L'espace d'un an

Becky Chambers · Chapitre 13 sur 25

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L'espace d'un an

Jour 251. La dernière guerre

JOUR 251, STANDARD UG 306

 

LA DERNIÈRE GUERRE

 

Le docteur Miam appréciait plus que tout une bonne tisane. Il en préparait tous les matins pour l’équipage, oui, mais il s’agissait alors de fourrer un tas de feuilles dans un gros bidon. Une tasse individuelle, ça exigeait plus de rigueur, un mélange soigneusement sélectionné pour s’harmoniser avec la journée. Le rituel l’apaisait : chauffer l’eau, doser les feuilles craquantes et les zestes de fruit dans le petit panier, ôter doucement l’excédent du bout des coussinets, regarder la couleur s’élever dans l’eau comme de la fumée. La tisane, c’était une boisson de rêveurs.

Chez lui, ça n’existait pas. L’eau chaude, on y dormait, on ne la buvait pas. On se privait de tant de délices pour la seule raison que personne n’avait jamais pensé à absorber la substance ! Pas de tisane, pas de soupe, pas de mik… Bon, le mik, ce n’était pas une perte. Le docteur Miam ne partageait pas l’enthousiasme de ses camarades pour la boisson trouble. Ça lui faisait penser à de la boue, et pas d’une façon agréable.

Assis sur un banc dans l’Aquarium, plongé dans ses pensées, il laissait sa tisane refroidir. Rosemary, face à lui, serrait son mug dans ses mains osseuses d’Humaine. Silencieuse, elle l’écoutait réfléchir à voix haute. Ils avaient chacun l’air d’un phénomène aux yeux de l’autre ; lui pour ne jamais se taire, elle pour penser sans bruit. Elle avait appris à déchiffrer ses bourdonnements, il le savait aussi, et cela rendait le silence de la jeune femme fort amical.

Les idées qu’il fredonnait ne dataient pas de la veille et elles étaient bien gardées. Kizzy l’avait une fois accusé de refouler ses sentiments, mais c’était là un concept humain : croire qu’on pouvait dissimuler ce qu’on ressentait et faire comme si de rien n’était. Le docteur Miam connaissait chacun de ses sentiments, chaque joie, chaque douleur. Il n’avait pas besoin de les examiner pour les sentir. L’obsession des Humains pour le « bonheur » lui avait toujours paru cocasse. Nul intell ne pouvait supporter un bonheur permanent, pas plus qu’une colère permanente, ou l’ennui, ou la peine. La peine. Oui, c’était cela que Rosemary avait besoin qu’il retrouve aujourd’hui. Il ne fuyait pas sa peine, il n’en niait pas l’existence. Il pouvait l’étudier à distance, comme un scientifique observe un animal. Il l’acceptait, l’accueillait, reconnaissait qu’elle ne disparaîtrait jamais. Elle faisait partie de lui, autant que des sentiments plus agréables. Davantage presque.

Il roucoula pour signaler qu’il était prêt et se concentra sur ses cordes vocales pour les faire vibrer à l’unisson puis, plongeant son regard dans les yeux humains cernés de blanc, se mit à parler.

« Nos espèces sont très différentes. Tu as deux mains, j’en ai six. Tu dors dans un lit, je dors dans une baignoire. Tu aimes le mik, pas moi. Beaucoup de petites différences. Mais les Grums et les Humains ont un point commun capital : notre capacité à la cruauté. Non que nous soyons mauvais par nature. À mon avis, nos deux espèces sont pétries de bonnes intentions. Mais, si nous cédons à nos passions, nous sommes capables d’actes méprisables. La seule raison pour laquelle les Humains ont cessé de s’entretuer autant qu’autrefois, je pense, c’est parce que votre planète est morte avant que vous en ayez fini. Mon espèce à moi n’a pas eu cette chance. Si tu n’as jamais vu d’autre Grum que moi, c’est parce que nous ne sommes plus que trois cents. »

Rosemary porta la main à sa bouche. « Je suis désolée. »

Une réaction si humaine : exprimer la tristesse par des excuses.

« Pas moi, répondit le docteur Miam. C’est de notre faute. Notre extinction n’a pas été causée par une catastrophe naturelle ni par la lente progression de l’évolution. Nous nous sommes suicidés. » Il réfléchit un moment pour mettre de l’ordre dans ses idées. « Pendant des générations, mon espèce a été en guerre contre elle-même. Je ne pourrais même pas te dire pourquoi. Oh, les historiens ont toutes sortes de théories. Mais c’est toujours la même salade. Différentes croyances, différentes cultures, des territoires convoités. Je suis née pendant cette guerre. Et, quand j’ai été prête, j’y ai joué mon rôle. J’étais médecin.

» Pas le médecin que je suis aujourd’hui. Je ne devenais pas l’amie de mes patients. Je ne passais pas des heures à parler avec eux de leur régime alimentaire ou de la mise à jour de leurs immubots. Mon boulot, c’était de réparer les soldates mourantes le plus vite possible pour qu’elles puissent repartir tuer des gens.

» Sur la fin, les Étrangers – c’est le nom qu’on donnait aux autres – ont commencé à se servir de projectiles appelés… (il se mit à fredonner au rythme de ses pensées, le temps de trouver un analogue en klip) coupe-organes. Vois-tu, les Étrangers étaient séparés de nous, de ma faction, depuis si longtemps qu’ils étaient devenus génétiquement distincts. Les coupe-organes étaient programmés pour cibler nos marqueurs génétiques. Si par erreur ils touchaient un Étranger, ça lui faisait mal, mais pas plus qu’une balle de fusil ordinaire. Si en revanche ils touchaient l’un de nous, ils agissaient comme prévu.

— C’est-à-dire ? » Rosemary avait l’air inquiète.

Il regarda par la bulle sans voir les étoiles. « Ils s’enfonçaient. Un coupe-organes, ça s’enfonce dans les tripes des gens jusqu’à atteindre un organe vital, et ça ne s’arrête qu’avec la mort de la victime. Imagine qu’une soldate soit touchée à un membre. Une balle classique ne causerait qu’une blessure mineure. Un coupe-organes la tue en une demi-heure. Et ça peut paraître court, une demi-heure, mais quand tu as un bout de métal qui s’enfonce en toi… » Les souvenirs assaillaient le docteur Miam, risquant de l’arracher à sa position d’observateur. Ils insistaient, ils voulaient qu’il cède. Mais lui tenait bon. Il n’était pas prisonnier de ces souvenirs. Au contraire, il en était le gardien. « Jour après jour, on m’apportait des soldates atteintes par des coupe-organes toujours en fonction, et c’était à moi de les retrouver. Souvent, je n’étais pas assez rapide. Comme tous les médecins. Les coupe-organes émettaient une interférence qui les dissimulait à nos scanners. Il fallait les chercher à la main. On a fini par juger plus rapide et moins cruel d’euthanasier les patientes. » Écœuré, il rentra les joues en revoyant les scènes de boucherie. « Je haïssais les Étrangers d’avoir inventé ces armes. Plus que de la haine… c’était un sentiment affreux au fond de moi. Je les tenais pour des animaux. Pour des monstres. Pour… pour des êtres inférieurs à moi. Oui, inférieurs. Je pensais sincèrement que nous valions mieux qu’eux, parce que, malgré tout le sang que nous avions sur la figure, nous n’étions jamais tombés aussi bas. Tu te doutes de la suite, je suppose ?

— Ton camp s’est mis à recourir aux coupe-organes ?

— Oui. Pire. J’ai appris que c’était nous qui les avions inventés. Les Étrangers s’étaient contentés de nous voler le principe avant que nous ne l’ayons développé. Ils nous infligeaient ce que nous avions l’intention de leur infliger. À cet instant, j’ai cessé de savoir qui étaient les animaux. Je ne voulais plus réparer nos soldates pour qu’elles repartent se servir des coupe-organes et… (il chercha des mots convenables) et du feu collant et des bombes microbiennes. Je voulais les guérir. Les guérir pour de bon. Parfois, je trouvais un cadavre sur la pile de cadavres, une femme que j’avais remise sur pied quelques jours plus tôt. Je me demandais à quoi tout ça rimait. » Il s’interrompit et grommela, songeur, pendant un très long moment. La pensée qu’il déroulait était douloureuse, mais il resta maître de lui-même. « Un soir, une autre médecin a déboulé dans mon abri. Elle m’a demandé de la suivre. Quand on est arrivées au bloc, j’ai vu, déchiquetée par un coupe-organes, par notre propre invention, ma plus jeune enfant-maternée. Ma fille. Je ne savais même pas qu’elle était affectée dans la région.

— Oh, non », gémit Rosemary d’une voix douce comme les feuilles.

Le docteur Miam hocha la tête, le geste humain pour dire oui. « On lui avait donné des antalgiques et on préparait le… je ne sais pas comment dire. Une injection. La dernière qu’on donnait aux victimes du coupe-organes. Pour arrêter son cœur. J’ai repoussé la docteure qui s’occupait d’elle. J’ai pris son visage entre mes mainpieds. Dans ses yeux, il n’y avait déjà presque plus personne, mais je crois qu’elle m’a reconnue. Je lui ai dit que je l’aimais et que la douleur allait s’en aller. Je lui ai fait l’injection moi-même. Je sais que c’était la meilleure issue, il fallait que ce soit moi qui la retire du monde où je l’avais amenée. C’était la dernière de mes enfants. J’en avais eu cinq, des filles aux magnifiques taches grises. Elles sont toutes devenues soldates, comme presque tout le monde. Elles sont mortes loin de chez elles, sur des champs de bataille calcinés. Aucune de mes enfants n’a jamais materné. Aucune n’est jamais devenue mâle. Ma dernière-née, je ne l’aimais ni plus ni moins que les autres, mais… savoir que toutes mes enfants étaient mortes, ça m’a brisée. Je n’ai plus été capable de maintenir ma peine à distance. Mes pensées sont devenues trop grosses. J’ai dû arrêter d’être médecin. J’ai passé le reste de la guerre dans… dans une maison tranquille. Un lieu pour se reposer. Il fallait que je réapprenne à stabiliser mon esprit.

— Docteur Miam, je… » Rosemary secoua la tête, le visage ruisselant de larmes. « C’est inimaginable.

— Heureusement. Je n’ai aucune envie que tu imagines ça. Quelques années plus tard, il restait trop peu de filles dans les deux camps pour que les combats se poursuivent. Les bombes microbiennes avaient muté en maladies incurables. Notre eau était empoisonnée. Nos mines, nos forêts, nous les avions épuisées. La guerre ne s’est pas vraiment terminée ; elle s’est éteinte.

— Vous ne pouviez pas reconstruire ? Trouver une colonie, repartir de zéro ?

— On aurait pu. On a décidé de s’en abstenir.

— Pourquoi ? »

Il vrombit pour trouver une explication claire. « Nous sommes une espèce ancienne, Rosemary. Il y avait des Grums bien avant l’apparition des Humains. Après tout ce que nous avions fait, toutes les horreurs que nous avions fait éclore, les deux camps ont décidé qu’il était temps d’en finir. Nous avions gâché notre époque et nous n’avions pas l’impression d’avoir besoin d’une seconde chance. Ni de la mériter. La guerre s’est achevée voici trente standards, mais nous continuons de mourir des maladies que nous avons inventées, des blessures qui n’ont jamais guéri. À ma connaissance, cela fait des décennies qu’aucun Grum n’est né. Peut-être y en a-t-il eu, quelque part, mais ça ne suffira pas. La plupart de mes congénères ont fait comme moi : ils sont partis. Qui veut rester sur une planète empoisonnée peuplée de filles mortes ? Qui veut rester parmi les siens, sachant ce que nous avons fait ? Non, non, mieux vaut partir et mourir élégamment. »

Rosemary réfléchit en silence. « Où es-tu allée ?

— Je suis allée au premier spatioport venu et j’ai convaincu un vaisseau marchand de m’emmener. Équipage mixte. On sautait de colonies hétérodoxes en rochers habités par des modeurs. J’ai gagné des crédits en donnant un coup de main en cuisine. Le nettoyage, au début, mais le cuistot a constaté que l’alimentation m’intéressait, et il a encouragé mon envie d’apprendre. Quand j’ai eu assez d’argent, j’ai débarqué et je me suis installée à Port-Coriol. Je vendais de la soupe dans une guitoune près d’un quartier résidentiel – le cuistot m’avait appris à faire la soupe, tu comprends. Rien de bien compliqué, mais c’était rapide, pas cher, bon pour la santé. Un habitant du quartier était un médecin humain. Drave, il s’appelait. Il venait souvent. Je l’aimais beaucoup, mais j’étais jalouse de son métier. Il était généraliste. Il suivait ses patients depuis leur naissance, il les voyait grandir, avoir des bébés à leur tour. Quelle joie ce devait être, voir les gens vieillir et les aider à vieillir dans la santé ! Un jour, j’ai trouvé le courage de lui avouer que j’avais été médecin moi aussi, et que je voulais utiliser mes compétences pour faire quelque chose de bien. On a passé un accord : je viendrais travailler avec Drave dans son cabinet, trois jours par décade, et il aurait de la soupe gratuite chaque fois qu’il en voudrait. Je gagnais au change, si tu veux mon avis ! Et ç’a été ma vie pendant six standards : faire de la soupe, travailler au cabinet, suivre des cours d’anatomie alien sur les flux. Oh, et les herbes aromatiques ! C’est à cette époque que j’ai découvert les herbes aromatiques. Drave et moi sommes devenus amis. On l’est toujours, on s’écrit de temps en temps. Son petit-fils a pris ma place dans la guitoune à soupe, quand j’ai commencé à devenir mâle. Ce n’est pas une période idéale pour travailler. Ce n’est pas une période idéale pour quoi que ce soit, d’ailleurs. La transition n’est pas facile. » Il vrombit. Ses pensées partaient en tous sens ; il fredonna pour les canaliser. « Un peu plus tard, un certain Ashby est passé à notre cabinet pour mettre ses immubots à jour. On a beaucoup discuté et, avant la fin de la décade, il est revenu m’expliquer qu’il réunissait un équipage pour un tunnelier. Il m’a proposé le poste de mes rêves. Deux postes, en fait ! J’ai été triste de dire au revoir à Drave, mais, la proposition d’Ashby, c’était exactement ce qu’il me fallait. Ici, dans le large, on trouve la paix. J’ai des amis, un jardin dans les étoiles, une cuisine pleine de bonnes choses. Je guéris les gens. Je ne peux pas faire comme si la guerre n’avait jamais eu lieu, mais ça fait longtemps que j’ai cessé de me battre, et je n’y suis pour rien si elle a éclaté. Je n’aurais jamais dû être contrainte d’y participer. » Il s’affaissa afin de regarder Rosemary droit dans les yeux. « On ne peut pas se reprocher les guerres de nos parents. Parfois, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de partir. »

Rosemary resta silencieuse un long moment. « Les coupe-organes, c’était horrible, dit-elle enfin. Mais, d’un certain côté, je comprends pourquoi vous les avez employés. Vous étiez en guerre, vous vous haïssiez. Mon père n’est pas militaire. Il n’a jamais fait la guerre. Il ne hait pas les Torémis. Je ne sais même pas s’il en a déjà croisé un. Sur Mars, nous avions tout. Tout. Il a accepté qu’on fabrique et qu’on vende ces armes – il en a encouragé le commerce ! – et pour quoi ? Gagner encore plus d’argent ? Combien de gens sont morts à cause de lui ? Combien de gens ont perdu leurs enfants ? »

Le docteur Miam s’assit sur quatre membres. « Tu l’as dit toi-même : il avait tout. Il se sentait intouchable et puissant. Quand on se sent intouchable et puissant, on peut commettre des atrocités. Ton père avait tellement l’habitude de tout décider qu’il s’est cru intouchable, et c’est dangereux. Je ne pense pas que quiconque à bord te reproche de vouloir mettre la moitié de la Galaxie entre ton père et toi.

— Ashby n’était pas exactement réjoui.

— Que tu lui aies menti. Pas que tu sois la fille de cet homme. » Le docteur Miam balaya du regard la cuisine et le couloir déserts. « Et, entre nous, il comprend. Il ne va pas t’en vouloir. Mais c’est ton patron, et parfois il doit prendre une voix de patron. » Il bourdonna pour ordonner ses pensées. « Au fond, tu dois te sentir un peu comme moi le jour où j’ai appris d’où venaient les coupe-organes. Tu as trouvé un noir secret au cœur de ta maison, et tu te demandes si tu en es souillée. »

Rosemary commença par acquiescer mais s’interrompit pour secouer la tête. « Ce n’est pas la même chose. Ce qui t’est arrivé, ce qui est arrivé à ton espèce, c’est… ce n’est pas comparable.

— Pourquoi ? Parce que c’est pire ?

— Oui.

— C’est comparable. Si tu as un os fracturé, et que, moi, je me suis cassé tous les os, ça va guérir ta fracture ? Ça va diminuer ta douleur, de savoir que je souffre davantage ?

— Non, mais ce n’est…

— Si, c’est pareil. Les sentiments, c’est relatif. Et, au fond, ils sont tous pareils, même s’ils naissent d’expériences différentes et se déploient sur des échelles différentes. » Il examina l’expression de Rosemary : elle était sceptique. « Sissix comprendrait. Vous les Humains, vous vous pourrissez la vie à vous croire uniques. » Il se pencha vers elle. « Ton père, l’homme qui t’a élevée, qui t’a appris le monde, a commis des crimes ignobles. Non content de les commettre, il les justifiait à ses propres yeux. Quand tu as découvert la vérité, l’as-tu crue ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je ne le pensais pas capable de faire ça.

— Mais pourquoi ? Il l’était, la preuve.

— Il n’en paraissait pas capable. Le père que j’ai connu n’aurait pu faire une chose pareille.

— Ah ! Mais il l’a faite ! Alors tu te demandes comment tu as pu te tromper aussi lourdement. Tu passes tes souvenirs en revue, tu cherches des signes annonciateurs. Tu doutes de tout ce dont tu es sûre, même des bons côtés de sa personnalité. Tu te demandes si tout n’était que mensonge. Et, pire que tout, puisqu’il a beaucoup influencé ta propre personnalité, tu te demandes de quoi, toi, tu es capable. »

Rosemary le regardait bouche bée. « Oui. »

Le docteur Miam hocha la tête. « Et c’est en ça que nos espèces se ressemblent. La vérité, Rosemary, c’est que tu es capable de tout. Du meilleur et du pire. Tu l’as toujours été, tu le seras toujours. Si l’occasion se présentait, toi aussi tu pourrais te rendre coupable d’atrocités. Les ténèbres sont en chacun de nous. Tu crois que toutes les soldates qui ont brandi un coupe-organes étaient fondamentalement mauvaises ? Non. Elles faisaient comme leurs camarades, qui faisaient comme leurs camarades, et ainsi de suite. Et je te parie que la plupart des survivantes – pas toutes, mais la plupart – ont passé beaucoup de temps, après la guerre, à essayer de comprendre ce qu’elles ont fait. À se demander comment elles ont pu tomber si bas. À se demander quand elles se sont mises à tuer avec tant de facilité. »

Les taches de rousseur de Rosemary avaient pâli. Le docteur Miam la vit déglutir.

« Tout ce qu’on peut faire, Rosemary – tous autant que nous sommes –, c’est essayer de bien agir. Ce choix-là, chaque intell doit l’affronter chaque jour de sa vie. L’univers est ce qu’on en fait. C’est à toi de décider quel rôle tu joues. Et ce que je vois en toi, c’est une femme qui sait très bien ce qu’elle veut être. »

Rosemary eut un rire discret. « En général, je me réveille le matin sans trop savoir ce que je suis censée faire. »

Le docteur Miam gonfla les joues. « Les détails pratiques, non, bien sûr. Ça, personne ne les maîtrise jamais. Je parle de la décision importante. Celle que j’ai dû prendre moi aussi. » Il cliqueta doucement. Elle ne comprendrait pas ce son, il le savait bien, mais il lui venait naturellement. C’était le bruit qu’une mère faisait devant une enfant qui apprenait à tenir debout. « Tu essaies d’être quelqu’un de bien. »

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