L'espace d'un an

Becky Chambers · Chapitre 7 sur 25

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L'espace d'un an

Jour 131. Percée aveugle

JOUR 131, STANDARD UG 306

 

PERCÉE AVEUGLE

 

Le lendemain matin, quand Rosemary pénétra dans l’aquarium, le petit-déjeuner était servi sur le comptoir : deux compotiers débordants de fruits (stockés en stase, vu la pâleur de leur peau), un panier de pâtisseries inconnues et une grande marmite pleine d’une bouillie brune. Le docteur Miam, derrière le bar, avait deux mainpieds occupés à émincer des légumes et deux autres à sécher des couverts. La voyant approcher, il gonfla les joues.

« Bonjour ! Bien dormi ?

— Pas mal, dit-elle en grimpant sur un tabouret. Je me suis réveillée deux ou trois fois en me demandant où j’étais. »

Le docteur Miam hocha la tête. « Ce n’est jamais facile, de dormir dans un endroit inconnu. Tu as de la chance, la cabine était déjà pourvue d’un lit humain. Quand j’ai intégré l’équipage, j’ai dû attendre quelques jours avant qu’on ne déniche des meubles qui me convenaient. » Il désigna les mets disposés devant lui. « Ici, le matin, on se sert soi-même, comme d’ailleurs à midi. Il y a de quoi grignoter en permanence, alors passe dès que tu as un petit creux. Oh, et il y a toujours de la tisane. Tu en prends quand tu veux. »

Au bout du bar, des mugs s’alignaient à côté de deux grands distilleurs porteurs d’étiquettes manuscrites. Tisane rigolote ! disait l’une, avec un dessin représentant un humain aux yeux écarquillés et aux cheveux frisés dressés sur la tête. Tisane bof, disait l’autre. L’humain y avait l’air satisfait, mais indifférent. L’écriture était la même que sur la porte de l’aquarium. Kizzy.

« Tisane bof ? demanda Rosemary.

— Sans caféine, expliqua le docteur Miam. Une délicieuse tisane normale. Je ne comprendrai jamais le goût des humains pour ces substances qui collent la tremblote. En tant que médecin, je déteste vous voir commencer la journée par des stimulants. En tant que cuistot, je comprends l’importance des habitudes au petit-déjeuner. » Il lui brandit sous le nez un gros doigt boudiné. « Mais pas plus de trois tasses par jour, et certainement pas le ventre vide.

— Ne t’en fais pas, dit Rosemary en attrapant un mug. Je suis du genre bof. »

Le docteur Miam eut l’air content.

Elle désigna ensuite les pâtisseries. « Ça sent bon ! C’est quoi ? »

La réponse jaillit dans son dos : « Des fumetis ! » chantonnait Kizzy. Elle bondit sur un tabouret et saisit un gâteau jaunâtre, qu’elle mangea d’une main tout en se servant de la bouillie de l’autre.

« Des fumetis ?

— Ça vient de chez moi et, comme le reste, le nom d’origine est à peu près intraduisible, expliqua le docteur Miam.

— Il en prépare chaque fois qu’on creuse. » Kizzy entassa un autre fumetis et des fruits sur une assiette.

« Ça tient bien au ventre avant une dure journée de travail. » Il fronça les sourcils en voyant Kizzy se servir de tisane rigolote. « Contrairement à ce truc.

— Je sais, je sais, trois tasses maximum, c’est promis. » Elle se tourna vers Rosemary, qui serrait son mug entre ses paumes. « Alors, le verdict sur les rideaux ?

— Ils sont super. On se sent chez soi. » C’était vrai. Elle avait presque oublié qu’elle ne vivait plus au sol, jusqu’au moment où, tirant les rideaux, elle avait vu par la fenêtre un système stellaire qui, majestueux, flottait devant elle. Elle avait déjà voyagé entre les planètes, mais elle ne se faisait pas à l’idée qu’à présent elle vivait dans l’espace.

Elle croqua dans un fumetis. La pâte était très légère, fourrée d’une crème au goût complexe, salé, qui évoquait les champignons grillés. Fumé, oui, mais aussi épicé, et relevé juste ce qu’il fallait. Elle leva les yeux vers le docteur Miam, qui la couvait du regard. « C’est délicieux.

— C’est fourré avec du jeskoo, expliqua-t-il, ravi. Les Soliens, vous appelez ça ergot blanc. Ce ne sont pas les ingrédients de ma jeunesse, mais ça fait un substitut acceptable. En plus, les fumetis sont riches en protéines. Je rajoute des vers à farine dans les graines.

— Il refuse de nous donner sa recette, dit Kizzy. Ce salopard l’emportera dans sa tombe.

— Les Grums n’ont pas de tombes.

— Au fond de l’océan, alors. C’est encore pire qu’une tombe. Dans une tombe, au moins, on pourrait te déterrer. » Elle le menaça d’un fumetis ulcéré. « Un imbécile de poisson va dévorer la zone de ton cerveau qui contient cette recette et, sans elle, nous sommes perdus.

— Mieux vaut que tu manges tant que ça t’est possible, alors », conclut le docteur Miam, dont les joues se gonflèrent en palpitant. Plus ça bougeait vite, avait déduit Rosemary, plus il « souriait ».

« Au fait, reprit Kizzy en se tournant vers elle, c’est ta première percée, ou je me trompe ?

— Ma quoi ?

— Ça répond à ma question. Une percée, c’est l’acte de creuser un tunnel.

— Pigé. » Rosemary but un peu de tisane. Légèrement sucrée, sans rien de particulier. Oui, elle était effectivement un peu bof, mais agréable néanmoins. « Justement, je me demandais… » Elle hésita de crainte d’avoir l’air bête. « Je n’aurai jamais à participer aux percées, mais j’aimerais comprendre un peu mieux le principe des tunnels. »

Kizzy fit une grimace ravie. « Tu veux que je te fasse un résumé ?

— Si ça ne t’embête pas.

— Oh, étoiles et seaux ! Ça ne m’embête pas du tout. Je suis flattée, et tu es adorable. Bon, voyons voir. Tu as suivi des cours de manipulation interspatiale ? Sans doute pas.

— J’avoue que non.

— Topologie spatio-temporelle ?

— Non plus.

— Théorie transdimensionelle ? »

Rosemary ouvrit des yeux navrés.

« Argh ! » Kizzy pressa les mains contre son cœur. « Une vierge en physique ! D’accord, on va faire simple. » Elle choisit des accessoires sur le bar. « Tiens, parfait. La zone au-dessus de mon bol de bouillie… (un geste grandiloquent) c’est le tissu de l’espace. La bouillie elle-même, c’est l’infrastrate – disons, l’espace entre l’espace. Et ce groube (elle prit dans son assiette un petit fruit noir) c’est le Voyageur.

— Je ne raterais ça pour rien au monde », dit le docteur Miam en calant ses bras supérieurs de l’autre côté du bar.

Kizzy se redressa en se grattant la gorge. « Nous, on est là. » Elle fit passer le fruit au-dessus du bol. « On doit connecter deux bouts de l’espace : ici et là. » Elle enfonça son doigt dans la bouillie pour y former deux trous. « On file donc à un bout, fiouuuuuu, et tous ceux qui nous voient passer s’écrient “Oh, étoiles, regardez-moi ce vaisseau stupéfiant, quelle tech de génie a bien pu le bricoler ?” Et je réponds : “C’est moi, Kizzy Shao, vous pouvez donner mon nom à tous vos bébés”, fiouuuuuu, et on arrive à notre point de départ. » Elle arrêta le fruit au-dessus du trou déjà à moitié refermé. « Quand on est en position, j’active la foreuse interspatiale. Tu l’as vue en arrivant ? La monstromachine qu’on a vissée sur le bide ? C’est une terreur. Elle marche aux cellules ambi. Le vaisseau tout entier ne contiendrait pas assez d’algues pour l’alimenter. Oh, je préfère te prévenir, elle fait un vacarme de tous les diables, ne t’inquiète pas quand elle sera en marche. On ne sera pas en train d’exploser. Donc, oui. La foreuse chauffe. Puis on perce. » Elle enfonça le fruit dans la bouillie. « Et, là, ça devient bizarre.

— Bizarre ?

— Nous ne sommes que des êtres tridimensionnels tout mollassons. Nos cervelles n’arrivent pas à concevoir ce qui se passe dans l’infrastrate. Techniquement, elle se trouve hors de ce que nous considérons comme le temps normal. Comprendre ça, ce serait comme… comme demander à quelqu’un, enfin à un Humain, de voir dans l’infrarouge. On n’en est pas capables, point à la ligne. Donc, dans l’infrastrate, on sent qu’un truc ne va pas, que le monde ne tourne pas rond, mais on n’arrive pas à définir exactement quoi. C’est très, très bizarre. Tu as déjà essayé le daffy ? »

Rosemary battit des paupières. Là où elle avait grandi, les gens évitaient de mentionner des drogues illégales au petit-déjeuner. « Non, jamais.

— Hmm. Eh bien, c’est un peu pareil. Ta vision et ta perception du temps s’embrouillent. La différence, c’est que tu restes complètement maîtresse de toi-même. Quand tu prépares ta licence de tunnelage – c’est en complément des études de tech, et, crois-moi, je suis hypercontente de ne plus jamais avoir à mettre les pieds dans une école –, il faut s’entraîner à réparer les moteurs ou à entrer des commandes après avoir pris une dose de sophro : un genre de daffy allégé, distribué par le gouvernement. Le pire exam’ du monde, crois-moi. Mais on s’y fait. » Elle enfonça les doigts dans la bouillie pour récupérer le fruit. « Et pendant qu’on est tous défoncés, le vaisseau traverse l’infrastrate en lâchant des balises pour écarter les parois du tunnel. Les balises ont deux raisons d’être. Primo, elles empêchent le tunnel de s’effondrer sur lui-même et, deuxio, elles génèrent un champ de force fait des mêmes cordes et des mêmes particules et des mêmes machins qui constituent l’espace normal. »

Rosemary hocha la tête. « Un espace artificiel. » Enfin un concept qui ne lui échappait pas du tout au tout. « Mais dans quel but ?

— Dans le but d’ouvrir un passage aisément praticable pour les voyageurs. Du coup, quand tu empruntes un tunnel, tu ne remarques aucune différence.

— Et rien de tout ça ne détériore l’espace extérieur ? Ici, notre espace à nous, je veux dire.

— Non, pas si on s’y prend comme il faut. Nous, on est des pros. »

Rosemary désigna la bouillie. « Et comment sort-on de l’infrastrate ?

— Regarde, dit Kizzy en déplaçant le groube. Quand on arrive à notre point de sortie, on s’arrache. » Elle enfonça une cuillère sous le fruit, comme une catapulte, et leva le poing.

« Kizzy, l’avertit le docteur Miam d’une voix posée, si tu projettes de la bouillie sur mon comptoir tout propre…

— Non, non. Je viens de m’apercevoir que ça ne marche pas. Il y a une faille dans ma démonstration géniale. Impossible de plier de la bouillie.

— Tiens. » Le docteur Miam lui tendit deux serviettes. « Une pour tes mains, une comme support pédagogique.

— Ah ! Perfecto. » Kizzy essuya la bouillie qui lui tartinait les mains. Elle prit ensuite la serviette propre par deux coins opposés. « Voilà. Tu vois les grandes armatures sphériques autour des ouvertures, avec les lumières clignotantes et les éclairs qui crépitent aux intersections ? Ce sont des cages de confinement. Elles empêchent l’espace de se déchirer au-delà de nos besoins. Il faut une cage à chaque extrémité du tunnel. » Elle leva les coins de la serviette. « Avec une cage à ce bout-ci et une autre à ce bout-là, on doit construire un tunnel qui rend ça (elle écarta les angles le plus possible) équivalent à ça » – elle les colla l’un contre l’autre.

Rosemary fronça les sourcils. Elle voyait à peu près comment marchaient les tunnels, mais son entendement renâclait encore. « Ainsi les cages sont à des années-lumière l’une de l’autre. Elles ne sont pas au même endroit. Mais… elles se comportent comme si c’était le cas ?

— Grosso modo. C’est une porte entre deux pièces. Mais les pièces sont aux deux bouts de la ville.

— Le seul endroit où la distance entre les deux points a été modifiée, c’est… dans le tunnel ? »

Kizzy eut un grand sourire. « La physique, c’est une science infecte, hein ? »

Rosemary, les yeux fixés sur la serviette, s’efforçait de contraindre son cerveau tridimensionnel à accepter ces concepts. « Comment fait-on pour placer les cages ? Ça devrait prendre une éternité, de voyager de l’entrée à la sortie.

— Et un bon point pour la dame au joli T-shirt jaune ! Tu as parfaitement raison. C’est pour ça qu’il existe deux méthodes. La facile : la percée ancrée, pour les systèmes qui disposent déjà de tunnels menant ailleurs. Disons qu’on veut relier le système stellaire A au système stellaire B. Les deux sont déjà reliés au système C. Tu places une cage dans le système A. Tu empruntes le tunnel qui te mène dans le système C. De là, tu gagnes le système B. Tu places la seconde cage et tu perces pour retourner dans le A. »

Rosemary hocha la tête. « Logique. Mais pas direct.

— D’autant moins direct qu’il suffit rarement de deux sauts. Surtout si les tunnels relient différentes planètes du même système. D’ordinaire, il faut quelques décades de trajet, parfois plus si c’est très loin. C’est une partie du boulot de Sissix : calculer l’itinéraire le plus court entre des tunnels existants. »

Rosemary ouvrit un petit pain. Une bouffée de vapeur jaillit de la farce parfumée. « Et si le système n’est connecté à rien ?

— Ah ! Alors, on fait une percée aveugle.

— C’est quoi ?

— On pose une cage à un bout, on perce pour déboucher de l’autre côté – ce qui est extrêmement difficile sans la seconde cage comme repère. Quand on ressort, c’est une course contre la montre pour installer la cage. Elles se construisent toutes seules, il suffit de déployer les pièces détachées et d’attendre une journée. Mais il faut agir tout de suite. Une cage à un bout et rien à l’autre, ça rend l’intérieur instable. Au début, ce n’est pas bien grave, mais plus on attend plus ça risque de se déchirer. Et si ça se déchire, tout part en couille. Quand la substance même de l’espace part en couille, tu as un gros problème sur les bras.

— Comme le désert kaj’met. » Apprendre l’existence du désert kaj’met, c’était un rite de passage : l’instant où on comprenait que l’espace, calme, silencieux, était en fait très dangereux. Ce désert, grand comme la moitié du système solien, était situé dans le territoire harmagien et l’espace y avait été déchiqueté. Les images étaient terrifiantes : des astéroïdes à la dérive qui s’engouffraient dans des trous invisibles, des planètes brisées en deux, une étoile mourante qui se vidait de sa substance pour former une larme pierreuse.

« Oui, il date de l’époque où les Harmagiens ont commencé à construire des tunnels. Les premiers ont tous exigé des percées aveugles. Forcément. C’était le seul moyen d’atteindre un autre système stellaire, à part les vitesses supraluminiques.

— Forcément. » Rosemary hocha la tête. L’interdiction des VSL était l’une des plus anciennes lois connues, antérieure même à la fondation de l’UG. C’était techniquement possible, mais les problèmes logistiques et sociaux causés par ce qui n’était, après tout, qu’une forme de voyage dans le temps l’emportaient largement sur les avantages. Et, indépendamment du cauchemar administratif, peu de gens avaient envie d’employer un moyen de transport qui garantissait que tous vos proches seraient morts depuis longtemps quand vous arriveriez à destination. « Mais pourquoi ne pas recourir à… oh, je ne sais pas comment ça s’appelle. Le principe des ectomodules.

— La propulsion aiguille. Ça te faufile à toute allure dans l’infrastrate, comme quand on fait de la couture. En réalité, c’est une succession de tout petits tunnels temporaires qui permet de relier deux points très rapidement.

— Ça, je savais.

— Les sauts d’aiguille, c’est parfait pour un petit vaisseau monoplace : les trous sont minuscules et ne risquent pas de causer de vrais dégâts. Sans cage, ils se referment très vite. C’est comparable à des minipercées aveugles, mais la trajectoire dépend d’une série de balises déposées à l’avance : les ectomodules suivent toujours le même trajet infrastratique. C’est pour ça que, dans les secteurs habités, ils suivent des voies prédéterminées, et c’est pour ça qu’ils sont équipés de fanaux multidimensionnels. Autant éviter qu’un ectomodule jaillisse de l’infrastrate et s’incruste dans ta coque.

— Mais on ne peut pas employer la propulsion aiguille pour de gros vaisseaux ?

— Oh, on pourrait. Simplement, c’est une mauvaise idée. De si gros trous, ça fatigue l’espace, et, si tu en as beaucoup dans un secteur relativement petit, comme pour une voie d’ectomodules, ils risquent de se rejoindre. Une fois de temps en temps, ça passe encore. Mais si tu enfonçais un machin de la taille du Voyageur dans l’infrastrate aussi souvent que pour un ectomodule, là, ça craindrait. En plus, la propulsion aiguille, c’est hors de prix à installer. Aucun gros vaisseau n’envisage cette technologie. Bon, si tu as vraiment besoin d’aller vite – un vrai besoin impérieux –, tu peux déposer une demande de remorquage par aiguille. Un remorqueur est capable de traîner un gros vaisseau. Les risques sont les mêmes, mais les remorqueurs sont soumis à des règles très strictes et font preuve d’une grande prudence. Il faut l’accord du comité des Transports. Ils servent à… par exemple, à conduire un vaisseau médical vers des réfugiés en danger, ou à expédier un représentant du gouvernement hors de l’espace de l’UG, où il n’y a pas de tunnels. Pour les missions ordinaires, comme le perçage, ça n’en vaut pas la peine. Trop cher, trop risqué. »

Rosemary but une longue gorgée. La tisane bof commençait à lui plaire. Ce goût sucré, discret, accompagnait parfaitement les fumetis. Le docteur Miam connaissait son affaire. « Les percées aveugles, c’est déjà plutôt dangereux, non ?

— Si. Peu de tunneliers ont la licence nécessaire. C’est pour ça qu’on est bien payés. Assez bien payés.

— Ce vaisseau-ci en fait ? » La perspective ne plaisait guère à Rosemary. S’enfoncer dans les interstices de l’espace sans savoir exactement où on allait ressortir ne l’enthousiasmait pas.

« Oui. La prochaine, c’est aujourd’hui. » Kizzy tapota l’épaule de Rosemary. « Ne te ronge pas les sangs. Ça fait peur, je sais bien, mais on a l’habitude. Fais-moi confiance, on connaît notre boulot. »

Fais-moi confiance. Dans la bouche d’une tech vêtue d’une combinaison crasseuse aux manches couvertes de mémos, ça ne suffisait pas à Rosemary. « Comment déterminez-vous l’endroit où il faut ressortir ?

— Nous, on ne détermine rien. Le mieux dont un ordinateur soit capable, c’est une hypothèse probabiliste, et il est hors de question de s’en contenter. C’est pour ça qu’on a besoin d’une paire sianate.

— Les percées aveugles sont impossibles sans un navigateur, d’un point de vue légal et pratique, intervint le docteur Miam. Il faut quelqu’un capable de comprendre ce qui se passe dans l’infrastrate. Quelqu’un qui visualise la situation.

— Une IA n’y arrive pas ? » Rosemary avait beau savoir que la technologie avait ses limites, ça la surprenait toujours.

« Eh non. Réfléchis-y : une IA ne peut pas être plus futée que ceux qui la conçoivent. On peut bien coder les maths les plus délirantes et toutes les théories qu’on veut, ça se limite tout de même à ce qu’on comprend. Et, sans vouloir t’inquiéter davantage, on ne comprend pas du tout l’infrastrate. On a quelques idées, oui, mais la seule espèce à vraiment piger, ce sont les Sianats. Et donc, les seuls à pouvoir créer une IA du niveau d’une paire sianate, ce sont les Sianats eux-mêmes. Ça ne risque pas d’arriver.

— Pourquoi ?

— C’est une hérésie, expliqua le docteur Miam. Selon les Sianats, les capacités que leur assure le chuchoteur sont des cadeaux sacrés. Ils estiment que, comme le virus ne touche pas les autres espèces, elles ne sont pas destinées à maîtriser ces capacités. Ils veulent bien travailler pour nous mais refusent de partager leurs connaissances, même avec un logiciel.

— Intéressant. » Bizarre. « Quel que soit le type de percée qu’on pratique, n’est-il pas possible de ressortir non seulement dans un autre lieu mais aussi dans un autre temps ?

— Eh si ! C’est pour ça qu’on s’applique beaucoup. Oh, j’allais oublier ! » Elle bondit de son tabouret et courut jusqu’au vox situé dans la cuisine. « Lovey, tu peux me passer Jenks, s’il te plaît ? »

Un silence. Puis le vox répondit. « Gniiiiiiiiiii ? fit Jenks.

— Viens chercher tes fumetis, monsieur Grododo, avant que je les aie tous mangés.

— Quelle heure est-il ?

— La neuvième. Plus ou moins. Tu es en retard.

— Quoi ? On est déjà sur site ?

— D’ici une heure.

— Merde. Kizzy. Kizzy, j’ai une gueule de bois affreuse.

— Je sais.

— C’est entièrement de ta faute.

— Je sais, chéri. Viens manger des fumetis.

— Ne m’appelle pas “chéri”. Nous ne sommes plus amis. Tu es dans la cuisine ?

— Oui.

— Docteur Miam, pitié, dis-moi que tu as des DégriZ-Vite sous la main.

— Il y en a une boîte toute neuve à l’infirmerie, répondit le Grum en gonflant les joues.

— Tant mieux, soupira Jenks. Tant mieux. »

Le vox s’éteignit tandis que le docteur Miam coulait à Kizzy un regard en coin. « Qu’est-ce que vous avez trafiqué hier soir ? »

Kizzy avala un peu de bouillie. « La demi-finale d’aquaball. Je me suis dit que ce serait plus marrant en version jeu à boire.

— Qui jouait ?

— Les Aériens contre les Rapides. Jenks et moi, on a chacun choisi une équipe, et il fallait boire quand l’autre marquait.

— Qui as-tu choisi ?

— Les Rapides.

— Ils ont gagné, je présume.

— Douze points d’avance », avoua Kizzy avec un grand sourire.

Le docteur Miam poussa un grondement mécontent et braqua ses petits yeux sur Rosemary. « Un conseil ? Si un jour Kizzy te demande : “Tu veux connaître ma superidée ?”, ignore ce qu’elle propose ensuite.

— Ne l’écoute pas, protesta Kizzy. Mes idées sont toutes géniales. »

Le docteur Miam examina Rosemary, l’air songeur. « Tu sais, je prends toujours un sédatif avant une percée. Je ne me suis jamais habitué à l’infrastrate, je préfère dormir. Si tu veux te joindre à moi, personne ne te le reprochera.

— Merci, dit Rosemary, mais j’ai envie de voir comment ça se passe.

— Bravo ! » Kizzy lui donna une tape dans le dos. « Ne t’en fais pas. C’est comme un coup de pied sur la caboche, mais un chouette coup de pied. »

Une heure plus tard, Rosemary bouclait son harnais de sécurité quand la paire sianate pénétrèrent dans la salle de contrôle. Elle ne put s’empêcher de dévisager Ohan. Elle avait déjà vu des photos, mais, en chair et en os, c’était différent. Ohan étaient long et mince, avec quatre membres, des pieds assez larges et des doigts bizarrement effilés. Il… Ils marchaient à quatre pattes, voûté, comme les primates terriens dans les archives vids. Des orteils au sommet du crâne, ils étaient couverts d’une épaisse fourrure bleu glacier, coupée court et décorée de symboles fractals taillés au rasoir qui révélaient une peau gris foncé. Leurs yeux aux cils interminables étaient immenses et larmoyants. Rosemary avait lu la veille que l’hyperactivité des glandes lacrymales constituait l’un des symptômes étranges causés par le virus. Leur visage poilu affichait un air détendu, presque drogué – impression renforcée par les épaules tombantes et les mouvements lents. Ils portaient une sorte de tunique, si simple qu’elle semblait là par hasard. Juger d’autres intells selon les normes sociales humaines était injuste, Rosemary le savait bien, mais Ohan lui évoquaient un étudiant défoncé qui débarquait en cours avec vingt minutes de retard vêtu d’un peignoir de bain. Sauf que cet étudiant défoncé écrasait n’importe quelle IA dans le domaine de la physique interdimensionnelle.

« Voici l’autre moitié de mon équipe, dit Sissix avec un sourire chaleureux. On va bien s’amuser ! »

Ohan lui adressèrent un signe de tête cérémonieux. « Nous aimons beaucoup travailler avec toi.

— Alors, Ohan, demanda Ashby, qui leva les yeux du panneau de contrôle quand la paire s’installa, comment allez-vous ? »

Ohan s’affalèrent. Leurs articulations se repliaient complètement, ce qui leur donnait l’air beaucoup plus petits qu’à leur entrée. « Très bien, merci, Ashby. » Ils penchèrent la tête vers Corbin avant de s’intéresser à leur console. Leurs doigts voltigèrent sur les commandes pour allumer les écrans. Quelques secondes plus tard, ils se redressèrent, ayant remarqué un changement. Ils tournèrent la tête vers Rosemary, comme une chouette. « Bienvenue. » Rosemary distingua une rangée de dents plates. Les paires limaient leurs incisives de carnivores, avait-elle appris par ses lectures. L’idée lui donna le frisson.

Elle leur rendit leur salut en prenant soin de ne pas détourner les yeux. Menton baissé, regard levé. C’était, selon les documents trouvés sur les Liens, ainsi que les Sianats se saluaient. « Ravie de vous rencontrer. J’ai hâte de vous voir travailler. »

Ohan firent un nouveau signe de tête – content ? – avant de retourner à leur console et de saisir un scrib et un gros stylo à pixels. Rosemary écarquilla les yeux en voyant le programme de dessin lancé sur le scrib. Ils n’allaient quand même pas analyser un trou de ver à la main, si ?

« Bon, dit Ashby en bouclant son harnais, on y va. Lovey, passe-moi les techs.

— Ça y est, dit Lovey.

— Check-list.

— Commandes au vert, annonça Sissix.

— Carburant au vert, dit Corbin.

— Foreuse interspatiale au vert, ajouta Kizzy par vox. Mais je ne trouve pas mes biscuits, et tu sais que j’ai horreur de faire ça sans rien à grignoter…

— La prochaine fois tu y penseras, Kiz, la coupa Ashby. Jenks ?

— Balises au vert.

— Lovey, statut du vaisseau ?

— Tous les systèmes tournent correctement. Aucune défaillance technique ou structurelle.

— Ohan, vous êtes prêts ?

— Nous avons hâte de commencer.

— Merveilleux. » Ashby regarda Rosemary. « Tu es bien attachée ? »

Elle hocha la tête. Elle avait vérifié son harnais trois fois.

« O.K. Kizzy, démarre-la. »

Dans les entrailles du vaisseau, la foreuse se réveilla avec un hurlement de baryton. Rosemary remerciait Kizzy de l’avoir prévenue. Ce bruit semblait vouloir déchiqueter la coque.

Ashby tapota l’accoudoir de son siège dix fois de suite, à intervalles réguliers. Chaque fois, le tremblement se faisait plus fort. L’appareil situé sous le vaisseau palpitait. Le pont vibrait.

Dans un silence terrible, le ciel se déchira.

Le ciel les engloutit.

Rosemary regarda par le hublot et comprit que jamais auparavant elle n’avait vu le noir véritable.

« Donnez-moi le cap, Ohan », demanda Sissix.

Ohan ne quittaient pas leur écran des yeux. Leur main s’activait déjà sur le scrib, y notant des équations dans un code que Rosemary ne connaissait pas. « Droit devant, seize virgule six ibens. Vitesse maximum, je vous prie.

— Voilà qui me plaît », s’exclama Sissix. Elle renversa sa tête couronnée de plumes et, avec un cri de joie, lança le Voyageur à toute allure dans le vide.

Il était impossible de dire combien de temps prenait la création du trou de ver puisque, comme Kizzy l’avait expliqué, la notion de temps perdait toute signification. Au-dessus de la verrière, une pendule comptait en silence minutes et heures, mais, dans l’infrastrate, ce n’étaient pour Rosemary que des chiffres dénués de sens. Elle avait l’impression qu’ils venaient d’y pénétrer pour savoir ensuite qu’ils s’y trouvaient depuis toujours. Elle était comme soûle ou, pire, en proie à une hallucination fiévreuse. Son champ visuel était instable. Il n’y avait rien, hors du vaisseau, même si ce rien vibrait parfois de couleurs et de lumières diaphanes. Les balises qu’ils lançaient clignotaient en s’éloignant comme du plancton entraîné par les vagues.

Des voix indistinctes l’entouraient, répétant des termes alambiqués qui n’auraient eu aucun sens à ses oreilles même si elle avait pu les écouter à vitesse normale. La voix d’Ohan était le seul point fixe, l’œil du cyclone qui indiquait à Sissix les changements de cap tandis que leur main, infatigable, notait des chiffres sur le scrib.

« Toutes les balises ont été posées, dit Jenks par vox. Nous sommes prêts à déployer le maillage. »

Ses mots restèrent en suspens, comme si l’air autour d’eux s’était épaissi, alors même qu’ils se répétaient en accéléré.

« Début du couplage, dit Ashby.

— Ashby, on a croisé une poche, dit Sissix.

— Fais-nous sortir de là avant qu’on reste coincés.

— Ashby, on a croisé une poche.

— Fais-nous sortir de là avant qu’on reste coincés.

— Ashby, on a croisé une poche.

— Fais-nous sortir de là avant qu’on reste coincés.

— Ashby, on a croisé…

— Trente ibens à bâbord, tout de suite ! » s’écrièrent Ohan.

Le vaisseau gémit quand Sissix le contraignit à pivoter. Malgré les filets artigrav, Rosemary eut l’impression de se retrouver à l’envers. Ou bien à l’endroit, et elle était à l’envers depuis le départ.

« C’était quoi ? demanda Ashby.

— Une poche temporelle, répondirent Ohan.

— Où ça ? »

Ohan interrogèrent l’écran. « Vingt ibens à tribord. Cinq virgule cinq ibens de large. Restons bien à l’écart.

— Noté, dit Sissix. Heureusement qu’on n’est pas restés coincés. »

Corbin examina ses instruments, sourcils froncés. « On dirait que, si, on est restés coincés. Le niveau de carburant est 0,06 pour cent trop bas.

— Les balises tiennent ? demanda Ashby.

— Elles tiennent, répondirent en chœur Jenks et Kizzy.

— Ohan, où est notre sortie ?

— Trois virgule six ibens droit devant. Deux virgule neuf ibens vers le haut. Un… non, deux virgule soixante-treize ibens sur tribord. »

Les griffes de Sissix volaient sur les commandes. « Prêts ?

— Perce », ordonna Ashby en hochant la tête.

Le mugissement repartit de plus belle. Tous furent plaqués sur leur siège, les paupières serrées. Le temps reprit son cours avec un bruit sourd. Rosemary recouvra son souffle et dégagea ses ongles de ses accoudoirs. Elle regarda par la verrière. La vue avait changé. Plusieurs planètes, au loin, entouraient une naine rouge ; l’une était partiellement terraformée, avec une petite flotte de cargos de l’UG et des vaisseaux de transport massés aux environs. On construisait une nouvelle colonie. Une sphère de balises de sécurité clignotait autour du Voyageur, leurs lumières jaunes prévenant les intrus de ne pas pénétrer dans la zone de travaux.

« C’est ça, la perfection, déclara Ashby en faisant défiler les mesures sur les écrans devant lui. Aucune dégradation spatiale. Aucune déchirure temporelle. Nous sommes à l’endroit et à l’instant où nous étions censés arriver. »

Sissix poussa un hourra. Deux autres jaillirent du vox, étouffés par les félicitations de Lovey. Ashby hocha la tête. « Kizzy, Jenks, je vous laisse installer la cage. Les autres, c’est fini pour vous. Excellent travail. Bravo.

— Tu sais, Ashby, dit Sissix, il me semble bien que les gros vaisseaux de transport comme celui que je vois là-bas disposent d’infrastructures merveilleuses pour les voyageurs fatigués.

— Ah, vraiment ? » Ashby souriait. « Ma foi, on vient de gagner une jolie somme. Si tu veux mon avis, ça mérite une petite permission. Enfin, si Ohan et Lovey veulent bien garder l’œil sur la cage pour nous. »

La paire sianate et l’IA acceptèrent immédiatement.

Sissix mit ses mains en coupe vers le vox. « Dans deux heures, on fait la fête à bord du transporteur. »

Le cri de joie de Kizzy faillit couvrir les gémissements de Jenks qui réclamait des DégriZ-Vite. Sissix se tourna vers Rosemary. « Alors, la petite nouvelle, qu’est-ce que tu en as pensé ? »

Rosemary réussit à s’arracher un sourire. « C’était super. » Elle eut le temps de s’écarter de la console avant de commencer à vomir.

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