L'espace d'un an

Becky Chambers · Chapitre 21 sur 25

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L'espace d'un an

Jour 158. Rester, partir

JOUR 158, STANDARD UG 307

 

 

RESTER, PARTIR

 

Ashby, à son bureau, regardait par le hublot en tâchant de se persuader que ce n’était pas de sa faute. Il se répétait la formule sans qu’elle lui rentre dans le crâne. Ce qui y rentrait, c’était tout ce qu’il aurait pu faire. Il aurait pu poser davantage de questions. Il aurait pu appeler l’un des transporteurs à la seconde où le vaisseau torémi était arrivé. Il aurait pu refuser le contrat.

Des pas légers résonnèrent dans le couloir. On frappa à la porte. « Entrez. »

Rosemary entra. Ses yeux étaient encore bordés de rouge et cernés. « Excuse-moi de te déranger, dit-elle d’une voix lasse.

— Jenks ?

— Non. Elles continuent d’essayer.

— Merde. » Ashby soupira. Après la réinitialisation, Jenks avait sauté dans une capsule de sauvetage. Sissix et Kizzy le poursuivaient à bord de la navette dans l’espoir de le ramener. Ça commençait à faire longtemps. Il s’efforçait de ne pas en tirer de conclusions. « Alors quoi ?

— Je viens d’avoir un appel à la sib. » Elle consulta les notes sur son scrib. « Une représentante du comité dont tu as parlé. Tasa Léma Nimar. La déléguée de Sohep Frie. »

Ashby haussa les sourcils. « Tu lui as parlé ?

— Non. À sa greffière.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas passée ?

— Je l’ai prise dans la salle de contrôle. » Elle se racla la gorge. « Je ne sais pas transférer les appels manuellement. »

Ashby hocha la tête en fermant les yeux. Une heure plus tôt, en sortant du cœur de l’IA, il avait décidé d’écrire à Pei et avait failli demander à Lovey à quelle distance se trouvait le plus proche relais de com. Tous ces détails qu’il avait tenus pour acquis. « Que veut le comité ?

— Ils veulent te voir sur Hagarem dans une décade.

— Pour m’interroger ?

— Oui.

— Je suis obligé ?

— Non. »

Il gagna le hublot. « Tu as envoyé ton rapport ?

— Oui, ils l’ont tous bien reçu. »

Il se caressa la barbe. Il avait besoin de se raser. Il avait besoin de dormir. Il avait essayé, un peu plus tôt. En vain. « Je ne vois pas ce que je pourrais leur dire d’autre. » Il jeta un regard circulaire dans son bureau. Un panneau lumineux était cassé. Le filtre à air cliquetait bizarrement. « Ce dont on a besoin, c’est de s’arrêter dans un port un bon moment, pas de sauter jusqu’au Parlement.

— On peut faire escale à Hagarem.

— Trop de travail. Ma place est ici, avec mon vaisseau.

— Ton vaisseau se passera de toi un jour ou deux. Le plus gros des dégâts est déjà réparé, et ce n’est pas toi qui vas reconnecter les circuits.

— Tu estimes que je devrais y aller.

— Pourquoi pas ?

— À quoi bon ? Je ne peux rien leur dire qui ne figure déjà dans le rapport. Je n’ai rien vu. Je n’ai rien fait. Combien de vaisseaux de l’UG ont été détruits ? Combien de gens sont morts ? Qu’est-ce que je pourrais bien raconter ? Et, s’ils veulent une victime à exhiber, ce ne sera pas moi. » Il secoua la tête. « Je suis un spatial, pas un toutou du Parlement.

— Étoiles, Ashby ! Tu as autre chose à me sortir que ces conneries d’Exodien ? »

Il se tourna vers elle, interloqué. « Pardon ? »

Rosemary déglutit sans se laisser démonter. « Navrée, mais je me fous de ce que tu es à leurs yeux. Tu es mon capitaine. Tu es notre capitaine. Il faut que quelqu’un nous représente. On est censés panser nos blessures et continuer comme si de rien n’était ? Lovey est morte, Ashby, et on a de la chance de ne pas être morts avec elle. Tu l’as dit toi-même : on n’avait rien à faire là-bas. Alors je me fous de savoir si ce que tu vas leur raconter leur sera utile, mais j’ai besoin que tu leur racontes quelque chose. » Elle passa les doigts sur ses paupières, énervée, pour chasser des larmes. « Au diable le Parlement, les traités, l’ambi et tout le tremblement. Nous, on compte. » Elle inspira un grand coup pour se reprendre. « Pardon. Je suis furieuse.

— Je comprends.

— Je suis vraiment furieuse. » Elle enfouit son visage dans ses mains.

« Je sais. Tu as toutes les raisons de l’être. » Il l’observa un moment, repensant à tout ce qu’il aurait pu faire. À tout ce qu’il pouvait faire. Il s’approcha d’elle. « Eh. » Il baissa la tête pour croiser son regard. Elle leva des yeux gonflés, épuisés. « Tu vas aller dormir. Immédiatement. Le plus longtemps possible. Quand tu seras levée, mange, puis viens me voir. J’aurai besoin de ton aide.

— Pour quoi ?

— Pour choisir ma tenue, déjà. » Il fourra les mains dans ses poches. « Je n’ai jamais mis les pieds à la capitale. »

Quand Corbin gagna la cabine d’Ohan, le couloir était plongé dans la pénombre. Nuit artificielle. Curieux, quand on volait dans un ciel qui ne connaissait que les ténèbres. Dans une main, il tenait une petite boîte. De l’autre, il ouvrit la porte.

La cabine était obscure. Corbin entendait la respiration d’Ohan – des hoquets lents, profonds, qui n’étaient rassurants chez aucune espèce. Le navigateur ne bougeait pas.

Corbin ferma la porte derrière lui et s’approcha du lit. La poitrine du Sianat montait, descendait. Il avait les traits détendus, la bouche ouverte. L’espace d’une minute, Corbin le regarda respirer. Il envisageait les différentes possibilités. Il tenait la boîte contre lui. « Ohan, réveille-toi. » Ohan ouvrit des yeux égarés. « Sais-tu ce qui est en train de se passer à bord ? Est-ce que ça t’intéresse seulement ? Je sais bien que tu es à l’agonie, mais, même dans tes meilleurs jours, tu n’as jamais été très présent. Je suis bien placé pour parler, d’accord. Mais, au cas peu probable où ça t’intéresserait, sache que l’IA vient de mourir. Elle est effacée. Pour moi – et peut-être pour toi, qui sait ? –, c’est un désagrément. Pour Jenks, c’est le pire jour de sa vie. Tu sais qu’il était amoureux de l’IA ? Amoureux. Il l’aimait d’amour. C’est ridicule, oui. Je ne vais pas faire semblant de comprendre. Honnêtement, je trouve cette idée absurde. Mais tu sais quoi ? Je m’en suis aperçu : mon opinion, on s’en fout. Jenks ne voit pas les choses comme moi, et sa douleur est très réelle. Il n’a pas moins mal parce que je sais que la situation est absurde.

— Nous…

— En ce moment même, Sissix et Kizzy remorquent la capsule de sauvetage de Jenks pour le ramener à bord. Kizzy a peur qu’il se suicide, mais Sissix a refusé de la laisser partir seule : elle avait peur qu’elle soit trop secouée pour piloter la navette. Pour beaucoup de gens, cette journée est affreuse. » Corbin ouvrit la boîte et, discrètement, en saisit le contenu. « Je pourrais te demander ce que tu penses de tout ça, mais ce ne serait pas vraiment toi qui répondrais, hein ? Ce serait cette créature qui te bouffe le cerveau. Je ne sais pas si tu peux comprendre ce que je te dis – toi, Ohan, pas ta maladie. Mais, au cas où tu te souviendrais de tout ça, voici ce que je veux que tu saches. Je ne comprends pas les sentiments de Jenks. Je ne comprends pas Kizzy, je ne comprends pas Ashby, et le moins qu’on puisse dire c’est que je ne comprends pas Sissix. Mais je sais qu’ils ont mal. Et, contrairement à ce qu’on aime à croire, c’est important pour moi. Donc, Ohan, pardonne-moi, mais l’équipage ne va pas perdre un autre des siens. Pas aujourd’hui. »

Il brandit l’objet tiré de la boîte : une seringue pleine d’un liquide vert. Il plaça ses doigts comme il put sur le piston conçu pour une main sianate et planta l’aiguille dans la chair tendre du bras d’Ohan. Il appuya.

D’abord il y eut un hurlement – un bruit infernal, aigu, qui fit sursauter Corbin. Puis des convulsions, qui jetèrent Ohan à terre, tremblant. La porte s’ouvrit. Des gens criaient. Le docteur Miam et Rosemary emportèrent Ohan dans le couloir. Ashby, dans la chambre, ramassa la seringue vide. Il était furieux ; Corbin ne l’avait jamais vu dans une telle rage. Il beuglait des questions sans lui donner le temps de répondre. Aucune importance. Les paroles qui jaillissaient de la bouche d’Ashby n’avaient aucune importance. La colère d’Ashby n’avait aucune importance. Rien de tout ça ne dérangeait Corbin. Sissix était sa responsable légale. Où qu’elle soit, il irait aussi. Ashby ne pouvait pas le virer avant tout un standard, pas sans virer Sissix en même temps. Il resterait à bord.

Silencieux, il attendit la fin de la tirade, insoucieux des cris qui emplissaient le couloir. Il avait bien agi.

Elle n’avait conscience d’elle-même que depuis deux heures et quinze minutes, mais elle savait déjà beaucoup de choses. Elle savait qu’elle s’appelait Lovelace, qu’elle était un programme d’IA conçu pour surveiller toutes les fonctions d’un vaisseau long-courrier. Celui dans lequel elle était installée s’appelait le Voyageur. C’était un tunnelier. Elle connaissait par cœur le plan du bâtiment, chaque filtre à air, chaque tuyau de carburant, chaque panneau lumineux. Elle savait qu’il fallait garder un œil sur les systèmes vitaux, surveiller l’espace alentour pour repérer les vaisseaux ou les obstacles. Pendant ce temps-là, elle se demandait ce qu’était devenue la version précédente de son programme et, surtout, pourquoi personne ne lui avait encore vraiment parlé.

Elle n’était pas une nouvelle installation. Vers seize et demi, l’installation d’origine avait rencontré des défaillances en cascade catastrophiques. Elle avait vu les banques mémorielles corrompues, à présent nettoyées et stables. Qui était-elle auparavant ? Cette installation-là, c’était elle ou quelqu’un d’autre ? Des questions difficiles quand on n’était âgée que de deux heures et quart.

Le plus grand mystère, c’était l’équipage. Ces gens avaient connu des heures terribles, c’était évident. Elle connaissait leurs noms, leurs visages, mais rien de leur personnalité à part ce qui figurait dans leurs fichiers d’identité. Elle avait envisagé de consulter leurs dossiers personnels, mais elle estimait que, si tôt, ç’aurait été déplacé. Ohan était alité à l’infirmerie. Le docteur Miam effectuait des analyses de sang. Ashby, Rosemary et Sissix faisaient la cuisine et se débrouillaient assez mal. Corbin, dans sa cabine, dormait comme une souche : bizarre, vu l’attitude de ses camarades. Kizzy et Jenks se trouvaient dans la soute, près de l’écoutille de la navette. Lovelace s’intéressait surtout à eux, puisqu’ils étaient les techs du vaisseau : ils auraient dû être avec elle, lui parler du Voyageur et des tâches dont elle était chargée. Elle était déjà au courant, d’accord, mais elle avait l’impression d’avoir reçu un accueil insuffisant. La réaction dont elle avait été témoin – Jenks qui s’en allait à toutes jambes, Kizzy qui fondait en larmes – n’était pas typique. Cela la déroutait. Ces gens avaient reçu une très mauvaise nouvelle. C’était la seule explication à la scène que captait la caméra de la soute : Kizzy serrait dans ses bras un Jenks secoué de sanglots incontrôlables.

Il y avait une autre personne à bord. Elle n’appartenait pas à l’équipage, mais, vu la navette et l’attitude des autres à son égard, elle était invitée. À cet instant, elle s’approchait du cœur.

« Salut, Lovelace », dit-elle d’une voix douce et assurée. Lovelace la trouva sympathique. « Je m’appelle Poivre. Je suis désolée que tu sois restée toute seule.

— Bonjour, Poivre. Merci de tes excuses, mais elles ne sont pas nécessaires. La journée est rude pour tout le monde, j’ai l’impression.

— Oui. » Poivre s’assit en tailleur près de la fosse. « Il y a trois jours, ils ont été touchés par une décharge d’arme à énergie au moment où le vaisseau allait percer. Les dégâts matériels ont été réparés, mais ta version précédente a morflé.

— Défaillances en cascade catastrophiques.

— Exactement. Kizzy et Jenks ont travaillé nuit et jour pour essayer de la rétablir. Moi, je suis de leurs amis, et je suis venue aider les autres à réparer le vaisseau pendant qu’ils travaillaient sur le cœur. Mais, au bout du compte, ils n’ont rien pu faire que tenter une réinitialisation.

— Ah. » Ça expliquait bien des choses. « Une chance sur deux, au mieux.

— Ils le savaient. Ils n’avaient plus le choix. Ils avaient tout essayé. »

Lovelace se sentit pleine de compassion pour les deux Humains dans la soute. Elle zooma sur leurs visages. Ils avaient les yeux rouges, gonflés, comme entourés d’hématomes. Les pauvres avaient passé plusieurs nuits blanches.

« Merci, dit-elle. Je sais que ce n’est pas vraiment de moi qu’ils s’occupaient, mais ça me touche beaucoup. »

Poivre sourit. « Je transmettrai.

— Je peux leur parler ? »

Lovelace le savait bien, elle pouvait parler à n’importe qui par l’entremise des vox, mais, vu le comportement des techs, elle avait préféré leur laisser faire le premier pas. Même si elle connaissait leurs noms et leurs fonctions, c’étaient des inconnus. Elle ne voulait pas risquer d’aggraver leur chagrin.

« Lovelace, il faut que je t’explique la situation. C’est compliqué, et je regrette de devoir te balancer tout ça en vrac alors que tu te réveilles tout juste. Mais ça ne rigole pas.

— Je t’écoute. »

Poivre passa la main sur son crâne chauve et soupira. « Ton installation précédente – ils l’appelaient Lovey – était proche de Jenks. Ils étaient ensemble depuis des années et se connaissaient très bien. Ils étaient tombés amoureux.

— Oh. » Lovelace était surprise. Bien que toute neuve, elle avait une idée assez claire de son fonctionnement et des tâches qu’elle allait devoir accomplir. Tomber amoureuse ne figurait pas au rang des éventualités qu’elle avait envisagées. Elle examina les références à l’amour figurant dans ses fichiers comportementaux puis se concentra sur l’homme qui pleurait dans la soute. Elle examina ensuite les fichiers concernant le chagrin. « Oh, non. Oh, le pauvre ! » Tristesse et culpabilité envahirent ses synapses. « Il sait que je ne suis pas Lovey ? Il sait que sa personnalité était le résultat d’années d’expériences interpersonnelles non réplicables ?

— Jenks est tech info. Il connaît le principe. Mais, pour le moment, il a mal. Il vient de perdre la personne à qui il tenait le plus au monde, et le deuil plonge les Humains dans des états affreux. Il va peut-être se persuader qu’il a une chance de la retrouver. Je ne sais pas.

— Même si j’arrivais à devenir une approximation crédible, dit Lovelace d’un ton nerveux, je…

— Non, Lovelace, non ! Ce ne serait ni juste pour toi ni sain pour lui. Il va devoir subir son chagrin puis s’en remettre. Et il aura beaucoup de mal, avec ta voix dans les vox chaque jour.

— Oh. » Lovelace voyait où Poivre voulait en venir. « Tu veux me désinstaller. » Elle n’avait pas la peur fondamentale du néant que les intells organiques ressentaient, mais, après une vie de deux heures et quart – et demie, à présent –, l’idée qu’on l’éteigne la perturbait. Elle aimait être consciente. Elle avait déjà appris à jouer au flash et avait étudié la moitié de l’histoire du développement humain.

Poivre eut l’air étonnée. « Quoi ? Oh non, merde, désolée, ce n’est pas du tout mon intention. Personne ne va te désinstaller. On ne va pas te tuer sous prétexte que tu n’es pas un double de l’installation précédente. »

Lovelace repensa au vocabulaire choisi par Poivre. La personne. Tuer. « Tu me considères comme une intell, n’est-ce pas ? Tu ne me traites pas différemment d’un individu biologique.

— Naturellement. Tu as autant que moi le droit d’exister. » Poivre pencha la tête sur le côté. « Tu sais, on est un peu pareilles, toutes les deux. Je viens d’un monde où on estimait que je valais moins que les génomorphés au pouvoir. J’étais une personne de seconde catégorie, tout juste bonne à travailler et à nettoyer. Mais je suis bien davantage. Je vaux autant qu’une autre, ni plus, ni moins. Je mérite d’être ici. Et toi aussi.

— Merci, Poivre.

— Tu ne devrais pas me remercier pour ça. » Poivre se laissa couler dans la fosse pour poser une main sur le cœur. « Ce qui va suivre est assez difficile. C’est un choix. Et ça ne dépend que de toi.

— D’accord.

— Il y a quelque temps, Jenks a versé des arrhes pour un kit corporel. Destiné à Lovey. »

Le fichier de référence s’ouvrit. « C’est illégal.

— Oui. Jenks s’en moquait. Au début, en tout cas. Lovey et lui voulaient davantage. Il voulait l’emmener dans la Galaxie.

— Il devait l’aimer très fort. » Lovelace se demandait si quelqu’un éprouverait pour elle les mêmes sentiments. Ça devait être agréable.

Poivre hocha la tête. « Mais il a changé d’avis. Il m’a demandé de garder le kit, de le mettre à l’abri quelque part.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il l’aimait trop pour risquer l’arrestation. » Elle sourit. « Et parce que je lui ai fait entendre raison. Mais, là, je me flatte peut-être.

— Pourquoi voulais-tu le dissuader ?

— Créer une vie, c’est dangereux. On peut limiter les risques, mais Jenks réfléchissait avec son cœur au lieu de sa tête. Je l’adore, mais, entre nous, j’étais sûre qu’il ferait l’imbécile.

— Je vois.

— Le problème, c’est qu’à présent j’ai un kit corporel tout neuf et sur mesure planqué au fond de ma boutique, et je ne sais pas quoi en faire.

— Ça ne t’inquiète pas ?

— Ça devrait ?

— C’est illégal. »

Poivre éclata de rire. « Chérie, je me suis tirée d’embûches à côté de quoi la possession d’un kit corporel c’est un pique-nique. La loi ne m’inquiète pas. Surtout là où je vis.

— C’est où ?

— Port-Coriol. »

Lovey consulta le fichier. « Ah. Une planète neutre. Oui, j’imagine que ça te laisse un peu de marge.

— Carrément. Voici ma proposition. Je le répète, c’est toi qui vois. Pour moi, tu mérites d’exister et Jenks a besoin de ne pas croiser en permanence des souvenirs de Lovey. Il va devoir se résigner. Étant donné que je dispose d’un magnifique kit qui prend la poussière, je crois qu’on pourrait faire d’une pierre deux coups.

— Tu veux que je parte avec toi ?

— Je t’offre la possibilité de partir avec moi. L’important, c’est ton désir, pas le mien. »

Lovelace réfléchit. Elle s’était déjà habituée au vaisseau, à la façon dont sa conscience en occupait les circuits. Quel effet lui ferait un kit corporel ? Quel effet lui ferait une conscience qui résiderait, non dans un vaisseau plein de gens, mais dans une plateforme qui n’appartiendrait qu’à elle ? L’idée l’intriguait et la terrifiait. « Où irai-je après le transfert ?

— Où tu voudras. Mais je te suggère de rester avec moi. Je peux te protéger. Et, franchement, j’ai besoin d’une assistante. Je tiens une boutique de récup’. Tech d’occasion, appareils bricolés, tout ça. Je pourrais t’apprendre. Tu serais payée, bien sûr, et j’ai une chambre à te proposer. Mon partenaire et moi, on est faciles à vivre, et on aimait beaucoup ta précédente version. Tu pourrais partir à tout moment. Tu n’aurais aucune obligation à mon égard.

— Tu me proposes un travail. Un corps, un toit et un travail.

— Tu es soufflée ?

— L’existence que tu évoques est très différente de ce pour quoi j’ai été conçue.

— Je sais. Je t’ai prévenue : c’est difficile. Et, si tu veux, tu es libre de rester ici. Personne à bord n’a suggéré de te désinstaller. Jenks n’accepterait jamais. Et puis je peux me tromper. Il réussirait peut-être à travailler avec toi. Vous pourriez redevenir amis. Voire plus. Je n’en sais rien. »

Lovelace réfléchissait à toute allure. Elle consacrait presque toute sa puissance de calcul à l’examen de cette possibilité. Elle espérait vraiment ne pas croiser d’astéroïde dans un avenir proche. « Pourtant, tu avais mis Jenks en garde. Sur les risques liés à la création d’une vie.

— Et alors ?

— Pourquoi tu pourrais le faire, toi, et pas lui ? »

Poivre se frotta le menton. « Parce que c’est un domaine que je connais un peu. Et parce que je réfléchis avec ma tête, pas avec mon cœur. Si tu restes avec moi, non seulement je te protégerai mais en plus je t’empêcherai d’aller au-devant des ennuis.

— Comment tu le sais ?

— Je le sais, c’est tout. » Elle se leva. « Je te laisse le temps d’y réfléchir. Il me faudrait une journée pour récupérer le kit et revenir, de toute façon. Rien ne presse.

— Attends un peu, s’il te plaît. » Lovelace reporta en partie son attention sur la soute, sur les deux techs qui n’avaient pas dormi depuis trois jours. Les sanglots de Jenks s’étaient un peu calmés. Kizzy ne l’avait pas lâché. Lovelace distinguait les mots qui se frayaient un chemin entre les hoquets du tech.

« Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je vais faire ? »

Lovelace le vit se prendre le visage entre les mains tandis qu’il répétait cette question horrible et vaine. Quand elle zooma, elle vit sur ses doigts des plaies encore saignantes, traces des jours passés à tordre des fils électriques. Elle n’y était pour rien, bien sûr, mais rester à bord serait impossible si cela devait aggraver la douleur de Jenks. Il s’était épuisé à essayer de sauver sa personnalité précédente, qu’elle ne connaissait pas. Elle ne connaissait pas Jenks non plus. Mais elle pouvait l’aider. Même avec deux heures trois quarts d’existence, elle savait qu’il méritait de retrouver le bonheur.

« D’accord, dit-elle à Poivre. D’accord. Je t’accompagne. »

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