent un regard ; Sissix leva les yeux au ciel en secouant la tête, agacée.

Bével tendit une patte vers Ohan. « Ils ne vont pas bien ? » Rosemary s’aperçut qu’Ohan tremblait. Pas très fort, mais ça se remarquait.

« Ils sont vieux et malades, expliqua le docteur Miam. Ce n’est pas contagieux. Ils souffrent d’une maladie dégénérative des nerfs qui leur rend la station debout pénible. »

Bével ne quittait pas Ohan des yeux mais, comme il n’avait ni paupières ni muscles faciaux, impossible de lire leur expression. « Ils peuvent s’asseoir.

— Merci », dirent Ohan.

Ils se laissèrent glisser par terre en s’efforçant à la retenue. Peut-être le Quélin était-il raisonnable.

Bével se tourna vers le docteur Miam. « Nous allons devoir examiner leur dossier médical afin de confirmer votre déclaration. » Ou peut-être pas.

L’autre Quéline tira un appareil d’un sac pendu à son flanc. « Nous allons à présent scanner votre sang, votre hémolymphe ou votre fluide génétique principal, afin de repérer les contaminants, les pathogènes, les nanobots illégaux et toute autre substance interdite ou dangereuse. Si vous vous en savez porteurs, dites-le-nous sans attendre. »

Elle se tut pour leur permettre de répondre. Nul ne dit rien.

« Je vais procéder au scannage. » Elle s’approcha de Jenks, en bout de file, et l’observa quelques secondes. « Vous êtes d’une taille inhabituellement petite.

— Et vous, vous avez une foultitude de jambes », répliqua Jenks en tendant une main.

La Quéline, sans répondre, appliqua le scanner contre sa paume. Il y eut un petit clic, et Rosemary entendit Jenks siffler entre ses dents. La Quéline examina le scanner. Apparemment satisfaite, elle passa à Ashby.

Jenks regarda sa main. « Quoi, pas de pansement ? Non ? Vraiment ? Bon. Merci. »

La Quéline examina tout le monde tour à tour. Rosemary tendit sagement la main. La piqûre du scanner était désagréable mais pas douloureuse. Même si son sang n’avait rien de particulier, elle ne put retenir un soupir soulagé quand la Quéline passa au suivant. Ces intells la mettaient sur des charbons ardents.

Même sans pouvoir lire l’expression de la Quéline, chacun vit qu’elle réagissait à l’examen de Corbin. L’exécuteur Bével s’en aperçut comme les autres et s’approcha aussitôt. Il consulta le scanner, et les deux inspecteurs se lancèrent dans une conversation incompréhensible.

« Artis Corbin, déclara Bével, selon la section 17-6-4 de l’accord de protection de l’intégrité génétique, je vous place en état d’arrestation.

— Quoi ? » s’exclama Corbin. La femme était déjà sur lui. Elle lui entrava les mains avec une corde à énergie et le poussa vers la sortie. « Je… Je n’ai rien fait ! »

Ashby se précipita sur eux. « Exécuteur, que… »

Bével l’interrompit. « Vous allez tous être interrogés. Nous vous retiendrons ici même. Les interrogatoires se dérouleront dans un lieu de notre choix une fois que nous aurons terminé la fouille de votre vaisseau. Selon la section 35-2 de la loi de régulations punitives, toute demande de protection juridique sera refusée.

— Hein, quoi ? s’écria Ashby. Que se passe-t-il ? »

Rosemary essaya de rester calme. Personne n’avait rien fait de mal, à ce qu’elle en savait, et si les Quélins n’avaient pas encore remarqué son identité bidouillée, elle était sans doute tranquille. Quant à Corbin, nul n’était moins susceptible que lui de violer la loi. C’était forcément une erreur.

« Vous n’êtes pas en état d’arrestation, dit Bével, et vous n’êtes pour l’instant accusés de rien. Toute résistance aux ordres de votre interrogateur entraînera votre emprisonnement. »

Jenks le foudroya du regard. « Le capitaine vous a posé une question. Qu’est-ce qu’on a fait ?

— Jenks, arrête », fit le docteur Miam.

La Quéline escorta Corbin jusqu’au sas. « Ashby ! cria-t-il avant qu’elle le pousse dehors. Ashby, je n’ai…

— Je sais, Corbin. On va régler tout ça. » Le capitaine se retourna vers Bével, furibond. Rosemary ne l’avait jamais vu dans une telle colère. « Où l’emmenez-vous ? Qu’a-t-il fait ? »

L’exécuteur Bével fixa sur Ashby ses petits yeux noirs. « Il existe. »

Ils scannèrent sa bracelette et confisquèrent ses vêtements. Il avait tant crié que sa gorge était à vif, mais personne ne lui adressa la parole. Personne d’ailleurs ne prononça le moindre mot de klip. Leurs phrases cliquetaient. Leurs yeux cliquetaient. Leurs pieds cliquetaient à chaque pas. Il se serait cru dans une ruche métallique – obscure, chaude, humide, et qui cliquetait, cliquetait, cliquetait.

Il ne savait pas à quelle distance se trouvait le Voyageur. On l’avait fait monter à bord d’un autre vaisseau. Ou bien d’une station orbitale ? Il l’ignorait. Il n’avait vu ni hublot ni écran. On l’avait balancé dans une vaste salle, grande comme le ventre d’un cargo. Le pont était creusé de fosses profondes d’au moins quatre mètres. En regardant bien, tout au fond, il discernait des yeux qui le fixaient.

Il essayait de se couvrir. Les Quélins se promenaient tout nus, mais eux avaient des carapaces. Ils n’avaient pas besoin de se couvrir. Ils n’étaient pas faits de chairs molles, de poils, de plis, de creux, de vilains replis qu’on aurait préféré ne montrer à personne. Il aurait bien aimé avoir une carapace. Il aurait bien aimé appartenir à une espèce dotée de piquants, de cornes, de trucs plus imposants qu’un sac de peau fragile. Il aurait bien aimé que la peur soit du côté des Quélins.

Ils le poussèrent sans douceur jusqu’à une fosse vide. « Non, dit-il en essayant d’empêcher sa voix de trembler. D’abord, dites-moi ce que j’ai fait de mal. Je suis un citoyen de l’UG et j’ai des… »

Il regretta vite d’avoir parlé.

L’un des Quélins le saisit entre ses membres supérieurs pour lui plaquer le dos contre son torse blindé. Des bras segmentés se refermèrent autour de lui comme une cage. L’autre s’aplatit complètement, la face tournée vers le sol. Corbin n’avait pas remarqué l’épaisseur de la carapace qui protégeait l’arrière de leur crâne. Un dôme bleu-noir, incurvé, lisse, sillonné de vieilles cicatrices.

Et il chargea. La tête arrondie s’enfonça dans sa poitrine. La douleur le transperça. Il s’étouffa, couvrant de salive la nuque de l’agresseur, qui ne s’en soucia guère, recula et recommença à charger.

Oh non, pitié…

Il entendit ses côtes se briser avant de ressentir la douleur. Il s’entendit hurler avant de reconnaître sa propre voix. Il s’affaissa entre les pattes du Quélin, mais on ne le laissa pas tomber par terre. L’autre lui fonça dessus une troisième fois.

Le premier avait dû finir par le lâcher : il était allongé et vomissait en tremblant comme une feuille. Il sentait ses côtes brisées s’enfoncer dans ses muscles à chaque haut-le-cœur. Des gémissements sortaient de sa bouche mais s’interrompaient chaque fois que ses poumons cherchaient un peu d’air.

On le jeta dans la fosse. Il dégringola sur le métal froid et tomba la tête la première. Son nez se cassa, il sentit un flot de sang en jaillir. La Quélin qui lui avait foncé dessus lui cria une phrase en klip. Il ne penserait à rien d’autre pendant bien des heures.

« Et maintenant la ferme, clone ! »

Ashby fut le dernier à revenir de l’interrogatoire. Il rejoignit ses compagnons à la grande table. L’équipage avait l’air épuisé. Même Ohan étaient présents, assis sur un banc, enroulés dans une couverture. Le docteur Miam avait servi quelques gâteaux de printemps. Personne n’y touchait.

« Oh, étoiles, fit Kizzy en venant le serrer contre elle. J’ai cru que, toi aussi, ils t’avaient enfermé.

— Je vais bien.

— Ils t’ont gardé six heures !

— Ça m’a paru plus long. » Il se laissa tomber sur une chaise. Le docteur Miam posa devant lui un bock de mik. Il le saisit à pleines mains pour sentir la chaleur se diffuser dans sa chair. Un instant, il resta immobile, puis il prit une grande inspiration et regarda son équipage. « Vous étiez au courant ? »

Tout le monde secoua la tête. « Me doutais de rien », dit Jenks en allumant sa pipe à rouseau. Les cendres renversées sur l’assiette devant lui trahissaient qu’il en avait déjà fumé deux.

« On essayait de savoir si Corbin l’ignorait ou non, dit Sissix.

— Et ?

— On pense qu’il l’ignorait », répondit Jenks. De la fumée s’échappait d’entre ses dents. « Tu as vu sa tête quand ils l’ont emmené ? Il ne comprenait rien.

— J’ai ressorti un vieux test sanguin, dit le docteur Miam. Ça ne fait aucun doute. Son ADN comporte des anomalies qu’on ne peut pas expliquer autrement.

— Pourquoi ne l’avais-tu jamais remarqué ? demanda Ashby.

— Ces indices, on ne les trouve que si on sait exactement quoi chercher. Je n’avais aucune raison de me méfier.

— Ça ne change rien. J’espère que vous le savez tous. Corbin est un individu intell, et je me fiche pas mal de ses origines. Je sais que, tous, nous avons… des difficultés avec lui. » Il coula un regard vers Sissix, qui émiettait un gâteau du bout d’une griffe. « Mais il fait partie de l’équipage, et nous devons l’aider. » Il remarqua soudain une absence. « Où est Rosemary ? Elle n’est pas revenue ? » Les Quélins avaient-ils découvert la vérité à son sujet ? Étoiles, combien de compagnons allait-il perdre aujourd’hui ?

« Si. Elle est dans son bureau, répondit Sissix. Depuis qu’ils l’ont relâchée, elle épluche les textes de loi pour trouver une issue au problème de Corbin. »

Ashby se jura d’augmenter sa greffière dès l’achèvement du tunnel. « Je vais aller l’aider. » Il repoussa sa chaise.

« Pas la peine. » Rosemary entra, scrib à la main et stylo à pixels derrière l’oreille. « Mais il faut qu’on parle.

— Vas-y. »

Elle s’assit. « Corbin est détenu dans une station orbitale de surveillance. Ils l’y garderont indéfiniment et jusqu’à ce que son cas soit étudié.

— Ensuite ?

— Si on ne fait rien, il sera expédié sur une colonie pénitentiaire quéline. Des camps de travail, à ce que j’ai pu lire. Apparemment, presque tout le minerai de téracite qui circule dans l’UG est extrait par des prisonniers quélins.

— Quelle nouvelle charmante, grommela Jenks. Je suis content de savoir d’où viennent mes circuits imprimés.

— Comment peuvent-ils se le permettre ? demanda le docteur Miam. Corbin est un ressortissant de l’UG.

— Non, expliqua Rosemary. Le clonage étant illégal dans la plupart des territoires de l’UG, le seul fait d’être né n’assure aucun droit aux individus clonés. Ils doivent déposer une demande de naturalisation suivant les mêmes modalités que les espèces hors de l’Union galactique, même s’ils ont toujours vécu en son sein.

— Ce n’est pas juste.

— Non, fit Jenks. Mais dis-toi bien que la situation est très rare. Le législateur ne va pas se fatiguer à concevoir des textes pour un problème que rencontrent quelques centaines de personnes au maximum. Les cloneurs, on n’en trouve qu’en territoires hétérodoxes, et je doute vraiment qu’ils soient nombreux à regagner l’UG. La question ne doit se poser que très rarement.

— Exactement, confirma Rosemary. Et, du coup, la politique officieuse qu’on applique lorsqu’un clone est identifié, c’est de s’en remettre aux lois locales. Si nous avions appris le secret de Corbin dans l’espace harmagien, disons, il serait contraint d’entamer les démarches de régularisation, mais ça ne lui vaudrait qu’une note en bas de son fichier d’identité. Le seul qu’on aurait arrêté, ce serait son père. L’arrestation est sûrement en cours, d’ailleurs.

— Quelqu’un a des infos sur son père ? demanda Kizzy.

— Il est toujours dans la station orbitale d’Encelade, je crois, répondit Ashby. Ils ne se parlent plus. » Il se tourna vers Rosemary. « J’ai bien compris ? Puisque Corbin n’est pas citoyen de l’UG, aucun de nos traités ne peut nous permettre de le récupérer ?

— Non. Mais il y a une solution. Pas… » Elle se racla la gorge. « Pas idéale, je l’avoue.

— Je m’en doutais un peu.

— L’accord d’adhésion à l’UG précise que les Quélins doivent respecter tous les documents légaux concernant les citoyens de l’UG en transit dans leur espace, expliqua Rosemary en tripotant son stylo. Cette clause vise par exemple le cas d’un Humain et d’une Harmagienne unis par un partenariat reconnu par l’espace harmagien.

— Beurk, gémit Kizzy.

— Spéciste ! protesta Jenks.

— Je ne suis pas spéciste : ils sont répugnants.

— Ce n’était qu’un exemple, reprit Rosemary. Ils ne pourraient pas faire valider leur union par les Quélins, qui ne reconnaissent pas les couples inter-espèces. Mais, comme ils sont déjà enregistrés dans un autre territoire de l’UG, les Quélins doivent leur accorder les droits afférents à leur union.

— C’est-à-dire ? demanda Ashby.

— Supposons que leur vaisseau s’écrase et que l’un des deux meure ; les autorités quélines devraient reconnaître à l’autre les droits d’héritage, même s’ils les refuseraient à un de leurs ressortissants.

— Compris. Et quel rapport avec Corbin ?

— Quand on dépose une demande pour devenir citoyen de l’UG, on doit avoir un responsable légal pendant toute la procédure. Un ressortissant de l’UG qui se porte garant du candidat.

— Oui, ç’a été mon cas, dit le docteur Miam.

— Comment fait-on ? demanda Jenks.

— C’est surtout une formalité. L’idée, c’est qu’il y ait quelqu’un qui aide à vous intégrer. Qui s’assure que vous appreniez la langue, les lois, l’éthique et la culture locale, tout ça. Qui vous aide à remplir les dossiers à temps. Qui vous accompagne à l’audience. Un système de parrainage, si vous voulez.

— Dans le cas de Corbin, c’est incohérent, objecta Kizzy. Il n’a pas vraiment besoin d’apprendre le klip.

— Et si Corbin avait un responsable légal, demanda Ashby, les Quélins seraient obligés de le libérer et de le confier à cette personne ?

— Oui, mais on n’a qu’une toute petite fenêtre de tir. Il faut remplir la paperasse, la faire approuver par l’UG et l’envoyer aux Quélins avant que Corbin soit jugé. J’ai un… un ami que je peux contacter. Un petit fonctionnaire. Quand il constatera que c’est une urgence, il se dépêchera de signer, j’en suis sûre.

— Le même ami qui… » Jenks termina sa question en désignant la bracelette de Rosemary.

« Oui, dit-elle en baissant les yeux sur son poignet.

— On a combien de temps avant que les Quélins jugent Corbin ? demanda le docteur Miam.

— Impossible à dire. Quelques jours, quelques décades ? Le procès pourrait même avoir déjà commencé, mais j’en doute. À ce que je sais du système judiciaire quélin, ils ne sont pas du genre à se presser.

— Très bien, dit Ashby. Où dois-je apposer mon pouce ?

— Tu ne peux pas être son responsable. » Rosemary, mal à l’aise, prit une longue inspiration. « Il y a un hic. Un hic stupide inventé par des bureaucrates minables, mais un hic.

— Balance.

— Les lois quélines sur le clonage ne sont pas seulement strictes, elles sont carrément… inflexibles. Je n’en ai étudié que les grandes lignes, mais, apparemment, voici quelques siècles, les Quélins ont traversé une guerre interplanétaire sanglante, avec des histoires de clonage, d’eugénisme et de plein de saletés. Aujourd’hui, pour eux, il ne s’agit pas seulement d’une pratique contraire à l’éthique : c’est fondamentalement maléfique. Pour eux, l’existence même de Corbin est une menace. Du coup, leurs lois sont beaucoup plus précises que celles des autres espèces. Ils ont sérieusement envisagé la possibilité que des clones pénètrent leur espace.

— Et ?

— Et, traités avec l’UG ou non, ils ne remettront Corbin à personne d’une espèce qui interdit le clonage. À leurs yeux, ils font une faveur à ces espèces en l’empêchant de regagner la Galaxie. » Elle se racla la gorge. « La seule façon de récupérer Corbin, c’est que son responsable appartienne à une espèce qui n’a pas de loi contre le clonage.

— Qui n’a… » Ashby s’interrompit devant l’air hésitant de Rosemary. Ce n’était pas lui qu’elle fixait. Il suivit son regard : elle dévisageait Sissix.

L’Aandriske, hébétée, cligna des paupières puis plaqua ses paumes contre ses yeux, renversa la tête et laissa échapper un long soupir furieux. « Tu te fous de moi.

— Attendez, intervint Kizzy. Ouh-là ! Toi ? Les Aandrisks n’ont pas de lois anti-clonage ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on ne le pratique pas ! aboya-t-elle. L’idée ne nous a jamais effleurés. Et tu sais pourquoi ? Parce que, contrairement à vous, on estime que la nature marche très bien sans qu’on se mêle de la bidouiller et… et… Oh, tout ça est ridicule.

— Sissix… commença Ashby.

— Ne dis rien. J’accepte. La question ne se pose même pas. Je ne vais pas le laisser moisir au fond d’une mine de téracite. » Elle pianota sur la table du bout des griffes. « Bon, alors, que dois-je faire ? Signer un formulaire, assister à des audiences avec lui ?

— Oui. » Rosemary se lécha les lèvres et ajouta, en parlant très vite : « Et tu dois te trouver en permanence dans le même système stellaire que lui pendant toute la durée du processus de naturalisation. »

Les plumes de Sissix se hérissèrent. « Ça dure combien de temps ? »

Rosemary se ratatina. Elle n’était plus qu’excuses sur pattes. « Un standard. Parfois plus. »

Sissix poussa un juron en reskitkish et s’écarta de la table avant de se retourner vers Rosemary. « Je ne t’en veux pas. Tu le sais, hein ?

— Oui », répondit Rosemary en regardant Sissix droit dans les yeux.

Ashby les vit tenir une conversation muette et les examina avec intérêt. Il avait un soupçon, mais ce n’était pas le moment d’y réfléchir. Il avait des préoccupations plus importantes.

Sissix soupira de nouveau en essayant d’aplatir ses plumes d’un revers de main. « Alors viens. Allons sauver ce saligaud. »

Sissix n’était montée à bord de la station orbitale que depuis quelques minutes, mais elle la détestait déjà. Pas de hublots. Pas de couleurs. Des coursives silencieuses. Une architecture austère, anguleuse. Partout, une stérilité hostile. Elle comprenait bien que les prisons ne cherchaient pas à paraître gaies, mais c’était bien pire que ce à quoi elle s’attendait. Ce lieu donnait envie de ne plus jamais rien faire de mal. Le seul bon côté, c’était la chaleur, et encore : l’air était lourd, épais. On aurait presque pu le mâcher.

Ils pénétrèrent dans une antichambre qui ne contenait que des scanners muraux et une double porte massive. « Attendez ici », dit leur escorte. Le Quélin entra un code sur un clavier incrusté dans le mur. La porte s’ouvrit, et Sissix faillit s’étrangler quand lui parvinrent des remugles de peaux sales et d’excréments. Une main plaquée sur les narines, elle recula d’un pas. Comment les Quélins supportaient-ils cette puanteur ? Avaient-ils un odorat ?

Repoussant sa nausée, elle essaya de distinguer la zone de détention. La pénombre réduisait la visibilité, mais elle percevait des ondulations de chaleur corporelle au-dessus de trous pratiqués dans le pont. Des trous. L’UG était-elle au courant ? Les délégués du Parlement, sûrement. Comment le vivaient-ils ? Passaient-ils des nuits blanches en se répétant qu’ils assistaient à des séances de conseil aux côtés d’intells qui traitaient ainsi des gens d’autres espèces ? Ou bien l’accès à de grandes quantités de téracite dissipait-il ces scrupules ? Elle se sentait de plus en plus écœurée, et pas à cause de l’odeur.

C’est Corbin que je viens chercher. Elle ne se faisait pas à cette idée. Ici, dans ce lieu mortifère, après avoir signé des contrats qu’elle traînerait comme des boulets pendant un standard – un standard entier, merde ! –, et tout ça pour Corbin. Cette merde humaine. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Vivre sur le même vaisseau que lui, elle pouvait l’accepter, partager l’air et les vivres avec lui, d’accord, mais ça, là, c’était absurde. Et injuste. Immérité.

Bientôt, elle vit l’exécuteur revenir vers elle. Il marchait derrière un Humain. Quelque chose n’allait pas, ça se voyait à son attitude. Que lui avait-on infligé ? Quand il fut plus près, elle inspira entre ses dents. Des hématomes violets et jaunes lui constellaient la poitrine. Il était défiguré. Son nez était tordu. Il marchait d’un pas raide, un bras plaqué contre son flanc. De l’autre main, il essayait de dissimuler ses parties génitales. Les Humains ! Après qu’on l’avait battu comme plâtre et jeté dans un trou, c’est la pudeur qui le préoccupait ?

Mais Sissix vit alors l’expression de Corbin. Elle crut d’abord qu’il s’agissait de colère, mais non, c’était de la honte. Elle ne comprendrait jamais la notion de pudeur chez les Humains mais c’était profondément ancré en eux. Et toute l’antipathie qu’il lui inspirait, il la ressentait pour elle en retour, elle le savait pertinemment. Se voir malmener, et tout nu, devait déjà l’humilier profondément, mais devant quelqu’un qu’il détestait ? L’insulte suprême. Sissix regretta que personne d’autre n’ait pu venir le chercher. Elle détourna les yeux.

« Êtes-vous sûre de vouloir de lui ? demanda l’exécuteur. Cet être est une abomination. »

Sissix lui lança un regard noir. « Allez chercher les vêtements de l’abomination.

— Ils ont sans doute été détruits. »

Elle fit quelques pas vers Corbin, qui tenait à peine debout. Elle lui prit un bras, qu’elle guida autour de sa taille pour le soutenir. L’avait-elle déjà touché ? Sans doute pas. Ils avaient bien dû se serrer la main quand il avait été engagé. « Avez-vous autre chose ? demanda-t-elle au Quélin. Une couverture ? Une serviette ? N’importe quoi. »

L’exécuteur hésita avant d’ouvrir un placard de matériel médical. Son visage était bien sûr impassible, mais Sissix aurait juré qu’elle l’impressionnait. Elle avait beau n’être personne, son espèce était l’une des trois grandes puissances du Parlement de l’UG, avec beaucoup plus d’influence que les Quélins. Les liens diplomatiques entre les deux espèces étaient au mieux polis, et les flux d’infos se seraient jetés sur une Aandriske qui aurait à se plaindre de l’attitude des exécuteurs quélins.

Le geôlier lui tendit une petite couverture faite d’un tissu métallique. Elle aida Corbin à se l’enrouler autour de la taille et s’aperçut qu’il essayait en vain de refouler des larmes. Encore une petite humiliation. Sissix détourna le regard. Elle n’avait pas à le voir dans cet état.

« Allez, on te ramène à la maison. »

Elle lui fit quitter l’antichambre, l’exécuteur sur leurs talons.

Au bout d’un moment Corbin murmura : « Je n’étais pas sûr qu’on viendrait me chercher. »

Sissix se tut. Aucune réponse n’aurait paru sincère ni acceptable. Ils continuèrent à marcher dans la coursive. Chaque pas arrachait une grimace à Corbin, qui finit par demander : « Pourquoi toi ?

— C’est compliqué, soupira-t-elle, et l’explication ne va pas te plaire davantage qu’à moi. Mais ça peut attendre que le docteur Miam t’ait pansé. D’ici là, disons juste que c’était ce qu’il fallait. »

Il y eut un silence gêné. « Merci, souffla Corbin. Je… Merci.

— Ouais. » Sissix se racla la gorge. « Mais dorénavant je monterai la température autant que ça me chantera. »

Quatre jours plus tard, Corbin, à son établi, étalait un échantillon d’algue sur une lamelle. La dernière fournée était trop gluante et il ne savait pas pourquoi. Il fit une couche bien mince afin de distinguer les cellules dans le scanner. Une tâche normale, mais il n’en avait pas l’impression. Rien ne paraissait plus normal, ni son labo, ni son lit, ni sa figure. C’était justement pour ça qu’il fallait se consacrer à des tâches normales. Il étalerait ses algues sur ses lamelles et les glisserait dans le scanner. Puis recommencerait. Jusqu’à se sentir comme avant.

« Excuse-moi, Corbin, dit Lovey dans le vox.

— Oui ? »

Une pause. « Un appel par sib pour toi. Ça vient de Tartare. »

Corbin leva les yeux sans répondre. Tartare. Un astéroïde prison dans la ceinture de Kuiper. Une seule personne dans la Galaxie pouvait l’appeler de là-bas.

« Tu veux que je refuse la communication ? reprit Lovey.

— Non. » Corbin essuya la boue verte au bout de sa pipette et la posa. « Transfère-la-moi ici.

— O.K., Corbin. J’espère que ça va bien se passer. »

Il hocha la tête. Le vox se désactiva. Avec un soupir, il se tourna vers son bureau et fit un geste au-dessus du projecteur à pixels. L’image se forma. Un rectangle rouge vif, en bas de la zone de projection, indiquait un appel en attente. Il le regarda clignoter cinq fois avant de répondre.

Son père apparut. Corbin ne lui avait pas parlé depuis quatre standards. Il avait vieilli. Et un peu grossi, ce qui était étonnant. Son père l’avait toujours incité à manger sainement. Oui, il distinguait encore les angles familiers du visage paternel. Les traits étaient accentués, marqués par l’âge, mais Corbin avait les mêmes. Il ne s’agissait pas seulement de ressemblance. Un jour, il aurait exactement ce visage-là.

« Ils s’en sont pris à toi », dit son père.

Corbin se recula dans son fauteuil pour bien montrer les hématomes qui s’attardaient sur sa figure. C’était exactement pour cela qu’il avait demandé au docteur Miam de ne réparer que les fractures. Il avait espéré cet instant, l’instant où son père verrait les conséquences de son hubris. « Bonjour, Marcus. Oui, je suis sorti de prison avec le nez et trois côtes cassées. L’une a bien failli me perforer le poumon.

— Je suis désolé, Artis, tellement désolé.

— Désolé. On m’arrache à mon vaisseau, on me réduit en bouillie, on me jette dans un enfer quélin, on m’apprend que ma vie n’est qu’un gigantesque mensonge, et tu es désolé ? Merci bien, mais ça ne suffira pas. »

Marcus soupira. « C’est pour ça que je t’ai appelé, tu sais. Je me doutais bien que tu avais des questions à me poser. Si tu peux te retenir de me détester pendant quelques minutes, je serai heureux d’y répondre. Je ne peux pas passer beaucoup d’appels. Ici, l’ansible est un privilège. »

Corbin fixa l’homme dessiné par les pixels. Il avait l’air vaincu, épuisé. Corbin se sentit ému, ce qui redoubla sa colère. « Tout ce que je veux savoir, c’est d’où je viens vraiment.

— Tu te souviens des questions que tu posais au sujet de ta mère ? demanda Marcus en baissant les yeux.

— Bien sûr. Tu répétais qu’elle était morte dans un accident de navette. Tu refusais de parler d’elle. Logique : elle n’a jamais existé.

— Oh, si. J’étais vraiment marié. Bien sûr, elle n’était pas ta mère, mais… » Ses yeux se perdirent dans le lointain. « Artis, je suis un homme renfermé, plus à l’aise dans mon labo qu’avec les gens. J’aime les données. Les données, c’est cohérent, c’est stable, c’est compréhensible. Les données, on peut toujours en tirer des réponses. Si les données sont inintelligibles, il suffit de mieux réfléchir. Les gens, en revanche… » Il secoua la tête. « Les gens, je ne les comprendrai jamais. Tu vois ce que je veux dire, bien sûr. »

Corbin serra les mâchoires. Merde, jusqu’à quel point suis-je toi ?

Marcus reprit : « Quand j’étais jeune, j’ai accepté un poste sur Belvédère. » Corbin connaissait l’endroit : l’un des rares labos à la surface d’Encelade. Soumis à une stricte quarantaine afin d’empêcher toute contamination des bassins microbiens sous la surface glacée du satellite. Belvédère n’accueillait jamais qu’une personne à la fois, qui y vivait seule pendant au moins un an. Rares étaient les volontaires prêts à enchaîner deux missions. « C’était l’idéal, pour moi. J’adorais ça. Personne pour déranger mes recherches ni se fourrer dans mes pattes. Sauf elle. » Il se tut un instant. « Elle s’appelait Sita. Elle pilotait la navette d’approvisionnement qui transportait les provisions et le matériel scientifique. Elle ne pouvait pas entrer, bien sûr, mais je la regardais par les caméras du sas, et on parlait par vox. » Marcus eut un sourire. Un sourire chaud, sincère. Corbin en fut surpris. C’était la toute première fois qu’il voyait son père ainsi. « Tu t’en doutes, elle était belle. Pas comme dans les vids, pas comme quand on essaie de te vendre un produit. Vraiment belle. De cette beauté qu’on peut toucher. Et elle ne venait pas de la station orbitale. Elle était originaire de Mars. » Il rit doucement. « Je trouvais son accent adorable. » Il secoua la tête comme pour chasser des pensées parasites et prit une voix plus ferme. « Bien sûr, j’étais odieux envers elle. Je l’engueulais si elle arrivait au beau milieu d’une expérience, et, comme j’ai toujours détesté parler pour ne rien dire, je lui répondais à peine. Je me conduisais comme ça avec tout le monde, mais, elle… elle s’en moquait. Elle supportait mon attitude, même quand je me montrais infect. Elle souriait. Elle se moquait de moi, de ma mauvaise humeur, de mes cheveux hirsutes. Ça ne me mettait pas en colère, sans que je sache pourquoi. J’aimais la façon dont elle me taquinait. J’ai commencé à compter les jours entre les approvisionnements. Au début, j’ai attribué ça à la solitude. Un symptôme de mon isolement. J’ai mis longtemps à comprendre que j’étais tout simplement amoureux d’elle. » Il passa la main dans ses cheveux clairsemés. « Et je nous ai fait renvoyer tous les deux.

— Quoi ?

— Pendant une décade, j’ai passé tout mon temps libre à nettoyer la base pour qu’elle soit présentable. J’ai mis la table, j’ai préparé les plats de fête conservés dans la stase. »

Corbin ouvrit des yeux effarés. « Tu ne l’as pas invitée à entrer ?

— Oh si. Et elle a accepté.

— Mais… Mais la base n’a même pas de flash décontaminant adapté aux Humains, si ?

— Eh non. On m’avait stérilisé avant que je descende. Le seul flash installé était conçu pour les vivres et le matériel. Elle n’aurait eu aucun moyen de passer.

— Mais tes échantillons ! » Corbin en était abasourdi. Durant toute son enfance, son père lui avait rabâché l’importance d’éviter toute contamination. Une fois, il avait été privé de dessert pendant un mois pour avoir mangé des bonbons au labo. Marcus lui décrivait là un parfait inconnu. En tout cas pas le père qui l’avait élevé.

« Ils ont tous été perdus. Elle transportait juste assez de bactéries pour causer des problèmes. La chef de projet était furieuse. Six mois de travail qui passaient à la trappe. Sita a été virée. Moi, on m’a donné le choix : recommencer l’année à zéro ou abandonner.

— Tu es resté ?

— Oh non, je suis parti. Grâce à cette femme magnifique, j’avais passé une des plus belles journées de ma vie. On n’avait rien fait de bien passionnant, d’ailleurs. On a mangé mes provisions, on a parlé de tout. Elle me faisait rire. Et, pour des raisons que je ne comprends toujours pas, je la faisais sourire. Hors de question que je reste à Belvédère, séparé d’elle. J’ai passé les cinq années suivantes à essayer de sauver ma carrière, mais ça en valait la peine.

— Donc… » Corbin n’arrivait pas à imaginer son père sous les traits d’un jeune homme amoureux prêt à contaminer son labo. « Donc tu l’as épousée.

— Pas tout de suite. J’ai rampé, j’ai supplié, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui soit prêt à m’engager à la bibliothèque de gènes. Un boulot minable, mais j’avais déjà de la chance qu’on m’accepte. Le chef de labo, lui aussi, avait passé un an à Belvédère. Il compatissait. Sita a trouvé un poste dans une entreprise de transport de marchandises basée sur Titan et pas trop curieuse. Ni sur le passé de Sita, ni sur les contrats qu’elle signait. C’était louche, mais, bon… sur le moment, ça nous a plu. Moi, j’avais regagné la station orbitale, ce qui nous permettait de nous voir plus souvent. Au bout d’un moment, je l’ai épousée. On a été très heureux pendant cinq ans. » Marcus se renfrogna, et Corbin crut voir les années qui pesaient sur les épaules de son père. « Un matin, elle m’a annoncé qu’elle allait bientôt devoir démissionner. J’ai demandé pourquoi. Elle m’a dit qu’elle était enceinte. J’étais comblé. J’avais fini par monter en grade à la bibliothèque, et on avait assez d’économies pour envisager de déménager. C’était le moment idéal pour fonder une famille. Je n’avais jamais pensé que je pourrais un jour avoir des enfants. Qui m’aurait aimé assez pour ça ? » Ses yeux pixellisés croisèrent ceux de Corbin, qui garda le silence. « Deux décades plus tard, Sita faisait une livraison entre Titan et la Terre. Des cellules d’ambi. D’ordinaire, ses trajets étaient plus courts, mais, comme la cargaison était précieuse, elle touchait double paie. Ça ne se refusait pas. Le problème, c’est que les salopards responsables de la navette n’ont pas vérifié que les sceaux d’étanchéité étaient bien en place. C’était avant que l’UG s’attaque au problème de l’ambi instable. Les bureaucrates se tamponnent de tout ce qui n’affecte pas un pourcentage significatif de leurs électeurs. » Marcus prit une longue inspiration. « Tu devines la suite.

— Les sceaux n’ont pas résisté », dit Corbin. Son père hocha la tête. « Je suis désolé. » Il le pensait vraiment. Pauvre Sita. Au moins, un accident d’ambi, c’était une mort rapide. Elle ne s’était sans doute aperçue de rien. Mais toute l’histoire, bien que triste, ne répondait pas à la question centrale. « En quoi cela t’a-t-il donné envie de te cloner ?

— C’est pourtant clair, non ? Sita était morte, et avec elle ma seule chance d’avoir des enfants. Je me suis interdit de penser à elle pour me concentrer sur l’enfant que j’aurais pu avoir.

— Tu aurais pu adopter.

— Je voulais qu’il soit de ma chair. Une preuve qu’on m’avait aimé au point d’engendrer une nouvelle vie avec moi.

— Tu aurais pu trouver une mère porteuse. Tu aurais pu rencontrer quelqu’un d’autre !

— Oui, je suis certain que tu aurais les idées parfaitement claires après avoir perdu ton épouse bien-aimée », cracha Marcus.

Enfin ! le père qu’il connaissait. On était en terrain balisé.

« Tu as fait ça où ? demanda Corbin. Où est la cuve dans laquelle tu m’as fait pousser ?

— Sur Soudure. J’ai réuni toutes nos économies et je suis allé sur Soudure.

— Soudure. Exquis. » C’était une colonie hétérodoxe qui servait de refuge aux fractions les plus douteuses de la communauté modeuse. Même se rendre sur Soudure, c’était risquer l’interrogatoire et la prison si un représentant de l’UG découvrait votre excursion. Il n’y avait pas beaucoup de raisons légales de vouloir y aller.

« Après ta… Enfin, quand je t’ai eu, je suis resté encore quelques mois, puis je t’ai ramené à la maison.

— Comment tu as expliqué mon existence ?

— J’ai dit que j’avais rencontré une femme à Port-Coriol. On a passé une nuit ensemble et, hop, j’avais un fils. Comme ta mère ne pouvait pas s’occuper de toi, je t’ai emmené. J’avais choisi un processus de gestation non augmenté, si bien qu’il avait vraiment pris neuf mois, et tu grandissais à un rythme normal. Personne n’avait de raison de se méfier. Ma famille s’est dit que je n’étais pas remis de mon deuil mais, de toute façon, tu sais bien que nous n’étions pas proches. Quant à la famille de Sita… j’ai été rejeté. Ses parents ne m’avaient jamais apprécié, et l’idée que je couche avec une inconnue juste après la mort de leur fille… »

Corbin leva la main. Les vieilles querelles de famille ne l’intéressaient pas. « Un processus non augmenté, dis-tu ? Y a-t-il autre chose qui soit augmenté ? » Le docteur Miam lui avait dit que sa physiologie n’avait rien de particulier, mais il voulait en avoir le cœur net.

« Non. Le tech qui a fait… Le tech que j’avais engagé insistait pour que j’accepte des morphes, mais j’ai tout refusé. Tu es identique à moi. Tu as tous mes défauts. »

Corbin se pencha en avant. « Alors c’est pour ça, hein ?

— Quoi donc ?

— Tu ne supportais pas la moindre erreur. Un cristallisoir cassé, une chaussette sale par terre, un verre de jus de fruit renversé. Tu te foutais de mon comportement exemplaire à l’école, de mes bonnes notes. Je revenais avec un bulletin quasi parfait, et tu ne voyais que la note moyenne.

— Je voulais te pousser à l’excellence.

— Ce que tu voulais, riposta Corbin en pesant chaque mot, c’était que j’évite les erreurs que, toi, tu avais commises. Tu ne voulais pas que je devienne moi-même. Tu voulais une version améliorée de toi.

— Je pensais…

— J’étais un gosse ! Les gosses, ça fait des bêtises ! Et quand j’étais plus grand, pareil ! Tu n’as jamais pris le temps de me dire que tu étais fier de moi, que j’avais bien réussi. À tes yeux, j’étais une expérience. Un résultat positif, ça ne te satisfaisait pas, tu t’obstinais à chercher l’anomalie responsable de données erronées. »

Marcus resta silencieux un long moment. « Je suis fier de toi, Artis, dit-il enfin. Ça ne peut plus te suffire, je le comprends. Je ne peux pas revenir en arrière pour être un meilleur père. Mais il y a une chose qui me réjouit.

— Quoi donc ? »

Son père promena le regard dans la prison stérile avec un sourire triste. « C’est moi qui me retrouve ici, pas toi. » Un soupir. « On m’a dit que tu avais dû déposer une demande de naturalisation.

— Oui. Quelqu’un de mon équipage va me tenir en laisse pendant tout un standard.

— Tu as de la chance. À part Sita, je n’ai jamais eu d’amis qui auraient fait ça pour moi. »

Corbin se trémoussa. « Ce n’est pas une amie. Elle me déteste. Pas assez pour me laisser mourir dans une prison quéline, mais ça s’arrête là.

— Ne te sous-estime pas, Artis. Même les salauds agressifs comme nous méritent d’être entourés. » Il sourit. « C’est une citation de ma femme, tu sais. »

Corbin faillit rire. « J’aurais bien aimé la connaître. Sauf que… si elle n’était pas morte, je n’existerais pas.

— Eh non. Mais je suis content que tu sois là. »

Vraiment ? Tu l’aurais échangée contre moi, si tu avais su ? « Tu es condamné à combien ?

— Douze standards. À ma sortie, je serai un vieillard. Mais ça ira. On me traite bien. Et j’ai une cellule pour moi tout seul. Je peux enfin lire tranquillement. »

Corbin remarqua une croûte d’algues séchées sur son bureau. Parfait pour concentrer son attention. « Encore un truc, dit-il en grattant la tache.

— Oui ?

— Mon anniversaire. C’est vraiment mon anniversaire ? Enfin, c’est ce jour-là que je suis sorti de la cuve ?

— Oui. Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Ça m’a tracassé. » Il regarda autour de lui. « Il faut que je me remette au travail.

— Oui, bien sûr, dit Marcus. Les gardiens vont bientôt me dire de couper, de toute façon. » Son expression se fit implorante. « Peut-être… Peut-être qu’on pourrait… »

Ils se dévisagèrent. La distance entre eux n’était pas faite que de pixels et d’espace. « Je ne sais pas, fit Corbin. Peut-être. »

Marcus hocha la tête. « Prends bien soin de toi, fils. » Il agita une main. L’image se dissipa. Les pixels disparurent.

Corbin écoutait les pulsations des cuves à algues. Au bout d’un moment, il ramassa son scrib posé sur le bureau, ouvrit son journal et entra quelques mots.

25 octobre. C’est toujours mon anniversaire.

« Tu es bien pensif ce soir, dit Lovey.

— Ah bon ? fit Jenks.

— Oui. Tu as ce petit pli entre les yeux, quand tu as des soucis. »

Jenks se frotta le front. « Je ne savais pas que j’étais si facile à deviner.

— Pas pour tout le monde. »

Jenks s’adossa au mur en soupirant et tira sa boîte à rouseau de sa poche. « C’est cette histoire avec Corbin.

— Ah. Personne n’est encore remis. Corbin dort mal. Il passe toutes ses soirées à consulter ses fichiers personnels. Surtout des photos de lui enfant.

— Ne me raconte pas ça, dit Jenks en bourrant sa pipe. Je n’aime pas l’indiscrétion, tu le sais bien.

— Ce n’est pas toi qui es indiscret, protesta Lovey en riant. C’est moi. Toi, tu ragotes.

— Dans ce cas ! » Il alluma sa pipe et aspira la fumée des feuilles incandescentes. Le rouseau dans ses poumons lui détendit les épaules. « Pauvre Corbin. Je n’imagine pas comment je réagirais à une telle révélation. » Il tourna la tête pour plaquer une oreille contre le mur. « C’est ton routeur synaptique tertiaire qui cliquette comme ça ?

— Attends, je vérifie. Il fonctionne normalement.

— Hmm. Ce bruit ne me plaît pas. » Il se mit face au mur pour ôter le panneau d’accès. Ses yeux parcoururent la dentelle de circuits électroniques clignotants. « Oui, regarde, là. Le shunt est usé.

— Garde ça pour demain, Jenks. Ça va te prendre des heures, et tu as déjà travaillé toute la journée. »

Jenks fronça les sourcils. « D’accord, mais réveille-moi si tu remarques des brèches dans ta mémoire.

— Ça va aller, répondit Lovey doucement. Je ne sens rien d’anormal. » Jenks remit le panneau en place, et elle poursuivit : « Je ne crois pas que ce soit Corbin qui te préoccupe.

— Non ?

— Non.

— Quoi donc, alors ?

— Je ne sais pas. J’aimerais bien que tu m’en parles. »

Jenks soupira. Les petites lampes projetaient des rayons lumineux dans les volutes de fumée. « J’ai réfléchi à ton kit corporel.

— Il y a un problème dont tu ne m’as rien dit, souffla Lovey après un silence.

— Non. » Jenks retira la pipe de sa bouche. « Pas de problème. L’offre est parfaitement honnête, pour du marché noir. Même le prix était raisonnable, tout bien considéré.

— Alors qu’est-ce qui t’inquiète ?

— Le père de Corbin. Il a dû dépenser une fortune pour se faire cloner. Il a été assez prudent pour que Corbin n’apprenne jamais la vérité et, mieux encore, pour que la justice ne s’aperçoive de rien. Et ce pendant des décennies ! Corbin est plus que crédible. Il est réel. Ni morphes ni améliorations. Même le docteur Miam n’a rien remarqué tant qu’il n’a pas su que chercher. Et malgré ça…

— Et malgré ça il s’est fait prendre.

— Oui. Tout cet argent, tous ces efforts, et il est en taule, et Corbin a été déchu de sa nationalité. Après s’être fait massacrer par ces enfoirés de Quélins. » Jenks se redressa. « On a toujours su qu’un kit c’était risqué. Mais je me demande si j’avais bien pris la mesure des conséquences possibles. Oui, d’accord, je savais bien que la prison c’était pas super, mais je me disais que, si j’étais recherché par la justice, je pourrais toujours t’emmener sur Grillon ou sur une planète hétérodoxe quelque part. Une situation pas idéale, mais on serait en sécurité. Pourtant, l’histoire de Corbin m’a fait réfléchir à ce qui se passerait vraiment. Imaginons qu’on me surprenne avec le kit avant que je te transfère dedans. Bon, je vais en taule, monsieur Crac va en taule, mais, toi, tu t’en sortirais. Tu resterais à bord du Voyageur avec tous nos amis. Kizzy veillerait sur toi en attendant qu’Ashby trouve un nouveau tech info, et, à ma sortie, tu serais toujours là. Mais si on ne se fait prendre que beaucoup plus tard, une fois que tu es dans le kit ? Dix ans plus tard, alors qu’on aura relâché notre vigilance. Si on en dit trop long à une personne mal choisie, ou si les bio-scanners deviennent assez sophistiqués pour te repérer ? Si les Quélins nous arrêtent de nouveau et décident de nous faire passer un scan sanguin ? J’irais en taule, pareil, mais, toi, on te démantèlerait, Lovey ! Au terme de ma sentence, tu ne serais plus là. Tu ne serais pas ailleurs, en sécurité. Tu serais morte.

— Le kit est en route, Jenks, dit Lovey d’une toute petite voix.

— Je sais.

— Et c’est non remboursable.

— Je sais. Mais je m’en remettrai. Et puis… on pourra peut-être s’en servir quand même. Peut-être, un jour, la loi changera-t-elle. On n’aurait qu’à attendre que ce soit moins risqué. Ou que je quitte le vaisseau, je ne sais pas.

— C’était ce que je voulais, moi aussi, tu sais. Tu ne m’as contrainte à rien.

— Je sais. Et je ne te forcerai pas à renoncer si tu es vraiment décidée. Mais j’ai peur. Je commence à me dire que je me suis mis des œillères. J’ai refusé de voir le danger, tant j’avais envie qu’on le fasse. » Il fixait ses mains. « J’ai très envie de te serrer dans mes bras, mais courir le risque de te perdre à jamais ? Mieux vaut peut-être continuer comme nous sommes et savoir que personne, jamais, ne nous séparera. »

La salle était plongée dans le silence. Dans un silence relatif. Les filtres à air sifflaient. Le système de refroidissement qui entourait le cœur de Lovey bourdonnait. « Jenks, tu te souviens de notre première conversation sur le sujet ? Quand j’ai dressé la liste des raisons pour lesquelles je voulais un corps ?

— Oui.

— En affirmant que ce n’était pas pour toi, je mentais. Bien sûr que c’est pour toi. Je suis persuadée que ça me plairait beaucoup et que je mènerais une vie agréable. Mais c’est pour toi, ç’a toujours été pour toi. Sans toi, je n’aurais jamais envisagé de le faire, pas sérieusement.

— Mais… tu as dit… Les avantages et les inconvénients…

— Je les ai trouvés après avoir décidé que tu méritais mon assentiment. Si j’avais pensé que ça me rendrait malheureuse, je n’aurais jamais évoqué le projet. J’ai un minimum d’estime de moi, quand même. Mais c’était pour toi. Et si ça te fait plus peur qu’envie, alors ça ne rime à rien. Ici, je suis heureuse. Avec toi. Est-ce que j’aimerais avoir un corps ? Oui. Suis-je prête à accepter les risques ? Oui. Mais la situation actuelle me convient, et, si elle te convient aussi, alors ça peut nous suffire. Pas pour toujours, peut-être, mais rien ne presse. Je peux attendre que la Galaxie devienne un peu plus indulgente. »

Jenks déglutit. « Lovey, ce n’est pas que… Je… Enfin… J’en ai tellement envie, mais…

— Chut. Approche. »

Jenks éteignit sa pipe, la remit dans la boîte et gagna la fosse. Il tendit le bras vers le chandail posé par terre.

« Laisse ça », dit-elle.

Il l’entendit désactiver son système de refroidissement. « Pas pour trop longtemps.

— Pas pour trop longtemps. »

Il se déshabilla avant de descendre, comme bien des fois auparavant. Il s’assit, le dos contre le cœur de Lovey, sa peau nue baignée de lumière. Sans le flux d’air froid, Lovey avait la tiédeur de la lumière solaire, en plus tendre.

« Si tu as besoin de quelqu’un qui peut te donner davantage que cela, je le comprendrai toujours, dit-elle. Je ne t’en voudrai pas. Parfois, je me fais du souci à l’idée que je t’empêche de vivre une vie d’intell organique. Mais si tu choisis ceci librement, Jenks, je n’ai pas besoin d’un corps. On a toujours été ensemble ainsi. Je ne sais pas t’aimer autrement. »

Il pressa son dos contre elle, il pressa la plante de ses pieds, ses épaules, ses paumes, comme pour l’absorber. Il se tourna pour poser ses lèvres contre elle. Il embrassa le métal doux et tiède. « Je ne vois aucune raison de changer. Tu es ce qui m’est arrivé de mieux. »

Identi ant nodal : 9874-457-28, Rosemary Harper

Source ux : Fichier de référence de l’UG (public/klip)

Recherche d’archives : relations quélino-humaines

Tri : par pertinence

Meilleurs résultats :

Liste des accords commerciaux quélins

Liste des lois quélines sur les espèces non quélines

Liste des lois d’immigration quélines

Liste des lois d’extradition quélines

Liste des lois quélines sur les couples/familles inter-espèces

Auditions d’adhésion à l’UG (Humains, standard UG 261)

Représentants au Parlement de l’UG (session en cours, Quélins)

Comparaison anatomique (Humains/Quélins)

Résultat choisi : Auditions d’adhésion à l’UG,

document public 3223–3433-3, enregistrement 33/261

(texte surligné – représentant quélin)

Encryption : 0

Chemin traduction : 0

Transcription : [vid : texte]

Malgré les di érences entre nos espèces et nos cultures, nous avons un ordre commun. Le développement d’une civilisation est un événement prédéterminé. Des esprits s’unissent pour produire de nouvelles technologies, puis de meilleures technologies. S’il est impossible de trouver une harmonie, cette civilisation s’e ondre. Si des points de vue incompatibles émergent, cette civilisation s’e ondre. Si une civilisation ne peut pas résister aux menaces extérieures, cette civilisation s’e ondre.

Les spécialistes de la vie intell notent que toutes les jeunes civilisations passent par des stades de développement similaires avant d’être prêtes à quitter leur monde d’origine. Le stade le plus crucial est sans doute celui du « chaos intra-espèce ». C’est le test, l’adolescence malhabile, qui voit une espèce apprendre à collaborer globalement ou se dissoudre en factions rivales vouées à l’extinction, suite à des guerres ou à des désastres écologiques trop graves pour être réglés autrement que dans l’union. Nous avons vu ce processus se dérouler à d’innombrables reprises. Tous, dans ce parlement, nous pouvons évoquer les guerres planétaires et les con its politiques de nos ancêtres ; pourtant, nous les avons surmontés pour atteindre les étoiles. Nous connaissons tous l’histoire des Kohash, des Danten lu et, plus récemment, des Grums – des espèces condamnées qui n’ont pas eu la discipline de surmonter leur égoïsme pour se concentrer sur l’étape suivante de leur évolution.

Les Humains auraient dû connaître le même sort. Les Humains ont quitté leur planète non comme un peuple uni, mais par fragments. Voyant leur monde à l’agonie, les riches ont abandonné les pauvres pour trouver refuge sur Mars. Devant les cadavres de plus en plus nombreux, ceux qui restaient sur Terre ont formé la otte d’Exode pour rejoindre non leurs frères et sœurs martiens mais l’espace large. Ils n’avaient ni destination ni stratégie – à part la fuite. Sans une petite sonde aéluonne, la otte aurait certainement disparu, et il me semble improbable que les Martiens auraient jamais atteint la modeste prospérité qui est aujourd’hui la leur s’ils n’avaient pu se reposer sur la technologie empruntée à l’UG.

Et maintenant ? Qu’ont-ils retiré de cette expérience ? Rien. Ils continuent à se disperser. Les unités de la Flotte sont parties fonder des colonies indépendantes – non pour rapporter richesse ou ressources à la Flotte, mais par caprice. Martiens et Exodiens ont certes pansé leurs vieilles blessures, mais ils demeurent divisés en esprit. Et les colonies hétérodoxes, bâties par des Humains qui ne veulent avoir a aire ni à la diaspora ni à l’UG ? Et l’hostilité de la secte gaïaiste, sur Terre, qui chasse des herbivores sur des continents fragiles ?

J’en viens au fait, chers confrères, chères consœurs : les Humains sont une espèce fracturée, boiteuse, adolescente, qui a atteint une présence interstellaire non par mérite mais par hasard. Ils n’ont pas dépassé le stade du chaos interne à l’espèce. Ils ont sauté les étapes essentielles que nous tous avons dû franchir par nous-mêmes. Les accueillir au sein de l’Union Galactique serait leur o rir non une nouvelle vie mais une béquille. Quelles maigres ressources ont-ils à nous o rir qui vaillent le risque d’introduire un élément aussi instable dans notre espace commun ? L ’UG a déjà trop dépensé pour aider cette espèce de second rang à surmonter les épreuves qu’elle s’est créées toute seule. Je vous le demande : quel avantage à hisser l’espèce humaine à nos côtés ? Ni les ressources, ni les connaissances, ni la puissance militaire… Quoi donc ?

OceanofPDF.com